“Rien que nous” ou le retour de Babel

Tour de Babel par Grimmer (1604)

Un grand nombre de personnes sortent de plus en plus des placards et commencent à exprimer leur ras-le-bol à propos de la transformation de notre culture, la perte de nos repères traditionnels, etc. Tout cela serait à mettre sur le compte de l’immigration massive. On ne compte plus les courriels haineux qui circulent comme cette histoire insensée d’une invasion islamique à Rimouski, les sites web nationalistes vindicatifs, les tribunes téléphoniques, les conversations à voix haute, etc. qui donnent à des Québécois “de souche” des occasions de s’élever contre ces étrangers qui viendraient nous imposer leur mode de vie, avec tous ces soi-disant accommodements que nous devons faire pour eux alors que nous ne les pratiquons même pas pour nous!

Le choc des cultures a ceci de bon qu’il nous ramène à nous-mêmes. Quand je me suis retrouvé avec ma famille “résident permanent” en France, mes premiers réflexes étaient de comparer tout ce que j’observais de coutumes, de traditions, de manières de faire dans les petits détails.  Je me plaisais à écrire chaque jour mes découvertes à mes amis du Québec. Je voyais la multitude de différences qui nous séparent bien plus que tout ce que nous avons en commun. Il y avait chaque semaine un rassemblement de Québécois dans un bar de Paris et tous les “nouveaux arrivants” s’y regroupaient naturellement. Je ne vous dis pas tout ce qu’on pouvait raconter sur les Français! C’est un réflexe identitaire: dans un monde qui nous semble étranger, on se replie sur ce qui fait notre unicité. J’étais l’étranger dans un ailleurs et je devais trouver les clés pour m’adapter.

Les différentes ethnies qui viennent s’installer au Québec, dans une société radicalement différente de la leur, ont pour premier réflexe de se protéger en se campant dans ce qu’ils ont de plus traditionnel, de plus culturel. Ils combattent le sentiment d’isolement en se regroupant le plus souvent avec des gens de leur famille, de leur culture. Partez quelques mois n’importe où ailleurs dans le monde et il est fort probable que vous aurez le même réflexe!

Nous retrouver entre semblables

L’immigrant qui se montre visible et qui se regroupe avec ses pairs donne une fausse impression d’un mouvement de masse. C’est le propre des minorités. Lorsqu’elles se mettent ensemble, elles ont une plus grande visibilité et provoquent davantage de réactions positives ou négatives. C’est ainsi qu’elles arrivent à conduire des responsables politiques à modifier les lois et à rendre la société plus tolérante à la différence. Les succès du lobby gai en sont un exemple éloquent. Mais la prise de conscience par les Québécois, surtout des régions, de la vague plus récente d’immigration, en particulier celle en provenance des pays d’Afrique du Nord, majoritairement arabe et musulmane, active soudainement notre besoin de nous retrouver nous-mêmes dans ce qui fait notre identité. Après avoir fait éclater tous les grands éléments de nos traditions culturelles et religieuses, après avoir fait surgir nos individualités et chercher à nous différencier de la masse, nous voici un peu perdus, isolés, cherchant nos repères, fouillant dans notre passé.

La tentation, en nous retrouvant entre pairs, sera toujours de nous isoler par ce qui nous constitue semblables par opposition à ceux qui sont différents. Nous voici donc de retour au fameux mythe de Babel. Nous voulons faire de notre ethnie (les Québécois de souche), une nation d’une seule ville, avec une tour qui transperce le ciel et qui nous rend aussi fort que le divin!

Comme au temps de la tour de Babel (Cf. Genèse 11, 1-9), les humains sont souvent tentés de fusionner. Ils cherchent à imposer leurs cultures personnelles, leurs mentalités, leurs habitudes. Ils résistent devant ce qui leur est étranger. Ils ont peur ou ils cèdent au mépris. (Denis Gagnon, source)

Remplaçons dans cette citation le mot “humains” par “Québécois de souche” et vous verrez poindre un nouveau sens, une vérité qui nous frappe en plein coeur.

La relation, condition de l’intégration

Le message de Babel est relativement simple: la diversité est un trait spécifique de l’humanité. La recherche de l’unicité conduit forcément à la réduction de notre espèce, à nous diminuer en faisant de nous des êtres uniformes. Ceci dit, je comprends la peur de l’autre, car sa seule présence est une question perpétuelle qui confronte ma différence. Pourquoi se comporte-t-il ainsi? Pourquoi réagit-il de cette façon? Ces pourquoi me rentrent dans le corps! Ils rebondissent vers moi et m’obligent à revoir mes attitudes, à saisir leur genèse, à décrypter les mécanismes culturels et les réflexes identitaires. Le repli est une réaction naturelle positive tant qu’il ne mène pas à la peur, au mépris et à la haine.

Tous les chantres de l’intégration culturelle (dont je suis) voudraient que les immigrants arrivent sagement chez nous, prennent quelques cours sur la façon de se comporter ici, sur la culture qu’ils doivent emprunter en abandonnant des morceaux entiers de la leur. Ce serait si simple: “À Rome, on se comporte comme les Romains”. Oui, on peut y arriver quand on est en vacances, quelques jours, mais jamais sur une base permanente, car on a besoin de retrouver notre identité. Étouffée, celle-ci ne peut, comme un ballon qu’on retient dans l’eau, que chercher à surgir désespérément pour exister.

Pour moi, l’intégration est d’abord affaire de relation. C’est ce que j’ai appris à L’Arche où je me suis trouvé engagé pendant quelques années. L’Arche accueille chaque année un nombre impressionnant d’étrangers dans ses communautés réparties à travers le monde. L’intégration se mesure d’abord à la manière que nous avons d’accueillir le nouvel arrivant. Accueillir, ce n’est pas installer l’autre à l’écart et lui demander de ne pas trop faire de vague. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont nos maîtres dans l’art d’accueillir. Voici ce qu’elles m’ont appris: accueillir, c’est aller à la rencontre de l’autre avec la curiosité de le connaître pour ce qu’il est, sans jugement. Cet accueil donne à l’autre la confiance d’exister et de s’épanouir à partir du meilleur de ce qu’il est. Peu à peu, le nouveau apprend nos coutumes, nos traditions et les fait siennes, en ajoutant sa couleur qui enrichit la culture du groupe.

L’intégration, avant d’être “fusion” à notre groupe d’appartenance, est d’abord écoute de l’autre, ouverture à sa diversité. Le groupe qui accueille a donc plus de travail à faire que la personne accueillie! À L’Arche, les accueils réussis ont toujours été ceux qui avaient été le mieux préparés. Lorsque nous étions tous surchargés par nos soucis et le travail à faire, davantage tournés vers nous-mêmes et nos problèmes, le nouvel arrivant devait de lui-même trouver sa place, se faire petit, attendre qu’on vienne vers lui. La plupart du temps, il commençait par téléphoner le soir-même à ses parents dans son pays d’origine en se demandant, dans les larmes et les regrets, ce qu’il était venu faire là, dans ce milieu inhospitalier…

Sommes-nous, au Québec, dans cette dynamique d’intégration? Voulons-nous vraiment l’intégration plutôt que la mosaïque canadienne du multiculturalisme (on laisse les gens venir et se regrouper entre eux)? Si nous voulons que les immigrants s’intègrent, nous avons du pain sur la planche et des croûtes à manger… Nous sommes loin de savoir accueillir de cette façon:

À Babel, Dieu a inventé la diversité. Car un seul être humain ne peut contenir toute la richesse de l’humanité. Une seule race et une seule culture ne peuvent à elles seules tout dire de ce qui habite les personnes humaines. Il faut plus qu’une race pour libérer le potentiel de l’être humain. Il faut plus qu’une langue pour dire l’être humain. Et dire Dieu aussi. Il n’existe pas de grammaire et de vocabulaire assez vaste pour tout dire. C’est dans la diversité des peuples que l’être humain peut être l’image et la ressemblance de Dieu. (Denis Gagnon, source)

Religion, une affaire de vie, pas d’école

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada a tranché définitivement: le programme Éthique et Culture religieuse restera obligatoire pour tous les élèves du primaire et du secondaire car il ne brime pas la liberté de conscience et de religion. En soi, c’est une victoire importante pour le Gouvernement du Québec, mais faut-il nous en contenter? Il y a une grande variété de positions qui ont été exprimées.

Tentons d’abord de comprendre le point de vue des parents qui ont été déboutés et avec eux, les membres déçus d’une coalition qui auraient bien souhaité que leurs enfants ne soient pas mis en contact trop tôt avec les croyances des autres traditions religieuses. Je crois pouvoir assez bien comprendre ce point de vue. Une religion ne se considérera jamais égale à une autre, ce qui conduirait au relativisme. Demandez à un musulman, un juif, un bouddhiste ou un hindou de supprimer les “détails” de leur religion pour la réduire à un dénominateur commun. Vous aurez rapidement les prémices d’une nouvelle guerre mondiale! Une religion ne se confond jamais dans une autre, ni ne peut faire l’objet de compromis sur ses doctrines. Celles-ci reposent essentiellement sur des expériences historiques avec lesquelles nous n’avons plus aucun lien. Nous ne pouvons pas changer l’expérience d’un individu ou d’un groupe de fondateurs religieux vécue en leur époque, selon les connaissances et les contextes qui leur étaient propres. Les diverses traditions qu’ils ont fondées ont par la suite évolué avec des expansions remarquables, des successions de responsables, des ramifications, des schismes, etc.

Le catholicisme, par exemple, malgré certaines perceptions, a fait l’objet d’importantes adaptations grâce à de nombreux apports, notamment ceux des sciences en général et les sciences humaines en particulier. J’entendais l’autre jour à Maisonneuve en direct, une historienne affirmer, de mémoire: “Si nous nous trouvions ensemble à une même table, les fondateurs de Montréal et nous, il y a de forte chance que nous éprouvions un certain malaise devant leurs perceptions du monde et leur vision ultra-religieuse.” Pourtant, ils étaient bien catholiques, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance! Mais leur catholicisme était imprégné de la culture de l’époque et vice versa. Et le malaise qu’ils éprouveraient à côtoyer des catholiques de 2012 serait tout aussi grand!

Ce qui constitue une religion

La démarche d’une religion ne se réduit jamais à ses seules manifestations extérieures. Celles-ci ne sont, en fait, que la pointe de l’iceberg. Une religion est toujours affaire de sens. Elle opère dans un univers symbolique qui fait appel à des formes variées d’intelligence (émotionnelle, sensorielle, cognitive, spirituelle). Elle est reliée irrémédiablement à des évènements fondateurs qui ont “fait” sens et qui présentent un caractère déterminant, assez pour que des dizaines, puis des centaines et jusqu’à des millions de personnes se soient mis à y adhérer peu à peu ou de manière soudaine. La démarche religieuse est d’abord une inspiration intérieure intimement liée à la conscience de la personne.

Voilà pourquoi des enseignements qui ne font que montrer la dimension culturelle des divers cultes ne permet pas d’en comprendre le sens et la portée. Ils peuvent à la limite appeler au respect des pratiques comme expressions d’attitudes: ces gens agissent comme ça, à l’occasion de telle fête ou de telle activité, parce qu’ils célèbrent ainsi tel évènement de leur histoire, qu’il soit aujourd’hui considéré comme un mythe ou qu’il ait véritablement existé. Savoir cela devrait inviter au respect, pas aux railleries. Ainsi, pour un bouddhiste traditionnel, le Bouddha a bel et bien atteint “l’état d’éveil” sous un arbre et c’est en cela qu’il est devenu un maître et un guide pour des générations qui ont cherché à sortir du cycle infernal causé par l’idée de l’existence. Pour un juif, Moïse est redescendu de la montagne avec les tables gravées de la loi et a scellé une alliance définitive avec Yahvé qui engage toutes les générations successives. Pour un chrétien, Jésus n’a pas échoué sa vie lumineuse avec sa mise à mort sur une croix, car des témoins ont rapporté l’avoir vu vivant, confirmant ainsi qu’il était Fils de Dieu. Pour un musulman, le prophète Mahomet a reçu une révélation qui “corrigeait” les doctrines juives et chrétiennes et les portait à un nouveau sommet de foi et de justice. Aucun croyant de l’une ou l’autre de ces traditions ne saurait accepter sans sourciller les affirmations d’une autre tradition et y “prêter” foi… Il est impossible d’entrer dans la démarche croyante d’une tradition sans abandonner quelque chose, voire la totalité de sa propre foi. Il est impossible également à un athée de comprendre ce qui anime en profondeur un croyant. Mais le respect de l’expérience de l’autre est possible pour tous.

Il est clair que l’intégration à une tradition religieuse repose non pas sur des connaissances, mais sur la confiance qui se crée à l’intérieur d’un cercle qui approfondit ses origines avec un “crédit de foi”. Je pense par exemple à Chantal Jolis, qui s’est convertie à l’Islam il y a quelques années. Cette célèbre animatrice, une femme rationnelle, féministe, a été touchée par des femmes d’Afrique du Nord et par leurs convictions profondes. Elle ne connaissait pas vraiment les tenants et les aboutissants de la doctrine de l’Islam, mais elle a choisi d’y entrer progressivement pour se faire l’une d’entre elles, en choisissant de “sentir les vérités” plutôt que de les rationaliser. Voilà une démarche de conversion à proprement parler qui appelle au respect. Il est possible de développer une telle attitude si vous on vous enseigne honnêtement ce qu’est le ramadan ou le carême et à quoi sert la ménorah.

Pour le vivre ensemble

Certains, comme Richard Martineau, souhaiteraient le retrait complet de l’enseignement sur les religions de l’école. La religion, c’est l’affaire des parents s’ils veulent inculquer quelque chose de ce genre à leur enfant… Le chroniqueur va plus loin en suggérant même de retirer le volet éthique pour traiter de domaines plus pertinents, ce à quoi un autre blogueur, Patrick Lévesque, lui répond que, au contraire, il faut plutôt valoriser l’éthique, en pointant des sujets chauds actuellement qui visent des positions politiques tout à fait d’actualité. On n’a pas fini d’en débattre alors !

En ce qui me concerne, je me réjouis qu’un effort soit consacré à favoriser le vivre ensemble auquel nous sommes “condamnés” si nous ne voulons pas sombrer dans des divisions de plus en plus radicales et douloureuses. Un cours qui donne les connaissances de base sur les religions doit permettre d’en accepter les manifestations sans pousser à craindre pour ses propres croyances. Le fait de côtoyer d’autres univers symboliques de croyances ne peut pas nuire à mes croyances si elles reposent sur une adhésion personnelle en toute connaissance de cause. Or, ce n’est pas la caractéristique première des enfants de pouvoir faire de tels choix, d’où cette opposition des parents et cette cause jusqu’en Cour Suprême. Ces parents doivent prendre acte que notre société est devenue multiforme et donne une place importante aux minorités quelles qu’elles soient.

Les enfants qui grandissent dans la diversité ont plus de chance de développer les attitudes de respect des différences, c’est un fait! Alors plutôt que de regretter cette mixité de valeurs et de croyances, il me semble que c’est un monde meilleur que nous bâtissons en permettant ces échanges dès le plus jeune âge.

Pour ce qui est de la religion des enfants, ce ne sera jamais parce qu’ils auront été protégés de la rencontre des autres croyances qu’ils resteront attachés à celle de leurs parents. Ils trouveront un attrait seulement si leurs parents et d’autres qui partagent la même foi vivent eux-mêmes de manière authentique les valeurs fondamentales de leur tradition, au point d’en être façonnés et devenir de meilleurs êtres humains engagés dans les enjeux de l’humanité. Si la religion ne mène pas à cela, elle est simplement vaine et inutile.

Un enseignement religieux ne donnera rarement plus que ce que les maîtres en donnent à voir dans leur propre vie… Et pour cela, les catholiques québécois — et pas uniquement eux — ont bien des croûtes à manger.

Dieu censuré, l’espace public délavé

Un titre de roman qu'il faudra modifier?

Autrefois, on censurait au nom de Dieu. Mal lui en prit, car maintenant c’est Dieu lui-même qui subit la censure! En effet, ces jours-ci, à Sorel-Tracy, on censure Dieu à l’école tout comme autrefois on y censurait le sexe. Un prof de musique a beaucoup fait parler de lui en supprimant la dernière phrase de l’Hymne à l’amour d’Édith Piaf dans le cadre d’un concert qui sera donné par des jeunes de son école.  Le professeur de musique « ne voulait pas avoir à répondre à des questions liées à la religion de la part de ses élèves. » (Source)

Stéphane Laporte, qui est en voie de devenir peu à peu le pourfendeur de la bêtise humaine, en particulier lorsque celle-ci s’attaque au patrimoine religieux et à nos coutumes, a écrit sur son blogue : « Le métier de professeur, ce n’est pas de faire disparaître les mots, c’est de leur donner un sens. » Et pour s’assurer que l’enseignant n’aura pas à chercher longtemps, il lui donne en mille la signification de la phrase tronquée : « Ça veut dire que l’amour est plus fort que tout. Et qu’il unit à jamais ceux qui s’aiment pour vrai. » Alors que vient faire Dieu, là-dedans? Qu’on y croit ou non, il est le symbole par excellence de l’amour. Pas si compliqué, finalement…

Le député de Richelieu, Sylvain Simard, a lui aussi réagi vivement en demandant à la commission scolaire de corriger le tir. Il a surtout soulevé la question qui est probablement la plus sensée :

Imaginez un instant l’hécatombe culturelle à laquelle il faudrait se livrer si nous avions l’idée saugrenue d’éliminer toutes les références à la religion dans les romans, les livres d’histoires, la peinture, le cinéma… »

Il y a quelques mois, une autre chanson classique, du groupe Dire Straits, avait fait elle aussi l’objet de censure, cette fois-là pour des raisons de discrimination: « La chanson Money for nothing est jugée homophobe par le Canada, qui interdit la diffusion de la version non modifiée. » (Source) Le Canada (et le Québec), pays de la liberté d’expression, serait-il sur le point de devenir le champion de la réécriture de l’histoire et des textes pour s’assurer qu’ils correspondent à une certaine vision du politiquement correct en matières de droits des minorités et de laïcité?

Nous faudra-t-il tout revisiter, tout réécrire, pour que ce qui a été légué autrefois par nos prédécesseurs soit revu afin de ne pas troubler nos consciences modernes si peu préparées à lire ou à entendre de telles choses? Imaginez tout ce travail négationniste!

“Ils nous enlèvent notre religion”

Cela m’amène à un autre aspect de la réflexion. Dans mes échanges avec les gens, j’entends régulièrement l’expression de la peur que les immigrants apportent avec eux des coutumes et des religions différentes et réclament, une fois en place, que nous rejetions nos traditions et nos références religieuses. Je trouve ça injuste, car il est beaucoup plus fréquent de voir les nouveaux arrivants se réjouir de nos habitudes culturelles, de nos symboles saisonniers, de nos monuments religieux! D’ailleurs, à ce que je sache, ce n’est pas un groupe de juifs qui a demandé le retrait de la prière au conseil municipal de Saguenay; ce n’est pas un groupe de sikhs qui a exigé le retrait des décorations de Noël des bureaux de Service Canada; ce n’est pas plus des musulmans qui ont souhaité le retrait de la crèche de Noël et de la ménorah devant l’Hôtel de Ville de Mont-Royal!

La plupart des décisions de retirer des symboles visibles de notre héritage culturel et religieux sont conséquentes à l’action de personnes bien installées au Québec depuis des générations et qui le font au nom d’une certaine idée de la laïcité. Ils procèdent davantage d’un sentiment anti-religieux que de laïcité véritable. Ceux-là disent que la religion n’a sa place que dans le domaine privé: “C’est mieux vu si ça ne se voit pas!”. D’autres affirment que nous plions mollement et que nous ne savons pas nous tenir debout pour faire respecter ce que nous sommes et ce qui nous représente. Il n’en demeure pas moins que ce n’est généralement pas suite aux initiatives des nouveaux Québécois qu’il nous faut faire le vide de tout ce qui témoigne de notre passé. Au contraire, toute cette censure, tout cet anéantissement de notre culture religieuse est plutôt le fruit d’une minorité athée radicale qui s’en prend à tous les symboles religieux et qui veille à ce qu’ils disparaissent de l’espace public…

Grâce à ces stratégies radicales et parfois agressives, nous en viendrons peu à peu à une situation de facto où plus aucune religion ne pourra s’afficher d’une quelconque manière dans l’espace public. Nous pourrions donc voir arriver un temps où il ne restera plus rien pour rappeler que nous avons été et que nous sommes encore, envers et contre tout, pour au moins 90% d’entre nous, des êtres pour lesquels la dimension de la foi et des croyances religieuses demeure une réalité essentielle à notre identité profonde. Et ainsi, privés d’une part importante de notre identité, nous déambulerons laïcisés, neutralisés, dans un espace public dépouillé de toutes les couleurs de la diversité.

Nouveau blogue

À la suite de quelques échos reçus ça et là, j’ai pris la décision de lancer un deuxième blogue. Celui-là contiendra des articles plus personnels à partir des expériences de vie avec mon épouse et mes enfants. Si ça vous intéresse, n’hésitez pas à venir y faire un tour de temps en temps. Voici l’adresse de ce nouveau blogue : http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com 

Pour les lecteurs habitués à Culture et Foi, ne soyez pas inquiets, je vais continuer d’alimenter ce blogue au même rythme, avec des réflexions sur des sujets d’actualité, concernant la société, l’éthique, la religion, un peu de politique aussi. 

Soutenir ça, je ne pourrai jamais…

Je vous présente François, neuf ans et “tricomique 21″. C’est mon fils. Il est né en France de parents congolais. La France est ce pays qui se pose en championne de l’éradication de la trisomie 21, une anomalie génétique qui touche habituellement 2,9 nouveaux-nés pour 1000 naissances. Je dis “habituellement”, car avec le dépistage systématique, c’est 96% des foetus présentant cette caractéristique qui ne naîtront jamais. Le 4% résiduel est le fait de la volonté farouche des mères à résister contre tout un système organisé afin de poursuivre leur grossesse jusqu’à terme.

La chance de mon fils, c’est d’être un faux jumeau. Son frère était “normal”. Sa mère aurait sans doute choisi elle aussi de ne pas donner naissance à ce garçon différent, mais il se trouve que le risque pour l’enfant normal était trop élevé. François a donc été protégé de l’élimination par son frère que sa mère voulait garder.

L’eugénisme chromosomique

Nous sommes citoyens et citoyennes de sociétés qui soi-disant formeraient une civilisation supérieure. Et nous menons actuellement une guerre intérieure pour empêcher systématiquement l’arrivée dans notre monde d’enfants présentant des besoins spéciaux. Ces enfants sont clairement, pour les Canadiens, des fardeaux excessifs. Au Québec, “société distincte”, nous “offrons” désormais à toutes les femmes de bénéficier gratuitement d’un programme de dépistage systématique. Celui-ci vise officiellement à permettre aux femmes de choisir en toute connaissance de cause. Mais les témoignages que nous entendons des mères dont le foetus présente un facteur de risque élevé d’être porteur d’anomalie démontrent plutôt qu’elles sont vite orientées vers des cliniques où après des examens plus poussés, s’ils s’avèrent concluants, elles se verront dirigées, dans la foulée, vers l’avortement immédiat, sans plus de réflexion. Susie Navert, conseillère à la promotion et à la défense des droits à l’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS), dans un courriel récent, écrivait ceci:

En effet, il suffit de poser la question aux femmes enceintes actuellement à savoir comment s’est passé leur 1re rencontre de grossesse et si elles ont été bien informées au sujet du dépistage prénatal de la trisomie 21, pour se rendre compte que cela leur est présenté comme un simple test de routine sans plus d’explications. Et si par malheur, certaines, bien informées et convaincues qu’elles ne veulent pas ce dépistage prénatal (DPN), osent refuser le test, elles doivent se battre avec le médecin (ou autre professionnel de la santé) qui leur fait sentir qu’elles sont inconséquentes et qu’elles sont les seules à le refuser.  Il faut être vraiment convaincue pour résister.

Résister à passer le test est déjà un exploit (“c’est gratuit, pourquoi vous en passeriez-vous?”). Imaginons alors si le test est positif (rappelons que ces tests présentent un taux d’erreurs de 15 à 25% et doivent être complétés par une amniocentèse avec un risque élevé pour le foetus). Dans un communiqué émis en 2010, l’AQIS s’exprimait déjà contre ce programme très coûteux par rapport au nombre de cas de trisomie:

Les cinq millions de dollars alloués au programme pour contrer la naissance d’une partie de la centaine de bébés qui naîtront avec la trisomie, sur les 80 000 naissances par année au Québec, ne seraient-ils pas mieux investis et plus rentables s’ils servaient à soutenir la recherche, à offrir des services de soutien aux personnes et aux familles, ainsi qu’à réaliser une campagne de sensibilisation pour faire tomber les préjugés en faisant voir les capacités des personnes ayant une trisomie 21? Ainsi, la trisomie 21 ferait moins peur! (Communiqué de l’AQIS)

Lors du dernier forum européen de bioéthique, des médecins se sont clairement prononcés sur le dépistage prénatal, dont le Dr Patrick Leblanc, gynécologue obstétricien:

le développement du diagnostic prénatal (DPN), ainsi que le dépistage quasi-systématique de la trisomie 21, nous a fait passer d’une “médecine de soin” à “une traque du handicap“. [...] “l’enfant à venir est présumé coupable et [...] doit prouver sa normalité“. (Source: Genethique)

Éliminer le problème plutôt que d’accueillir ces vies différentes et soutenir les familles est un choix de société. Voilà ce que nous appelons une civilisation supérieure!

L’indice de bonheur

À l’Arche-Montréal, des dizaines de jeunes de secondaire IV (15 ans) sont invités chaque année à venir passer une journée appelée “Oser la rencontre”. Il s’agit de la rencontre de quelques adultes présentant une déficience intellectuelle, avec ou sans anomalie génétique. La journée se déroule sous forme de témoignages et d’ateliers où les jeunes et leurs hôtes sont appelés à déployer leur créativité de même que des temps d’échanges sur les découvertes. J’ai participé à plusieurs de ces journées et ma surprise était toujours de constater que ces jeunes croyaient sincèrement que des personnes vivant avec un handicap ne pouvaient pas goûter au bonheur. D’avoir côtoyé ainsi quelques adultes heureux, accueillants, joueurs, libres et ouverts les avait en quelque sorte “convertis” à la juste réalité : le bonheur n’est pas amoindri par les limites ou le handicap, car il tient plutôt à l’acceptation sereine de ce que nous sommes et à l’existence de relations mutuelles.

Un Québécois a fondé il y a quelques années l’Indice relatif du bonheur (IRB) pour aider les gens à se situer sur une échelle de bonheur. Parmi les 24 éléments qui contribuent au bonheur, la famille et les relations d’amitié comptent parmi les plus importantes. J’ai fait le test et mon indice de bonheur atteint 92% alors que la moyenne est de 76%. La présence de mon fils trisomique et celle de ses quatre frères n’est donc absolument pas un facteur de malheur, bien au contraire!

Notre François est une boule de bonheur. Il a ses humeurs, ses blocages, ses petites crises. Il a nécessité de grands soins, plusieurs opérations. Il a besoin d’appuis et ses parents également. Aux yeux de notre “civilisation”, il est clairement un fardeau excessif! Mais François fait le bonheur de ses parents ainsi que la plupart des gens qui le côtoient. À l’école, les autres enfants viennent spontanément à François et l’invitent à partager leurs jeux. Imaginons cette école sans François, sans ses amis des deux classes adaptées… Imaginons ma famille sans lui… Non, je peux même pas y penser tellement il a une place centrale et essentielle à notre bonheur. Cela n’enlève rien à ses quatre frères, qui comptent tout autant dans l’amour partagé, mais la situation particulière de François fait une différence. Il est un véritable cadeau pour nous tous qui avons la chance d’être dans sa vie.

Lucette Alingrin, fondatrice avec son mari de l’Association Emmanuel en France, elle-même mère adoptive de nombreux enfants dont plusieurs avec une trisomie 21, nous avait dit ceci lorsque le couple nous a confié François : “Lorsque nous aurons réussi le pari d’éradiquer tous les enfants trisomiques 21, notre monde sera plus froid qu’il ne l’est encore.”

La quête eugénique ne peut que nous conduire à ce monde plus froid. La sélection des enfants pour leur sexe, leur absence d’anomalie, leur potentiel supérieur, leur orientation sexuelle (un jour prochain?) ne doit pas devenir une nouvelle tendance dominante simplement parce que la science la rend possible. Il faut dire non à cette approche scientifique qui ne fait qu’accentuer le relativisme (tout se vaut tant que c’est “mon choix”) en matière d’éthique et de bien commun.

Nous avons su que le frère jumeau de François a reçu le nom de Béni. Ma femme et moi, nous savons que celui qui devrait porter ce nom, c’est notre François, car il est rien de moins qu’une véritable bénédiction pour notre vie, pour notre couple et pour le monde.

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En prime, voici un texte qui complète bien cette réflexion.

La corde et les aiguilles à tricoter

Curieuses coïncidences. Aujourd’hui, je découvre une lettre d’opinion publiée dans le Nouvel Observateur Plus, écrite par une femme qui réagit vivement à la proposition d’un politicien français du Front national de “dérembourser” les avortements dits “de confort”. La dame, enceinte, interpelle le politicien ainsi: “prêtez-moi une aiguille à tricoter”, voulant insinuer que sa proposition ne ferait rien d’autre que de ramener la France à l’ère des “on s’arrange comme on peut” et des “charcutages”. La même journée, je tombe sur un billet de Pascal Henrard intitulé “Vite, donnez-moi une corde”, en lien avec l’actualité canadienne. Une corde de pendu et des aiguilles à tricoter, quel drôle de mélange. Pourtant, c’est P. Henrard lui-même qui m’amène à faire ce lien quand il dit “que s’est-il passé pour qu’en quelques années, l’avortement soit de nouveau un sujet de conversation?” Voilà… Dès qu’on parle de la peine de mort, on en vient d’une manière ou de l’autre à l’avortement.

Une grosse bourde

La bourde du sénateur Pierre-Hugues Boivenu, qui admet avoir toujours pensé que chaque meurtrier devrait disposer d’une corde dans sa cellule, impliquant qu’il puisse ainsi choisir de se donner la mort quand il le voudrait, a produit de nombreux commentaires et a fait jaser tout le pays cette semaine. Comme il est de mise face à de tels sujets de polémique, de profondes divisions se sont vite mises au jour. La rétractation du sénateur n’a pas eu l’effet d’apaisement escompté, au contraire. Et lui-même en a remis une couche en présentant pour sa défense qu’il disait tout haut ce que beaucoup de gens pensent, pour preuve les centaines de courriels qu’il aurait reçus en appui à sa déclaration. Morale de cette histoire: le débat sur la peine de mort n’est pas définitivement réglé au Canada. Comme le démontre d’ailleurs l’éditorialiste André Pratte, les différents sondages, à l’exception du plus récent, donnent un appui majoritaire et constant des Québécois depuis 1990 au rétablissement de la peine de mort au Canada (c’est aussi ça, notre société distincte!). Cette constance ne peut qu’alimenter les aspirations du Parti Conservateur à obtenir une occasion de légiférer et les justifier d’incendier les médias de temps en temps avec cette question… Tout comme l’avortement?

Les aiguilles à tricoter

Je lis souvent des gens réfléchis qui affirment avec fermeté que le débat sur l’avortement est réglé définitivement au Canada. J’en avais même fait un billet quand le ministre de la Santé et des Services sociaux avait été accusé d’avoir financé un organisme pro-vie. Or, les sondages montrent également une grande division au Canada sur cette question. Depuis quelques semaines, en France, le débat revient dans l’actualité, alors que ce pays a pourtant une loi très claire permettant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à 12 semaines avec un remboursement à 70% des frais et l’interdisant après ce terme. Si les Français continuent de débattre de cette question alors qu’ils ont une loi encadrant l’avortement, pourquoi faudrait-il déplorer que des Canadiens et des Québécois souhaitent définir un cadre législatif dans leur pays? Car peu de gens savent que depuis le jugement de la Cour suprême du Canada en 1988, aucune loi n’est venue remplacer celle qui avait alors été invalidée. Cela signifie que “les avortements peuvent être pratiqués en tout temps pendant la grossesse et pour n’importe quelle raison.”

Les gens intelligents font des catégories

J’en ai un peu marre de voir la facilité avec laquelle les commentateurs de l’actualité font généralement des amalgames simplistes, soit: la droite = les conservateurs = pour la peine de mort = contre l’avortement. À l’inverse, ils diront: la gauche = les progressistes = contre la peine de mort = pour l’avortement.

Dans une des discussions sur l’un de mes billets, un interlocuteur (Papitibi) me confiait : “Je vais sans doute vous surprendre, mais le “go-gauche” que je suis n’en appartient pas moins à la “droite morale””. Et il poursuivait en affirmant qu’il était contre l’avortement sauf dans des cas extrêmes. C’est bizarre, mais j’avais l’impression de trouver quelqu’un qui me ressemblait, et qui ressemblait peut-être aussi à des milliers d’autres. Les gens de gauche peuvent avoir un projet social, progressiste, égalitaire, équitable, écologique, mais pas forcément acheter l’idée d’un droit absolu des femmes à l’avortement. De même, des gens de droite peuvent avoir un projet de libéralisme économique et défendre les libertés individuelles à outrance et ne pas forcément vouloir enlever quoi que ce soit au droit des femmes à disposer de leur corps ou même vouloir à tout prix que la peine de mort soit rétablie! Pour moi, c’est là que réside la pensée unique: quand on vous enferme dans un camp ou dans l’autre sans aucune nuance.

Et finalement, la religion ?

Je crois en Jésus-Christ et je suis catholique. Je suis contre la peine de mort, dans tous les cas. En fait, je suis contre toute possibilité qu’un être humain soit autorisé à donner la mort à un de ses semblables, en toutes circonstances. Je suis donc contre l’avortement, contre l’euthanasie, contre le suicide assisté, contre les armes, contre la guerre. Comment pourrez-vous donc me cataloguer: conservateur fini ? Rétrograde idiot? Religieux intégriste? Essayez en mettant tous ces “contre” ensemble, vous n’arriverez pas à me caser autrement que comme… catholique.

En tant que tel, je suis donc aussi pour la liberté de conscience. Qu’un prisonnier en arrive à attenter à sa vie, s’il n’a bénéficié d’aucune aide, c’est une affaire entre lui et son dieu tant qu’il en confesse un. Qu’une femme en vienne à choisir d’interrompre sa grossesse, c’est bien sûr son affaire, mais une donnée supplémentaire est en cause: il y a une autre vie en jeu en plus de la sienne. Quel est le statut de cette vie? Nous n’en avons reconnu aucun à l’heure actuelle. Est-ce que poser la question nous fera revenir à l’époque des aiguilles à tricoter et des femmes mutilées? Non merci. Est-ce que cela conduira l’État à supprimer tout financement aux cliniques d’avortement pour empêcher les moins nanties d’y avoir accès en toute sécurité? Non merci. Ouvrir le débat sur l’avortement peut faire que certains groupes militants pro-vie appellent à une politique “zéro-avortement” et manifestent dans les rues, mais ça ils le font déjà. Dans un monde idéal, ils auraient tout mon appui. Dans le monde actuel, une telle politique n’est certainement pas réaliste ni rassembleuse. Il faut donc viser quelque part au centre.

Je vais donc avoir à pleurer tout ce qu’il me reste de vie chaque fois qu’une vie sera supprimée en toute conscience, n’importe quelle vie humaine, celle qui a à peine commencé ou celle qui est objet de toutes les admirations ; celle qui semble n’apporter que des emmerdes ou celle qui ne serait qu’un fardeau excessif. Je donnerai mon aval aux politiques visant à assurer la sécurité qu’il est nécessaire et raisonnable d’appliquer, tout en favorisant la réhabilitation, car je crois en une deuxième et même une troisième, voire une quatrième chance de se reprendre en main et de changer… Oui, tout comme Jésus, je crois en la personne humaine. Et si telle est ma croyance, je me dois de respecter cette femme qui, en son corps, porte une autre vie dont elle ne veut pas, qu’elle ne veut ou ne peut pas mener à terme, malgré toutes les possibilités qui s’offrent à elle, dans la mesure où elles lui ont été présentées. Nous vivons dans cette société où la liberté a été chèrement gagnée. Et la liberté aura toujours un prix. Parfois ce prix, c’est malheureusement une autre vie…

Une fois là, à moi, le catholique, qui ne veut ni corde ni aiguilles, il me reste encore la foi (la prière), l’espérance (en la miséricorde) et la charité (un amour gratuit pour toute personne au-delà de ses actes). Et ça, c’est déjà énorme…

Les Québécois et le sens de l’honneur

La fin du procès Shafia et la condamnation à perpétuité des trois accusés aura fait du « crime d’honneur » le sujet de conversation dans tous les lieux de vie et de travail. Nous sommes nombreux à nous sentir horrifiés par un tel crime : tuer quatre femmes parce que leurs attitudes et leurs comportements seraient de nature à déshonorer une famille, en particulier son chef, le patriarche…

Je me suis demandé si nous ne pouvons pas trouver dans notre propre culture quelque chose qui peut se rapprocher du sentiment éprouvé par cet homme, le père Shafia, devant ce qu’il considérait comme un affront impardonnable de sa deuxième femme et de ses trois filles. Je me suis rappelé de ce qu’on racontait en murmurant, quand j’étais encore tout petit.

 « Crime » d’honneur ?

La société canadienne-française, durant une grande partie du XXe siècle, était à ce point menottée par un courant puritain et moralisateur qu’il était difficile à quiconque de s’en dissocier sans subir les regards réprobateurs de ses pairs. Le mouton noir se trouvait souvent isolé. La réprobation remontait jusqu’aux oreilles du curé qui se chargeait parfois d’en faire un cas pour l’exemple, allant jusqu’à dénoncer publiquement les comportements répréhensibles, voire jusqu’à excommunier. On m’a raconté ainsi qu’un curé, sur la Côte-Nord, avait excommunié en pleine messe un homme dont on disait qu’il avait une Bible chez lui! Imaginez : une Bible! N’est-ce pas dans ce livre que nous pouvons avoir accès à la Parole de Dieu? Pourtant, ce livre était interdit, car le peuple n’était pas qualifié, encore moins autorisé à s’adonner à sa lecture sans le contrôle dogmatique du clergé. C’était ainsi.

J’en viens à un autre « crime », celui-là encore plus grave aux yeux de toutes les bonnes familles bien éduquées. Il n’était pas rare, en ces temps-là, qu’une jeune mineure éprise d’un jeune homme tombe enceinte. Cela arrivait aussi parfois suite à un inceste ou un viol. Peu importe, l’opprobre tombait toujours sur la jeune femme. Il ne fallait surtout pas que cela se sache. Tout se mettait en branle rapidement, le plus souvent avec l’appui du curé, bien sûr, pour trouver un endroit discret où la jeune femme serait envoyée « aux études », le temps de finir la grossesse et de “disposer” de l’enfant en le destinant à l’adoption.

Il y a quelques considérations qui permettent de comprendre le processus de la honte. Il y avait bien sûr cette obsession presque maladive de la morale sexuelle que la religion ne faisait qu’exacerber. Il y avait aussi et surtout la pression sociale. Pour la personne qui la subit, la honte est ce sentiment d’avoir commis une action indigne de soi et la crainte d’avoir à subir le jugement défavorable d’autrui. Pour la famille, surtout les parents, la honte se manifeste comme un sentiment d’abaissement, d’humiliation qui résulte d’une atteinte à l’honneur, à la dignité (cf. Larousse). Je suis frappé par ces mots qui ne font que nous rapprocher des sentiments exprimés par la famille Shafia.

Dans notre société pas si lointaine — interrogez vos aînés, vous verrez — une jeune femme qui se découvrait enceinte hors mariage avait commis LE péché qui surpasse tous les péchés. Si cela se savait, elle apporterait la honte et le déshonneur à une famille entière. La jeune femme devait « effacer » toute trace de son crime et revenir plus tard dans la dénégation la plus entière, afin que la famille ne soit plus affectée par cette histoire et retrouve un certain degré d’honorabilité. Ça vous dit quelque chose?

Oui, mais eux, c’est différent…

Les accusés Shafia ont utilisé une méthode beaucoup plus radicale que le bannissement pour se débarrasser du déshonneur et de la honte. La faute des filles et de l’épouse n’était en rien aussi grave, selon nos critères, que celle de notre jeune fille enceinte. Et la sanction a pourtant été la mort. Oui, c’est différent. Et heureusement!

Mais nous pouvons aussi admettre que nous avons en nous, dans notre culture profonde, cette propension à vouloir éviter à tout prix d’avoir honte. Le sujet qui apporte la honte peut être différent, mais avoir honte et se sentir déshonoré sont des sentiments totalement humains qu’il nous arrive d’éprouver. Heureusement, notre société est sans doute moins perfectionniste, d’un point de vue moral, qu’à une certaine époque. Le perfectionnisme a peut-être été remplacé par les cultes de la performance, de la richesse et de la beauté… Cela peut produire les mêmes effets d’isolement et d’exclusion : ne pas se sentir à la hauteur, ne pas avoir les moyens d’être comme les autres ou ne pas correspondre aux standards des fantasmes actuels. Tout ces facteurs peuvent conduire à la honte et de la honte aux comportements de dépendance. Si notre société est plus ouverte et plus tolérante, elle est aussi plus individualiste, laissant ainsi aux personnes souffrantes la solitude comme seule compagne.

Le remède à la honte, c’est de chercher la vérité de l’être humain. Nous sommes tous des êtres fragiles. Nous avons probablement tous quelque part dans un placard quelques squelettes qui pourraient nous apporter la honte et la désapprobation. Ne serait-il pas préférable de nous regarder dans la vérité de ce que nous sommes? Si nous devenons capables de nous aimer, avec nos erreurs, nos fautes, voire nos crimes, il est possible que nous puissions alors mieux comprendre les autres et désamorcer les processus qui mènent au jugement, à la désapprobation ou pire, à la “solution ultime”…

Choisir l’honneur ou le vivre ensemble

La famille Shafia

Les trois accusés de la famille Shafia

(Article modifié le 30 janvier)

Le procès de la famille Shafia est terminé. Les jurés ont délibéré: les trois accusés ont été reconnus coupables de meurtres avec préméditation. Dès le lendemain des plaidoyers, alors que le jury commençait ses délibérations, ce reportage de Michèle Ouimet à Kaboul venait confirmer clairement que la notion de crime d’honneur avait bel et bien un lien avec les origines culturelles de la famille Shafia.

Michèle Ouimet a pu retracer la soeur de Tooba Yahya qui n’avait plus aucun contact avec celle-ci depuis 20 ans, soit depuis que la famille Shafia a quitté l’Afghanistan pour le Canada. Les récentes nouvelles lui avaient été communiquées par un cousin qui lui révélait que les trois filles et l’autre femme de Shafia avaient péri dans un accident. Au-delà de l’entrevue avec Soraya et sa famille à Kaboul, c’est la conclusion de ce reportage qui est troublante pour nos mentalités occidentales.

“Si quelqu’un ne respecte pas l’honneur, il n’est rien.”

Peut-on tuer au nom de l’honneur? ai-je demandé.

Oui, a répondu Soraya. Si quelqu’un commet un acte odieux, il mérite d’être éliminé.

Les Afghans ont raison de tuer au nom de l’honneur, a ajouté le fils de Soraya, Hamed. Il faut à tout prix respecter l’honneur.» [...]

Le mari de Soraya, Habibullah, a été encore plus tranchant. C’est un homme de peu de mots, mais quand il s’agit de l’honneur, il parle. Si ses filles osaient bafouer son honneur, il n’hésiterait pas. «Je les mettrais dans un sac et je les éliminerais pour qu’on ne trouve plus jamais leurs traces en Afghanistan.»

Voilà exprimé on ne peut plus clairement ce qu’il faut entendre par un crime d’honneur, ce que confirme par ailleurs un article sur ce thème dans Wikipédia :

Un crime d’honneur est un crime perpétré en réaction à un comportement perçu comme ayant apporté le déshonneur à une famille, et ayant donc enfreint le code d’honneur. La plupart des victimes, qui ne sont pas nécessairement auteur des faits reprochés, sont des femmes.

Ces crimes sont typiquement le fait de membres de la famille de la victime ou de la communauté et, contrairement aux crimes dits passionnels, sont prémédités. Dans les sociétés où ils sont perpétrés, on les considère comme relevant de domaine privé et la justice poursuit rarement les criminels.

Le meurtre pour crime d’honneur serait répandu dans plusieurs pays du Moyen-Orient, comme le Pakistan, l’Égypte, la Turquie et, en lien avec l’affaire qui nous concerne, l’Afghanistan.

Incompatible avec nos valeurs

Étant favorable à une laïcité de reconnaissance (voir mon billet), je me pose alors cette question: Est-ce que le crime d’honneur est lié à la religion musulmane ou simplement à la culture des peuples du Moyen-Orient? Selon Yotam Feldner, spécialiste du Moyen-Orient,tout dépend de la manière dont on conçoit le lien entre la religion et la culture:

L’establishment religieux en Jordanie voit les crimes d’honneur comme un vestige du tribalisme arabe préislamique, car l’islam interdit de “rendre la justice soi-même.”

Plus loin, il dit encore ceci : “l’influence de l’islam sur la conduite des musulmans n’est pas limitée à ce qui est écrit dans les textes sacrés; plutôt, elle inclut les perceptions culturelles de l’islam”.

Cela signifie clairement qu’on peut être un musulman pratiquant, dans un pays comme le Canada, et qu’on puisse abandonner certaines traditions culturelles qui sont absolument incompatibles avec nos valeurs et nos droits fondamentaux. Le crime d’honneur concerne plus spécifiquement le rapport autoritaire des hommes sur les femmes. Nous avons depuis longtemps établi une égalité fondamentale entre les hommes et les femmes dans notre société. Un homme ne peut pas décider pour une femme ni de son habillement, ni du choix de son futur mari, ni de son style de vie ou de son occupation, ni même de garder ou non l’enfant qu’elle porte!

Une famille étrangère s’installant dans notre pays devrait donc connaître et respecter ces valeurs qui sont les nôtres afin d’éviter le conflit de loyauté  qui ne peut que s’installer dans une famille à partir de la deuxième génération. C’est en effet les enfants des immigrants qui ont le plus besoin de s’intégrer pour cesser de se vivre de manière divisée. À la maison, ce sont les traditions culturelles d’origine qui sont imposées alors que dans la vie courante, ce sont les coutumes de la société d’accueil. Ce déchirement ne peut que provoquer des conflits à l’intérieur de la famille, car le choix d’immigrer est rarement le choix des valeurs de la société d’accueil, mais plutôt le choix de quitter une situation qui présente un caractère menaçant (famine, guerre, liberté d’expression, totalitarisme, etc.). Il y a déjà longtemps, le film Le violon sur le toit avait démontré cette tension propre aux familles migrantes. Les parents sont donc inévitablement en retrait par rapport aux valeurs de la société d’accueil alors que les enfants doivent faire les compromis nécessaires à l’école et ensuite au travail pour être admis dans les relations quotidiennes.

Plus que jamais, cette situation manifeste une nécessité de poser clairement les limites du multiculturalisme canadien. La différence sera toujours une richesse pour la société d’accueil. Mais certaines différences ne sont pas compatibles avec ce que nous sommes devenus comme peuple, notamment les traditions qui auraient pour conséquence un isolement social malsain. Certains courants puristes, religieux ou non, ont cette tendance à vouloir se séparer du monde pour ne pas en être contaminés.

Dans une société comme la nôtre qui se veut ouverte et tolérante, l’attitude de respect est plus que jamais à promouvoir, mais ne suffit pas. Il est urgent de développer des pratiques incitant les citoyens d’horizons variés à entrer en relations pour mieux se connaître, pour échanger sur leurs valeurs respectives, pour chercher ensemble ce qui permettra de construire, dans la sérénité, un vivre ensemble harmonieux.

Mise à jour: le 4 février dernier, 34 imams du Canada et des États-Unis publiaient une fatwa pour rappeler aux fidèles que les crimes d’honneur sont contraires aux préceptes de la religion musulmane.

Des néonazis en terre d’ici

Dernier guerrier

Le groupe Dernier Guerrier

Sur le fil Twitter cette semaine, un de mes contacts a mis un lien vers le site de Dernier Guerrier, un groupe musical qui appartient clairement à la mouvance néonazie. Surpris, parce que je suis toujours assez optimiste sur la nature humaine, je me mets à fouiller quelque peu pour découvrir que cette idéologie est réellement présente au Québec et ce, de manière organisée. Je découvre notamment que le groupe tient un blogue, mais que celui-ci n’est accessible que sur invitation. Vous devinerez que je ne fais pas partie des invités!

Je me permets de citer quelques extraits des chansons de ce groupe:

Le Québec est envahi
Plein de rapaces dans le pays
Prenons les armes dès maintenant (Jeune Guerrier)

Ce sont les juifs qui mènent avec leur argent
Ré-ouvrons les camps de concentration
Faisons d’Israël une grande prison (Accommodements raisonnables)

Fils d’Allah tu verras bien
Toutes les mosquées brûleront demain
Fils d’Allah j’vais égorger
Ta femme, ton fils, toute ta lignée (Fils de bâtard)

Si vous en voulez davantage, allez voir par vous-mêmes, mais je ne crois pas qu’il est souhaitable d’encourager le groupe par des visites sur leur site! Ses membres pourraient croire que l’augmentation du trafic correspond avec une hausse de l’adhésion à leur cause… Un concert secret aurait d’ailleurs été donné récemment dans les environs de Québec, alimentant la perception que ces groupes ont une existence réelle et qu’il sont en croissance.

Le néonazisme

Comme bien d’autres, j’ai toujours cru que le néonazisme était une problématique surtout européenne. En marge de l’actualité, il y a toujours un groupuscule quelque part qui se manifeste en affichant des convictions racistes de la suprématie des blancs et sur les moyens pour assurer leur domination sur toutes les autres “races”, allant jusqu’à prôner leur extermination (pour “achever le travail” commencé par Hitler). La fusillade en Norvège de l’an dernier va un peu dans cette direction.

Heureusement, ces factions sont toujours relativement surveillées et les lois encadrant les discours haineux les empêchent de pouvoir disposer d’un droit la liberté d’expression. La conséquence en est que ces groupes doivent composer avec un mode de vie sous-terrain, mystérieux, secret. Pour une personne déjà un peu marginale, à tendance paranoïde, ce côté underground peut exercer un pouvoir d’attraction. En se regroupant, ces personnes voient leur fiel individuel grandir en haine collective. Pour les repérer, j’ai trouvé un répertoire des symboles néonazis qui se révèle très éclairant, notamment par l’emploi de nombres qui réfèrent explicitement, quand on le sait bien sûr, à des appartenances clairement néonazies.

Au Québec

Pour qu’un site internet comme Québec Fachowatch se mette en ligne afin de démasquer les groupes haineux, il est probable que c’est parce que tels groupes existent réellement sur le sol de notre “nation distincte”, à moins que là aussi, ce ne soit qu’une autre forme de paranoïa, je ne sais plus trop! Ce blogue d’opinions et d’informations explique que les néonazis auraient pris un virage majeur dans leur mode de communications afin de semer la confusion. En jouant la carte nationaliste et identitaire, ils véhiculeraient des idées que plusieurs trouvent acceptables, mais qui cachent en réalité leur véritable combat. Québec Fachowatch donne en exemple la Fédération des Québécois de souche qui sèmerait la confusion quant à ses véritables intentions racistes derrière un sentiment identitaire. Il faut dire que de nombreux Québécois d’origine canadienne-française sont sensibles à l’impression de perdre leur statut de majorité culturelle incluant leur héritage religieux, au profit des nouveaux arrivants à qui on concéderait tout avec les fameux accommodements raisonnables.

Dans un échange avec un autre contact sur Twitter, ce dernier affirmait qu’il y avait certainement des sympathisants au Saguenay-Lac-St-Jean de ce genre de dérive identitaire. J’ai douté. Mais je découvre sur une page Youtube un commentaire d’un fan du groupe Dernier Guerrier qui vient bel et bien de ma région :

coliss que c bon tabarnak88!!!!!
si vous faite des chow prevené nous saguenay vous suportes.
khariboux

En passant, le “88″ est une référence directe au fameux “Heil Hitler”, ce qui rend le commentaire encore plus explicite pour ceux qui fréquentent la mouvance néonazie. Je ne connais pas ce khariboux, mais visiblement il apprécie la prose de Dernier Guerrier et semble croire, dans son enthousiasme, que tout le Saguenay est derrière le groupe ! Et voilà que je tombe sur un blogue intitulé “Nationalistes du Saguenay” qui présente un discours très zen contre l’immigration et qui se rattache à des organisations dénoncées par Québec Fachowatch.

Dénoncer l’intolérance

Ils nous en ont déjà assez pris, nous ne les laisserons pas nous en prendre davantage. (Légion Nationale, Discours sur les Plaines d’Abraham)

La peur de perdre est un moteur qui conduit naturellement à la haine. Je ne peux concevoir d’autres motivations primaires que la peur pour m’expliquer les regroupements qui veulent en finir avec l’immigration. Que l’immigration soit mal gérée, que l’intégration ne soit pas une réussite, cela est assez juste. La seule différence entre Montréal et le reste du Québec montre bien à quel point il y a comme une frontière infranchissable aux communautés culturelles qui voudraient s’établir en régions. Pourtant, il existe des cas de réussites exemplaires. Ceci dit, ce n’est pas parce qu’on ne sait pas bien encore gérer l’immigration que celle-ci devrait être proscrite et que les immigrants eux-mêmes devraient être considérés comme des citoyens de seconde zone (ce qui est malheureusement souvent le cas). Intégrer, c’est faire nôtre. Ce n’est pas mettre dans un enclos et n’accorder que des concessions mineures par esprit charitable!

En général, c’est souvent parce que nous n’avons pas eu d’occasion de fréquenter d’autres cultures et groupes ethniques que nous en avons peur, car dès que nous nous mettons en relations avec une véritable intention de connaître et de découvrir les valeurs des uns et des autres, nous en arrivons plutôt à comprendre que nous nous enrichissons mutuellement. C’est mon expérience. Je ne peux donc pas souscrire à l’idée d’un repli identitaire. Mes amis africains, asiatiques, maghrébins ne m’inspirent aucune peur. Au contraire, en les fréquentant, je comprends mieux mes différences et je les assume encore mieux. Je vois d’où me viennent certaines réactions. J’en arrive à plonger dans mon histoire personnelle et collective afin de saisir la logique de mes choix, mes comportements stéréotypés, mes valeurs, mes croyances. En rentrant ainsi dans ma propre culture, je m’ouvre davantage à celle des autres dont j’apprécie tant les ressemblances que les différences. Oh! Il y a bien des choses qui me surprennent, d’autres qui parfois me choquent. Mais si j’ai établi une relation authentique, il m’est alors permis d’en discuter et d’interpeller dans la réciprocité. C’est alors que se produit une chose extraordinaire: je me transforme en un être humain meilleur que celui que j’étais avant ces rencontres. Et l’autre aussi. Pourquoi avoir peur? Pourquoi haïr? Pourquoi vouloir détruire ce qui peut nous humaniser?

Des liens à explorer : 

- Fédération des Québécois de souche et une vidéo sur Youtube qui témoigne de son combat.

- La Légion Nationale

- Altermedia

- Nationalistes du Saguenay

- J’ajoute un lien aimablement fourni par Natalia Trouiller : http://www.stormfront.org/forum/f203/

Libres… pour chercher la vérité

Quand les médias relaient les réflexions et les enseignements de l’Église catholique, la plupart des gens que je connais s’en tiennent aux grands titres : “Le pape condamne à nouveau la contraception” ou “Le pape condamne l’euthanasie” ou encore “Condamnation de l’homosexualité par le Vatican“. Et s’il est vrai que ces interprétations se retrouvent dans les textes des déclarations ou des communiqués qui sont émis, il est juste également qu’en ne s’arrêtant qu’aux grands titres et aux conclusions rapides, on ne peut entrer dans la réflexion qui conduit les autorités de l’Église catholique à prendre position sur des sujets délicats, souvent à l’encontre de ce qui fait apparemment consensus dans nos sociétés. Il suffit alors de dire que ces hommes religieux sont arriérés, rétrogrades ou archaïques pour éviter d’avoir à débattre sérieusement. La cause est entendue, passons à autre chose !

Changer la perception

La première perception qu’ont souvent les gens en rapport avec l’Église catholique se réduit à ses interdits. Si l’Église ne fait qu’interdire, alors l’Église est forcément une force répressive, intégriste et anti-liberté. Tout contact avec celle-ci pourrait donc nuire à la liberté, alors il vaut mieux l’éviter et en rester sur ses positions.

Dans la blogosphère et les médias sociaux, on voit de plus en plus de catholiques prendre librement la parole et proposer à leurs lecteurs de ne pas en rester à la surface des choses. Quand parfois des croyants osent discuter avec respect sur les blogues des pourfendeurs de la religion, il arrive quelquefois que ceux-ci conviennent qu’ils sont allés trop vite en besogne, à preuve cet aveu d’un blogueur : “je suis bien heureux de savoir que l’Église a adouci son discours. Mais jusqu’à ce que je lise votre commentaire, je ne le savais pas” (source). Par ailleurs, des catholiques se lancent aussi dans l’arène et développent leur attachement à l’Église et à ses enseignements (voir À travers le sacré et le gothique,  et surtout la liste des blogs et comptes twitter du magazine Le Pèlerin).

En réalité, bien des gens ne savent pas que l’Église réfléchit très longuement avant d’en arriver à condamner ou interdire. En 1968, par exemple, le pape Paul VI a publié Humanae vitae, son Encyclique sur le mariage et la régulation des naissances, à la suite de cinq ans de réflexion avec une Commission d’experts internationaux. Il s’agit donc d’une réflexion approfondie sur le sens de l’amour et de la responsabilité parentale, à partir de ce que l’Église appelle la loi morale naturelle dont elle se dit être l’interprète (l’original étant attribué au Créateur). Cette encyclique avait été résumée simplement ainsi: “l’Église interdit la pilule contraceptive”. Des milliers de fidèles catholiques avaient alors exprimé leur colère en s’émancipant de l’Église, la quittant parfois avec fracas. De nombreuses femmes s’étaient senties blessées et trahies même par ce qu’elles ont jugé comme une position dogmatique mal adaptée. Mais en lisant attentivement le texte, même 43 après sa publication, on y détecte une sagesse prudente. Benoît XVI a d’ailleurs réitéré les conclusions de cette encyclique:

L’Église n’est pas ici dans la recherche d’une «solution technique», ce qui serait «plus facile». Elle traite d’une «question de fond qui touche le sens de la sexualité humaine et la nécessité d’une paternité responsable pour que son exercice puisse devenir l’expression d’un amour personnel». Conclusion de Benoît XVI : «Quand l’amour est en jeu, la technique ne peut se substituer à la maturation de la liberté.» (source)

Rien à voir, a priori, avec des interdits faciles, mais plutôt avec une recherche approfondie de sens auquel il n’est pas donné d’accéder sans se mettre soi-même en recherche, à l’image d’un John Henry Newman, qui était convaincu que de mettre sa conscience personnelle en quête sincère de la vérité ne conduit pas à un individualisme pur et donc au relativisme, mais plutôt à une objectivité (du dogme, de la morale) à laquelle on est amené peu à peu à consentir (cf. conférence de J. Ratzinger).

La sagesse de la conscience

Il est étonnant parfois de voir à quel point des recherches scientifiques viennent appuyer les positions de l’Église. Par exemple, même si aucune certitude n’existe, certaines études tendent à montrer qu’il peut exister un lien entre la pilule contraceptive et le cancer du sein. En général, quand la technique rend possible de nouvelles pratiques, nous ne doutons pas de leurs bienfaits et nous nous lançons tête première. Et si la sagesse et la prudence de l’Église à décourager certaines pratiques devenaient compatibles avec le fameux principe de précaution?

Le principe de précaution peut être invoqué lorsqu’un phénomène, un produit ou un procédé peut avoir des effets potentiellement dangereux, identifiés par une évaluation scientifique et objective, si cette évaluation ne permet pas de déterminer le risque avec suffisamment de certitude. (source)

En dernier lieu, lorsqu’il s’agit de passer à l’action, toute décision éthique ou morale est l’affaire de la conscience individuelle à qui il revient de faire les choix et de les assumer. L’Église reconnaît ce principe, mais elle rappelle à ses membres qu’ils ont le devoir d’éduquer leur conscience, car une conscience éclairée est mieux équipée pour approfondir les questions éthiques et résoudre les dilemmes moraux. Si l’Église impose à ses fidèles d’obéir à ses préceptes, ce n’est sans doute pas tant par volonté de régner sur les consciences que pour veiller à ce que la vie qu’ils mènent soit le plus en accord possible avec l’Évangile, un projet qu’ils ont fait leur par le baptême. La sagesse tirée de l’expérience du peuple juif et de 2000 ans de christianisme se trouve condensée dans les préceptes religieux qui, s’ils paraissent rigides, peuvent aussi parfois évoluer (pensons à l’interdit de la danse!). Il n’est pas exigé d’avoir une note parfaite quant au respect des préceptes, mais de se mettre sincèrement en chemin, avec une confiance inébranlable en l’amour infini de Dieu.

En 2012, un disciple de Jésus peut choisir de suivre la morale catholique avec une docilité sereine, ce qui est plutôt rare et peu en accord avec l’esprit du temps. Il peut aussi chercher par lui-même, en toute honnêteté et en considérant tous les apports, privilégiant celui du magistère, ce qui est aussi relativement rare! Ce faisant, il est probable qu’il parvienne à adhérer progressivement aux préceptes, avec l’assentiment de toute sa personne plutôt que par une soumission aveugle.

Là est sans doute le chemin d’une vraie liberté… C’est ce chemin que je préfère emprunter, en dialogue avec quiconque veut chercher avec moi.

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