« Partout pareils dans le sang »

En 1989, Michel Rivard publiait sa chanson « C’est un mur » dans laquelle il dénonçait le racisme et dont le refrain scandait « Ni tout à fait noir, ni tout à fait blanc, partout pareils sous le vent ». Avec les études de genre, il pourrait chanter « Ni tout à fait homme, ni tout à fait femme »…

En juin 2011, je publiais un article intitulé Femme ou Homme, peut-on choisir? que je relis aujourd’hui en le jugeant assez ambivalent sur la « Théorie du Genre » telle que la plupart des objecteurs l’appellent toujours. Comme ce sujet revient beaucoup dans l’actualité, après la mobilisation en France contre l’accès au mariage par les couples homosexuels et la vague qu’elle a suscitée jusque chez nous, au Québec, je crois qu’il serait honnête de partager la mise à jour de ma réflexion sur ce sujet.

J’ai pris conscience de cette ambiguïté que je colportais moi-même et que beaucoup de mes coreligionnaires perpétuent en ramenant les études sur le genre à  une théorie explicite, qu’ils appellent familièrement « le Gender ». Beaucoup de commentateurs, y compris catholiques ici, ici et ici, ont tenté, depuis, d’expliquer de manière plus accessible ce que sont réellement les études de genre, parfois avec une certaine vigueur, comme Denis Colombi, un enseignant « du genre »:

Comment [peut-on] se laisser aller à cette crétinerie de confondre travaux sur le genre et négation des différences biologiques ? Tout le monde s’accorde à dire que certains individus ont un utérus et d’autres des testicules et un pénis. La notion de genre n’a jamais remis cela en question. Elle vient simplement rappeler qu’il n’a jamais été possible d’établir un lien biologique entre cette donnée physique et le reste des différences entre les hommes et les femmes. Et que dans nos relations quotidiennes avec les autres, nous ne nous basons pas sur cette donnée biologique, que nous nous employons en plus, dans nos sociétés, à cacher aux autres. L’assimilation « études sur le genre => théorie du genre => négation des différences biologiques » est un mensonge. Les choses sont aussi simples que cela. (Source)

Je comprends donc que les études de genre ne visent pas systématiquement à « nier les différences » entre les sexes, mais plutôt à chercher à en expliquer l’origine pour, éventuellement, en déconstruire certaines qui figent parfois l’inégalité des sexes sous la conviction qu’elles seraient intrinsèques. Si ces différences ne sont pas purement biologiques, elles doivent donc provenir d’autre chose qui se situe ailleurs. Les sciences sociales suggèrent qu’elles sont le fruit d’une construction influencée par de multiples facteurs. C’est relativement simple à comprendre. Mais même si on ne peut pas prouver qu’elles sont biologiques, cela ne signifie pas pour autant, hors de tout doute, que certaines différences entre les sexes ne préexistent pas de manière organique selon que le corps est féminin ou masculin. Si nous n’en sommes plus à une théorie, les études sur le genre ont toutefois encore du pain sur la planche!

Ni de Mars, ni de Vénus donc… de Terre

Je confesse que j’ai beaucoup aimé la démonstration de John Gray sur les différences entre les hommes et les femmes, tirée de son livre Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Avec mon épouse, nous nous sommes délectés du spectacle-conférence du Belge Paul Dewandre, qui est le traducteur du livre de Gray. C’est une conférence humoristique où les coups de coude vont allègrement d’un conjoint à l’autre, car sa manière de décrire les différences de fonctionnement en tant qu’homme ou en tant que femme correspond très certainement à du vécu largement partagé. Tous les couples avec lesquels nous avons discuté sur cette vidéo nous ont dit unanimement que ça les aidait à comprendre leur dynamique relationnelle. Il y a donc des différences, c’est clair. Mais proviennent-elles de notre corporéité, de notre cerveau, de nos hormones? De moins en moins sûr, car même les études sur le cerveau démontrent qu’il n’y a pas plus de différences significatives entre le cerveau d’un homme et celui d’une femme que dans le cerveau de deux personnes du même sexe! En réalité, chaque cerveau présente à l’imagerie une configuration unique. La neurologue Catherine Vidal en déduit ceci:

Il est très important de souligner que le genre n’est pas une théorie mais un concept. C’est un objet de recherche, essentiellement en sciences humaines et sociales, où les chercheurs s’accordent pour montrer que le sexe biologique ne suffit pas à faire une femme ou un homme. Or, ce concept est désormais validé par les recherches en neurobiologie qui démontrent l’extraordinaire plasticité du cerveau. Une capacité que l’on ne soupçonnait pas il y a ne serait-ce que quinze ans. (Source)

Je trouve personnellement stimulant de discuter de ceci plutôt que de rejeter en bloc, au nom d’un principe immuable, toute recherche qui tendrait à démontrer qu’on ne peut pas fonder les différences sur des éléments de « nature », mais plutôt de « culture ». Différents, nous le sommes bien réellement, mais il est probable que nos différences, notamment celles que nous nous reconnaissons dans une société occidentale comme la nôtre, soient en bonne partie distinctes de celles que nous pouvons trouver dans une culture asiatique particulière.

Il va de soi que la corporéité a induit des différences, notamment par la force et la violence qui ont été davantage la réponse des hommes à l’insécurité et au besoin de subsister que celle des femmes, qui peuvent avoir développé plus de dons dans les relations. Il est sans doute réaliste de poser comme prémisses de la différence des sexes l’imposition par la moitié « forte » de l’humanité d’une manière de se comporter devenue avec le temps propre aux hommes, ces chasseurs, guerriers, protecteurs devenus travailleurs, militaires, politiciens! Ce que nous avons pu observer de nos civilisations au cours des siècles derniers et qui se décline en termes de comportements, attitudes, fonctionnement et postures, a pu être attribué par déduction à la nature plutôt qu’à un travail de construction d’une identité genrée qui serait le fruit de l’évolution. La neurobiologie affirme cependant que la plasticité du cerveau est une réalité biologique qui permet à chaque être humain de remodeler ses croyances, ses convictions, ses modes de relation, etc. en fonction de l’environnement, de la culture dans laquelle il se trouve, au point où « l’image » qu’il renvoie est différente d’une période à l’autre de sa vie. Si le cerveau évolue à mesure que changent nos conceptions, nos convictions, nos valeurs, alors oui, les études qui démontrent que le cerveau humain est potentiellement le même, qu’on soit homme ou femme, sont tout-à-fait crédibles.

Différents ou pas, finalement?

J’en reviens à John Gray et Paul Dewandre qui « décrivent » les différences bien plus qu’ils ne les expliquent. Mais ils décrivent ce qu’ils constatent des hommes et des femmes de nos générations dans notre contexte particulier, résultat de notre éducation et d’engrammes* qui sont inscrits dans notre corps, d’où notre propension à les relier à une « nature » masculine ou féminine. D’un autre côté, nier ces différences réelles et perçues reviendrait à nier l’autre qui est et sera toujours unique. Les absolutiser comme étant propres à un sexe ou à l’autre reviendrait à refuser leur fixation dans le temps pour différentes raisons. Maintenant, peut-on anticiper un monde où plus aucune différence n’existerait entre les sexes? Certainement pas, mais, en vertu des recherches en sciences sociales, maintenant appuyées par la neurobiologie, c’est théoriquement imaginable. Certaines oeuvres de science-fiction tendent à aller dans ce sens.

J’aime bien l’idée « rafraîchie » par les découvertes sur le cerveau que nous sommes tous uniques, donc tous différents. Et en même temps que tous les possibles nous sont ouverts, même si nous ne pouvons mathématiquement pas être tout et que, donc, nous serons toujours partiels, incomplets, inachevés. Mais notre incomplétude appelle celle de l’autre, elle-même ou lui-même différent et en besoin de se relier et de partager notre humanité commune. Y a-t-il une nature féminine et une nature masculine propres? Je ne sais pas, je ne sais plus. Ce que je sais, c’est qu’il y a une nature humaine.

C’est sans doute en cela que le travail de Marie Balmary, psychanalyste qui a « revisité » la Bible, la Genèse notamment, me revient en mémoire et peut nous éclairer. Selon sa compréhension des deux textes de la Création (cf. Genèse 1 et 2), Dieu est l’Incréé. L’auteure pose la question:

« Combien de fois ai-je cherché à comprendre la logique divine à ma façon… Discutant, réfléchissant, je me disais: comment l’Incréé peut-il s’y prendre pour faire des êtres incréés semblables à lui ? » Et sa réponse est décapante: « Les créer le moins possible et leur permettre d’advenir. » (La divine origine, p. 116).

Pour elle, l’humain est à peine créé! Il a donc à s’inventer à partir du moment où il dit « JE ». Cette lecture a de quoi requestionner certaines visions étriquées de l’ordre naturel créé et voulu par Dieu. Car, à l’origine, Dieu a voulu l’humain libre, en lui fournissant la matière de base et en le laissant à sa responsabilité de devenir. Nous sommes bien loin d’une création figée dès le commencement et qui marquerait à jamais une différence de nature entre l’homme et la femme.

Comment conclure? En fait, il n’y a rien à conclure, car c’est un sujet in-fini. Je ne peux que m’adresser en particulier aux chrétiens et aux chrétiennes. Plutôt que de nous élever comme une force morale qui voudrait à tout prix défendre une conception, elle-même propriété d’une institution, aussi divinement inspirée qu’elle puisse l’être, ne devrions-nous pas nous repositionner en co-créateurs qui encouragent chacune et chacun à devenir. Ne devrions-nous pas être des faiseurs de liens auprès de tous ceux et celles qui sont en recherche, quitte à nous faire remballer parfois? Personnellement, à travers le dialogue, la lecture ciblée d’auteurs pensant différemment et surtout à l’extérieur d’une certaine métaphysique, j’ai trouvé d’autres « fragments » de vérité. S’ils concourent à l’approche de LA vérité, ils ne peuvent donc être si étrangers aux chercheurs de Dieu, car en cherchant la vérité, ne risquent-ils pas de croiser Dieu quelque part? Redevenons chercheurs et chercheuses avec tous les humains plutôt que des donneurs et donneuses de réponses toutes faites. L’histoire a bien montré que le dogmatisme en matière de connaissance sur l’humain et sur l’univers créé a souvent humilié, à posteriori, nos prédécesseurs dans la foi et nous-mêmes par conséquent.

* L’engramme serait la trace biologique de la mémoire (trace ou artefact mnémonique) dans le cerveau (cf. Wikipedia).

P.S.: voici un article sur le cerveau qui semble montrer une réelle complémentarité organique entre celui d’un homme et celui d’une femme, bref, rien n’est vraiment joué!

Une réflexion sur “« Partout pareils dans le sang »

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