La seule réponse qui a le pouvoir d’unifier

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En ce 4 septembre 2012, peu après minuit, la première femme première ministre du Québec partage sa joie d’assumer cette place dans notre histoire. Malgré les résultats mitigés de son parti, c’est une grande victoire pour les femmes, pour tous les Québécois, pour la démocratie. Et puis soudain, les gardes du corps surgissent et poussent la première dame dans un endroit sûr. Par la suite c’est la confusion, tant pour les commentateurs à la télé que dans la salle. On nous montre plus tard l’arrestation d’un homme armé. On apprend alors qu’il a pénétré dans la salle et se serait approché suffisamment de Mme Marois pour éventuellement la prendre pour cible. Malheureusement, deux hommes ont été atteints d’une balle, l’un est décédé, l’autre dans un état critique. Tout ça dans une société qui venait de traverser une campagne électorale acrimonieuse et dont le terme montre des divisions de plus en plus fortes au sein de la population.

Tous perdants

Chaque fois qu’une telle violence se déploie injustement contre un être humain, quel qu’il soit, tout le monde y perd. La personne visée ne sera plus la même, car « cela » aurait pu arriver. Ses proches, son mari, ses enfants, sa propre mère étaient là, tout près d’elle. Ils auraient pu assister à sa mort en direct. Tous les partisans réunis pour acclamer leur cheffe ont vu leur fête se terminer abruptement, passant de l’exultation à l’hébètement et au chaos. Tous les citoyens comme moi, postés devant leur écran, se demandaient ce qui arrivait. J’imagine même que les chefs des autres partis et tous les adversaires politiques ne pouvaient plus nourrir leur rancoeur. Et même les membres de la communauté culturelle du tireur ne pouvaient plus exprimer un soupir de soulagement devant la courte victoire du parti indépendantiste. Il n’y avait plus aucun gagnant, la nuit dernière, que des perdants avec leur honte, leur stupéfaction et leur deuil.

Quand une portion d’humanité, quelle qu’elle soit, se nourrit de colère et de haine à ce point, elle engendre souvent des fous prêts à tout. Il leur suffit de se rendre disponibles intérieurement à poser au nom d’une cause ou d’un groupe des actions d’éclat. On connaît mieux ces mouvements depuis l’existence d’Al Qaida. Toutefois, plutôt que de changer les choses pour le mieux, toutes ces actions n’ont jamais qu’un seul résultat: la déshumanisation.

Lorsqu’une personne est visée par un attentat, tous et toutes devraient s’unir pour faire face à une telle violence. Les réseaux sociaux n’ont eu de cesse de diffuser des commentaires divers. Certains ont glissé vers le mépris et la haine. On a déjà vu nombre d’accusations portées et de coupables pointés du doigts dans une réciprocité troublante. Il faut opposer un stop bien ferme à tout ceci.

Il me semble que nous devrions tous avoir un « curseur » intérieur dans de telles situations. Pour accompagner mes enfants différents, des éducateurs ont produit des outils pour identifier les émotions, variant de la colère (rouge) à la sérénité (vert), en passant par le ressentiment (jaune). Je pense que ce serait utile pour nous-mêmes lorsque nous sommes confrontés à des scènes comme cette nuit. Quand mon curseur a tendance à aller vers  l’amertume, la rancoeur, la colère ou, à l’extrême, la haine dévastatrice, il me faut trouver les ressources pour le ramener vers le centre et ensuite vers l’apaisement, la sérénité, et même la joie de faire partie d’un peuple au sein duquel il y a du respect, de la tolérance face aux idées opposées, des espaces pour débattre, des moyens pour manifester pacifiquement.

Faire silence

Après la nuit que nous venons de vivre, j’oserais espérer que la mort de ce technicien de scène et la blessure grave de l’autre malchanceux nous ouvrent un espace intérieur de réflexion pour chercher du sens avec d’autres. Mme Marois a échappé à la mort hier. Mais il y a eu mort d’homme. Tout cela, peut-être, parce qu’un être humain, un citoyen du Québec, a vu son niveau de frustration et de colère s’emporter violemment vers la haine destructrice.

Nous avons désormais nos histoires sordides. Depuis les Lortie, Fabrikant, Lépine, Gill et plus récemment Rocco Magnota, nous ne pouvons plus prétendre que nous sommes une société sans violence. Nous produisons ici même nos propres déséquilibrés qui nourrissent dans l’ombre leurs instincts vengeurs. Il est temps de prendre ces situations pour ce qu’elles sont, des appels à reconnaître la misère des uns, l’isolement des autres ou cette folie qui appelle des êtres humains blessés à se transformer en tueurs justiciers.

Nous avons besoin de trouver du sens à tout ceci. Rien d’évident dans la cacophonie des mots ne risque de surgir au point de susciter l’adhésion de tous. Au contraire, la parole dans ce cas risque d’apporter plus de confusion et de non sens. Pour quelque temps, pour aujourd’hui et demain encore, il me semble qu’il n’y a que le silence qui puisse être signifiant et réconfortant. Un silence de mort. Car la haine a montré son visage. Un silence de vie. Car la vie, quoi qu’on pense, est plus forte que la mort.

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Une réponse "

  1. La grande morale de La Nuit des temps est que l’amour n’est pas l’affaire de chacun dans le petit intervalle de vie qui lui est alloué sur terre. Il est tout aussi noble que la recherche scientifique ou spirituelle. Il accompagne l’être humain depuis toujours et jusqu’au dernier souffle du dernier de son espèce. Si sonder l’inconnu de l’univers n’est que l’affaire d’un petit nombre, pour tous, l’amour est la réponse pour chacun face à l’inconnu qu’il représente pour lui-même. Si la connaissance du monde dans lequel nous vivons n’est pas accessible aux hommes avant longtemps, peut-être pouvons-nous déjà essayer d’apaiser nos peurs et d’assouvir notre bonheur en nous efforçant d’aimer… ainsi que le fait Simon, ce qui exclut tout égoïsme, possession ou luxure. Il s’agit d’une évolution qui s’apprend, se comprend et se vit, comme tout art, toute science et toute démarche spirituelle. Le lecteur connaissant bien l’œuvre de Barjavel trouvera là précisément le thème du roman Le Prince blessé. Et l’on remarquera que c’est pratiquement dès ses premiers romans de science-fiction que cette considération de l’Amour comme moyen d’apporter le salut au monde apparaît, comme l’indique l’avant-propos de l’édition originale (1948) de Le diable l’emporte.

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