Laïcité, quand tu nous tiens !

Source : Mediapart

Renart Léveillé, blogueur, a publié récemment un billet dans lequel il se lève contre toute forme de laïcité ouverte.  » En y accolant l’adjectif « ouverte », dit-il, elle perd tout son sens. » La laïcité dite « ouverte », poursuit-il :

C’est une manière comme une autre d’instrumentaliser un concept pourtant clair : séparation de l’État et de la religion, avec tout ce que cela implique au niveau des institutions, particulièrement au niveau de l’éducation.

Et il conclut son billet ainsi:

La laïcité devrait servir à faire table rase des différences ethno-religio-culturelles, afin de mettre l’emphase sur le respect global.

Je veux réagir surtout à partir du « faire table rase des différences » qui, pour moi, est un objectif non seulement irréaliste, mais à la limite insensé.

Il y a au moins trois formes de réactions au concept de laïcité:

  1. Le citoyen qui voudrait que toutes références au religieux soient exclues de la sphère publique. « Croyez, priez, faites tout ce que votre religion vous commande, tant que ça reste invisible et que ça n’implique pas qu’on vous accorde des privilèges ». Laïcité pure et dure.
  2. La personne consciente que la religion fait partie de la vie humaine (l’immense majorité des terriens appartient à une religion et la pratique plus ou moins ouvertement). Elle veut s’épanouir librement et en sécurité dans sa foi religieuse et souhaite que la société se montre accommodante, dans la mesure du possible. Laïcité ouverte.
  3. La personne pour qui la religion, la sienne et pas celle des autres, est l’unique facteur déterminant pour tous les aspects de sa vie, incluant le boire, le manger, le vêtir, le logement, le travail, les fêtes, etc. Toutes les formes « autres » de penser sont des affronts à ses croyances et il veut donc imposer un fonctionnement à partir de sa religion. Pas de laïcité du tout, vers un État religieux.

Je comprends qu’on puisse viser théoriquement une laïcité qui exclurait toute référence au religieux dans l’espace public et la gouvernance. Mais, dans les faits, cette forme de laïcité est inopérante. Je vais tenter une argumentation simple , peut-être difficile à recevoir pour une personne athée ou capable de dissocier sa foi religieuse et sa vie en société (cela donne généralement des croyants plutôt tièdes).

Ce que fait la foi religieuse

Les grandes religions du monde interpellent les croyants à entrer toujours plus profondément dans la compréhension et l’intégration des éléments de leur foi qui constituent ainsi le fondement de leur vie quotidienne. Ces éléments sont relativement simples : l’intimité avec le divin au lieu d’une suffisance humaine, l’amour au lieu de la haine, l’entraide au lieu de l’égoïsme, une proposition de sens qui inclut une explication de la présence du mal dans le monde et un prolongement de la vie actuelle dans une forme de vie future… Les croyants ne sont pas d’abord des intégristes, mais leur foi se veut une invitation à l’intégrité, à une cohérence entre leurs valeurs et leur agir ou leur mode de présence au monde. En clair, vous ne pourrez jamais séparer les croyances religieuses de la personne croyante. Quand j’adhère à une foi religieuse, ma vie en est changée pour le mieux. J’épouse des concepts, un univers de sens qui imprègnent peu à peu toute ma vie. Ce ne peut pas n’être qu’une affaire intime ou privée, car mes attitudes et mes comportements ne sont jamais « que » privés. Ils sont ce qu’ils sont et se donnent à voir en public, d’où les manifestations religieuses qu’on trouve partout dans le monde et qui ont, le plus souvent, donné naissance à une grande partie des jours fériés nationaux.

Il y a cependant une différence majeure entre l’intégriste et l’être religieux

  • L’intégriste religieux militera pour que sa religion, les valeurs qu’elle défend et ses principes moraux deviennent la norme dans le monde public afin de le conformer à son système de croyances, cela pouvant aller jusqu’à prendre des moyens d’imposer cette vision au reste de la société. Il existe dans toutes les religions des mouvances intégristes qui ne supportent pas que les « infidèles » vivent autrement, pavant ainsi la voie à l’utilisation de moyens comme la menace, et, quand ça ne suffit pas, différentes formes de répression.
  • L’être religieux (l’anthropologie moderne a démontré plus d’une fois que la dimension religieuse fait partie intégrante de l’être humain) désire partager la voie de bonheur qu’il a trouvée et cherchera à rendre le monde autour de lui plus en harmonie avec ce qu’il croit. Ces croyants veulent aussi « changer le monde », non pas par une révolution qui s’imposerait à tous, mais plutôt par le moyen de la persuasion, allant d’un dialogue serein au prosélytisme plus affirmé.

Bref, l’être religieux et l’intégriste ne peuvent pas dissocier leurs croyances de leur mode d’agir en société. Les religieux voudront, au minimum, pouvoir vivre leur foi dans la paix et le respect, et accueillir de nouveaux membres venus librement à leurs croyances. Les intégristes, quant à eux, voudront soumettre les autres citoyens aux prescriptions de leur religion, en employant toutes les possibilités qu’offrent les institutions démocratiques et notamment, au Canada, la charte des droits et libertés qui garantit constitutionnellement le droit de pratiquer librement une religion.

Société ouverte ou qui a perdu son identité ?

Il faut lutter contre les intégrismes et les fondamentalismes de tout acabit, y compris l’intégrisme laïque (on n’a qu’à voir comment l’ancienne Union soviétique laïque a souvent réprimé avec force la religion pour constater qu’il s’agit bien d’une idéologie qui peut s’apparenter aussi à l’intégrisme religieux). La meilleure manière de faire, afin d’éviter que les conflits sociaux trouvent leurs fondements dans les croyances religieuses, c’est encore de chercher constamment les voies de la paix sociale. La seule issue est une forme de laïcité ouverte. Elle permet des accommodements raisonnables, en faveur de toutes les religions reconnues.

Jusqu’à présent, le Québec catholique francophone, en raison sans doute de son propre conflit interne avec ses origines religieuses et sa quête d’identité non résolue, a permis l’introduction massive de l’interculturalité et de l’interreligieux avec l’apport des nouveaux immigrants. C’est peut-être une chance ! Il y a bien sûr des actions qu’il faut poser, entre autres au plan législatif, pour recadrer la place du religieux afin d’éviter que ce soit les tribunaux qui façonnent peu à peu le paysage de notre laïcité. Le résultat serait que notre société deviendrait forcément trop conciliante, compte tenu de nos chartes qui donnent pratiquement toujours raison aux minorités et aux droits individuels.

L’évacuation complète du religieux de la sphère publique m’apparaît un objectif irréaliste. Cela ne peut que mener à une sombre impasse où les croyants, alors étouffés dans leur potentiel d’épanouissement religieux, développeraient indubitablement une revendication qui tournerait peu à peu vers l’intégrisme, avec ses manifestations passionnées…

Pour compléter votre réflexion :

– Laïcité et intimité de la vie de foi, par Jean-Baptiste Balleyguier.

Les origines de la laïcité (un concept qui est issu du christianisme), article Wikipedia.

9 réflexions sur “Laïcité, quand tu nous tiens !

  1. Pierre Couture dit :

    Difficile pour un athé d’imaginer l’espace publique avec la foi religieuse et difficile pour un croyant d’imaginer l’espace publique sans la foi religieuse.

    L’histoire nous dit que d’un côté comme de l’autre il y a eu des abus. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il devient difficile d’avoir une cohésion sociale avec la multitude de croyances et d’idées qui circulent. Il faut en arriver à trouver des zones de dialogues dans lesquelles la justice et l’équité sont prioritaires. Le défi est de penser à l’ensemble tout en respectant les individus.

    La foi religieuse et le fait de croire en Dieu, ne sont pas, à mon avis, une garantie d’unité.

    Pierre Couture

    • Bien d’accord: aucun système humain, incluant ou non la foi religieuse, n’est et ne pourra être une garantie d’unité ! Les chrétiens ne sont pas un modèle à suivre, s’étant déchirés à l’occasion de plusieurs schismes au cours des 2000 ans de leur existence. Et on trouve des séparations douloureuses dans toutes les grandes religions. Alors, c’est vrai, la religion, qui pourtant poursuit ce but, ne peut pas être garantie d’unité. C’est un travail constant, une quête, même ! Il y aura toujours des failles, des brèches, d’où la vigilance et l’intention de la maintenir. Le bien vivre ensemble est la véritable visée à poursuivre, en ne taisant pas nos différences, mais en tentant du mieux qu’on peut d’en tenir compte de manière raisonnable.

  2. corine dit :

    J’aime bien la dernière phrase de Jocelyn dans son commentaire et surtout le « en ne taisant pas nos différences, mais en tentant d’en tenir compte de manière raisonnable. » J’ai même l’intime conviction que le mot essentile est ce dernier adjectif: « raisonnable ».

  3. Ben je suis athée et j’en pense la même chose que vous, pour le menu de laïcité, je vais prendre un numéro 2 pour emporter 😉

    Je travaille dans un bureau situé dans un CHSLD, il y a un petit autel dans une pièce pour la messe, évidemment! Enlever ça aux gens qui y vivent, des personnes âgés, serait cruel…

    Je ne pense pas qu’on ait besoin de bien des règles nouvelles au Québec pour vivre l’interculturalisme.

    Certain parle d’un livre blanc sur la laïcité, je ne vois pas trop ce qu’il faudrait y mettre…

    • Bonjour Koval,
      Tout d’abord, merci pour votre intérêt à mon blogue et les commentaires laissés. J’apprécie, vraiment. je ne suis pas adepte du Dalaï Lama, bien que je le respecte. Je pourrais dire que je suis comme « agnostique » par rapport à lui. Votre billet sur le sujet m’a incité à creuser davantage.
      Pour ce qui est des « nouvelles règles », je suis assez d’accord avec vous, mais le problème actuellement, c’est justement que ce sont les tribunaux qui finissent par les imposer, les nouvelles règles, à savoir le bannissement de tout signe religieux manifeste dans l’espace public. Votre autel dans le Centre d’hébergement risque de foutre le camp assez rapidement si le législateur ne donne pas des balises. Un prêtre écrivait récemment qu’il a été refusé pour occuper un emploi d’aumônier d’hôpital à Chicoutimi parce que la nouvelle « religion d’État » ne permet plus que l’approche soit confessionnelle ! Imaginez, à Chicoutimi, que 95% des malades se disent de tradition catholique !! Ils ne pourront plus être accompagnés par quelqu’un qui parle leur langage et fait référence à leur expérience spirituelle spécifique…

  4. Je vous ai ajouté moi aussi parmi ma liste des blogues amis, je l’aurais fait de façon plus spontanée, mais je devais en parler d’abord avec mes collègues chez Jeanne.

    Vous dites que les tribunaux imposent des règles comme le bannissement de certains signes religieux, on l’a fait ailleurs, en France par exemple, mais ici, nous ne sommes pas encore allés dans cette direction…

    À moins que j’en aie oublié des bouts!?

    « Un prêtre écrivait récemment qu’il a été refusé pour occuper un emploi d’aumônier d’hôpital à Chicoutimi parce que la nouvelle « religion d’État » ne permet plus que l’approche soit confessionnelle ! « 

    Je suis surprise, dans le CHSLD où je travaille, il y a un prêtre que je croise quotidiennement. Une soeur aussi, moins souvent par contre…

    L’hôpital ne veut peut-être pas d’aumônier, mais à mon avis, il n’y a pas de lois interdisant l’embauche d’un aumônier.

    Peut-être Papi, qui est juriste, pourrait nous éclairer, je n’ai pas eu connaissance de ces nouvelles lois 😉

    • Chère Koval,
      Par les tribunaux, je réfère notamment aux jugements de la Commission des droits de la personne qui ont, jusqu’à présent, toujours jugé en faveur des individus qui se disaient offensés par les signes religieux. Ici à Chicoutimi, par exemple, le dossier de la prière (voir mon billet). Le Mouvement laïque québécois est franchement engagé dans un combat aux côtés des individus qui veulent bien passer par les tribunaux pour évacuer le religieux.
      En ce qui concerne l’hôpital, le service d’accompagnement spirituel n’est pas retiré, il est transformé en une forme laïque d’accompagnement. Les accompagnateurs ne peuvent pas s’exprimer au nom de leurs convictions personnelles, mais seulement écouter les malades. Autrement, ce serait du prosélytisme !

  5. Claude Gilbert dit :

    La laïcité totale n’est pas seulement un objectif irréaliste; elle est irréalisable. Une preuve? La France, rien de moins. La République qui a inventé la séparation de l’Église et de l’État subventionne les écoles privées catholiques à 80% (au Québec, c’est 60%). Les écoles publiques sont évidemment neutres mais on y pratique la demi-journée hebodmadaire d’activités para-scolaires (ça existait aussi dans les collèges classiques d’autrefois, et au CEGEP où j’ai étudié dans les années 70) et dans ce cadre, les curés ou animateurs de pastorale sont accueillis dans les murs pour proposer leur salade, tout comme les organisateurs d’acitvités culturelles ou sportives. Toutes les églises (les bâtisses) ont été nationalisées en 1905; les municipalités sont responsables de leur entretien. Tout ça s’est fait dans un contexte d’anti-cléricalisme très virualent à l’époque mais savez-vous quoi? Je pense que si on proposait cette formule à nos évêques, ils réclameraient à grands cris une « laïcité à la française ». Nos propres laïcistes militants sont-ils conscients de ce qu’implique leur modèle? En d’autres mots, le discours est une chose, il peut bien annoncer une idéologie, mais la réalité est toujours plus nuancée.

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