CAQophonie sur la laïcité

«La politique de la CAQ semble clairement contrevenir à cette recommandation en se rendant complice de l’islamophobie à peine voilée chez une portion non négligeable de la population.»

Photo: Pixabay

Dès le lendemain de leur élection comme parti majoritaire appelé à former le prochain gouvernement du Québec, des élus de la Coalition avenir Québec n’ont pas tardé à mettre de l’avant leur projet pour «régler le problème de la laïcité».

L’idée consisterait, selon eux, à appliquer les recommandations de la Commission Bouchard-Taylor sur le port de signes religieux. Mais, dans les faits, la CAQ l’étend bien au-delà des rôles désignés par les commissaires, à savoir les magistrats et procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prison, présidents et vice-présidents de l’Assemblée nationale.

Gérard Bouchard et Charles Taylor avaient bien pris soin d’exclure explicitement de cette recommandation les enseignants, les fonctionnaires, les professionnels de la santé et tous les autres agents de l’État. Dans ces conditions, la CAQ ne peut plus affirmer qu’elle met en œuvre Bouchard-Taylor, mais une proposition qui n’a plus rien à voir avec le compromis de 2007, d’ailleurs révoqué plus tard par Charles Taylor lui-même.

Un problème de définition

On oublie souvent qu’il y avait 37 recommandations dans ce rapport. Entre autres, il était recommandé que le gouvernement définisse «ce qu’est la laïcité à partir de ses quatre principes» (égalité morale des personnes, liberté de conscience et de religion, autonomie réciproque de l’État et des religions et, neutralité de l’État à l’égard des religions et des convictions profondes séculières). La commission proposait d’ailleurs les grandes lignes d’une définition qui se trouvait la plus apte à rassembler les Québécois, à partir du concept de «laïcité ouverte».

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Un peu d’empathie pour dénouer l’impasse

Cortèges charteDeux cortèges déambulent actuellement sur le Québec. L’un veut que la charte des valeurs québécoises « passe » telle que formulée par le Gouvernement, au nom d’une laïcité qui exclut le religieux dans la fonction publique et d’un féminisme plutôt « collectif ». L’autre veut que la charte soit jetée au feu, au nom d’une laïcité qui reconnaît le droit à la liberté de religion et valorise un « certain » féminisme, plutôt individuel! Ces deux cortèges semblent voués à ne se rejoindre nulle part sur leur trajet. Au contraire, les clivages se creusent jusqu’à devenir des abîmes. Je me dis alors que, peut-être, manquons-nous d’une qualité essentielle en matière de résolution de conflit : l’empathie.

L’empathie est cette faculté intuitive à se mettre à la place de l’autre et tenter de ressentir ce qu’il ou elle ressent. Dans tout ce débat, comme dans tant d’autres, l’empathie fait atrocement défaut. Peut-être, après tout, que l’empathie ne figure pas si haut dans les valeurs québécoises… Comment injecter de l’empathie? Je voudrais le faire en jouant avec les mots: laïcité et féminisme.

Laïcité comment?

Au sens le plus ancien du terme (vers 1870), laïcité réfère à laïcisation et plus encore à sécularisation, c’est-à-dire à l’émancipation de la société (civile et institutionnelle) de tout pouvoir religieux. Il est peu connu que c’est au cœur de la Turquie que s’est développé ce concept au tournant du 19e siècle, alors que le président Atatürk accordait le droit de vote aux femmes et introduisait la séparation des pouvoirs. Même si ladite laïcité fut imposée de manière autoritaire, c’était malgré tout au cœur d’une société dont la religion musulmane était largement dominante, donc, signe évident qu’il est possible de faire cohabiter cette religion avec une société laïque! Le problème que nous vivons aujourd’hui cible davantage un autre principe de la laïcité, à savoir celui de la neutralité. Être neutre, c’est ne prendre parti pour aucun groupe particulier tout en leur permettant d’exister et de s’exprimer en toute liberté, tant en privé qu’en public, et tant que cela n’altère pas d’autres droits fondamentaux.

Laïcité principes

Une tension permanente entre quatre principes.

Bien que plusieurs le souhaitent et le réclament à grands cris, il est faux de prétendre que la laïcité peut exister sans une épithète qui la décrit. Relisez le très éclairant petit livre de Micheline Milot pour vous en convaincre (La laïcité – collection 25 questions). « Notre » laïcité se devra donc d’être précisée par l’adjectif qu’on voudra bien lui ajouter collectivement. Il y a des qualificatifs qui tentent de la restreindre en évacuant le religieux de la sphère publique et d’autres qui veulent l’ouvrir en favorisant les expressions multiples. Le modèle proposé par le Gouvernement du Québec et débattu actuellement est plutôt de la première tendance. Je l’ai moi-même qualifié de trois termes qui lui vont comme trois couches de gants : autoritaire, antireligieuse et de foi civique (cf. Charte : l’utile, le nécessaire et l’inutile). La levée de boucliers à laquelle on a assisté depuis quelques semaines contre le projet de charte montre bien qu’il faudra lui trouver un qualificatif plus rassembleur. Pour cela, il faudrait que ceux et celles qui s’y opposent entendent les arguments de ceux et celles qui la défendent, et vice versa. Car il semble bien que nous sommes « contre » pour certaines raisons et que ces raisons ne sont pas forcément celles avancées par les « pour ». Étant donné que la très vaste majorité des arguments concernent les signes religieux visibles, j’aimerais donner un exemple à partir du principe auquel pratiquement tout le monde accorde une très haute valeur : l’égalité femmes-hommes.

Féminisme collectif vs féminisme individuel?

J’ai cru comprendre qu’on trouve des arguments féministes pour et contre la charte. C’est ici que l’empathie doit pouvoir nous aider un peu. Si on est contre, en vertu de la primauté de l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est qu’on adopte une position collective. Au Québec, les femmes ont bataillé dur pour la reconnaissance de leurs droits, à partir de celui de pouvoir contribuer à la vie politique, économique et sociale, mais aussi leur droits personnels à disposer librement de leur corps, de leur choix vestimentaire, etc. Même si, dans la réalité concrète, il restera toujours des gains à réaliser, il n’empêche que nous vivons dans une société où, à tout le moins sur papier, ces droits sont opposables à toute instance ou personne qui voudrait les en priver. Quand je vois ma mère ou mes sœurs et que je constate à quel point elles peuvent vivre librement et s’épanouir sans crainte de se voir interdire d’aller travailler par leur mari ou leur curé, je ne peux que me réjouir avec elles, sachant que ce n’était vraiment le cas pour ma mère au début de sa vie conjugale. Parmi les femmes, certaines se satisfont de ces victoires et ne se sentent pas craintives face à leurs droits. D’autres, non sans raison, demeurent constamment en état de veille afin d’assurer que jamais les femmes n’aient à reculer.

Lorsque ces dernières voient s’accroître le phénomène du port du voile, qu’il soit lié à des coutumes ethniques ou des impératifs religieux, elles ne peuvent y voir le signe d’un choix individuel, car si les femmes avaient un choix véritable, croient-elles, elles ne le porteraient pas. Je pense, sincèrement, qu’une majorité de femmes voilées finiraient par ne plus attacher autant d’importance à leur voile si l’intégration, l’acculturation et l’éducation faisaient leur œuvre au fil du temps. Il est fort probable que d’autres résisteraient, comme certaines communautés ethniques qui font « image » par leur mode de vie et leur accoutrement traditionnel. Et alors? Prenons un exemple de la vie courante. La société ne peut empêcher une femme aux prises avec la violence conjugale de ne pas retourner vers son conjoint, même si ça fait mal de la voir replonger. Une autre dont le mari exige encore en 2013 qu’elle le sert comme un roi et qui l’empêche de travailler peut ne pas se plaindre, soit en assumant son choix « fondamental », celui de vivre avec cet homme misogyne, soit en n’étant pas suffisamment forte (empowered) pour se défaire de ce joug. Est-ce que nos lois ne protègent pas aussi ces femmes? Comment se fait-il alors que le Gouvernement ne leur impose pas de vivre ailleurs qu’en ces foyers dysfonctionnels qui les briment? Il y va de la liberté individuelle. Il y va surtout de l’éducation du conjoint ET de la femme qui supporte tout cela.

Si nous développons davantage d’empathie, nous pouvons aussi inviter les personnes à qui nous offrons notre citoyenneté à s’y mettre également. Pour avoir vécu quelques années dans un autre pays, je sais à quel point ce n’est pas si aisé de s’adapter sans un soutien de la communauté d’accueil. En nous fermant à cette réalité que vivent les nouveaux arrivants et en leur imposant un modèle « occidental » contemporain de code vestimentaire, ne sommes-nous pas tout simplement en train de leur nier toute capacité d’adaptation qui viendrait avec leur consentement? Et comment entendons-nous leur manière de voir les choses? Sont-elles simplement arriérées ou leur capacité de réfléchir peut-elle aussi compter? L’empathie est à la base du dialogue interculturel. Même si nous ne parvenons pas à admettre d’autres positions que les nôtres, nous pouvons tenter de les respecter lorsqu’elles sont exprimées en vérité, en toute liberté.

Je vote donc pour l’empathie. Je réclame l’empathie pour toutes et tous. Si nous agrandissons le cercle des empathiques, nous deviendrons contagieux et parviendrons, peu à peu, à devenir la société que nous tentons de projeter sans l’accomplir encore, à travers les valeurs que nous chérissons maintenant.

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Les voiles de l'Islam

Je suis allé à la messe dans un monastère mixte ce dimanche. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes, dignes moniales, avec leur costume caractéristique et surtout leur voile blanc recouvrant bien leurs cheveux. Je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec les femmes voilées qu’on voit de plus en plus dans nos lieux publics. Les moniales ne sortent pas beaucoup, mais lorsqu’elles le font, elles ne quittent jamais leur costume ni leur voile. C’est ainsi. Elles ont fait voeu d’appartenance à une communauté religieuse et ce voeu implique notamment le port d’un costume spécifique. Ce n’est pas tant leur religion que l’appartenance au groupe religieux spécifique qui conduit au port de cette robe particulière et de ce voile.

De la modestie en toutes choses…

Les religions prônent généralement une certaine modestie vestimentaire. Celle-ci fait cependant partie d’un ensemble d’attitudes qui sont demandées au croyant. La modestie est cette attitude générale qui s’oppose à l’orgueil. Le croyant ou la croyante, dans sa relation à l’Être suprême, se reconnaît dans un statut de créature et en dépendance à son créateur, c’est-à-dire en besoin permanent d’être « relevée » par Dieu plutôt que de s’y élever soi-même. L’humilité est la vertu qui découle de cette attitude. Elle n’est que rarement parfaite, plutôt constamment recherchée.

Derrière la modestie vestimentaire qui est souhaitée, c’est l’importance du respect du corps dont il est question. Le corps est précieux, selon les religions. Il est le soi médiatisé dans le monde. Il est l’expression de la personnalité et de son intériorité. Une certaine pudeur est toujours appréciée, car elle est invitation à la rencontre, au-delà de la réserve naturelle de la personne. Certaines traditions, religieuses ou non, vont codifier la modestie vestimentaire en lui imposant des formes précises. C’est le cas des moniales dont je parlais: le vêtement fait partie de l’engagement. Dans le Québec du milieu du XXe siècle, les femmes portaient généralement un foulard (je me rappelle qu’on l’appelait le « fichu ») ou un chapeau dès qu’elles sortaient de la maison, en particulier si elles allaient à l’église où c’était même être un affront d’y entrer la tête non couverte. Pour les hommes, au contraire, il fallait se décoiffer en présence des femmes de même qu’à l’église. Nous avons perdu ces coutumes, mais il est important de s’en rappeler parfois, car elles avaient l’importance de règles admises dont la transgression pouvait offenser les autres.

Ce ne sont pas toutes les femmes arabes qui portent le voile, toutes les femmes musulmanes non plus. On trouve des femmes arabes voilées sans qu’elles ne soient pratiquantes de leur religion. Il y a aussi des femmes chrétiennes et arabes qui sont voilées ! Il se trouve donc que des femmes portent le voile. Dans certains cas, il se peut que ce soit une forme de soumission à l’autorité d’un groupe ou d’un mari. Mais dans la plupart des cas — interrogez ces femmes et vous verrez ! — le voile est un choix librement consenti pour refléter cette attitude générale de modestie. Il n’est pas certain que ce tissu particulier soit prescrit comme tel. À voir la différence des voiles (voir l’image ci-haut), on peut comprendre qu’il n’y a pas d’unanimité sur la manière, mais plutôt sur le fond.

Ces femmes, chez nous

Les femmes voilées souhaitent généralement qu’on respecte leur choix. Pour certaines femmes d’ici, qui ont lutté et obtenu à l’arraché qu’on les respecte dans leurs choix vestimentaires individuels, le voile prend une dimension symbolique renvoyant à une certaine oppression des femmes dont elles se sont émancipées. Le retour du voile peut paraître comme un retour au passé, à la soumission… Il est fort probable qu’une certaine proportion des femmes voilées aimeraient se libérer de ce symbole. Nous n’avons qu’à penser à l’affaire Shafia où les témoignages montrent avec éloquence à quel point ces quatre femmes assassinées l’ont été pour affront aux coutumes propres à cette famille de tradition afghane qui portaient notamment sur la modestie vestimentaire mais plus encore sur la soumission des femmes à une autorité ici concentrée dans les personnes du père et du fils aîné.

Malheureusement, cette forme d’abus tourné contre les femmes masque le vrai désir individuel de ces autres femmes qui choisissent paradoxalement d’afficher leur modestie en portant le voile. Comme société, nous avons à respecter le droit des individus de se vêtir comme ils l’entendent, tant qu’ils se vêtissent ! Le fait d’appartenir à une tradition religieuse est également un choix libre. Si, avec ce choix, un mode vestimentaire précis prend figure d’obligation, l’adhésion individuelle libre demeure un critère essentiel en tout temps. Il ne nous revient pas de juger du symbole et de ce qu’il représente, tant et aussi longtemps que cette femme, en face de moi ou qui passe près de moi, a toujours la possibilité de modifier son choix et de se « dévêtir » tant du symbole que de sa religion.

Il reste bien sûr, les questions plus pratiques. Le niqab et la burqa ne permettent pas de voir le visage. Le visage est le véhicule des émotions qui font partie de la communication. En ce qui me concerne, même si je suis toujours mal à l’aise devant une femme intégralement cachée, tant que je n’ai pas de relation directe avec elle, je n’ai pas à m’en soucier. À partir du moment où il faut communiquer, avec un médecin, un juge, un fonctionnaire ou simplement un ami, il me semble que la modestie devrait également commander une certaine confiance manifestée par le visage découvert…

Quant aux femmes qui occupent une fonction dans les écoles, les services publics, les entreprises, les commerces, etc. Cette règle du visage découvert me suffit pour accepter le vêtement et le voile. Une enseignante, par exemple, adhère à un ensemble de valeurs, souvent à une spiritualité, parfois à une religion qui contribuent à faire d’elle ce qu’elle est comme personne et qui se manifestent dans sa manière de se comporter. Qu’elle porte ou non un costume, qu’il ait ou non une connotation religieuse ne change rien de ce qu’elle est, mais ne fait que rendre une part de son identité plus visible. Pour moi, cela n’est que communication, non pas révolution !

J’ai pris l’exemple du voile pour illustrer mon propos, car il est le plus largement commenté. Je pense que ma position va dans le sens d’une laïcité de reconnaissance qui peut s’appliquer à toute manifestation visible du religieux dans la dimension vestimentaire. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)