Comme une famille pointée du doigt

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Dans une famille dysfonctionnelle, il arrive fréquemment que les enfants portent les torts de leurs parents durant plus d’une génération. Dans des situations d’incestes, par exemple, le silence, parfois complice, de quelques membres qui savent, provoque le sentiment de honte que toute la famille semble porter, le plus souvent sans même savoir d’où ça vient. Il en est de même pour d’autres situations où des adultes, censément responsables et soucieux du bien-être de leur progéniture, se retrouvent dans la consommation toxique ou d’autres dépendances.

Une ou deux générations plus tard, les enfants veulent couper avec ce sentiment, car la responsabilité des gestes ne leur appartient pas. Pour la faute d’un ou de quelques-uns des leurs, ces familles sont étiquetées « à éviter ». En effet, lorsqu’on parle de « cette famille là », on sent peser un jugement qui s’impose même aux générations subséquentes. Ah! C’est bien un Girard! Il est comme son père! (mettez le nom de famille que vous voulez…) Ça peut se dire pour un trait de famille positif, mais ça se dit aussi pour une attitude ou une histoire que l’on reproche à un membre de cette famille qui retombe sur tous ses membres. Voilà une forme de stigmatisation sociale qu’il est difficile de renverser, car même si l’on choisit de quitter sa famille et de la renier, on reste associé à celle-ci pour la vie dans l’esprit des gens qui la connaissent. Le fait de la quitter augmente même cette impression de famille non fréquentable…

Avoir honte de l’Église catholique

En visionnant le film Agora (2009, réalisé par Almenabar), mettant en scène, dans la ville d’Alexandrie en Égypte, fin IVe siècle, le basculement religieux de l’Empire romain en faveur du christianisme, je me suis mis à me sentir dégoûté par l’attitude probable des chrétiens membres de ma famille religieuse face au monde et à la culture de cette époque. Dans ce film, l’évêque Théophile incite à la destruction de la bibliothèque du Serapeum. Son successeur et neveu Cyrille (reconnu par l’Église comme un saint et un « docteur » pour bien autre chose que ce que l’on voit dans le film!) se voit affublé d’un pouvoir de plus en plus grand face au préfet romain, jusqu’à obtenir par la force le bannissement des Juifs de la ville et l’imposition de la religion chrétienne à toute personne, sous peine de sévices punitifs pouvant aller jusqu’à la mort. Le duel entre Cyrille et une femme, la philosophe Hypatie, aurait fini par encourager une milice armée de moines chrétiens à lapider cette femme à mort, après qu’elle ait été condamnée par l’évêque pour impiété et sorcellerie.

Bien entendu, ce film a fait l’objet de critiques religieuses et historiques, car il concentre des attitudes et des luttes dans une même époque alors que certaines situations feraient plutôt référence au Moyen-Âge. Mais le film montre également des choses qui ont pu, plus ou moins, être vécues de la manière qui nous sont présentées par le réalisateur. Selon Thomas Ferrier, « On se dit que malheureusement il est probable que la vision donnée dans ce film n’était pas éloignée de la réalité ».

Ce film m’a douloureusement rappelé à la mémoire que les chrétiens, aussi, ont leurs histoires d’horreur depuis qu’ils existent comme groupe religieux. De martyres qui se laissaient abattre en chantant des louanges, ils sont peu à peu passés dans le camp des agresseurs, lorsque l’Empire fut devenu chrétien et que le pouvoir eut transformé leur foi révolutionnaire en une religion intransigeante.

De victimes à bourreaux

À la mort de Jésus, au début du Ier siècle, les chrétiens se terraient et avaient peur. Ils étaient pourchassés par les Juifs d’abord pour blasphème et peu à peu par les Romains de tout l’Empire parce qu’ils représentaient une menace à l’ordre établi. Au lieu de freiner leur développement, il semble que les persécutions ont plutôt contribué à l’expansion de la foi au Christ dont les adeptes de plus en plus fervents s’opposaient avec véhémence aux pouvoirs en place et aux autres groupes religieux.

Les premières communautés chrétiennes ont dû lutter pour obtenir une reconnaissance et la possibilité de se développer en toute sérénité. Il est malheureux que, conséquemment à sa reconnaissance comme religion d’État, l’Église a peu à peu emprunté la structure même du pouvoir civil avec son clergé, son centre romain, ses divisions administratives. Des « anciens » qu’ils étaient, avec un rôle d’exemplarité dans la foi, d’enseignement et de service, les évêques sont peu à peu devenus des relais d’un système centralisé. Les ingérences du religieux dans le politique et vice-versa ont été par la suite l’apanage de tout le Moyen-Âge et de la Renaissance. Il aura fallu le siècle des Lumières pour établir en Occident la raison autonome et la séparation des pouvoirs.

Vatican II a modifié de façon importante cette vision d’une Église triomphante. De nombreux espoirs ont été alimentés par ce concile qui fut un véritable exercice de rapprochement de l’Église avec les souffrances et les joies du monde de ce temps. Mais les conflits internes qu’il a générés empêchent l’Église de rester fixée sur sa mission qui est, essentiellement, de proposer aux êtres humains de faire la rencontre de Jésus de Nazareth, le Vivant. L’Église n’est plus en lutte de pouvoir avec les États, mais elle se déchire de l’intérieur en divisions et en visions opposées!

De l’humiliation à l’humilité

De nombreux catholiques éprouvent une certaine honte à faire partie de cette famille qui a si peu réussi à établir une vraie paix et une justice véritable au nom de son fondateur. Cette « famille » a de nombreux squelettes dans le placard: persécutions, alliances politiques douteuses, racisme anti-juif, croisades sanglantes, schismes douloureux, inquisition, obscurantisme face à la science, domination des consciences, etc. Tout ceci fait partie de l’histoire de cette famille. Tout ceci nous est constamment reproché, à nous les catholiques d’aujourd’hui, héritiers de tout le mal que nos prédécesseurs ont fait: « c’est votre religion qui est responsable de tout çà! » Et c’est vrai. Pas toujours comme c’est dit ou rapporté, mais il y a du vrai dans tout ceci. Alors je comprends qu’on nous pointe du doigt comme une famille à éviter…

L’Église a commencé à subir depuis l’époque moderne une perte progressive de pouvoir et d’influence, tant politique que religieuse. Aujourd’hui, elle est appelée à reconnaître tout ce qu’elle porte en elle de mal dans sa propre histoire. Jean-Paul II l’a lancée dans cette direction, avec la demande de pardon aux Juifs et la convocation de toutes les religions pour la paix mondiale. Benoît XVI poursuit timidement dans cette voie, mais l’élan donné m’apparaît irréversible. Pour en finir avec la honte, l’Église doit reconnaître tout ce que des membres de sa famille ont pu causer de torts à d’autres familles et à l’humanité. Pour en finir avec la honte, l’Église doit encore s’appauvrir et se dépouiller de ses apparats qui la gardent dans l’illusion de sa grandeur. L’Église doit se percevoir de plus en plus comme un vase d’argile, fragile, cassable, qui porte en elle un trésor inestimable autrement plus précieux que sa propre vie. À trop se dorer et se prendre pour ce qu’elle n’était pas, elle a peut-être empêcher des générations et des générations d’êtres humains de se mettre en situation d’accueillir celui qui a pourtant changé le cours de l’humanité.

Jésus, aujourd’hui, dirait sans doute à son Église, sa famille: « Les rois des nations commandent en maîtres […] Pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi; au contraire, que le plus grand d’entre vous se comporte comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert.  » ( Luc 22,25-26) Et il dirait encore: « Je te loue, Père, d’avoir caché tout cela aux sages et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout-petits. Je te loue pour le travail de confrontation à la vérité historique qui s’opère en mon corps qui est l’Église et qui la libère peu à peu de ses avatars, de sa vanité et de ses erreurs. Je te rends grâce parce que tu lui redonnes son air de jeunesse, sa beauté et sa grandeur qui résident dans la docilité à ce que lui souffle mon Esprit, dans l’humilité qui lui fait reconnaître sa vraie nature, dans l’amour de l’humanité qui la conduit au service de la charité… »

J’appartiens à cette grande famille. J’assume donc les doigts pointés sur elle avec tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle est et ce qu’elle sera demain…

D’autres liens critiques du film Agora :

– http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/01/21/agora-le-christianisme-comme-frein-a-la-science-par-eric-nuevo_1295077_3232.html

– La dangeureuse stupidité du film Agora (en anglais) par Robert Barron

Sur le sort des deux (ou trois) bibliothèques d’Alexandrie :

http://blog.decouvrirlislam.net/Home/dossiers/histoire/qui-a-detruit-la-bibliotheque-d-alexandrie/destinees-de-la-bibliotheque-d-alexandrie

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

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  1. Merci Jocelyn pour cet article. Les faits sont justes et tes arguments font du sens. J’adhère irrévocablement à cette Église et à son histoire. N’est-ce pas là la manière de ne pas répéter ses erreurs?

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