Humaniser le travail, humaniser par le travail*

efbangladeshEn ce mois de septembre où nous « fêtons » le travail, il est bon de nous rappeler l’engagement de chrétiens, dans la foulée de l’enseignement social de l’Église, à rendre le travail plus humain. L’histoire nous éclaire sur les conditions scandaleuses des travailleurs dans les différentes industries avant les unions syndicales et avant le développement d’une certaine conscience collective. Or, malgré les nombreuses améliorations au cours du dernier siècle, il n’en reste pas moins qu’il est de plus en plus difficile de garder l’être humain au premier plan dans ce monde où l’argent domine.

En tant que chef syndical, Michel Chartrand était en phase avec des intuitions de l’Évangile :

Bâtir, parachever la Création, rendre la vie plus humaine aux hommes, voilà le christianisme […] Personnellement, je crois à la valeur du christianisme. […] Ce que je trouve sympathique chez le Christ, c’est l’homme. L’humain est accessible à ma compréhension. Et je suis prêt à servir la cause de l’homme d’une façon active, dynamique. (La colère du juste, pp. 35-36).

En certains milieux catholiques, on a tendance à juger le caractère révolutionnaire de Chartrand et des gens comme lui. Mais le pape François a déclaré, en juin 2013 : « Aujourd’hui, un chrétien s’il n’est pas révolutionnaire n’est pas chrétien ! »

Le pape ne fait que reprendre la doctrine sociale de l’Église tirée des encycliques de ses prédécesseurs. Léon XIII avait plaidé en faveur de la classe ouvrière en 1891. En 1931, Pie XI s’est attaqué au monde financier et à la tyrannie des marchés. Il fut extrêmement sévère à leur égard lors de la crise de 1929 et qui, sans remède, n’a cessé de se répéter. En 1991, Jean-Paul II avait dénoncé la déshumanisation provoquée par les excès du capitalisme. Et Benoît XVI a renouvelé ces avertissements en 2009.

arton7858Michel Chartrand avec son langage coloré, a œuvré en droite ligne avec le prophétisme biblique : « Le système capitaliste est fondé sur la violence et il engendre nécessairement la violence. » (Point de mire, août 1970). Comme lui, le pape François « a fustigé […] le capitalisme sauvage qui a provoqué la crise actuelle. […] [et] qui a introduit la logique du profit coûte que coûte, du donner pour obtenir, de l’exploitation au détriment des personnes. […] Nous devons tous retrouver le sens du don, de la gratuité et de la solidarité. » (Le Point, mars 2013)

Aujourd’hui encore, avec la mondialisation des marchés, nous consommons chaque jour des objets produits dans des conditions inhumaines. Les politiques accordent toujours plus d’avantages aux marchés et aux multinationales aux dépens des travailleurs. Plus que jamais, la révolution de l’Évangile, qui met la dignité de l’être humain à l’avant-plan, doit être mise en œuvre sans attente par tous les croyants.

L’Église est obligée de revenir à l’Évangile. Quand elle le fera, quand elle-même aura connu les difficultés que vivent les gens, elle saura considérer leurs problèmes et aider à les régler. Et alors, les hommes reconnaîtront l’Évangile, alors seulement les gens reconnaîtront aussi l’Église du Christ, le message du Christ. (Michel Chartrand, La colère du juste, p. 35)

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* Ce texte est le 40e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de septembre 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

« Ayez le courage de la résistance » (pape François)

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Voici mon 34e article de la série « En quête de foi » publié dans l’édition de février 2016 du magazine Le messager de Saint Antoine

À l’occasion de sa visite en Afrique, en novembre dernier, le pape François fut touché par la question d’un jeune Centrafricain. Celui-ci exprimait avec une certaine douleur les grandes difficultés rencontrées par les jeunes :

« Dans toutes les crises dans notre pays, nous avons toujours payé de lourds tributs. […] Nous nous laissons facilement emporter par le vent de la violence, de la vengeance, du pillage, de la destruction… Aujourd’hui, les défis auxquels nous sommes confrontés sont nombreux : la réconciliation, la formation adéquate, le chômage, la précarité. Beaucoup d’entre nous sont tentés de quitter notre pays pour aller chercher un avenir meilleur ailleurs ». Dans un tel contexte, conclut-il, comment pouvons-nous devenir des artisans de paix ? (Radio Vatican)  

François a répondu que la route qui leur était proposée, à l’image du bananier, est celle de la résistance, et non de la fuite. « Qui fuit n’a pas le courage de donner la vie ».

La foi fait de nous des résistants !

Si nous ne vivons pas chez nous les mêmes situations qu’en Afrique, nous nous laissons facilement emporter par d’autres vents : la surconsommation, le crédit facile, la corruption, les séparations, l’indifférence au sort des autres, la dépression, la peur des étrangers, le désespoir, l’absence d’un projet de société rassembleur, et j’en passe ! Comment, dans un tel contexte, les jeunes peuvent-ils devenir artisans d’un monde meilleur ?

Résister par l’espérance

La foi procure aux croyants une chose essentielle : la capacité d’espérer ! Le pape le dit souvent : un chrétien qui n’a plus d’espérance n’est pas un vrai chrétien… C’est grâce à l’espérance que nous pouvons devenir des résistants.

bananeLes jeunes bâtissent l’avenir. Pour ce faire, ils doivent croire en leur capacité de le réformer, de le rendre plus conforme à leurs valeurs. Mais ils auront à résister à ce que les générations précédentes leur ont laissé en héritage.

Par exemple, le temps où l’on pouvait se dire qu’il faut d’abord penser à soi avant tout est terminé. Pour qu’un monde pacifique, écologique et solidaire puisse surgir du présent, il faut se tourner vers les autres, surtout les plus fragiles et les inclure dans un projet fabuleux, mais possible : le règne de Dieu !

Les croyants connaissent déjà le plan conçu par l’architecte divin. Il ne reste qu’à le réaliser. En résistant à l’air du temps avec une foi assurée, les jeunes peuvent commencer à propager leur désir de bonheur partagé. Le Seigneur les attend là où d’autres n’ont pas réussi.

Comme pour les générations passées, un tel projet de paix est impossible à accomplir par nos propres moyens. Nous ne cessons de nous buter à nos manquements qui rendent toute action pour le bien caduque ou si peu féconde. Pour mettre en œuvre le plan du Créateur, il nous faut d’abord compter sur lui, en son Fils Jésus, par l’Esprit qui donne la vie, le mouvement et l’être…

Comment pouvons-nous être artisans de paix ? Tout d’abord en cherchant en nous la source de toute paix qui conduit vers l’unique amour du Père.

Sacraliser nos valeurs, le jeu de Daech

20141002cm01248_presAu Québec, nous avons un problème avec l’islam. Il faut le reconnaître. Il s’agit d’une religion que nous connaissons surtout à travers les médias, où l’on nous présente le plus souvent les aspects qui attisent nos peurs et nos jugements.

Islam. Ce mot signifie «soumission» (à Dieu), mais aussi «paix», «pureté». Pas surprenant alors que les musulmans donnent parfois l’impression d’être «intégristes», car un «bon musulman» se conduit de manière à obéir à la volonté divine, telle qu’exprimée dans le Coran et en prenant pour modèle le prophète Mahomet.

De mes amies musulmanes, j’ai appris que l’islam qu’elles confessent est d’abord une chose très personnelle qui se traduit souvent par «mon islam à moi, il est… un islam de paix ou un chemin intérieur». Elles se sentent invitées à toujours faire davantage pour plaire à Dieu, mais jamais plus que ce dont elles sont capables ou que ce qui est possible dans leur situation. C’est leur «djihad» (effort, devoir) personnel qui les incite à travailler à leur élévation spirituelle.

L’islam politique

Ce ne sont évidemment pas ces musulmans qui devraient nous faire peur, pourtant nous les associons de plus en plus spontanément aux autres, ceux qu’on appelle «djihadistes».

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Rions ensemble… de ma religion

Dans le cadre de la commission parlementaire qui étudie le projet de loi 59 sur le discours haineux, des citoyens se sont massivement élevés contre la proposition d’un leader musulman de contraindre la liberté de parole pour empêcher que des citoyens puissent se moquer publiquement de la religion et de ses chefs. Selon ce dernier, on pourrait se moquer du croyant ou de la croyante, car c’est un choix personnel, mais pas de ses croyances ni de la religion qui les institue, car celles-ci revêtent implicitement un caractère sacré.

Les religions valent-elles une risée?

On a bien vu avec l’histoire du Charlie Hebdo que du fond de chacune des religions se cache (de moins en moins d’ailleurs) un courant intégriste qui voudrait que l’absolu de leurs croyances, qu’elles soient partagées ou non par les autres citoyens, fassent l’objet d’un respect disons… religieux!

On dit parfois que parce qu’on est dans une société démocratique, la liberté de religion est « sacrée ». Moi je crois que ce principe ne se limite pas à la démocratie, mais bien au seul fait d’être intrinsèquement humain. Toute société qui se constitue sur le mode de la répression ne vise qu’à faire régner la loi du plus fort. La liberté d’expression a eu fort à faire dans les temps dominés par la religion au Québec, pourtant gouverné par une démocratie parlementaire. De même, au temps du communisme, combien ont payé de leur vie leur résistance et leur prise de parole. Je passe sous silence des exemples que l’on trouve actuellement dans un grand nombre de pays soi-disant démocratiques qui briment la liberté d’expression sur leur territoire, notamment le nôtre. Bref, ce n’est pas tant le fait de vivre en démocratie qui donne des droits, mais le fait que des humains ont milité pour qu’ils soient reconnus et maintenus.

L’évolution a justement démontré que l’humanité est capable d’autre chose que de répondre bêtement à des instincts de survie ou de domination. Nous avons tant vu de grandes réalisations basées sur l’entraide et la coopération que cela va de soi qu’il s’agit d’une sorte de fondement de notre caractère distinct. Et la liberté vient avec cette évolution de la conscience humaine : liberté de conscience et de religion, liberté d’expression et toutes les autres libertés fondamentales. Ces libertés sont au cœur du consensus qui s’est formé depuis Les Lumières et il serait tout à fait regrettable que les religions arrivent à entraver cet état de fait.

En vertu de la liberté d’expression, la moquerie, la dérision en paroles comme en arts visuels, la critique, l’interpellation acrimonieuse ne peuvent pas être interdites tout simplement parce que le principe fondamental de la liberté s’en trouverait écorché. La nature même des religions, fondées spécifiquement sur des croyances partagées surtout et parfois exclusivement par leurs adeptes, fait en sorte que tous les autres doivent jouir d’un droit de les critiquer et de s’en moquer.

Est-il correct de se moquer?

La loi prévoit des sanctions lorsque les critiques ou les moqueries portent atteinte à la dignité et à la réputation de la personne sur la base de propos non fondés, erronés ou mensongers. Les individus sont donc protégés par nos chartes, mais pas les religions instituées, autrement que comme expressions de la foi (et donc de la liberté) de leurs adeptes.

Ceci dit, est-ce toujours acceptable de se moquer? Certainement pas. Au-delà du droit reconnu, le jugement personnel pourrait être mieux éduqué pour que le respect s’installe davantage à l’endroit des croyants. C’est un des objectifs du cours Éthique et culture religieuse. Mais il demeure que ma foi chrétienne fait partie du choix que j’ai fait en poursuivant dans la voie de mon baptême, en approfondissement les intuitions développées par sa tradition et en demeurant dans l’appartenance à la religion catholique. Que l’on rit d’un cardinal aux tendances folichonnes, qu’on traite les catholiques de moyenâgeux ou qu’on dise que Dieu est une invention pour écraser les humains fait partie des sarcasmes que je dois m’attendre à croiser dans ma vie de croyant, au risque d’en être blessé.

Mais cela ne m’empêche pas de vivre ma foi. Cela ne m’empêche pas non plus d’être critique de ma propre religion et de celles des autres. Tenez, par exemple, lorsque je vois un jeune prêtre formé dans la fraternité Saint-Pie X annoncer une conférence où il viendra dire aux femmes catholiques en quoi consiste le vrai rôle de la femme, je ne peux pas m’empêcher de laisser partir une expression de gêne, à défaut de pouvoir en rire. Alors que les femmes ont trimé dur pour obtenir les droits qu’elles ont gagnés, un curé qui provient – de manière éloignée – de mon horizon religieux, à l’image de ceux d’autrefois, viendrait leur apporter l’unique vérité qu’elles doivent croire et comprendre sans que je puisse m’esclaffer? Non, franchement, je ris, mais je ris jaune!

Que les intégristes de tout acabit décident aujourd’hui de se ruer sur les places publiques pour nous rappeler combien nous nous sommes écartés du droit chemin est une chose, mais qu’ils se montrent incapables d’encaisser qu’on se paie leur tête, c’est tout simplement qu’ils n’assument pas eux-mêmes les croyances qu’ils tiennent pour vraies au point où il leur faut demander « au bras séculier » de contenir ceux qui les rejettent. Admettez qu’on serait alors bien loin de l’esprit de la laïcité

Moi je crois que la vérité s’établit par elle-même, car elle finit par s’imposer dans les cœurs qui la cherchent. Je ne suis pas certain qu’elle habite vraiment dans les esprits qui croient l’avoir déjà trouvée en l’imposant par la force de la répression plutôt que par la patience de la conviction qui découle du témoignage d’une vie engagée au service de son prochain.

Vois comme c’est beau!

Voici le vingt-cinquième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de janvier-février 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

vois comme c'est beauLa communication que fait L’Église de ses positions théologiques et morales peut paraître rébarbative et culpabilisante, comme si elle ne parvenait pas à poser un regard positif sur l’être humain. Pourtant, l’Église est porteuse d’une tradition biblique et spirituelle qui reconnaît le caractère prodigieux de la personne humaine.

Dès la Genèse, après chaque jour de la Création, Dieu regarde son œuvre et la déclare « bonne ». Et ce n’est qu’après avoir créé l’homme et la femme que son niveau de satisfaction est le plus élevé. Il se dit à lui-même :  « cela est très bon » (Genèse 1, 31). Dans le Psaume 8, l’auteur s’émerveille devant l’immensité de l’univers et s’interroge sur le bon sens de Dieu : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,  le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » (vv. 5-6). Et l’élan du psalmiste reprend, comme en extase : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 139, 13).

Alors que son peuple s’écartait de l’Alliance, Jésus a su y déceler la bonté et la reconnaître. Ainsi dit-il d’un savant qui fait preuve d’intelligence face au plus grand des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12, 34) ; il reconnaît la capacité de se relever de la femme adultère qu’il sauve d’une mort certaine (cf. Jean 8) ; il fait l’éloge de la leçon de foi qu’il reçoit d’une étrangère (Marc 7, 24-30) ; plus surprenant encore, il prétend n’avoir jamais vu une foi si grande en Israël que celle confessée par un païen qui, plus est, est officier de l’envahisseur romain (Matthieu 8, 5-30) !

Mettre en valeur le bien perçu

Que ce soit face à des pécheurs, des étrangers ou des membres d’une force d’occupation, un œil sage doit savoir, au-devant de tous, mettre en valeur le bien qu’il perçoit. Mais il peut sembler qu’en Église nous soyons moins empressés de nous engager de cette manière. En pointant davantage le péché, la perte des valeurs, la culture de mort, le relativisme qui domine, aurions-nous oublié d’en discerner aussi le bon grain, la charité en acte, les valeurs évangéliques qui s’en dégagent ?

Après un synode où l’on a vu des tensions vives entre partisans d’une approche morale qui tient compte de la croissance et ceux d’une formulation tranchante de la Vérité, nous sommes invités par le pape François à reconnaître les semences du Verbe dans l’humanité même si celle-ci n’agit jamais parfaitement en conformité avec la loi divine.

Et si nous commencions la nouvelle année en reconnaissant ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est juste dans le monde qui nous entoure ? Peut-être alors celui-ci entendrait mieux les invitations de l’Église à la croissance. « Vois comme c’est beau, dit la chanson : les enfants vivent comme les oiseaux ».

Vivre dignement jusqu’à la fin

Une fin de vie digne

Une fin de vie digne

Le comité d’experts juridiques mandaté par le Gouvernement du Québec sur l’aide médicale à mourir vient de déposer son rapport. Il s’agit en fait d’un rapport visant à approfondir, sur le plan juridique, les balises légales à mettre en place suite aux 24 recommandations faites par la Commission Mourir dans la dignité l’an dernier. Cette étape marquerait l’arrivée prochaine d’un projet de loi visant à encadrer l’aide médicale à mourir.

Même si l’annonce a été faite avec une certaine ampleur, le rapport des experts ne porte que sur un des aspects étudiés pendant des mois par la Commission. Il s’agit des cas d’extrêmes souffrances vécues au cours d’une maladie dégénérative dont la mort est certaine. Tout comme c’est le cas dans les recommandations de la Commission, le comité d’experts n’a pas comme tel considéré  l’euthanasie à la demande des familles ni même l’assistance au suicide pour le patient qui ne souffrirait pas d’un type de maladie présentant la certitude d’une fin rapide et dont les souffrances ne pourraient pas être soulagées. La demande formelle du patient lui-même serait requise en tout temps. C’est donc plutôt curieux que tant de voix se soient élevées pour applaudir ce travail alors que si nous appliquons à la lettre les critères et les procédures annoncées, nous risquons de ne voir que très peu de cas réels par année.

Une brèche risquée

André Bourque

André Bourque

Un ami personnel, le Dr André Bourque, médecin réputé, est décédé subitement le 29 décembre dernier. Il avait milité au cours des dernières années contre toute forme d’euthanasie au sein de l’association Vivre dans la dignité dont il a été le président jusqu’à son décès. André ne voyait pas comment il pouvait se résoudre à voir les médecins commencer à poser le geste ultime qui consiste à supprimer la vie, alors que par serment ils se sont engagés à soigner le patient pour qu’il vive.

André m’a beaucoup aidé à demeurer rationnel dans ce débat. Il a montré qu’un très grand nombre de médecins, au Canada, sont toujours défavorables à l’éventualité d’agir pour devancer l’acte de la mort. Nous avions échangé quelques documents émanant notamment de pays comme la Belgique et les Pays-Bas qui démontrent assez clairement les dérives réelles qui se passent et qui sont pourtant peu médiatisées. Et notre ministre, Mme Véronique Hivon, affirme sur toutes les tribunes que ces dérives ne sont pas avérées. Je lui ai même fait parvenir moi-même, via Twitter, un document relatant plusieurs témoignages sous anonymat de professionnels belges de la santé, qui montraient que des anomalies ou des « arrangements » survenaient dans la pratique. Jetez un oeil à ces quelques articles pour vous en donner une idée. On parle notamment du consentement qui n’est pas toujours donné par le patient, que des personnes handicapées sévèrement sont euthanasiées sans jamais avoir eu l’occasion de le demander, que parfois la fin de vie est précipitée de manière à ce que les organes encore sains puissent être prélevées, etc. Je crois que Mme Hivon ne veut pas prendre en compte ces dérives possibles en croyant, sincèrement, que nous pourrons les éviter ici. Mais sommes-nous si différents des autres pour nous croire à l’abri de tels comportements?

Lors de son passage à l’Université Laval, la cancérologue Catherine Dopchie, responsable d’une unité de soins palliatifs en Belgique, a critiqué le recours à l’euthanasie tel qu’il existe chez elle depuis 2002.

La loi belge sur l’euthanasie a été votée dans une société matérialiste et individualiste «où la peur de la souffrance, conjuguée à la perte d’autonomie vécue comme une déchéance, est devenue phobique». Même s’ils sont très efficaces pour atténuer les douleurs, les soins palliatifs ont leurs limites. Pour la communauté médicale, ces limites sont devenues peu à peu des sujets de honte, de révolte ou d’échec. Avec le résultat que la formation et la recherche en soins palliatifs a perdu des points au profit de l’euthanasie, présentée comme la solution idéale de maîtrise sur sa vie ou sur sa mort. Dans cette logique, les partisans de l’euthanasie n’hésitent pas à classer les soins palliatifs dans la catégorie de l’acharnement thérapeutique. (Source)

Ce médecin spécialisé dans les soins en fin de vie, tout comme André Bourque et une majorité de membres du personnel médical le plus près des personnes mourantes, croit que les soins palliatifs de qualité sont la solution, même si dans quelques cas la douleur n’est pas toujours atténuée de manière satisfaisante, pour le moment du moins. Heureusement pour nous, la Commission et la ministre semblent sur la même longueur d’ondes, à savoir qu’il faut accorder une priorité à l’amélioration des ressources en soins palliatifs.

Le loup sera dans la bergerie

Nous avons tous peur de la douleur extrême. Nous sommes terrassés à la vue de gens souffrants. C’est notre impuissance à soulager par nous-mêmes cette souffrance qui nous guide dans le choix de l’aide médicale à mourir plutôt que de demeurer présents et compatissants envers les malades qui sont dans ces situations. Ouvrir cette brèche, chez nous, peut nous paraître une manière convenable de répondre à cette détresse, mais c’est aussi faire entrer le loup dans la bergerie… Une fois ouverte, la brèche ne pourra qu’entraîner vers une acceptation étendue des cas et ces « arrangements » qui ont cours ailleurs, et que le code criminel canadien empêche actuellement.

Faire en sorte que le procureur général ne poursuive pas les médecins qui auront, sous l’autorité d’une loi leur accordant une sorte de sauf-conduit, est aussi un pari risqué. On se base sur le fait que le Québec a déjà agi de cette façon du temps où l’avortement était encore un acte criminel, avant 1988. Les médecins qui avaient accompli cet acte étaient, en quelque sorte, protégés par une absence de procédures contre eux. Mais comment peut-on imaginer qu’un acte parfaitement semblable serait un crime au Nouveau-Brunswick ou en Ontario alors qu’il serait ignoré au Québec? Qui empêcherait alors de porter ces cas jusqu’en Cour Suprême? Qui garantit que les neufs juges abrogeraient tout simplement le droit tel qu’il est actuellement? Que faire si des dizaines de médecins ayant aidé leurs patients à mourir redevenaient des meurtriers potentiels? Cette question des champs de responsabilité entre le fédéral et le provincial n’est pas si simple à résoudre. Ne faudrait-il pas plutôt attendre un consensus plus large qui amènerait à amender le code criminel? Est-il possible, démocratiquement, que ce consensus survienne un jour?

Mme la ministre Hivon déclare qu’elle a observé un large consensus social sur cette question lors des auditions de la Commission. Pourtant, rien ne laisse croire que ce consensus inclut les premiers concernés par l’ouverture à l’euthanasie, d’abord les mourants eux-mêmes, mais aussi et surtout les soignants qui, jusqu’à présent, ont toujours cherché à humaniser les soins en fin de vie et l’accompagnement des personnes malades, plutôt que de devenir ceux qui causent leur mort prématurée.

La vie n’est pas facile, même pour les gens actifs et bien portants. Elle peut devenir insupportable si nous sommes atteints de maladies incurables et douloureuses. Avec un tel projet de loi à venir, les malades pourront comprendre que leur vie a moins de valeur « vivante » que « finie ». C’est peut-être davantage pour nous accommoder nous-mêmes, plutôt qu’eux, que nous nous battons, au final. N’avons-nous pas, au contraire, des devoirs de fils, de filles, de frères, de soeurs et d’amis auprès des malades en fin de vie? Ne devrions-nous pas être de ceux qui sont auprès d’eux pour apporter le réconfort d’une présence aimante et chaleureuse? L’euthanasie répond-elle vraiment à ce besoin? J’en doute fort.

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Les dindons de la farce

Dessin de YGRECK

Dessin de YGRECK (Journal de Québec)

Le hockey professionnel nord-américain vient de sceller une nouvelle convention entre les propriétaires et les joueurs. Après 113 jours de lock-out, les joueurs peuvent enfin rentrer au bercail. Les matchs vont reprendre. Les commentateurs sportifs couvriront enfin ce pour quoi ils sont payés au lieu de faire semblant d’aimer les ligues mineures et d’autres sports. Les commerçants vont renouer avec les profits. Les fans retrouveront leur pain de chaque jour et les sensations qui leur donnent l’impression d’exister! Bref, la vie « normale » va reprendre son cours.

Remettre les choses en ordre

Depuis la fin des Nordiques de Québec, où j’habitais, et ensuite les années que j’ai passées à l’étranger, je m’étais désintéressé du hockey de la LNH. De retour au pays, vivant à Montréal, je me suis laissé gagner par l’engouement autour du Canadien et par sa prodigieuse machine marketing. À tel point que j’en étais venu à me faire quasiment un devoir de regarder tous les matchs s’il n’y avait pas d’empêchement professionnel. Je me suis même vu, lors d’un conseil d’administration, installer un ordinateur dans la salle de réunion pour qu’un match des séries éliminatoires puisse au moins être entrevu par les membres (et par moi-même) durant l’assemblée. Et à deux reprises, j’ai participé à des pools que je me suis mis à suivre chaque jour avec un véritable esprit de compétition. Bref, j’étais devenu un amateur dédié à ce sport, dans la plus pure tradition canadienne-française!

Mais le sevrage permet parfois des mises en question. Être privé du Canadien pendant quelques mois m’a fait prendre conscience (de nouveau) qu’on peut vivre sans être fan d’une équipe professionnelle. Le temps qu’on gagne peut servir à tant d’autres choses, comme tenir un blogue, faire du casse-tête à deux, sortir, regarder un documentaire, un film ou lire un bon livre, faire soi-même du sport… Oui, le manque peut devenir occasion de combler autrement ce qui semblait ne pouvoir l’être que par la sacrée soirée du hockey. Et le manque permet de faire tomber les écailles qui empêchaient de voir ou de vouloir voir la réalité pratiquement scandaleuse du monde du sport professionnel.

La bataille des riches et célèbres

La guerre à laquelle nous venons d’assister au cours des 113 jours de lock-out de la LNH n’avait rien à voir avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Là, ils se battaient pour déterminer combien de dizaines de millions de dollars, par-dessus ceux qui sont déjà acquis dans leurs comptes de banque, ils allaient se redistribuer au cours de la nouvelle convention.  Ici, lorsque des syndiqués sont mis en lock-out durant six mois, comme ceux de Rio-Tinto à Alma en 2012, ils doivent compter sur la solidarité et sur les fonds d’entraide pour assurer à leurs familles qu’elles auront de quoi manger… Là, le premier jour de contrat de travail d’un joueur de la LNH l’assurera de gagner un minimum de 525 000 $ pour une saison alors qu’ici, le salaire minimum est encore à moins de 10$ l’heure… Là, les propriétaires engrangeront des profits mirobolants et les employés en profiteront tout autant grâce à la pression qu’ils ont les moyens d’imposer aux employeurs. Ici, les grands employeurs feront leur argent grâce au peu de reconnaissance qu’ils accordent à leur personnel. Bref, la vie réelle est bien différente de celle du sport professionnel.

Lock-out chez Rio-Tinto Alma - Photo: Radio-Canada

Lock-out chez Rio-Tinto Alma – Photo: Radio-Canada

Alors comment faire pour manifester une prise de distance avec ce système clairement injuste? Je sais bien que les fans, heureux de la reprise, rentreront progressivement dans les rangs et pardonneront à leurs dieux cet écart de conduite, comme le faisaient les Grecs avec leur panthéon. Je sais bien que les commanditaires reviendront, car ils flairent toujours les bonnes affaires. Je sais bien que les médias regorgeront enfin de nouvelles sportives et de potins relatifs aux dieux du stade. Je sais bien que ce système trouve toujours sa subsistance à même nos émotions en manque d’excitation, nos rêves de grandeurs et nos espoirs de vie meilleure par procuration!

Mais je ne vais plus abdiquer ma dignité sur l’autel du sport professionnel. Je ne vais plus accorder autant d’attention à suivre cette télé-réalité qui n’a rien à voir avec la vie que nous menons. J’y jetterai un oeil furtif, car je tiens à rester proche de mes amis, des membres de ma famille, des gens de mon entourage qui aiment le hockey. Je le ferai pour m’intéresser à eux plutôt que pour m’intéresser au système lui-même. Et j’aurai du temps pour la vraie vie.

Je prendrai du temps pour participer à des assemblées citoyennes. Je choisirai de regarder une émission avec ma conjointe plutôt que de la voir se pousser hors du salon lorsque le match commence. Je ferai autre chose de ce temps pour le faire passer, dans mon bilan personnel, du côté de mes actifs plutôt que des passifs.

Le système ne me récupérera pas. Bettman et Fehr, vous m’avez perdu à jamais. Je suis un ancien fan, fini.

Plus de bonheur, est-ce souhaitable?

Un autre « massacre des innocents »

Ces jours-ci, l’actualité nous remplit les yeux et les oreilles de meurtres sordides et d’attentats tout aussi abjects. Au Québec, dans la même semaine, une mère tue ses trois enfants; une autre veut faire réviser sa peine de prison à vie pour un crime semblable; et un père tenu non criminellement responsable du meurtre crapuleux de ses deux enfants est libéré. À Newtown aux États-Unis, cet attentat d’un fils vraisemblablement tourné contre sa mère et tout ce qu’elle aimait est encore plus troublant. Lorsqu’on aura tout expliqué, peut-être serons-nous à même de comprendre qu’il s’agit « simplement » d’un autre drame familial atroce qui a emporté dans ses excès de nombreuses vies innocentes. Le point commun à toutes ces tragédies est toujours le même: les victimes ne sont jamais fautives de quoi que ce soit. Elles ne sont que des témoins (c’est le sens du mot « martyre ») du dérèglement maléfique qui se produit parfois dans l’esprit humain.

Est-il possible de participer à l’une ou l’autre des fêtes familiales et sociales organisées en cette période de Noël sans avoir en arrière-pensée ces familles et cette communauté meurtries par la mort violente des leurs? En fait, est-il pensable que nous puissions continuer notre propre vie sans nous soucier de ces gens-là pour qui le seul sentiment réel est que la fin du monde leur est arrivée?

Bonheur ou Compassion ?

Je ne sais pas pour vous, mais je suis abonné à de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Dans la présentation qu’un grand nombre d’entre elles font d’elles-mêmes, je suis toujours étonné de voir que le mot « épicurien » est si fréquemment utilisé. Ce mot vient souvent avec des expressions comme « j’aime la vie », « je vis le moment présent », « j’aime la légèreté », etc. Notez que je sais apprécier les personnes qui sont agréables de compagnie, qui savent avoir du fun et ne pas trop s’en faire avec les problèmes. Mais, personnellement, je ne vois pas comment ces expressions pourraient me décrire, moi et un grand nombre de personnes que je côtoie. J’ai parfois l’impression que « quête de bonheur » n’est pas synonyme de « quête de sens ». D’ailleurs, lorsque j’ai complété le questionnaire de l’Indice relatif de bonheur, les remarques explicatives concernant mes scores moins élevés m’ont permis de constater que cet outil semble avoir une inclinaison dans la tension entre bonheur et compassion. En effet, les seules questions qui ont fait baissé mon résultat global concernaient les préoccupations pour les enjeux de justice dans le monde. Une personne qui se sent solidaire et qui se laisse indigner par les situations d’injustice de manière trop marquée réduirait ses aptitudes au bonheur… Nous pourrions donc en conclure que si nous voulons plus de bonheur, peut-être faut-il ne pas trop accorder d’attention à ce qui va mal dans le monde.

Une lecture trop stricte de cette interprétation pourrait donc laisser croire qu’en fermant les yeux aux misères du monde nous pourrions mieux « performer » dans notre quête de bonheur. Vous est-il possible à vous de fermer les yeux, ne pas voir la misère, ne pas porter attention aux injustices, à la corruption, aux massacres de populations assoiffées de justice? Si oui, il est probable que votre bonheur est une quête bien solitaire et qu’elle ne finisse par mener qu’au pur égoïsme. C’est peut-être possible à d’autres, mais ça ne m’est pas donné à moi de pouvoir surfer ainsi sur les problématiques psychologiques, éthiques, sociales, économiques, politiques en voulant croire que je ne devrais pas me laisser affecter par tout cela et de vivre ma vie en me tournant uniquement sur ce qui me fait du bien.

C’est ici qu’arrivent des situations universellement troublantes comme un attentat dans une école primaire ou comme un parent tuant froidement ses propres enfants. Car n’importe qui d’humain sur terre est directement frappé par des gestes comme celui du tireur de Newtown. Tous mes amis, tous les membres de ma famille, toutes les personnes participant avec moi à une session, un samedi, ont été touchés autant que moi. C’est plus fort que tout. « Ça vient nous chercher » au plus profond de nous-mêmes. C’est plutôt rassurant sur l’humanité, en fait. Et la question du pourquoi monte alors de la terre entière comme une clameur: Pourquoi?

Lorsqu’il est appelé à répondre à cette question du pourquoi devant des assemblées intéressées par ses propos, Jean Vanier propose parfois cette explication, que je cite de mémoire:

Il y a des personnes dont le handicap est très lourd. On ne sait pas pourquoi elles naissent ainsi ou le deviennent. Beaucoup de gens souffrent de leur situation, à commencer par leurs parents. Nulle explication n’est satisfaisante. Mais ces personnes existent. Et lorsque je vois des jeunes gens venir de partout et se laisser toucher par ces personnes qui n’ont, en apparence, que leur dépendance à offrir, je vois alors ces jeunes montrer le meilleur de ce qu’on peut attendre de l’humain, leur tendresse, leur compassion. Je les vois changer pour toujours. Je saisis alors que les personnes vulnérables sont un cadeau pour l’humanité.

Tout comme ces situations de handicap, les tragédies telles Newtown ne trouvent aucune explication satisfaisante. Elles surviennent. Et dès lors, elles atteignent les êtres humains de partout dans ce qu’ils ont de plus humain en eux, à savoir leur indignation qui n’est rien d’autre que le moteur de la bienveillance. Un grand nombre de commentateurs ont déclaré qu’il est impossible d’assurer la sécurité totale contre de tels gestes désespérés. Il en surviendra donc encore… Ne devrions-nous pas, alors, les regarder autrement, comme des occasions qui nous sont données pour que nous revenions au meilleur de nous-mêmes? Comme Jean Vanier le prétend, l’être humain n’est à son meilleur que lorsqu’il sait se montrer bienveillant, quand il agit avec compassion en ne laissant pas son semblable périr ou dépérir!

Vivons heureux, solidaires!

Revenons au mot épicurien. Ce terme est « relatif à une morale qui propose pour objectif premier la satisfaction de tout ce qui contribue au plaisir » (Larousse). « Jouisseur » est son synonyme. Nous avons tous une part en nous qui recherche la jouissance plutôt que le renoncement, le plaisir plutôt que l’effort.  Cette tension entre la jouissance pour soi-même et la compassion pour autrui a toujours existé. Elle n’est en réalité qu’un reflet du combat qui se déroule depuis toujours à l’intérieur du coeur humain:

  • me donner du plaisir, de la gratification, m’auto-satisfaire ou utiliser autrui comme un objet pour me procurer cette satisfaction;
  • m’oublier moi-même par abnégation et me dévouer à autrui pour soulager, relever, être avec…

En cette période des Fêtes, nous voyons s’exprimer avec plus de contrastes encore ces deux inclinations. Tant de fêtes qui débordent dans les excès; tant de gestes qui démontrent la compassion. L’alcool qui coule à flot dans des banquets exagérément copieux; les dons les plus généreux et les paniers de Noël à profusion. Se faire plaisir; ne pas oublier les autres. Tout ceci est bon, certes, surtout pour la conscience.

Mais ne manquerait-il pas autre chose pour que le monde tourne mieux? Et cette chose, ne serait-ce pas la rencontre? Si nous cessions de jouir entre nous, « épicuriens », et invitions plutôt les familles appauvries à partager notre table? Si la compassion que nous ressentons devant le drame de Newtown nous transformait un peu en êtres solidaires? Ne pourrions-nous pas, alors, repousser les frontières du mal et faire qu’un monde nouveau naisse enfin? Serait-il possible que dans un tel monde, les détresses humaines à l’origine de gestes comme celui du tireur fou de Newtown puissent être prises en compte, accompagnées voire guéries?

Je voudrais que des drames comme Newtown ne se répètent plus jamais. Je constate cependant qu’ils ont le pouvoir de nous recentrer sur notre appartenance à une seule et même humanité. Voilà où je trouve ce qui pourrait se rapprocher d’une certaine « complaisance » au coeur du drame récent, à partager avec tous les épicuriens du monde…

Parrains, marraines: patrimoine humain

Voici le cinquième article de ma série « En quête de foi » publié dans l’édition de décembre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des manifestations culturelles actuelles.

Je vous propose ce mois-ci de quitter le patrimoine « matériel » pour aborder une autre forme d’héritage presque « génétique ». Il s’agit de ce qui subsiste de croyances à propos du baptême pour lequel les paroisses reçoivent encore de nombreuses demandes. Les catholiques d’ici sont restés attachés à ce sacrement qui implique traditionnellement la participation de deux personnes essentielles : le parrain et la marraine.

Une garantie légale?

parrain-marraineAu-delà du sens proprement religieux, certaines croyances populaires traversent les générations. Ainsi entend-on : « Pour être parrain ou marraine, faut se faire proche de l’enfant, aider à son éducation, remplacer les parents au besoin. Si tu acceptes d’être parrain, ça veut dire que c’est toi qui va prendre l’enfant si jamais les parents décèdent! » Un grand nombre de parrains et marraines connaissent ce sentiment mystérieux de devenir tout à coup responsables d’un enfant qui n’est pas le leur.

Autrefois, alors que l’espérance de vie était réduite et les accouchements plus risqués, il est vrai que la substitution aux parents était possible et parfois encouragée par l’Église. Ce n’était pourtant écrit nulle part dans la loi civile ou religieuse, mais c’était dans les mœurs. En acceptant d’être « dans les honneurs », on sentait qu’il fallait être prêt à cette éventualité, jouer le rôle d’une assurance-vie! Choisir un parrain et une marraine, c’était donc procurer à son enfant une « garantie » que d’autres adultes, proches et croyants, resteraient en lien quoi qu’il advienne.

Un engagement dans la durée

Nos traditions baptismales nous ramènent à quelques valeurs essentielles au christianisme. N’est-il pas vrai que la plupart d’entre nous avons conservé une relation spéciale avec notre parrain ou notre marraine? Admettons que les cadeaux aux diverses occasions y ont été pour quelque chose, mais ce qui reste, ce ne sont pas ces innombrables babioles qui ont été reçues, mais plutôt ce lien, différent des autres. Le seul fait de savoir, intérieurement, que nous pouvions compter sur eux était déjà un soutien, une force.

Pour chaque enfant qui naît, ne devrions-nous pas avoir ce souci de lui offrir une relation affective engagée et durable « en plus » de celle de ses parents? N’est-ce pas une véritable interpellation évangélique que de demander à deux personnes de « veiller » sur un petit être fragile et de promettre d’être là pour lui dans les années qui s’écouleront? Chaque enfant qui naît en ce monde, baptisé ou non, devrait avoir accès à un parrain, une marraine.

mains-enfant-adulte1En ce mois où nous, chrétiens, célébrons la Nativité de Jésus, peut-être pourrions-nous réfléchir à une demande semblable de la part de deux parents qui nous sont proches, Marie et Joseph : « Accepteriez-vous de veiller avec nous au devenir de cet enfant-Dieu? Voudrez-vous suppléer à nos absences? Serez-vous là pour lui dans les bons et les durs passages de sa vie? Et serez-vous encore avec lui lorsqu’il sera abandonné de tous et qu’il mourra? » Répondre « oui » à cette demande, ne serait-ce pas aussi nous engager envers tout enfant qui naît afin qu’il ne soit jamais laissé à lui-même?

Le combat de Saint-Pierre (pas le pape)

Une violence mise en scène...

Une violence mise en scène…

Avant samedi, je n’avais jamais regardé plus de 10 secondes d’un combat extrême (Ultimate Fighting). Et Dieu sait que sur les chaînes sportives, la programmation est en hausse vertigineuse. J’avoue toutefois m’être laissé emporté par la vague GSP (Georges St-Pierre). Pour les rares dans le monde qui ne le connaissent pas, il s’agit d’un champion du monde d’arts martiaux multiples, mais, surtout, il est d’ici, un noble représentant du Québec…

L’homme inspire le respect. Il est chic, affable, généreux. Son image publique ne peut qu’attirer la sympathie. La marque GSP qu’il a créée ne fait que suivre les qualités de l’homme jusqu’à devenir un produit de niveau mondial. Il ne peut que nous rendre, nous Québécois, fiers du rayonnement qu’il nous procure dans le monde.

Ne voulant pas encourager ce genre de spectacle, je ne me suis pas offert le combat en télé payante. Sur Twitter, un individu avait simplement laissé un lien vers un site web anglais qui en faisait la diffusion gratuite et légale. Je me suis donc laissé gagner. J’ai laissé le stream défiler jusqu’à l’heure du combat. Jusque là, je jetais un oeil furtif aux combats préliminaires en retournant à mes autres occupations. Vraiment aucun intérêt pour moi. Mais tout a changé lorsque Georges St-Pierre et Carlos Condit furent présentés à la foule. Dès le début du combat, mon coeur s’est mis à s’emballer fébrilement. Je suis devenu soudainement comme n’importe lequel des fans de cette violence commanditée, qu’ils aient été dans la foule à 600$ le billet ou bien dans leurs salons abonnés à une chaîne payante. Je me suis mis à vouloir qu’il gagne, qu’il frappe fort, qu’il parvienne au KO, à avoir mal lorsqu’il recevait des coups, bref, je voulais par-dessus tout qu’il écrase son adversaire. Rien de très noble…

Pendant ce temps, à Gaza…

La violence-spectacle génère une véritable folie chez les foules en liesse qui sont prêtes à engouffrer des sommes astronomiques dans ce type de sport. Vivre par champion interposé le stress de la préparation et de l’attente, entrer dans le rythme du combat, sentir l’adrénaline monter au plafond, jubiler de joie lorsque la victoire arrive enfin ou rager de colère si la défaite survient en désirant plus que tout la revanche. Il y a tant d’émotions dans un combat, que je pense qu’on peut en développer une forme d’addiction.

Ceci est de la vraie violence subie

Ceci est la réalité vécue ces jours-ci…

Devenir dépendant de la violence-spectacle, c’est peut-être aussi un peu la conséquence de la voir présentée tous les soirs par les nombreux conflits armés dans le monde, entre une nouvelle nationale et la météo. Par exemple, samedi, c’était sans doute la journée la plus violente depuis des années à Gaza, en Palestine. Bien sûr, il y a des roquettes qui sont lancées régulièrement sur Israël. Bien sûr, il faut réagir, montrer que cela n’est pas acceptable, traquer les coupables et les punir. Le spectacle auquel nous assistons depuis quelques jours n’est pas de cet ordre. Ce n’est pas la simple loi du Talion (oeil pour oeil, dent pour dent) qui se déploie sous nos yeux. C’est du cent pour un. En 2008, en seulement 22 jours, l’opération « Plomb durci » avait causé la mort de 1300 Palestiniens dont 410 enfants et 108 femmes et blessé plus de 5300 personnes. Du côté israélien, on a compté 13 morts dont trois civils et 193 blessés dont 80 civils. Il semble bien que l’opération en cours ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint des sommets semblables, après avoir éliminé des centaines de vies et blessé plusieurs centaines d’hommes, femmes et enfants à qui il ne restera que la rage au coeur et un désir de vengeance semblable aux admirateurs du champion Condit, « abattu » par son adversaire St-Pierre… La différence, c’est qu’eux n’ont jamais souhaité cette violence. Ces gens ne veulent qu’un peu de dignité, de paix et de justice!

Pourquoi toujours plus violents?

Nous vivons dans une société lassée de l’ordinaire. Les nouvelles générations veulent, comme leurs aînés l’ont désiré, aller plus loin, plus fort, plus haut! Les sports extrêmes poussent cette logique aussi loin qu’on puisse l’imaginer et même plus encore. Et de la lutte ou la boxe olympique, nous sommes passés à la professionnalisation des sports de combat autrefois illégaux comme ceux de l’Ultimate Fighting Championship.

Peut-on véritablement vivre paisiblement entre ces deux types de violence, l’une organisée, sponsorisée, promue à grands coups de publicité et de produits dérivés; l’autre étant subie, le plus souvent cachée, silencieuse et causant des pertes humaines réelles et brisant des familles pour des générations? Quand j’ai vu l’état des deux belligérants, à la fin du combat (voir photo ci-haut), j’ai pensé à un artiste des effets spéciaux au cinéma. Rémy Couture est si génial qu’il parvient à recréer des visages déconfits, ensanglantés, des monstres déformés qui ont l’air vrais, des scènes de crimes reconstituées qui sont si vraisemblables qu’il en a même été poursuivi au criminel comme s’il avait commis vraiment les actes mis en scène! Rémy Couture ne frappe personne et ne blesse ni femme ni enfant. Georges St-Pierre frappe réellement pour faire mal jusqu’à obtenir la victoire, si possible par abandon ou KO. Et même s’il redevient gentil après son combat, il a tout de même voulu terrasser un homme qui n’avait rien contre lui sinon qu’il en voulait à son titre… Violence réelle pour des motifs artificiels.

Entre un Rémy Couture qui produit de manière artistique des effets spéciaux représentants ses corps défigurés par la violence et un Georges St-Pierre défigurant pour vrai le corps de ses adversaires, j’avoue que je commence à avoir un faible pour le maquilleur! N’empêche. Mettre en rapport les vraies histoires où des personnes réelles subissent les assauts, les bombardements, qui ont la mort pour compagne quotidienne et ces combats extrêmes qui causent des préjudices graves à certains combattants pour l’argent et la gloire, cela ne me rend pas fier de l’humanité. Quand ici, dans mon petit confort d’Occidental bien content de mon sort, je m’arrête un peu à réfléchir sur tout ceci, je ne peux que devenir triste et déprimé.

Je ferai donc un choix concret. Je ne regarderai plus jamais un combat extrême, que ce soit St-Pierre ou un autre qui en soit la vedette. Je n’encouragerai aucun investissement dans ces spectacles. Ne me donnez surtout pas de billets et ne m’invitez pas à y assister. Chaque fois que j’aurai un petit pécule d’extra, je tenterai de l’investir dans l’humanité, en donnant à des organismes comme la Croix-Rouge, le Croissant-Rouge, Médecins sans frontières, Amnistie internationale, Oxfam Québec, Développement et Paix et tous les autres qui tentent de faire advenir un monde sans violence. Si un petit nombre de ceux qui ont permis à Georges St-Pierre de devenir multi-millionnaire en jouant au gladiateur des temps modernes faisait de même, peut-être qu’on pourrait commencer à inverser le mouvement de décadence qui nous ramène peu à peu aux temps de l’Antiquité où des dictateurs offraient du pain et des jeux violents dans l’arène à des peuples réduits à leurs plus bas instincts. Non, le progrès social n’est certes pas dans cette direction. Parfois, il faut savoir s’arrêter et repartir dans la direction du bon sens et du bien commun. Tant que des vraies bombes tomberont sur des populations civiles, nous en seront très loin. Qui fera les choix qui s’imposent pour changer les choses? Qui s’engagera aujourd’hui sur la voie de la paix et de la justice?