La bataille des mythes religieux

Le calendrier maya

Le calendrier maya

On nage en plein délire en cette énième veille de fin du monde.  Un prêtre m’a confié avoir reçu des appels de personnes déroutées, à la recherche de réconfort. Des amis m’ont demandé si je publierais un billet avant la fin du monde et j’en ai bien ri. J’ai répondu que je n’écrirais rien de nouveau que ce que j’ai publié il y a déjà un an!  Mais je me suis amusé à écouter quelques-unes des interprétations données par les divers spécialistes des religions. Ceux-ci sont souvent invités par les médias à commenter toute cette atmosphère apocalyptique. Même la NASA a fait son truc en diffusant depuis quelques jours une vidéo intitulée « Pourquoi le monde ne s’est pas terminé hier » pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient prédit la non-fin du monde! Bon, au moins, la NASA rapporte des données scientifiques, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres.

Peu importe la religion qui est citée, toutes ont une vision du temps actuel, du début du monde et de sa fin. Les religions annoncent une destruction finale et les images qu’elles proposent n’ont rien de bien rassurant. Ce matin, par exemple, sur Radio-Vatican, un spécialiste se montrait virulent contre les personnes crédules qui donnent du crédit à la thèse de fin de calendrier maya signifiant que le monde se finirait alors. Il a aussi parlé du Nouvel Âge qui annonce une ère nouvelle après la destruction du monde actuel et de toutes ses dérives. Mais il a surtout terminé par le rappel de la version chrétienne de la fin du monde, en citant notamment cette référence au livre de l’Apocalypse où l’on mentionne la vision de cette Jérusalem céleste (Cf. Apocalypse 21). J’ai eu froid dans le dos, car cette présentation d’un mythe en remplacement d’autres mythes ne me semble en rien aidante pour exprimer la vision chrétienne du monde, si on ne sait pas replacer les morceaux et surtout décrypter les symboles.

Les images de fin du monde : des métaphores!

L'Apocalypse

L’Apocalypse

Le mythe de l’Apocalypse, tel que présenté dans le livre qui porte son nom, est un genre littéraire, et non pas une prophétie qui décrirait avec précision comment vont se dérouler les temps de la fin. Depuis longtemps, les exégètes ont compris qu’il s’agissait surtout d’une description des souffrances des chrétiens persécutés à la fin du premier siècle et l’expression de leur aspirations à la justice et au droit de s’épanouir librement selon leurs croyances. C’était, pour faire moderne, une aspiration à la laïcité face à un État qui obligait tous les citoyens à adorer l’empereur et ses dieux! Bien entendu, les symboles qui y sont décrits et les visions du futur peuvent donner une orientation à notre vie présente car celle-ci est toujours en tension avec la fin certaine du monde. Mais y voir une description plus juste que celles qu’apportent les autres religions serait ramener le christianisme à une croyance mythologique où tout ce qui est écrit dans la Bible devrait prendre figure de vérité au sens littéral. Ce n’est pas de cette manière que l’Église catholique envisage son rapport aux Écritures, et heureusement!

Le jour où un mythe tiré de la Bible ou des Upanishads ou des Mayas ou de l’Égypte antique ou du Coran se réaliserait tel que décrit exactement dans les prophéties de la source la plus proche des faits, nous n’aurions d’autre choix alors que de croire à tout ce qui le contient, d’où la bataille des mythes!

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Cela nous conduit très loin de la spiritualité chrétienne. Pour cette dernière, rien n’est pourtant plus important que le présent! C’est le seul temps qui est. Le passé est déjà fini et l’avenir n’existe pas tant que nous n’y sommes pas arrivés. En effet, nous sommes toujours à tenter de rattraper la seconde suivante, mais dès que nous y sommes, elle est passée! Dans la Bible, il y a cette notion reprise des philosophes grecs qu’on appelle le « moment favorable » (Kaïros). 

S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun.*

En christianisme, cette notion de temps opportun est reprise amplement dans le Nouveau Testament. Il y a un temps pour chaque chose, pour les semences et pour la moisson… Mais sur une base plus spirituelle, le Kaïros  se présente aussi comme le moment où Dieu se manifeste. Les chrétiens partagent cette conviction que leur Dieu se rend présent à chaque instant. Chaque souffle de vie est rempli de sa présence. Il revient donc à l’humain de répondre à cette présence en se rendant lui-même présent à la Présence, pour ainsi recevoir et se nourrir de la Vie divine.

Rien à voir, donc, avec la crainte du futur, qu’il se termine à la façon des Mayas, des Hindous ou des Chrétiens. D’ailleurs, avec les 180 fins du monde annoncées et qui ne se sont pas réalisées à partir des mythologies religieuses, ne devrions-nous pas enfin comprendre que les religions ne sont pas compétentes pour déterminer cette fameuse date d’expiration? Revenons-en donc, de la fin du monde, et attardons-nous résolument au présent. Il y a tant à faire pour l’humanité à laquelle nous appartenons tous et toutes et pour la planète qui nous nourrit encore. Cessons de nous accrocher désespérément à la fin, car ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant!

Maranatha! 😉

* Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, pp. 96-97, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora.

Quelle est donc cette espérance?

Jeune pousseDepuis ce 1er décembre, les chrétiens sont entrés dans une période majeure du cycle de leurs fêtes et saisons. Il s’agit de l’Avent, qui est à la fois une sorte de préparation à Noël, mais surtout un élan d’espérance vers « ce qui est en voie d’advenir », c’est-à-dire le retour glorieux du Christ. Si Noël est devenue une fête nivelée par le rythme des célébrations marchandes, au même titre que la St-Sylvestre, la St-Valentin, la Pâques, les deux fêtes nationales, l’Halloween, et j’en passe, la dimension d’espérance qu’elle comporte ne meurt pas, car elle n’est jamais comblée.

Chaque fois qu’une vie s’arrête autrement que par une fin heureuse et paisible, entourée de la famille et des amis et au terme de longues années, la question du sens resurgit. Et comme ce genre de mort est loin d’être habituel, la question est donc constamment posée à nos contemporains comme elle l’a été depuis que la conscience humaine a commencé ses premiers balbutiements. Ainsi donc, qu’elle soit accidentelle, subite, provoquée par autrui, violente, juvénile, mal tombée, tardive, etc., la mort, quand elle survient, interpelle quiconque veut comprendre un tant soit peu son existence. Même quand elle n’est pas au rendez-vous, la mort peut aussi mettre en colère, quand elle laisse des êtres lourdement handicapés, imposant à des proches une vie qu’ils n’ont pas choisie, à un système de santé des coûts faramineux au nom du sacré de la vie à protéger…

La première chose qu’on cherche…

Face à toute situation tragique avec la mort comme arrière-plan, la toute première chose qu’on se met à chercher est le sens. Pourquoi? Pourquoi maintenant? Pourquoi moi, lui, elle? En réalité, la question est toujours « Pourquoi souffrir? » Dans son livre L’ultime secret, Bernard Werber fait dresser à ses deux enquêteurs une liste de choses que les humains tentent d’éviter plus que tout. Ils en reviennent constamment à mettre au haut de la liste la douleur. Tout être humain qui souffre veut que sa douleur s’arrête. D’ailleurs, le bouddhisme est essentiellement fondé sur cette quête. Par l’anéantissement du soi, l’être cesse de souffrir et peut enfin sortir de l’implacable karma. Puisqu’il veut l’éviter, l’être humain cherche donc de toutes ses forces à réduire, contourner, effacer la souffrance. Même le développement de la médecine depuis Hippocrate n’est que l’application de cette vérité.

Et nous connaissons cette quête contemporaine pour la santé: « Tant qu’on a la santé, le reste est secondaire. » Mais est-ce que la santé procure le bonheur? Combien de gens en santé éprouvent-ils réellement un état de bonheur, de sérénité? Côtoyez-vous un si grand nombre de personnes, en santé, qui rayonnent de bonheur? Ne voyez-vous pas plutôt, comme moi, des gens qui ressentent un vide, un manque? Ne constatez-vous pas aussi que ce manque produit l’envie, le désir? Et que ce désir conduit à vouloir combler le vide? Mais par quoi le combler pour qu’il s’apaise et qu’il laisse enfin place à un bonheur stable? C’est comme un cercle sans fin.

Au fond de tout être humain réside le désir. C’est peut-être même ce qui le définit. L’objet du désir distingue cependant certains humains des autres. L’être humain désire avoir tout ce qu’il faut pour vivre. Vous est-il arrivé d’avoir « tout ce qu’il faut »? Ce serait sans doute un peu cesser d’être humain, car il en faut toujours plus! Au plus intime de lui-même, l’être humain nourrit aussi un désir plus profond, plus spirituel. C’est là que le désir prend le nom d’espérance.

Une attente de tous les temps

Au temps de Jésus, l’attente du peuple avait un nom: le Messie. Toutes les espérances de cette portion d’humanité qui constituait le peuple juif dont le territoire était occupé par les Romains se ramenaient à un seul désir: que le Messie attendu arrive enfin pour botter les fesses de ces mercenaires dont la seule présence était un véritable sacrilège. Ce Messie devait mettre un terme à l’occupation pour que le peuple retrouve enfin son intégrité en rétablissant la justice et la paix. Oui, l’espérance, quand elle est collective, prend le nom de la justice.

Depuis que le monde est monde, il est impossible de considérer une époque, même une région particulière, où la justice aurait régné pour tous et chacun. Tous les régimes, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques, auront causé leur lot de répression et de destruction. Il y a toujours eu des familles décimées par un quelconque pouvoir légitime ou non et il y en aura sans doute encore dans l’avenir, peu importe comment nous le rêvons.

Alors, quelle serait l’espérance contemporaine? En quoi la femme et l’homme d’aujourd’hui espèrent-ils? Ne rêvent-ils pas d’abord de se trouver, comme des âmes soeurs, dans un amour durable? De pouvoir bâtir un foyer en sécurité? Avoir reçu l’éducation nécessaire pour occuper un travail digne? Élever des enfants dans un environnement serein, équilibré, protégé? Avoir la capacité de se développer harmonieusement, en santé, sans trop d’épreuves difficiles? Mais si tout cela se réalisait demain, les personnes concernées nageraient-elles vraiment dans le bonheur? Et si l’âme humaine aspirait encore à plus? Mais à quoi?

Je crois que rien de créé, de fini, de mortel ne pourra combler ce qui en moi aspire au bonheur. Dans le mariage, j’avais cru trouver une partenaire qui me comblerait et que je comblerais à mon tour. Mais après toutes ces années, nous savons tous les deux que nous ne pouvons que colmater certaines brèches qui veulent constamment se rouvrir pour crier leur béance et leur désir insatiable. Nous savons que nous devons nous tourner tous les deux vers Celui qui, seul, peut combler parfaitement nos coeurs.

Le bonheur, la joie complète, ne peut venir que d’un Autre. C’est ma conviction la plus profonde. Cet Autre porte les noms de l’Absolu, de l’Éternel, du Très-Haut. Dans son monde immortel et infini, le Créateur de toutes choses a créé la chose la plus parfaite. Et c’est l’amour. En la créant, il l’a lui-même expérimentée, se « divisant » en lui-même pour ne pas s’aimer d’un amour narcissique, comme le font ses créatures. Il s’est fait Trinité: Père, Fils et Esprit. Et c’est donc ce Fils, le Messie attendu, qui est venu il y a plus de 2000 ans, qui vient encore à chaque instant de vie et qui viendra un jour pour achever l’histoire.

Elle est donc accomplie, mon espérance, dans l’amour. Comme le dit l’apôtre Paul, plus que la foi ou l’espérance, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Dieu lui-même alors ne serait rien sans l’amour ! Mon espérance est d’arriver à aimer jusqu’au bout de l’amour. Mais pour cela il me faut me laisser aimer jusqu’au bout de ce qui est possible et même au-delà. C’est dans cet au-delà que réside l’amour ultime, celui d’un Dieu qui s’est mis à genou pour servir l’humanité par amour. Je l’attends. Il vient. Il est mon espérance. La seule qui me comblera d’une joie parfaite. Viens, Seigneur Jésus!

Choisir ses combats, vraiment?

Bran et le mestre Luwin (Le Trône de fer)

Il faut choisir ses combats si on ne veut pas les perdre tous! Cet adage est devenu présent dans la vie courante et plus encore dans le domaine de l’éducation des enfants. Les intervenants aux compétences variées nous incitent à nous concentrer sur quelques aspects du comportement de notre enfant, car on ne peut pas tout réformer en même temps. Je concède qu’il faut savoir parfois nous concentrer sur quelques particularités pour avancer, mais il me semble que le risque de négliger d’autres éléments fondamentaux est très présent si nous en restons constamment à trier les combats que nous pouvons gagner plutôt que de nous lancer dans une vraie démarche de croissance, disons, plus intégrale.

Combat pour la Vie

Les catholiques semblent avoir pris depuis quelques décennies cette stratégie du choix sélectif des combats. Pensons à l’avortement. Certains militants pro-vie sont tellement concentrés sur ce combat qu’ils en finissent par ne plus rien voir des interpellations évangéliques pourtant si criantes pour plus de justice, pour l’égalité des sexes, pour l’inclusion et l’intégration, pour le respect des différences, pour la dignité au travail, pour l’accompagnement en fin de vie, pour l’éducation accessible à tous, pour l’édification d’une société où la Vie est servie avant tout par l’amour. Je me rappelle avoir interpellé directement le directeur-fondateur du magazine américain pro-vie LifeNews.com le soir où Troy Davis a été mis à mort suite à une condamnation controversée. Je lui demandais de prendre position et d’inviter ses lecteurs à se rallier au mouvement mondial qui avait cours afin de tenter d’empêcher l’exécution. Il m’avait répondu quelque chose comme: « Lorsque les opposants à la peine de mort s’opposeront à la mise à mort des foetus, je me battrai à leurs côtés. » Voilà où nous mène la sélection de nos combats lorsque cela implique le désengagement face à d’autres situations tout aussi tragiques. L’évêque de Nanterre, Gérard Daucourt, a publié ce jour une lettre adressée à ses diocésains. J’apprécie particulièrement la conclusion qui ouvre plus largement « le combat » à mener:

Notre combat de chrétiens pour la vie et pour l’homme est un. Il concerne aussi bien l’embryon que le malade en fin de vie, la famille que les chômeurs, les immigrés en difficulté que les personnes handicapées, etc. L’Eglise se sait concernée par toutes ces situations. Chaque membre de l’Eglise doit faire partout, en tous ces domaines, tout ce qu’il peut ! (source)

Cet appel d’un responsable de l’Église a de quoi nous faire réfléchir. Il est lancé dans un contexte où les catholiques français sont engagés dans un combat vigoureux contre le mariage gay et contre l’adoption par des couples homosexuels qui aurait pour conséquence, entre autres, de taire la vérité biologique que chaque être humain a un père et une mère. Tout en encourageant les catholiques à s’engager respectueusement dans un débat honnête sur ce sujet, l’évêque les appelle sagement à ne pas négliger les autres fronts. Je me sens concerné par ces choix de société qui ont déjà été mis en oeuvre ici au Canada et au Québec. Le mariage gay est désormais reconnu. L’adoption par des couples homosexuels est légitime. Il y a aussi bien d’autres « pratiques » qui ont été instaurées légalement alors qu’elles contrevenaient à l’éthique chrétienne. Qu’on pense simplement à l’accès libre à la contraception et à l’avortement. Il y en a d’autres qui risquent d’être sous peu autorisées, comme l’euthanasie et le suicide assisté. Bref, les temps sont durs pour les chrétiens qui résistent à ces nouvelles normes sociales fondées essentiellement sur une vision large des droits fondamentaux individuels, souvent à l’encontre d’une certaine idée du bien commun.

À force de perdre…

L’Église catholique a « perdu » de nombreux combats ainsi menés depuis les débuts de la sécularisation. Au-delà du fameux pouvoir d’influencer qu’elle exerçait autrefois, c’est surtout la réceptivité face à sa vision morale et son enseignement social qui fait défaut. Visiblement, les États de ce monde se laissent emporter par la vague relativiste qui donne la primauté de son destin à l’individu. Les « vainqueurs » parlent de progrès social et s’attribuent le terme de progressistes. Bien entendu, les « perdants » ne peuvent voir dans ces changements un progrès réel. Généralement, à force de perdre, les perdants finissent soit par se rallier au vainqueur, histoire de souffler un peu avant de fomenter de nouvelles alliances ou bien en se trouvant, finalement, pas si mal dans le camp adverse; soit par occuper le champ de la résistance. Il en est ainsi dans toutes les guerres. Il est donc possible, ici au Québec, qu’une bonne partie des croyants appartenant à l’Église catholique ait fini par se résigner à l’état de fait et à ne plus résister. Il est possible, qu’en ne résistant plus, ceux-ci en viennent à ne plus trouver mal ces nouvelles pratiques et même à en dégager des aspects positifs. Parfois, je me sens un peu comme ces fidèles attiédis. Parfois aussi, je me laisse attirer par la fougue des résistants! Comme dans toute « guerre », il n’est pas toujours possible ni souhaitable de rester neutre. Mais il se peut également que je me trompe de guerre…

Je me permets ici une analogie en vue de chercher une troisième voie. J’ai suivi les deux premières saisons de la série « Le Trône de fer ». On y voit sept petits royaumes combattre les uns contre les autres afin de conquérir le fameux trône, symbole de suprématie sur tout le continent imaginaire de Westeros. On y trouve une ville-forteresse pour chaque royaume. Celle-ci abrite une « noble maison » d’où est issu le roi local. Et ces villes sont sous la responsabilité d’un « mestre », l’équivalent plus ou moins d’un maire moderne, désigné on ne sait pas comment mais dont l’âge vénérable le rend presque éternel! Ces villes tombent tour à tour sous la domination d’un ennemi, mais le mestre est généralement maintenu en place par le conquérant, car il le reconnaît comme un sage respecté ayant autorité sur les habitants. Le mestre sert moins le roi que la ville à laquelle il est lié par serment, peu importe qui fixe les règles. Alors voilà: être « mestre » ne pourrait-il pas devenir une sorte de rôle qu’occuperaient l’Église et les chrétiens dans la société actuelle?

L’idée me plaît assez: que les chrétiens adoptent plus ou moins les attitudes des mestres pour leur ville, leur province, leur pays. Cela signifie d’abord et avant tout qu’ils servent honorablement leurs concitoyens et concitoyennes. Bien sûr, les mestres doivent se soumettre au pouvoir en place en faisant respecter ses lois. Certains mestres de la série « Le Trône de fer » manifestent cependant une grande liberté dans leur relation au roi, sans se montrer arrogants, parce qu’ils ont justement le respect des habitants. Ainsi donc, les mestres peuvent influencer positivement les décisions royales.

Dans mon pays, les lois concernant des situations éthiques ne sont pas absolument contraignantes. Je m’explique: personne n’est obligé d’avorter ou de se marier, même si c’est autorisé. Le mestre peut se présenter comme un conseiller, un guide, un confident pour toutes personnes aux prises avec des décisions importantes pour la conduite de leur vie et confrontées à des dilemmes lourds de conséquences. Un bon mestre devrait pouvoir accueillir, soutenir et accompagner ces femmes et ces hommes peu importe leurs choix moraux. Un mestre devrait savoir alerter le pouvoir en place lorsque des habitants de sa « ville » vivent des situations d’injustice, d’iniquité ou d’abus. En fouillant davantage ce rôle de mestre, peut-être pourrions-nous trouver notre vraie place de chrétiens dans la société…

Dans cette analogie du mestre, je vois évidemment quelque chose qui nous rapproche de Jésus et de son Évangile. Le Maître est venu pour tous, a accueilli les uns et les autres sans distinction de religion, de statut, de moyens. Il a proposé à tous un horizon de sens qui attira de grandes foules, surtout au début, et qui en laissa bien d’autres perplexes. Dans le monde qui est le nôtre, nous savons que le langage de la foi n’est pas toujours reçu avec la joie qu’il a procurée aux croyants comme moi lorsque nous avons choisi de marcher à la suite de Jésus. Mais rien n’empêche de continuer d’en vivre et de présenter une sagesse digne d’un mestre et, plus encore, digne du Maître lui-même. Pour moi, cela signifie une démarche personnelle de désarmement total. Et qui dit désarmement, dit donc qu’il n’est plus un combattant, du moins pas comme on pense. Comme notre poète et chansonnier Fred Pellerin l’écrit : « J’apprends à me tenir debout… Et puis une défaite qui vaut toutes les victoires… » En réalité, le vrai combat est bien plus grand que la victoire. Le combat des chrétiens vise la fin de toute haine pour que seul l’amour subsiste. La fin de la haine paraît plus souvent dans la défaite que dans la victoire. La fin de la haine, c’est Aimer. C’est le combat qu’a mené sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, certainement une grande « mestre » pour notre temps, et qui me permet de conclure…

Or, aimer c’est se donner;
aimer c’est se livrer ;
aimer c’est se sacrifier;
aimer c’est s’enchaîner à ce que l’on aime;
aimer c’est brûler;
aimer c’est se consumer ;
aimer c’est ne rien refuser ;
aimer c’est tout abandonner à l’amour…

Pouvons-nous (faut-il) réanimer l’Église?

Vision d’Ezechiel: les ossements desséchés

Intégrisme, fondamentalisme, terrorisme… Voilà des mots qui sont désormais associés aux religions quand ce n’est pas archaïsme, moyen-âge, grande noirceur! Très peu d’entre elles échappent à ce jugement qui se répand parmi nos proches, nos amis, nos collègues. Être croyant, en 2012, s’avère de plus en plus difficile à assumer et davantage à défendre. La plupart des croyants se divisent en deux camps: ceux qui résistent et qui affrontent le monde, parfois avec agressivité, armés de leurs Écritures et de leurs prophètes, et ceux qui s’effacent en espérant ne pas avoir à répondre de leur foi, dont certains qui, peu à peu, en viennent à se laisser emporter par la vague du nihilisme. En effet, pourquoi vivre selon des croyances que plus personne n’encourage ni ne respecte? Ne serait-ce pas un peu schizophrène? Pouvons-nous rester équilibré bien longtemps comme si nous avions une personnalité dissociée avant que tout se casse dans notre tête?

Une situation éprouvante

L’actualité vient souvent renforcer la mauvaise réputation des religions. Entre des émeutes meurtrières pour dénoncer un film méprisant et les riches lobbys parvenant à s’infiltrer jusqu’aux plus hautes sphères décisionnelles des États, il y a ces petits scandales moraux qui s’accumulent et qui n’aident en rien les religions à gagner en crédibilité. Encore aujourd’hui, dans ma région, un prêtre catholique présumé avoir agressé des fillettes dans les années 1960-70 se voyait ajouter de nouveaux chefs d’accusation à ceux qui lui sont déjà reprochés. On avait fait appel au public pour que d’autres victimes se révèlent. Il y en aurait 38 à ce jour. C’est la honte pour tous les prêtres « bien » et pour tant de fidèles qui ne savent plus à qui faire confiance pour les éclairer.

Les Québécois ont rejeté l’Église massivement et de manière accélérée depuis 30 ans. Ils ont eu tant de motifs pour le faire! Les familles qui souhaitent malgré tout « donner » à leur enfant un quelque chose de cet héritage le font assez discrètement. À moins d’un degré de confiance à toute épreuve en leur entourage, elles le font sans le dire. Il leur sera toujours plus aisé de parler de la partie de hockey ou de soccer, ou encore du concert de musique ou de danse de leurs enfants plutôt que de leur parcours vers leur première communion! C’est quand même plus hot que la messe!

Des leaders positifs et inspirants

Un collègue agent de pastorale s’est laissé aller à quelques états d’âme depuis hier sur Facebook. Il déplore que l’Église en soit encore à parler, réfléchir, analyser plutôt que de bouger, changer, agir. On peut lui donner raison en voyant combien les catholiques ne viennent plus en nombre aux rencontres, formations, activités, etc. qui leur sont offertes sans compter. Il ne reste le plus souvent que les quelques têtes habituelles du dimanche, dont la couleur des cheveux rappelle la grisaille du temps. Rare de voir de nouveaux visages. Rare aussi de les voir revenir! Dans un tel contexte, comment espérer du neuf? On peut parfois en venir à se demander s’il faut réanimer cette Église ou bien la laisser mourir. Comme le disait le défunt cardinal Martini, un progressiste qui aura surtout réussi à faire s’organiser davantage la vieille-garde déterminée à maintenir et renforcer le pouvoir central aux dépens de tout ce qui pourrait émerger de l’un ou l’autre des milieux créatifs ou innovateurs, là où parfois surgit une pousse qui pourrait être inspirée par l’Esprit Saint. L’innovation étant toujours suspecte, il vaut mieux lui asséner le coup de grâce avant même de percevoir ce qu’elle aurait pu faire germer. Le cardinal Martini, donc, ancien archevêque de Milan, disait ceci:

Le père Karl Rahner utilisait volontiers l’image de la braise qui se cache sous la cendre. Dans l’Eglise d’aujourd’hui, je vois tellement de cendres cacher les braises que je suis souvent pris d’un sentiment d’impuissance. Comment peut-on libérer ces braises enfouies sous la cendre afin de raviver la flamme de l’amour ? Où sont les personnes pleines de générosité comme le bon samaritain ? Qui a la foi du centurion romain ? Qui est aussi enthousiaste que Jean-Baptiste ? Qui ose la nouveauté comme Paul ? Qui est fidèle comme Marie de Magdala ? Je conseille au Pape et aux évêques de chercher, pour les postes de direction, douze personnes hors du commun, proches des plus pauvres, entourées de jeunes et qui expérimentent des choses nouvelles. Nous avons besoin d’entrer en contact avec des hommes qui osent agir pour que l’Esprit puisse se diffuser partout. (Source)

Avec de tels leaders capables de soulever l’enthousiasme, de réveiller l’espérance endormie, il y aurait certes un peu de lueur dans la nuit qui écrase le temps actuel de l’Église. De tels leaders, il y en a plein pourtant. Des comme mon collègue qui s’époumonent à dire tout haut ce que tant d’autres pensent tout bas. Des comme ces autres prêtres ou diacres qui font leur travail discrètement en accueillant, écoutant, soulageant les personnes qui viennent encore à eux, parfois en dernier recours. Des comme certains agentes et agents de pastorale qui à temps et contretemps proposent des activités de catéchèse et d’initiation chrétienne qui « goûtent bon ». Des comme les hommes et les femmes qui résistent avec courage au jugement de la masse et qui vivent joyeusement leur foi en laissant grandir en eux la charité, l’amour et la bienveillance. Des comme les personnes de bonne volonté qui, par milliers, sans jamais avoir une conscience religieuse, s’engagent dans leur quotidien à bâtir un monde plus riche en humanité.

Oui, de l’espoir il en reste. Je me surprends un peu plus chaque jour à me montrer plus solide à exprimer ma foi en Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et sauveur que nos ancêtres ont crucifié afin de le faire taire. Je me plais à faire des liens entre ce que j’entends des uns et des autres à propos de leur vie, de leurs aspirations, de leurs luttes, et des épisodes de la vie de Jésus, des gestes qu’il a posés, des attitudes qu’il a démontrées, des histoires qu’il a racontées, des dialogues qu’il a entretenus. Et je me surprends à constater que devant moi, loin de voir fuir mes interlocuteurs, je vois des yeux s’allumer de désirs et s’animer d’espoir. Je pense qu’il existe encore beaucoup d’ « allumeurs » comme ça dans notre société. Qu’ils ou elles parlent à partir de Jésus, de Moïse, de Mohamed, de Bouddha ou de Krishna, tant qu’ils suscitent l’espoir en un monde meilleur, ils soufflent sur les braises refroidies. J’ai déjà réanimé un feu à partir d’un minuscule bout de braise persistante, en soufflant, soufflant et soufflant jusqu’à en faire de l’hyperventilation! Je n’avais pas d’allumettes, mais mon seul souffle entêté sur ce petit bout de braise fut suffisant. Quel bonheur de voir que le feu reprenait vie et pouvait à nouveau réchauffer la pièce.

Dans l’échange avec mon collègue agent de pastorale, ce dernier, pour donner une image de l’Église actuelle, évoquait le pont d’Avignon sur lequel les gens dansaient sans se rendre compte que le pont s’était démoli en partie. La vraie histoire de ce pont n’est pas d’avoir été détruit à moitié, mais plutôt de n’avoir jamais été complété. Alors voilà, si nous pouvons tous venir sur le pont qui relie notre foi aux humains de partout pour y danser sur un air qui donne à rêver de joie et d’espoir, alors la spiritualité, la foi et la religion pourront contribuer à le prolonger jusqu’à l’autre rive. C’est là pour moi le rôle de mon Église. C’est avec de tels bâtisseurs de ponts que je veux m’engager et non avec n’importe quel fossoyeur de la religion.

Entrez dans la conversation

Suite aux quelques billets que j’ai publiés qui ont suscité un nombre important de commentaires et d’échanges parfois tendus, j’ai choisi de prendre un peu de distance afin de mieux réfléchir aux différentes problématiques qui ont été discutées, en particulier autour de la morale catholique sexuelle (homosexualité, avortement, contraception, etc.).

De nombreux catholiques tiennent également leur propre blogue. J’en ai une bonne liste dont je donne les liens à droite… J’aime bien les consulter. Certains sont très fouillés. J’ai toujours aimé l’écriture de Nystagmus, alias Natalia Trouiller, mariée, mère et journaliste catholique. Depuis quelques temps, elle s’expose davantage sur les sujets délicats, ceux qui font exploser les scores de commentaires! Cette semaine, j’ai été fortement intéressé par la conversation entre René Poujol, un blogueur catholique « de gauche » et Nystagmus. Celle-ci défend les positions habituellement tenues par des hommes d’Église, les positions dont on entend généralement qu’elles sont rétrogrades, d’une autre époque, moyenâgeuses. Celui-là défend les positions habituellement tenues par des progressistes et des groupes féministes en y allant d’arguments de raison qu’il cherche à fonder sur une lecture moderne de la Bible et de la Tradition. Je vous invite à découvrir ces textes de qualité et à entrer dans la conversation, là-bas ou bien ici même…

1. Article de René Poujol : « Sexualité: « Et Dieu vit que cela était bon » 

2. Réponse de Natalia Trouiller (Nystagmus): « Sexe: et si l’Église avait tout compris? »

3. Réponse de R. Poujol à la réponse de Nystagmus: « Lettre ouverte à une « fidèle » de la morale sexuelle catholique.

4. Réponse de Nystagmus à la réponse de R. Poujol : « Éloge de la non-communion »

La nouveauté de ces échanges réside surtout dans le fait qu’ils mettent en position de débattre des catholiques qui partagent leur amour de l’Église et leur foi au Christ. C’est relativement plus « facile » de discuter entre croyants et non-croyants, car on conclut souvent, sans trop caricaturer, en s’excluant mutuellement… Quand au terme d’un échange, il faut malgré tout se reconnaître frères et soeurs en communion, cela demande un certain effort.

Bonne lecture… N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires!

PS: pour un suivi de cette « conversation », d’autres acteurs s’invitent dans la danse. Allez donc jeter un oeil :

Pascal-Emmanuel Gobry : http://pegobry.tumblr.com/post/30448972061/oh-chouette-on-parle-de-cul-et-deglise

 

Tous les chemins mènent à…

J’ai écrit ce texte pour Le Préambule, un petit journal de l’Association des agentes et agents de pastorale laïques de mon diocèse. J’ai pensé qu’il s’intégrerait bien à ce blogue.

Quand mon épouse cherche à se rapprocher plus intensément de Jésus par des chemins, disons plus traditionnels, comme la prière monastique et l’adoration eucharistique; ou quand je le cherche moi-même dans des lieux en apparence moins balisés, comme une discussion sur la laïcité ou une implication dans le conflit étudiant : en réalité nous avançons tous les deux dans un même élan, celui que notre désir nous donne à suivre… Notre but est le même, mais nos chemins sont variés. Nous suivons chacun nos désirs, notamment ceux qui sont les plus profonds, mais nous ne formons pourtant qu’un seul couple. Quand l’un des mes fils, à l’aube de ses 18 ans, a opté pour la rue et ses addictions, il aspirait à y trouver une lumière; quand son frère jumeau s’est réfugié au même moment dans sa belle-famille et qu’en moins de temps qu’il n’en faut il est devenu père et responsable de trois enfants, il cherchait un cadre lui permettant de calmer ses angoisses… Tous ensemble, avec nos chemins différents, nous suivons la voie de nos désirs respectifs, plus ou moins conscients, plus ou moins épurés, mais nous formons quand même une seule et même famille dans le pire comme dans le meilleur!

Quand l’humanité circule dans tous les recoins de l’univers, chacun et chacune à sa manière, elle met simplement en œuvre ce qui est le moteur existentiel unique de la quête spirituelle de tout être humain : le désir. Quand les croyants et les croyantes d’une même tradition religieuse fouillent dans des voies en apparence contradictoires pour s’approcher de la divinité, ils ne s’opposent qu’en surface, car le divin est un et ses accès sont multiples. Alors, quand l’Église catholique propose divers chemins pour marquer la rencontre avec l’une ou l’autre ou toutes les « personnes » de la Trinité – Père, Fils, Esprit – elle ne fait que répondre à la diversité des approches (actives ou contemplatives, trinitaires ou christocentriques, engagées ou mariales, traditionalistes ou post-conciliaires, etc.); à l’immense variété des expériences, heureuses ou malheureuses; ou encore à la multitude des formulations des doctrines, savantes ou simplifiées. Cette complexité est la conséquence d’une cause unique : la quête spirituelle liée au désir! Ces chercheurs tous azimuts sont pourtant bien de la même Église!

Chemins de traverse ou autoroute?

Dans le domaine de la spiritualité, je ne crois pas qu’il existe des voies rapides et d’autres lentes, en autant que nos choix soient propulsés par notre désir et qu’ils répondent à ce que la vie nous amène à expérimenter. J’aime beaucoup comment saint Augustin a traité du désir en tant qu’essence de l’être humain. Pour lui, le désir ne peut que (finir par) conduire au Créateur : « … tu nous as faits orientés vers toi et […] notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » (Confessions I, i, 1) Ainsi donc, il suffit d’un peu de bonne volonté pour admettre que ce qui bouge en nous, ce qui nous pousse constamment à chercher du bonheur ou de la satisfaction, n’est rien d’autre que cette aptitude déposée en nous à l’origine. Le désir nous pousse constamment à chercher Dieu en toutes choses, que nous en ayons conscience ou non. D’une satisfaction éphémère à une autre, nous en venons à orienter plus ou moins radicalement notre désir vers sa finalité et à opérer les choix qui vont nous y aider.

Cela me ramène à un Colloque sur le catéchuménat tenu à Québec, en octobre 2011. Le bibliste Alain Gignac commentait la fameuse visite de Pierre à Corneille (cf. Actes 10) alors que l’Apôtre demande aux émissaires du Centurion : « Quel est le motif qui vous amène? » À travers une relecture de certains passages des Lettres de Paul, Alain Gignac en vient à soumettre une autre version de ce que pourrait être la question de Pierre (le premier pape!), basée sur quelque chose de plus branché sur le cœur : « Quel est le désir qui vous mène? »

Toute expérience humaine, quelle qu’elle soit, a pour vocation de nous «ramener» ultimement à Dieu. Je crois donc que tout chemin emprunté par un humain, qu’il soit de traverse ou autoroute, peut – et même ne peut que – conduire à celui qui est le début et la fin de tout, notamment de notre vie… Qu’est-ce donc qu’évangéliser (c’est quand même un peu mon travail) dans un tel cadre symbolique? Je vous fais cadeau d’une citation savoureuse d’une érudite de la pensée d’Augustin:

Au lieu de parler d’« évangéliser » […] on devrait dire « faire découvrir à chacun le lieu de son désir », car évangéliser ce n’est que savoir entendre en chacun le cri de son désir, et peut-être, avec beaucoup de douceur, et surtout beaucoup d’émerveillement, l’accompagner sur le chemin où il pourra enfin dire son désir – que souvent il n’ose pas formuler ! Cette révélation, action de l’Esprit qui fait que chacun peut prendre la parole pour dire qui est « Dieu » (ce Dieu qui est avec nous et en nous, ce Dieu si proche), suppose toujours d’avoir trouvé le lieu du désir. « Là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. » (Luc 12, 34) Marie-Christine Hazaël-Massieux*

Pour saint Augustin, cela revient à dire que « Là où est ton désir, là aussi sera ton Dieu ». Cela me conduit non seulement à respecter mais plus encore à m’émerveiller des innombrables chemins entrepris par l’un comme par l’autre, plutôt que de m’inquiéter de certains d’entre eux qui pourraient ne pas être « la bonne voie ». En effet, c’est ma conviction, tous les chemins mènent à Lui! À charge de l’Église de se faire accompagnatrice partout où les désirs cherchent leur expression… Tiens, ça me rappelle un chant de John Littleton : Allez-vous-en sur les places

* J’ai découvert son site au long de mes vagabondages sur le web. Professeure de patristique, elle rend gracieusement ses cours accessibles : http://peresdeleglise.free.fr/index.htm.

Diviser le monde en pour ou contre

À l’émission Tout le monde en parle du 1er avril, Mgr Christian Lépine était certainement une personnalité « attendue » par l’équipe d’animateurs et leur galerie d’invités à ce moment précis. Les positions de l’Église catholique sur un certain nombre de questions délicates allaient assurément être mises sur la table, l’occasion étant trop belle. Le nouvel archevêque de Montréal ne pouvait pas ne pas s’attendre à la confrontation d’idées. Malheureusement, malgré le calme qu’il a su garder tout au long de l’entrevue, sans doute un peu trop néophyte des médias télévisuels, l’homme d’Église n’aura visiblement pas passé le test de l’image publique devant le million et demi de téléspectateurs généralement bien campés dans des attitudes rigides, soit pour soit contre l’Église et son clergé.

Dans la soirée, sur Twitter, un gazouilli de Mme Jocelyne Robert, sexosophe réputée, a fait la une par le nombre de fois qu’il a été relayé. Voici ce qu’elle exprimait :

Et plus tard, sur Facebook, Mme Robert « développait » davantage sa pensée :

Mme Robert exprime ainsi une opinion largement répandue dans notre société. À raison plus qu’à tort, l’Église récolte ce qu’elle a semé ici comme ailleurs. La libération de la parole en notre pays a, en effet, fourni à une majorité silencieuse l’espace de liberté pour dire ce qu’elle pense du joug imposé par l’Église pendant des dizaines d’années. Habituellement, j’apprécie beaucoup les affirmations fondées rationnellement et les opinions nuancées de Mme Robert. Ses positions sur les gens d’Église sont généralement plus tranchées, ce qui se confirme avec les citations qui précèdent. Son opinion est valable. Je regrette cependant le raccourci qu’elle a fait cette fois-ci en accusant l’évêque et à travers lui toute l’Église et tous les fidèles, de ne plus pouvoir être « pour », c’est-à-dire en faveur de l’être humain, s’ils affirment des positions qui vont à l’encontre de certains comportements (contraception, avortement) ou « états » (homosexualité). On a longtemps reproché à l’Église de prononcer des anathèmes (condamnations) envers et contre tout. Heureusement, cette période de l’histoire est terminée. Quand un prélat ose manifester une attitude aussi rigide, il est généralement repris par ses supérieurs qui viennent adoucir les « vérités » que le « radical » tentait de rappeler avec force en oubliant la compassion. C’est arrivé notamment avec cet évêque de Recife, au Brésil, qui avait excommunié les médecins et la mère d’une très jeune fille enceinte à la suite d’un viol. Toutefois, cela ne signifie pas que toutes les attitudes et tous les comportements deviennent acceptables pour l’Église et qu’elle devrait fermer les yeux sur ses convictions pour faire croire qu’elle est arrivée (enfin) en 2012.

Contre la facilité à condamner

Le réflexe de condamner semble s’être transmis chez les Québécois en général depuis qu’ils ont les moyens de s’exprimer publiquement. C’est ce que je reprocherais à un certain nombre de commentateurs sur les réseaux sociaux, notamment Mme Robert lorsqu’elle y va des sophismes cités et surtout de son anathème contre l’archevêque qu’elle dit respecter comme personne mais dont elle vomit les prises de position.

Bien entendu, on ne peut pas demander à tout le monde de s’entendre sur toutes les valeurs humaines qui sont défendues par des personnes ou des groupes humains ou religieux. Il y a des valeurs qu’on peut estimer essentielles, prépondérantes, mais là encore, aucune unanimité possible. Certains vont défendre bec et ongles que la vie est sacrée au-delà de toute autre considération et seront même prêts à mourir pour cette cause, au risque de brimer le droit des femmes à disposer de leur corps. D’autres défendront la liberté de l’individu et le droit à disposer de son corps comme des absolus opposables à tout autre précepte, au risque de brimer le droit à la conscience et à la liberté de religion. Je suis assez d’accord avec le caractère fondamental des valeurs exposées dans ces deux exemples. Comment alors les concilier? Voilà tout le problème. Et la majorité le résout en se réfugiant dans un camp ou l’autre plutôt que de chercher activement comment trouver, pour chaque situation particulière, ce que pourrait être le choix le plus éclairé, le meilleur ou le moins mauvais selon les circonstances.

Le nouvel archevêque de Montréal a tenté de démontrer à Tout le monde en parle qu’il n’y a jamais de réponse simple en matière de positions morales. Lorsque Dany Turcotte l’a interpellé vivement pour qu’il répondre si oui ou non l’homosexualité est une maladie, Mgr Lépine a glissé sur des considérations qui, dans un contexte plus favorable, auraient pu alimenter un dialogue honnête. Regarder la personne dans sa totalité et non pas uniquement son orientation hétéro ou homo est un point de départ recevable. Accueillir toute personne quel que soit ce qu’elle est ou ce qu’elle fait est un mot d’ordre qui traverse toute l’Église, même si un nombre important de ses représentants n’y arrive pas toujours de la bonne manière.

La fameuse langue de bois

L’Église a cette fâcheuse habitude de présenter la règle avant de démontrer qu’elle est en mesure d’accueillir réellement de façon inconditionnelle. En se campant derrière les concepts théologiques et la discipline qui en découle, elle affiche le caractère exigeant de son enseignement alors que si on le prend dans sa globalité, avec tout ce qu’il comporte, on peut graduellement en venir à comprendre, dans un premier temps, peut-être même adhérer partiellement ou entièrement aux valeurs profondément humanistes qu’elle défend.

Sur le terrain, les prêtres, les diacres, les religieuses et les religieux, les agentes et agents de pastorale et les bénévoles engagées veulent d’abord suivre Jésus en cherchant à se laisser inspirer par ses attitudes, la principale étant qu’il s’est montré ouvert à tous: riches ou pauvres, hommes ou femmes, coreligionnaires ou étrangers, en santé ou malades voire handicapés, savants ou incultes, adultes ou enfants. Les évangiles ne disent rien sur l’orientation sexuelle. On ne sait pas si Jésus a été mis en contact avec des personnes homosexuelles même si c’est assez probable. Mais compte tenu de ce qu’on voit de lui dans toutes les histoires qu’on relate à son propos, il est évident qu’il aurait manifesté envers une personne homosexuelle la même attitude d’accueil inconditionnel qui le caractérise. Jésus est surtout préoccupé du salut des âmes et de leur relation à Dieu. Il rappelle les exigences devant des situations flagrantes d’injustice. Mais de façon habituelle, lorsqu’on relate des récits de rencontre, c’est seulement après que la relation de confiance se soit installée, comme par exemple avec cette femme samaritaine (cf. Jean 4), qui a eu cinq maris et qui est « accotée » avec un sixième. Ce dévoilement de sa vie intime ne survient qu’après que cette femme se soit montrée ouverte à chercher avec lui la vérité sur la religion, sur la vie, sur elle-même.

Avec tout le respect que je lui dois, une réponse possible aux diverses questions posées à Mgr Lépine aurait pu être quelque chose comme ceci:

Ma religion, c’est l’amour. C’est aimer comme le Christ a aimé. Une personne n’est jamais une maladie, elle est un être à aimer, à accompagner dans tout ce qu’elle a à vivre, tant dans ses bonheurs que ses souffrances, tant dans ses choix qui m’apparaissent compatibles avec mon Église que ceux qui confrontent mes valeurs. La jeune femme qui se fait avorter est une personne à aimer. La mère qui choisit la contraception est une personne à aimer. L’homme ou la femme qui se vit irréversiblement attirée par une personne du même sexe est elle-même une personne à aimer.

Avec n’importe quelle personne qui se présente à l’Église, nous pourrons parler de nos valeurs réciproques lorsque nous serons en relation de confiance, donc de reconnaissance mutuelle. Tant que cette relation n’est pas engagée, tout ce que je pourrais dire sur nos conceptions ne ferait que nous éloigner, ce qui est contraire à la visée même du christianisme, c’est-à-dire accueillir, aimer, rassembler et permettre la rencontre de Dieu qui, dans le prisme de son amour infini et du projet qu’il caresse pour chaque être humain, demeure le seul juge ultime de nos actions, nos pensées, nos omissions.

Pour arriver à soupçonner l’idée d’une telle relation au divin, encore faut-il un début de foi…