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Dans la peau du converti

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Ceci est un exercice d’empathie extrême pour tenter de comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un converti radicalisé*.

Mal-être

-J’ai toujours feelé croche par rapport à la société. Ça a commencé avec mes parents. Rien, vraiment rien qui nous rapprochait. Métro-boulot-dodo c’était pas pour moi. Encore moins de me caser avec une femme pis des enfants. Bon an, mal an, je me trouvais des jobines pour ne pas crever. J’ai dû parfois virer mal en acceptant des mauvais boulots, parce qu’il fallait manger, pis parce que mes chums me poussaient dans le dos. J’ai essayé de calmer le feu en moi avec des substances, mais ça ne marchait pas. J’ai payé ce que je devais à la société en faisant du temps. Mais dès que je reprenais mes esprits dans le monde réel, il y avait encore cette sensation de malaise, le sentiment que je ne fittait pas dans le système. Mes parents ont fini par me lâcher. On ne se voyait plus, pis c’est tant mieux. Au moins il y en avait deux de moins qui me tombaient sur le dos.

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Quelque chose s’est passé dans ma tête quand j’ai vu la vidéo d’un djihadiste sur Facebook. C’était un Québécois d’origine arabe qui disait avoir retrouvé ses racines. Un vrai fucké, mais je sentais que c’était un gars comme moi. Je me suis mis à regarder tout ce que je pouvais trouver sur lui sur internet. Plus je le connaissais, plus je voyais que je pensais comme lui. Tout ce qu’il avait dit dans sa vidéo et tout ce qu’il écrivait sur son mur sonnait juste dans ma tête. Je n’ai jamais été un violent, mais j’ai toujours senti la colère, parfois même la haine qui grondait au fond de moi. Je savais pas pourquoi ni contre qui je pouvais la tourner. Je me détestais moi-même. C’était le mieux que je pouvais faire.

Illumination

J’ai commencé à faire des recherches sur le Coran. Au début je trouvais ça weird. Mais plus je lisais, plus je trouvais des passages qui me parlaient. Plus ma colère trouvait des mots pour s’exprimer. J’ai eu besoin de comprendre et d’aller plus loin. J’ai commencé à fréquenter la mosquée près de chez moi. Difficile de comprendre comment ça marchait tous leurs rituels. L’imam m’a dit de prendre mon temps, d’observer et de faire comme les autres si j’en avais envie. La première fois que je me suis prosterné, le front sur le sol, une lumière s’est allumée dans mon cerveau. Tout est devenu de plus en plus clair.

J’ai compris que ce n’était pas moi qui était inadapté à la société. C’est la société qui est tout croche en réalité. Si les gens suivaient les règles édictées par Dieu, les problèmes s’effaceraient et tout irait pour le mieux. Le monde croit n’importe quoi et suit n’importe qui au lieu du Dieu tout-puissant. Je me demande comment ça se fait que la sagesse du Prophète n’a jamais été enseignée dans nos écoles, c’est tellement ça! J’en ai parlé à quelques gars que je fréquentais. J’avais sûrement le feu dans les yeux. Ils m’ont écouté. Ils étaient d’accord: c’est le monde qui est fucké, pas nous. Ils sont venus à la mosquée avec moi. Au début, ils trouvaient ça bizarre, mais je les convainquais de continuer, que ça allait allumer dans leur tête, comme moi.

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Plus le temps passait, plus ma colère savait où se diriger. L’Occident, la démocratie, le laxisme, le féminisme, le désordre qui règne… tout ça est le contraire de ce que Dieu veut. Il veut simplement qu’on le reconnaisse pour l’Unique et qu’on se soumette à sa Loi. C’est pas compliqué pourtant ! Moi je dis que la société va aller de plus en plus mal avec tous les infidèles qui ne comprennent rien et qui blasphèment.

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La haine qui s’acharnent contre les musulmans est devenue si forte qu’elle me poigne au coeur. C’est le signe je suis devenu un des leurs, je suis un frère musulman.

Solution

J’ai lu l’histoire de l’islam sur Wikipedia. C’est pas compliqué, il faut que toutes les nations se joignent de gré ou de force dans un même califat. Quand il y a eu des califes après la mort du Prophète, ils faisaient régner la paix, pis la justice fonctionnait dans le bon sens. C’est encore l’Occident, avec ses croisades, qui a foutu le bordel, pis l’ONU avec son État juif. On n’a jamais connu une ère de paix depuis la rébellion des Croisés. Je vois bien que personne ne veut regarder la vérité en face. Un jour, je vais avoir le courage de mes convictions, je frapperai un grand coup. J’aimerais bien aller combattre aux côtés de mes frères du Djihad, mais la GRC a commencé à me suivre et ils m’ont pris mon passeport. Comment puis-je agir au nom de Dieu? Je lui suis redevable pour l’illumination de ma conscience. Je lui dois tout, surtout ma vie! Je dois montrer à ceux d’ici qu’ils font le mal et qu’ils doivent se convertir.

Je ne suis pas un terroriste potentiel comme ils disent. Je suis un fidèle qui mise tout sur la seule réalité essentielle: Dieu. Quand j’ai parlé de mon désir à l’imam, celui-là m’a déconseillé d’agir et m’a dit d’être prudent. C’est un tiède. Il ne mérite même pas d’être suivi par mes frères. Si on fait tous comme lui pis qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, jamais la justice de Dieu ne viendra. Je sens qu’il faut que je fasse quelque chose, ça m’oppresse de plus en plus, mais quoi?

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Le Canada s’est déclaré en guerre contre l’État islamique. Je ne suis plus citoyen de ce pays, j’appartiens désormais au Calife et à tous les vrais musulmans. Ce sont eux qui ont raison, il faut nous battre pour établir le califat et pour repousser les infidèles au prix de notre vie s’il le faut. Plus le temps passe et plus la solution devient claire. Si les gens ne viennent pas à Dieu par eux-mêmes, il faut éliminer ses ennemis et convaincre les autres par la peur. Y a que ça qui marche avec les blasphémateurs.

Je suis pas bien outillé. J’ai même pas d’arme. Comment frapper un grand coup? Il semble bien que mes frères d’ici ne me suivront pas non plus. Ils n’ont pas eu l’air de m’appuyer l’autre jour quand je leur ai parlé de mon projet. Faut pas que je m’effondre, Dieu va me donner le courage. C’est pour lui que je veux le faire. Il me donnera ma récompense au paradis si jamais ça tourne mal.

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Je peux pas attendre plus longtemps sinon je vais décevoir Dieu. C’est aujourd’hui que ça se passe. Il faut que je vise un symbole canadien, pourquoi pas des soldats? Il y en a qui viennent en ville pour faire des achats. Ils sont toujours avec leur uniforme. Je vais aller me placer là, avec mon char, pis je foncerai sur eux. C’est une arme de lâche, j’espère que Dieu m’en voudra pas! Mais après je me dirigerai vers leur tanière pour écraser d’autres soldats si possible. Pis advienne que pourra. J’ai pu rien à perdre et tout à gagner: « toi, le p’tit Jo que tout le monde pointait du doigt comme un inadapté, toi tu vas devenir un martyr pour Dieu! » Ça me fait frémir juste à l’idée. Tant qu’à finir ici, c’est la seule façon d’en finir, en espérant qu’Il me pardonnera pour ma chienne de vie.

J’suis parti. Regardez-moi aller…

* Le phénomène de conversion religieuse et de radicalisation n’est pas exclusif à l’islam… Mais vu le contexte, j’ai voulu montrer que la conversion peut parfois n’être fondée que sur une compréhension partielle de la religion embrassée, avec les excès que cela peut entraîner.

Plus de bonheur, est-ce souhaitable?

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Un autre « massacre des innocents »

Ces jours-ci, l’actualité nous remplit les yeux et les oreilles de meurtres sordides et d’attentats tout aussi abjects. Au Québec, dans la même semaine, une mère tue ses trois enfants; une autre veut faire réviser sa peine de prison à vie pour un crime semblable; et un père tenu non criminellement responsable du meurtre crapuleux de ses deux enfants est libéré. À Newtown aux États-Unis, cet attentat d’un fils vraisemblablement tourné contre sa mère et tout ce qu’elle aimait est encore plus troublant. Lorsqu’on aura tout expliqué, peut-être serons-nous à même de comprendre qu’il s’agit « simplement » d’un autre drame familial atroce qui a emporté dans ses excès de nombreuses vies innocentes. Le point commun à toutes ces tragédies est toujours le même: les victimes ne sont jamais fautives de quoi que ce soit. Elles ne sont que des témoins (c’est le sens du mot « martyre ») du dérèglement maléfique qui se produit parfois dans l’esprit humain.

Est-il possible de participer à l’une ou l’autre des fêtes familiales et sociales organisées en cette période de Noël sans avoir en arrière-pensée ces familles et cette communauté meurtries par la mort violente des leurs? En fait, est-il pensable que nous puissions continuer notre propre vie sans nous soucier de ces gens-là pour qui le seul sentiment réel est que la fin du monde leur est arrivée?

Bonheur ou Compassion ?

Je ne sais pas pour vous, mais je suis abonné à de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Dans la présentation qu’un grand nombre d’entre elles font d’elles-mêmes, je suis toujours étonné de voir que le mot « épicurien » est si fréquemment utilisé. Ce mot vient souvent avec des expressions comme « j’aime la vie », « je vis le moment présent », « j’aime la légèreté », etc. Notez que je sais apprécier les personnes qui sont agréables de compagnie, qui savent avoir du fun et ne pas trop s’en faire avec les problèmes. Mais, personnellement, je ne vois pas comment ces expressions pourraient me décrire, moi et un grand nombre de personnes que je côtoie. J’ai parfois l’impression que « quête de bonheur » n’est pas synonyme de « quête de sens ». D’ailleurs, lorsque j’ai complété le questionnaire de l’Indice relatif de bonheur, les remarques explicatives concernant mes scores moins élevés m’ont permis de constater que cet outil semble avoir une inclinaison dans la tension entre bonheur et compassion. En effet, les seules questions qui ont fait baissé mon résultat global concernaient les préoccupations pour les enjeux de justice dans le monde. Une personne qui se sent solidaire et qui se laisse indigner par les situations d’injustice de manière trop marquée réduirait ses aptitudes au bonheur… Nous pourrions donc en conclure que si nous voulons plus de bonheur, peut-être faut-il ne pas trop accorder d’attention à ce qui va mal dans le monde.

Une lecture trop stricte de cette interprétation pourrait donc laisser croire qu’en fermant les yeux aux misères du monde nous pourrions mieux « performer » dans notre quête de bonheur. Vous est-il possible à vous de fermer les yeux, ne pas voir la misère, ne pas porter attention aux injustices, à la corruption, aux massacres de populations assoiffées de justice? Si oui, il est probable que votre bonheur est une quête bien solitaire et qu’elle ne finisse par mener qu’au pur égoïsme. C’est peut-être possible à d’autres, mais ça ne m’est pas donné à moi de pouvoir surfer ainsi sur les problématiques psychologiques, éthiques, sociales, économiques, politiques en voulant croire que je ne devrais pas me laisser affecter par tout cela et de vivre ma vie en me tournant uniquement sur ce qui me fait du bien.

C’est ici qu’arrivent des situations universellement troublantes comme un attentat dans une école primaire ou comme un parent tuant froidement ses propres enfants. Car n’importe qui d’humain sur terre est directement frappé par des gestes comme celui du tireur de Newtown. Tous mes amis, tous les membres de ma famille, toutes les personnes participant avec moi à une session, un samedi, ont été touchés autant que moi. C’est plus fort que tout. « Ça vient nous chercher » au plus profond de nous-mêmes. C’est plutôt rassurant sur l’humanité, en fait. Et la question du pourquoi monte alors de la terre entière comme une clameur: Pourquoi?

Lorsqu’il est appelé à répondre à cette question du pourquoi devant des assemblées intéressées par ses propos, Jean Vanier propose parfois cette explication, que je cite de mémoire:

Il y a des personnes dont le handicap est très lourd. On ne sait pas pourquoi elles naissent ainsi ou le deviennent. Beaucoup de gens souffrent de leur situation, à commencer par leurs parents. Nulle explication n’est satisfaisante. Mais ces personnes existent. Et lorsque je vois des jeunes gens venir de partout et se laisser toucher par ces personnes qui n’ont, en apparence, que leur dépendance à offrir, je vois alors ces jeunes montrer le meilleur de ce qu’on peut attendre de l’humain, leur tendresse, leur compassion. Je les vois changer pour toujours. Je saisis alors que les personnes vulnérables sont un cadeau pour l’humanité.

Tout comme ces situations de handicap, les tragédies telles Newtown ne trouvent aucune explication satisfaisante. Elles surviennent. Et dès lors, elles atteignent les êtres humains de partout dans ce qu’ils ont de plus humain en eux, à savoir leur indignation qui n’est rien d’autre que le moteur de la bienveillance. Un grand nombre de commentateurs ont déclaré qu’il est impossible d’assurer la sécurité totale contre de tels gestes désespérés. Il en surviendra donc encore… Ne devrions-nous pas, alors, les regarder autrement, comme des occasions qui nous sont données pour que nous revenions au meilleur de nous-mêmes? Comme Jean Vanier le prétend, l’être humain n’est à son meilleur que lorsqu’il sait se montrer bienveillant, quand il agit avec compassion en ne laissant pas son semblable périr ou dépérir!

Vivons heureux, solidaires!

Revenons au mot épicurien. Ce terme est « relatif à une morale qui propose pour objectif premier la satisfaction de tout ce qui contribue au plaisir » (Larousse). « Jouisseur » est son synonyme. Nous avons tous une part en nous qui recherche la jouissance plutôt que le renoncement, le plaisir plutôt que l’effort.  Cette tension entre la jouissance pour soi-même et la compassion pour autrui a toujours existé. Elle n’est en réalité qu’un reflet du combat qui se déroule depuis toujours à l’intérieur du coeur humain:

  • me donner du plaisir, de la gratification, m’auto-satisfaire ou utiliser autrui comme un objet pour me procurer cette satisfaction;
  • m’oublier moi-même par abnégation et me dévouer à autrui pour soulager, relever, être avec…

En cette période des Fêtes, nous voyons s’exprimer avec plus de contrastes encore ces deux inclinations. Tant de fêtes qui débordent dans les excès; tant de gestes qui démontrent la compassion. L’alcool qui coule à flot dans des banquets exagérément copieux; les dons les plus généreux et les paniers de Noël à profusion. Se faire plaisir; ne pas oublier les autres. Tout ceci est bon, certes, surtout pour la conscience.

Mais ne manquerait-il pas autre chose pour que le monde tourne mieux? Et cette chose, ne serait-ce pas la rencontre? Si nous cessions de jouir entre nous, « épicuriens », et invitions plutôt les familles appauvries à partager notre table? Si la compassion que nous ressentons devant le drame de Newtown nous transformait un peu en êtres solidaires? Ne pourrions-nous pas, alors, repousser les frontières du mal et faire qu’un monde nouveau naisse enfin? Serait-il possible que dans un tel monde, les détresses humaines à l’origine de gestes comme celui du tireur fou de Newtown puissent être prises en compte, accompagnées voire guéries?

Je voudrais que des drames comme Newtown ne se répètent plus jamais. Je constate cependant qu’ils ont le pouvoir de nous recentrer sur notre appartenance à une seule et même humanité. Voilà où je trouve ce qui pourrait se rapprocher d’une certaine « complaisance » au coeur du drame récent, à partager avec tous les épicuriens du monde…

La seule réponse qui a le pouvoir d’unifier

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En ce 4 septembre 2012, peu après minuit, la première femme première ministre du Québec partage sa joie d’assumer cette place dans notre histoire. Malgré les résultats mitigés de son parti, c’est une grande victoire pour les femmes, pour tous les Québécois, pour la démocratie. Et puis soudain, les gardes du corps surgissent et poussent la première dame dans un endroit sûr. Par la suite c’est la confusion, tant pour les commentateurs à la télé que dans la salle. On nous montre plus tard l’arrestation d’un homme armé. On apprend alors qu’il a pénétré dans la salle et se serait approché suffisamment de Mme Marois pour éventuellement la prendre pour cible. Malheureusement, deux hommes ont été atteints d’une balle, l’un est décédé, l’autre dans un état critique. Tout ça dans une société qui venait de traverser une campagne électorale acrimonieuse et dont le terme montre des divisions de plus en plus fortes au sein de la population.

Tous perdants

Chaque fois qu’une telle violence se déploie injustement contre un être humain, quel qu’il soit, tout le monde y perd. La personne visée ne sera plus la même, car « cela » aurait pu arriver. Ses proches, son mari, ses enfants, sa propre mère étaient là, tout près d’elle. Ils auraient pu assister à sa mort en direct. Tous les partisans réunis pour acclamer leur cheffe ont vu leur fête se terminer abruptement, passant de l’exultation à l’hébètement et au chaos. Tous les citoyens comme moi, postés devant leur écran, se demandaient ce qui arrivait. J’imagine même que les chefs des autres partis et tous les adversaires politiques ne pouvaient plus nourrir leur rancoeur. Et même les membres de la communauté culturelle du tireur ne pouvaient plus exprimer un soupir de soulagement devant la courte victoire du parti indépendantiste. Il n’y avait plus aucun gagnant, la nuit dernière, que des perdants avec leur honte, leur stupéfaction et leur deuil.

Quand une portion d’humanité, quelle qu’elle soit, se nourrit de colère et de haine à ce point, elle engendre souvent des fous prêts à tout. Il leur suffit de se rendre disponibles intérieurement à poser au nom d’une cause ou d’un groupe des actions d’éclat. On connaît mieux ces mouvements depuis l’existence d’Al Qaida. Toutefois, plutôt que de changer les choses pour le mieux, toutes ces actions n’ont jamais qu’un seul résultat: la déshumanisation.

Lorsqu’une personne est visée par un attentat, tous et toutes devraient s’unir pour faire face à une telle violence. Les réseaux sociaux n’ont eu de cesse de diffuser des commentaires divers. Certains ont glissé vers le mépris et la haine. On a déjà vu nombre d’accusations portées et de coupables pointés du doigts dans une réciprocité troublante. Il faut opposer un stop bien ferme à tout ceci.

Il me semble que nous devrions tous avoir un « curseur » intérieur dans de telles situations. Pour accompagner mes enfants différents, des éducateurs ont produit des outils pour identifier les émotions, variant de la colère (rouge) à la sérénité (vert), en passant par le ressentiment (jaune). Je pense que ce serait utile pour nous-mêmes lorsque nous sommes confrontés à des scènes comme cette nuit. Quand mon curseur a tendance à aller vers  l’amertume, la rancoeur, la colère ou, à l’extrême, la haine dévastatrice, il me faut trouver les ressources pour le ramener vers le centre et ensuite vers l’apaisement, la sérénité, et même la joie de faire partie d’un peuple au sein duquel il y a du respect, de la tolérance face aux idées opposées, des espaces pour débattre, des moyens pour manifester pacifiquement.

Faire silence

Après la nuit que nous venons de vivre, j’oserais espérer que la mort de ce technicien de scène et la blessure grave de l’autre malchanceux nous ouvrent un espace intérieur de réflexion pour chercher du sens avec d’autres. Mme Marois a échappé à la mort hier. Mais il y a eu mort d’homme. Tout cela, peut-être, parce qu’un être humain, un citoyen du Québec, a vu son niveau de frustration et de colère s’emporter violemment vers la haine destructrice.

Nous avons désormais nos histoires sordides. Depuis les Lortie, Fabrikant, Lépine, Gill et plus récemment Rocco Magnota, nous ne pouvons plus prétendre que nous sommes une société sans violence. Nous produisons ici même nos propres déséquilibrés qui nourrissent dans l’ombre leurs instincts vengeurs. Il est temps de prendre ces situations pour ce qu’elles sont, des appels à reconnaître la misère des uns, l’isolement des autres ou cette folie qui appelle des êtres humains blessés à se transformer en tueurs justiciers.

Nous avons besoin de trouver du sens à tout ceci. Rien d’évident dans la cacophonie des mots ne risque de surgir au point de susciter l’adhésion de tous. Au contraire, la parole dans ce cas risque d’apporter plus de confusion et de non sens. Pour quelque temps, pour aujourd’hui et demain encore, il me semble qu’il n’y a que le silence qui puisse être signifiant et réconfortant. Un silence de mort. Car la haine a montré son visage. Un silence de vie. Car la vie, quoi qu’on pense, est plus forte que la mort.

Une société en carence d’indignation?

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Le monde ne va pas si bienLa première fois que j’ai été vraiment saisi par le mot « indignation », ce fut lorsque des lecteurs de mon projet de thèse réagirent à l’un des premiers chapitres. Ils disaient à peu près ceci: « On sent toute ton indignation devant les faits mentionnés ». Et ils m’en félicitaient… J’ai compris que mon sens de l’indignation était une vertu plutôt qu’un défaut et que je devrais le cultiver toute ma vie.

Aujourd’hui, je constate que beaucoup de mes contemporains semblent s’être quelque peu assoupis devant les situations indignes qui continuent d’accabler nombre de nos concitoyens d’ici et de partout. J’ai trouvé intéressante cette entrevue avec Stéphane Hessel, 93 ans, ancien résistant français capturé et torturé par la Gestapo, puis déporté à Buchenwald et Dora, qui dit : ces années-ci « pour détecter ce qui doit nous indigner, il faut chercher un peu. » J’aime bien la formule « il faut chercher un peu ». Cherchons-nous suffisamment?

Ma génération est née en 1917 au moment de la Révolution d’octobre. Elle a connu la guerre, le nazisme. Elle avait donc des raisons claires et évidentes de s’indigner. Les gens qui ne s’indignaient pas, ceux par exemple qui acceptaient Vichy alors qu’on était occupés, étaient considérés comme des lâches. L’attitude normale était la résistance, l’indignation. Cinquante ou soixante-dix ans plus tard, les lignes de fracture ne sont plus aussi claires. Lorsque la soupe populaire attire de plus en plus de monde, on est tenté de se dire : « La soupe populaire, c’est bien ! » Stéphane Hessel

Nous l’avons tous vu au cours du mois de décembre : les soupes populaires sont de plus en plus populaires; les banques alimentaires ont de plus en plus de « clients »; les familles appauvries le sont davantage et en plus grand nombre. Et nous nous réjouissons lorsque les guignolées affichent des records de générosité. Bien sûr, c’est une bonne nouvelle, mais ne serait-ce pas également une manière de garder bonne conscience en ne changeant rien?

Partout dans le monde, il y a des situations qui devraient nécessiter une plus grande solidarité. Des chrétiens meurent en Égypte et en Irak, sans rien faire d’autres que de se rassembler dans des églises pour prier. Des fanatiques continuent de poser des bombes pour terroriser les populations afin d’établir leur pouvoir basé sur la peur et l’exclusion de toute différence. Des sociétés d’actionnaires continuent de viser toujours plus de profits après que le système financier mondial se soit littéralement écroulé il y a deux ans, laissant encore des stigmates dans les populations et des crises non résolues dans certains pays comme la Grèce, l’Irlande. Le climat n’en finit plus de se dérégler en raison notamment de notre mode de vie qui incite à la consommation sans limite et à la détérioration de notre environnement. Allons-nous demeurer encore longtemps absents de toutes ces situations qui réclament notre attention?

« Pour s’indigner, il faut chercher un peu. » Juste un peu ! Je cherche un peu chaque jour et je n’en finis plus de trouver aisément des situations qui appellent à l’engagement. Faut-il attendre d’être comme en temps de guerre, tous ensemble réunis contre un agresseur visible, dans une cause ultime? Notre endormissement est peut-être un facteur qui ajoute de nouvelles impasses aux situations sans issue.

Stéphane Hessel, par exemple, a appelé au boycott des produits israéliens et affirmé après un voyage à Gaza en janvier 2009 : « Pour ma part, ayant vu les camps de réfugiés avec des milliers d’enfants, la façon dont ils sont bombardés m’apparaît comme un véritable crime contre l’humanité. » Voilà un homme qui sait s’indigner.

Au-delà d’une indignation de principe, Stéphane Hessel nous incite à être plus grand nous-même, « une façon de sortir du temporaire pour aller vers une forme d’éternité ».

L’auteur de Indignez-vous! se déclare optimiste radical. « Mais je ne suis malheureusement pas optimiste du tout pour le court terme. Après la décennie de progrès considérable de 1990 à 2000, les dix premières années du XXIe siècle ont été parmi les plus mauvaises que nous ayons vécues. Elles marquent un grave recul. »

Il est important que prendre conscience, ici au Québec, dans nos chaumières confortables, que le monde ne va pas si bien qu’il en a l’air. Profiter de la vie, du moment présent, c’est bien. Il faut continuer car la vie ne serait pas vivable autrement. Mais se réfugier dans cet état béat n’est pas acceptable à moyen terme. Ne pourrait-on pas espérer que chaque personne s’engage dans une cause qui suscite sa propre indignation? Plutôt que de se limiter à déplorer, critiquer, regretter lors de discussions au lendemain de mauvaises nouvelles, n’est-il pas venu le temps de prendre action, de changer les choses?

Je nous propose une bonne résolution à ajouter à notre liste pour 2011 : « m’engager personnellement dans une cause qui m’indigne pour transformer cette  situation vers plus d’humanité ».

Comment réagirez-vous à cette proposition ?