Église québécoise et laïcs: floraison ou last call?

Les membres de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017.

Les membres de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017. (CNS photo/L’Osservatore Romano)

Le pape François a eu l’occasion de rencontrer les évêques du Québec à deux reprises au cours de leur visite ad limina qui vient de se terminer à Rome. Dans son discours du 13 mai, il n’aurait pas hésité à appeler les évêques à «promouvoir la ‘floraison complète’ de l’implication des laïcs» dans l’Église. Avec le peu de baptisés qui lui demeurent attachés et le petit nombre, très majoritairement féminin, qui s’y implique, n’est-il pas trop tard pour encourager une telle ouverture dans l’Église?

«La floraison est le processus biologique de développement des fleurs. Elle est contrôlée par l’environnement (lumière, humidité, température) et les phytohormones. Dans la nature, la floraison est contrôlée par le phénomène d’induction florale.» (Wikipedia)

Un contrôle favorable… ou non!

La floraison comporte des facteurs internes et externes. Comme pour les humains, les hormones de croissance s’activent au temps opportun. Le phénomène d’induction, quant à lui, comprend plusieurs étapes qui doivent se succéder et que les jardiniers connaissent bien. Tenter de faire des semis de tomates à l’automne, par exemple, est peine perdue. Pour qu’elle soit optimale, la floraison doit se faire dans des conditions favorables et tenir compte de «l’environnement».

Appliqué à l’Église et aux laïcs, le concept suggéré par le pape paraît attrayant. Pourrait-il aider à discerner quand et comment permettre une nouvelle étape de la croissance du «laïcat»? Par exemple, «l’environnement» rendu favorable à l’Action catholique au milieu du XXe siècle et conduisant au concile Vatican II a pu activer de telles «hormones» à cette époque, suscitant par «induction» des leaders chrétiens dans la cité.

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Lisée et le religieux instrumentalisé

Au cours de la campagne à la chefferie du Parti québécois (PQ), les croyances religieuses ont encore été l’objet de débats, voire d’attaques, lorsque l’un ou l’autre des candidats ou candidate exprimait une opinion sur le fait religieux dans notre société.

Entre un Alexandre Cloutier qui a semblé retourner sa chemise au lendemain de la défaite du PQ en 2014 et qui a montré de la sympathie envers une minorité religieuse, d’une part, et un Jean-François Lisée qui, d’autre part, a donné l’impression de s’être rapproché des courants nationalistes identitaires, nous avons pu assister encore une fois à l’instrumentalisation des religions au service de la partisannerie.

Vouloir un pays, c’est une chose à laquelle j’adhère facilement. Vouloir un pays qui nie l’évolution des 40 dernières années en croyant que la «souche» canadienne-française serait capable de rallier une majorité de votants sans compter sur l’immigration, en est une autre.

Faire preuve d’ouverture

Les «bons immigrants» sont ceux que nous avons. Ils ne sont rien d’autre que des humains remplis d’espoir ayant choisi de venir habiter un pays accueillant et inclusif. Ils sont venus avec leur culture qui, comme la nôtre, comporte une part de bons coups et une part de trucs étranges.

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Que dira François aux élus québécois?

Pape-François-Discours-à-lONUNous avons assisté depuis près d’un an à plusieurs représentations auprès du pape François à Rome en vue de le presser de venir faire une visite au Canada, au Québec en particulier et notamment dans le cadre des fêtes du 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Alors que notre « nation » est devenue laïque, presque laïciste, la place du religieux dans l’espace public a nettement tendance à être critiquée quand elle ne fait pas clairement l’objet d’appels à empêcher toute visibilité de signes ou d’activités associés.

Dans un tel contexte, que pourrait bien venir faire au Québec un pape, chef d’une organisation religieuse qu’une grande partie des Québécoises et Québécois ont rejetée ? En y réfléchissant bien, j’ai pensé lui proposer un discours inspiré de ses propres paroles prononcées en d’autres circonstances, et qu’il pourrait tenir à l’Assemblée nationale, au siège du président juste au pied du crucifix… Voici donc une humble proposition (les passages en italique sont tirés de vrais discours du pape).

Discours imaginé du pape François à l’Assemblée nationale du Québec, le 20 septembre 2017.

Monsieur le président, Monsieur le Premier ministre, mesdames les députées, messieurs les députés, vous tous et toutes ici rassemblées, je vous remercie pour votre accueil chaleureux et empressé. On m’avait dit qu’un homme d’Église n’aurait pas bonne presse dans votre pays, mais je constate que vous savez être très polis envers vos invités !

Je souhaite vous exprimer mes remerciements personnels pour votre service à la société et la précieuse contribution que vous offrez au développement d’une justice qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine, sans discriminations.[1]Le Canada et le Québec font figure de chefs de file en ces matières et votre pays est perçu dans le monde comme un modèle pour le traitement fait aux minorités. Je pourrais vous entretenir longuement pour flatter votre égo de la même manière, mais je sais bien que vous ne m’avez pas invité ici pour faire du badinage! J’aimerais donc vous adresser quelques mots provenant d’un frère lointain, en toute humilité.

siège anqÀ la suite de ma propre expérience en Argentine et lors de mes visites au Brésil, en Centrafrique, au Mexique, en Ouganda, aux Philippines, au Kenya, à l’ONU et même devant mes frères évêques au Vatican, j’ai exprimé l’avis qu’une bonne partie des problèmes de notre monde trouve sa source en peu de choses : la corruption, la nôtre en particulier.

Malgré toute la beauté de votre culture et le progrès réalisé au sein de la belle société distincte du Québec, mes frères évêques rassemblés ici n’ont pas manqué de me parler de la corruption qui règne apparemment chez vous aussi. Ainsi, au lendemain du dépôt du rapport de la Commission Charbonneau, ils se posaient cette question : Ne faut-il pas s’interroger aussi sur les « attitudes intérieures qui alimentent « ce cancer du corps social » qu’est la corruption » ?[2]

Je les ai trouvés bien courageux d’oser questionner leurs concitoyens de cette manière. Mais leur courage ne suffira pas à produire des changements si dès à présent nous ne nous interrogeons pas, chacun et chacune d’entre nous, sur la source de la corruption.

La concentration scandaleuse de la richesse globale est possible en raison de la connivence de responsables de la chose publique avec les puissants. La corruption est elle-même un processus de mort : quand la vie meurt, on trouve la corruption.

Le corrompu traverse la vie en utilisant les échappatoires de l’opportunisme, avec l’air de celui qui dit : «Ce n’est pas moi qui l’ai fait», arrivant à intérioriser son masque d’honnête homme. C’est un processus d’intériorisation.

Le corrompu ne connaît pas la fraternité ou l’amitié, mais la complicité et l’inimitié. Le corrompu ne perçoit pas sa corruption. Il se produit un peu ce qui se passe avec la mauvaise haleine : celui qui en souffre s’en rend difficilement compte ; ce sont les autres qui s’en rendent compte et qui doivent le lui dire. C’est pour cette raison que le corrompu pourra difficilement sortir de son état en ressentant le remords intérieur de sa conscience.

La corruption est un mal plus grand que le péché. Plus que pardonné, ce mal doit être soigné. La corruption est devenue naturelle, au point d’arriver à constituer un état personnel et social lié aux mœurs, une pratique habituelle dans les transactions commerciales et financières, dans les appels d’offre publics, dans chaque négociation à laquelle participent des agents de l’État. C’est la victoire des apparences sur la réalité et de l’impudence sur la discrétion honorable.

Toutefois, le Seigneur ne se lasse pas de frapper à la porte des corrompus. La corruption ne peut rien contre l’espérance.

Que peut faire le droit pénal contre la corruption ? […] (Malheureusement), la sanction pénale est sélective. Elle est comme un filet qui ne capture que les petits poissons, alors qu’elle laisse les gros en liberté dans la mer. Les formes de corruption qu’il faut poursuivre avec la plus grande sévérité sont celles qui causent de graves dommages sociaux, aussi bien en matière économique et sociale — comme par exemple les graves fraudes contre l’administration publique ou l’exercice déloyal de l’administration — que dans toute sorte d’obstacle s’opposant au fonctionnement de la justice avec l’intention de procurer l’impunité pour les propres méfaits ou pour ceux de tiers [3]

Aucun de nous ne peut dire : « Je ne serai jamais corrompu. » Non ! C’est une tentation, c’est un glissement vers les affaires faciles, vers la délinquance, vers la criminalité, vers l’exploitation des personnes. Combien de corruption existe-t-il dans ce monde ! Et c’est un vilain mot, si on y pense. Parce qu’une chose corrompue est une chose sale ! Si nous trouvons un animal mort qui se corrompt, qui est « corrompu », c’est laid et ça pue aussi. La corruption pue ! Une société corrompue pue ! Un chrétien qui laisse entrer la corruption en lui n’est pas chrétien, il pue !

Je vous souhaite d’aller de l’avant à la recherche de sources de travail, pour que tous possèdent la dignité de ramener du pain à la maison, et d’aller de l’avant dans la propreté de leur âme, dans la propreté de la ville, dans la propreté de la société afin que disparaisse cette puanteur de la corruption !

Je vous bénis tous, je bénis vos familles et votre quartier, je bénis les enfants qui sont ici autour de nous. Et vous, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.[4]

[1] Discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[2] http://www.eveques.qc.ca/documents/2015/20151126LerapportCharbonneauestdepose.pdf

[3] Extraits tirés du discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[4] http://www.letemps.ch/opinions/2015/03/24/pape-francois-disparaisse-cette-puanteur-corruption

Haïr les religions, bâtir une société: un problème québécois

Les chiffres paraissent troublants: 45 % des Québécois disent avoir une perception négative de la religion. Presque autant trouvent suspect quelqu’un qui exprime ouvertement sa religion. Près de la moitié se disent dérangés à l’idée de recevoir un service par une femme portant un simple voile, objet manifestement relié à l’islam… Ces chiffres et d’autres constats font dire au président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Jacques Frémont, qu’au Québec, plusieurs personnes détestent «religieusement» la religion. 

Ce constat survient dans un contexte de forte croissance religieuse partout dans le monde. Les Québécois pourraient juger ce phénomène de haut et se croire à l’abri en pensant tout simplement que leur culture occidentale et leur éducation les prémuniront de tout joug religieux.

En réalité, même dans une société québécoise postmoderne dominée par les valeurs individuelles, le retour du religieux se présente par une diversification des allégeances. Les chrétiens font de la place à d’autres religions et à un grand nombre de spiritualités qui essaiment.

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La religion et les valeurs

Cet article est le vingtième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de juin 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Jésus

Pardonner…

Au lendemain des élections provinciales du 7 avril 2014, un chroniqueur du Huffington Post Québec regrettait que le vieux fond catholique des Québécois les ait entraînés à pardonner au parti vainqueur son passé de corruption. Il citait même un passage de Matthieu 18 où Jésus demande à ses disciples de pardonner jusqu’à 70 fois sept fois. Mais l’auteur n’était pas d’accord, loin de là, avec ce pardon accordé trop facilement, selon lui, à ceux et celles qui sont dans la mire des enquêteurs.

Valeurs québécoises?

Le parti au pouvoir avait lancé cette campagne en tentant de fédérer les électeurs et électrices autour de certaines valeurs qu’il aurait voulu mettre au-dessus de bien d’autres : la laïcité de l’État, la neutralité de ses représentants et l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour bien des gens, ces valeurs font effectivement partie des éléments de notre culture générale, mais elles n’en forment pas toute la substance. Dans sa déveine, le gouvernement sortant avait peut-être oublié que le pardon est encore bien enraciné au sein de sa population!

L’héritage catholique des Québécois est en réalité bien plus riche que ces quelques valeurs identifiées dans l’ex-projet de charte. Il faut ajouter d’autres valeurs tout aussi fondamentales, comme la liberté individuelle, notamment de conscience et de religion, l’hospitalité, l’inclusion, la justice sociale, le partage, la dignité de chaque personne, la tempérance, la bonne entente, l’entraide et la générosité de soi allant même, oui, jusqu’au… pardon! Lorsque nous sondons le vieux fond catholique des gens qui nous entourent, c’est vers l’ensemble de ces valeurs que nous les voyons tendre, même si, concrètement, nous ne les avons pas si souvent incarnées collectivement.

Mieux vivre ensemble

Sans en parler comme des valeurs, les catholiques ont aussi à leur compte quelques attitudes plus éloignées de l’Évangile. Si nous avons su accueillir assez favorablement de nombreux immigrants d’Italie, de Pologne, d’Irlande, de la Grèce et du Liban, c’est peut-être parce qu’ils partageaient la même religion que nous. Mais notre histoire témoigne aussi de grandes difficultés à côtoyer ceux qui, comme les Juifs ou les chrétiens protestants, étaient parfois pointés du doigt, même par le clergé, comme des gens qu’il ne fallait pas fréquenter.

Nous avec les musulmans

Photo : Journal de Montréal

Depuis cette époque, de nouvelles vagues d’immigration ont déferlé. Des asiatiques sont venus s’installer, surtout en métropole. Et puis, plus récemment, des maghrébins parlant français, mais confessant en majorité la foi musulmane, ont commencé à arriver en débordant vers les régions. Il est possible, alors, que notre « vieux fond anti-religion-des-autres » ait été réveillé par le projet d’une charte « des valeurs québécoises » et que le « nous » évoqué par les uns et les autres a pu s’exprimer de façon moins inclusive de la diversité religieuse visible.

Plutôt que de rabâcher sur les valeurs communes d’antan qui récapituleraient notre identité, n’est-il pas temps de nous consacrer à faire advenir les conditions véritables du vivre ensemble auquel nous sommes appelés? L’espérance a toujours fait partie de nos attributs comme peuple. C’est cette « valeur » qui devrait nous amener à nous lancer dans l’avenir, catholiques avec les autres, en devenant un peuple qui plaît à notre Dieu.

Catholicisme: ajustons nos lunettes!

Voir le passé en cherchant à être équitable

Les Québécois ont accéléré leur sortie de religion au cours des dix dernières années. Ils sont de moins en moins prompts à affirmer leur appartenance traditionnelle à l’Église et même à la culture catholique (cf. sondage CROP). Il y a plusieurs voies possibles pour tenter de comprendre ce phénomène, en dehors de la sécularisation comme processus observé partout en Occident. Je voudrais en pointer une qui me paraît dominante, tout en lui opposant une vision plus positive. Selon que l’on regarde l’histoire du dehors de l’Église ou du dedans (pour ceux et celles qui restent), la différence peut paraître insurmontable.

La première lentille paraît surdimensionnée. C’est cette interprétation qui est devenue omniprésente dans les médias et dans les milieux intellectuels. Cette vision affirme que le phénomène d’effritement de l’Église est le produit d’une libération des entraves et du contrôle que celle-ci exerçait sur ses fidèles. La seconde, de moins en moins promue hors de ses murs, serait celle de la reconnaissance de la réelle contribution de l’Église à l’instauration d’infrastructures de services, notamment dans l’éducation, la santé, le soutien à la pauvreté et même les loisirs. Ces réalisations ont peu à peu été récupérées ou transférées à des instances laïques, d’où leur détachement graduel. Le problème, c’est qu’en privilégiant l’une ou l’autre de ces deux lectures, on obtient une vision asymétrique, peut-être même biaisée, de l’histoire « vraie ». Il y a donc lieu d’ajuster notre vision, comme lorsque nous allons chez l’optométriste pour en sortir avec des verres qui corrigent les faiblesses de chaque oeil et les font converger…

L’instauratrice

Je commence par le positif! Qu’on le veuille ou non, l’Église et la société québécoise (canadienne-française) ont une histoire indissociable. À partir de la conquête anglaise, le clergé a été la seule institution héritée de la Nouvelle-France qui avait un pouvoir d’opposer une force au conquérant en vue d’assurer aux colonies abandonnées par la France le droit de conserver leur langue et leur religion. Grâce à ce positionnement enviable, l’Église a pu ainsi développer des services qui ont donné au Québec des infrastructures solides et parfois distinctes de celles mis en place progressivement par l’État. Ainsi, les hôpitaux se sont-ils développés de manière importante parce que des religieuses s’y consacraient entièrement. De nombreuses écoles furent instaurées grâce à l’appui important des congrégations enseignantes, la plupart venues de France, pour appuyer leur développement. Bien entendu, la pratique régulière des fidèles n’aurait pu être mise en question à cette époque, compte tenu de ce que l’Église représentait. Cette situation a duré de manière assez stable jusqu’au Concile Vatican II.

Pour des raisons difficiles à cerner, le recrutement en vue de « vocations » sacerdotales et religieuses a été plus « fécond » au Canada français que partout ailleurs sur la planète au siècle dernier, avec un sommet au tournant des années ’50-60. Cette disponibilité de « main-d’oeuvre » religieuse était telle que l’Église a pu étendre sa présence dans pratiquement tous les secteurs d’activités de la société. À cette époque, on trouvait des aumôniers au sein de toutes les institutions publiques et organisations civiles, regroupements de travailleurs, comités de parents, associations féminines ou pour la jeunesse, camps d’été, etc. Bref, l’Église était fortement instauratrice et formatrice grâce à cet apport fabuleux de ressources qui se transformaient peu à peu en « accompagnatrices » incontournables. Quiconque a un peu vécu ces années sait par expérience que la présence de M. l’abbé Untel, curé ou vicaire, faisait partie intégrante de n’importe quelle activité organisée et que celui-ci y occupait une place prépondérante. Et la pratique dominicale, bien entendu, constituait le but vers lequel convergeaient avec succès toutes ces présences ecclésiales.

S’il y a eu, certes, des hommes au caractère dominateur ou carrément des « mauvais joueurs » parmi cette légion de représentants d’Église, la plupart des gens qui ont été accompagnés par ces derniers en ont gardé de bons souvenirs. Il suffit d’en évoquer quelques-uns avec eux pour constater que l’Église, par et à travers ces « missions » pastorales, rendait un service généreux à la population en ayant formé des prêtres, religieux et religieuses qui avaient à cœur d’honorer la sainteté de leur état.

Certains diront que je mets des lunettes roses… Je crois plutôt qu’il faut compléter ce portrait par l’autre, celui qu’on reconnaît à l’expression de la « Grande noirceur ».

La « corrompue »

Ce mot est dur à écrire autant qu’à prononcer à l’endroit de mon Église sans donner prise aux jugements sur mon absence d’humilité. Mais je ne sais pas trop quel autre nom donner à cette deuxième lentille. Au sens le plus profond, je crois que « corrompue » peut convenir, comme un jugement qu’on pose sur l’intégrité de l’Église face au message dont elle est dépositaire et à sa propre doctrine, comme lorsqu’une personne échappe à elle-même et se trouve en partie aliénée de son être profond…

Lorsque la complicité entre l’État et l’Église a atteint son sommet, notamment durant l’ère Duplessis, on peut difficilement contester qu’une bonne partie de l’épiscopat québécois avait davantage à cœur de protéger ce statut et le pouvoir qui lui était inhérent que de s’assurer en tout premier de « suivre le Christ » dans le chemin d’humilité, de pauvreté, de vérité et d’obéissance trinitaire qu’il a tracé pour l’institution qu’il a voulue. Le retour de l’archevêque Léger à Montréal, devenu « Prince de l’Église » en 1953, fut certes une étape marquante dans l’imaginaire des Québécois face au triomphalisme de l’Église.

Si l’épiscopat québécois a conduit, à la suite du Concile, réforme sur réforme, il ne semble pas avoir mesuré, en son temps, à quel point la rupture avec le mouvement d’émancipation des femmes et même avec la culture populaire lui a été fatale. Ajoutons à cela les situations scandaleuses à caractère sexuel qui étaient à leur plus fort, mais dont les révélations au grand jour nous seront parvenues que récemment, et vous avez la recette parfaite pour que l’Église, en tant que corps, soit jugée avec la même mesure qu’elle a jugé le monde (cf. Matthieu 7, 1-2).

Cette corruption a pu se matérialiser d’abord au niveau de la vitalité évangélique. Les modèles d’intégration des enfants baptisés par le catéchisme et les sacrements avec l’assistance des écoles évoquent le travail industriel à la chaîne. Mais la corruption a aussi et surtout entaché les mœurs (d’une petite minorité) au sein de l’institution. Tous ces travers ne peuvent plus demeurer ignorés ou minimisés par les membres de l’Église qui, comme moi, y sont restés attachés. Le manque d’habiletés ou de détermination, moins pour lire les signes des temps que pour parvenir à s’adapter rapidement aux changements profonds qui ont marqué le Québec, aura bientôt achevé le travail de déliaison entre la culture et la religion qui faisaient la paire comme en symbiose.

Un purgatoire à vivre

Le pape se confessant.

J’ai déjà évoqué l’idée que l’Église devrait peut-être elle-même s’efforcer de traverser les étapes qu’elle propose aux pénitents qui viennent encore se confesser. À l’aveu des fautes avec la ferme intention de ne pas recommencer, incontournable, et au pardon divin accordé gracieusement, s’ajoute la pénitence comme telle. Celle-ci n’est pas une condition de la réconciliation, mais un signe que le pénitent a compris quelque chose et qu’il veut bien faire un effort pour s’amender voire réparer les torts qu’il aurait causés. Le pape François a surpris récemment en montrant que, même au sommet de la hiérarchie, il y a place pour entrer dans ce processus de conversion en accomplissant les exigences qu’il requiert.

L’image de la tradition qui me vient alors à l’esprit est celle du purgatoire. J’ai l’intuition que pour les 40 prochaines années (deux générations), l’Église du Québec sera plongée dans une espèce de purgatoire, un temps de purification. Elle se trouve placée devant une alternative: soit qu’elle tente un réveil de l’expression publique de la foi, comme semble en rêver le cardinal Lacroix; soit (ou peut-être à la fois) elle reconnaît qu’elle doit se remettre sincèrement à « laver les pieds » du monde qu’elle a offensé.

Des communautés nouvellement établies semblent réussir auprès de (très) petits groupes de jeunes. Certains d’entre eux ont le feu sacré pour se lancer dans une nouvelle évangélisation très visible. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ne pas choisir moi-même cette voie. Car pour un seul de ces jeunes « récupérés » par l’Église, 99 autres n’y viendront sans doute jamais!

Laver les pieds, c’est se mettre à genoux et servir comme le Christ nous l’a montré. En tant que baptisé, c’est cette voie que je veux privilégier. Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. Mais aussi de se réjouir et s’engager avec la communauté humaine dans ses avancées, dans ses œuvres de libération et d’humanisation, mais aussi dans ses ratés, surtout lorsqu’elle se relève et fait preuve de résilience et de solidarité.

Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un d’une génération puînée se tournera vers l’Église devenue pauvre et dépouillée, sans doute salie mais bien vivante. Il pourra s’y sentir attiré comme on est aspiré par le bon, le bien, le divin. Et d’autres après lui verront en cette Église servante, une communauté qui transpire du divin parce qu’elle aime le monde comme Jésus lui-même l’a aimé, en lui sacrifiant sa vie par amour jusqu’au bout, sans attendre qu’il vienne remplir de nouveau ses lieux de culte. Et ce sera la fin de ce purgatoire, car nous aurons retrouvé la source de toute justification (sainteté) dans la conversion permanente, source qui se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur aimant du Père.

Un peu d’empathie pour dénouer l’impasse

Cortèges charteDeux cortèges déambulent actuellement sur le Québec. L’un veut que la charte des valeurs québécoises « passe » telle que formulée par le Gouvernement, au nom d’une laïcité qui exclut le religieux dans la fonction publique et d’un féminisme plutôt « collectif ». L’autre veut que la charte soit jetée au feu, au nom d’une laïcité qui reconnaît le droit à la liberté de religion et valorise un « certain » féminisme, plutôt individuel! Ces deux cortèges semblent voués à ne se rejoindre nulle part sur leur trajet. Au contraire, les clivages se creusent jusqu’à devenir des abîmes. Je me dis alors que, peut-être, manquons-nous d’une qualité essentielle en matière de résolution de conflit : l’empathie.

L’empathie est cette faculté intuitive à se mettre à la place de l’autre et tenter de ressentir ce qu’il ou elle ressent. Dans tout ce débat, comme dans tant d’autres, l’empathie fait atrocement défaut. Peut-être, après tout, que l’empathie ne figure pas si haut dans les valeurs québécoises… Comment injecter de l’empathie? Je voudrais le faire en jouant avec les mots: laïcité et féminisme.

Laïcité comment?

Au sens le plus ancien du terme (vers 1870), laïcité réfère à laïcisation et plus encore à sécularisation, c’est-à-dire à l’émancipation de la société (civile et institutionnelle) de tout pouvoir religieux. Il est peu connu que c’est au cœur de la Turquie que s’est développé ce concept au tournant du 19e siècle, alors que le président Atatürk accordait le droit de vote aux femmes et introduisait la séparation des pouvoirs. Même si ladite laïcité fut imposée de manière autoritaire, c’était malgré tout au cœur d’une société dont la religion musulmane était largement dominante, donc, signe évident qu’il est possible de faire cohabiter cette religion avec une société laïque! Le problème que nous vivons aujourd’hui cible davantage un autre principe de la laïcité, à savoir celui de la neutralité. Être neutre, c’est ne prendre parti pour aucun groupe particulier tout en leur permettant d’exister et de s’exprimer en toute liberté, tant en privé qu’en public, et tant que cela n’altère pas d’autres droits fondamentaux.

Laïcité principes

Une tension permanente entre quatre principes.

Bien que plusieurs le souhaitent et le réclament à grands cris, il est faux de prétendre que la laïcité peut exister sans une épithète qui la décrit. Relisez le très éclairant petit livre de Micheline Milot pour vous en convaincre (La laïcité – collection 25 questions). « Notre » laïcité se devra donc d’être précisée par l’adjectif qu’on voudra bien lui ajouter collectivement. Il y a des qualificatifs qui tentent de la restreindre en évacuant le religieux de la sphère publique et d’autres qui veulent l’ouvrir en favorisant les expressions multiples. Le modèle proposé par le Gouvernement du Québec et débattu actuellement est plutôt de la première tendance. Je l’ai moi-même qualifié de trois termes qui lui vont comme trois couches de gants : autoritaire, antireligieuse et de foi civique (cf. Charte : l’utile, le nécessaire et l’inutile). La levée de boucliers à laquelle on a assisté depuis quelques semaines contre le projet de charte montre bien qu’il faudra lui trouver un qualificatif plus rassembleur. Pour cela, il faudrait que ceux et celles qui s’y opposent entendent les arguments de ceux et celles qui la défendent, et vice versa. Car il semble bien que nous sommes « contre » pour certaines raisons et que ces raisons ne sont pas forcément celles avancées par les « pour ». Étant donné que la très vaste majorité des arguments concernent les signes religieux visibles, j’aimerais donner un exemple à partir du principe auquel pratiquement tout le monde accorde une très haute valeur : l’égalité femmes-hommes.

Féminisme collectif vs féminisme individuel?

J’ai cru comprendre qu’on trouve des arguments féministes pour et contre la charte. C’est ici que l’empathie doit pouvoir nous aider un peu. Si on est contre, en vertu de la primauté de l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est qu’on adopte une position collective. Au Québec, les femmes ont bataillé dur pour la reconnaissance de leurs droits, à partir de celui de pouvoir contribuer à la vie politique, économique et sociale, mais aussi leur droits personnels à disposer librement de leur corps, de leur choix vestimentaire, etc. Même si, dans la réalité concrète, il restera toujours des gains à réaliser, il n’empêche que nous vivons dans une société où, à tout le moins sur papier, ces droits sont opposables à toute instance ou personne qui voudrait les en priver. Quand je vois ma mère ou mes sœurs et que je constate à quel point elles peuvent vivre librement et s’épanouir sans crainte de se voir interdire d’aller travailler par leur mari ou leur curé, je ne peux que me réjouir avec elles, sachant que ce n’était vraiment le cas pour ma mère au début de sa vie conjugale. Parmi les femmes, certaines se satisfont de ces victoires et ne se sentent pas craintives face à leurs droits. D’autres, non sans raison, demeurent constamment en état de veille afin d’assurer que jamais les femmes n’aient à reculer.

Lorsque ces dernières voient s’accroître le phénomène du port du voile, qu’il soit lié à des coutumes ethniques ou des impératifs religieux, elles ne peuvent y voir le signe d’un choix individuel, car si les femmes avaient un choix véritable, croient-elles, elles ne le porteraient pas. Je pense, sincèrement, qu’une majorité de femmes voilées finiraient par ne plus attacher autant d’importance à leur voile si l’intégration, l’acculturation et l’éducation faisaient leur œuvre au fil du temps. Il est fort probable que d’autres résisteraient, comme certaines communautés ethniques qui font « image » par leur mode de vie et leur accoutrement traditionnel. Et alors? Prenons un exemple de la vie courante. La société ne peut empêcher une femme aux prises avec la violence conjugale de ne pas retourner vers son conjoint, même si ça fait mal de la voir replonger. Une autre dont le mari exige encore en 2013 qu’elle le sert comme un roi et qui l’empêche de travailler peut ne pas se plaindre, soit en assumant son choix « fondamental », celui de vivre avec cet homme misogyne, soit en n’étant pas suffisamment forte (empowered) pour se défaire de ce joug. Est-ce que nos lois ne protègent pas aussi ces femmes? Comment se fait-il alors que le Gouvernement ne leur impose pas de vivre ailleurs qu’en ces foyers dysfonctionnels qui les briment? Il y va de la liberté individuelle. Il y va surtout de l’éducation du conjoint ET de la femme qui supporte tout cela.

Si nous développons davantage d’empathie, nous pouvons aussi inviter les personnes à qui nous offrons notre citoyenneté à s’y mettre également. Pour avoir vécu quelques années dans un autre pays, je sais à quel point ce n’est pas si aisé de s’adapter sans un soutien de la communauté d’accueil. En nous fermant à cette réalité que vivent les nouveaux arrivants et en leur imposant un modèle « occidental » contemporain de code vestimentaire, ne sommes-nous pas tout simplement en train de leur nier toute capacité d’adaptation qui viendrait avec leur consentement? Et comment entendons-nous leur manière de voir les choses? Sont-elles simplement arriérées ou leur capacité de réfléchir peut-elle aussi compter? L’empathie est à la base du dialogue interculturel. Même si nous ne parvenons pas à admettre d’autres positions que les nôtres, nous pouvons tenter de les respecter lorsqu’elles sont exprimées en vérité, en toute liberté.

Je vote donc pour l’empathie. Je réclame l’empathie pour toutes et tous. Si nous agrandissons le cercle des empathiques, nous deviendrons contagieux et parviendrons, peu à peu, à devenir la société que nous tentons de projeter sans l’accomplir encore, à travers les valeurs que nous chérissons maintenant.