Église québécoise et laïcs: floraison ou last call?

Les membres de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017.

Les membres de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017. (CNS photo/L’Osservatore Romano)

Le pape François a eu l’occasion de rencontrer les évêques du Québec à deux reprises au cours de leur visite ad limina qui vient de se terminer à Rome. Dans son discours du 13 mai, il n’aurait pas hésité à appeler les évêques à «promouvoir la ‘floraison complète’ de l’implication des laïcs» dans l’Église. Avec le peu de baptisés qui lui demeurent attachés et le petit nombre, très majoritairement féminin, qui s’y implique, n’est-il pas trop tard pour encourager une telle ouverture dans l’Église?

«La floraison est le processus biologique de développement des fleurs. Elle est contrôlée par l’environnement (lumière, humidité, température) et les phytohormones. Dans la nature, la floraison est contrôlée par le phénomène d’induction florale.» (Wikipedia)

Un contrôle favorable… ou non!

La floraison comporte des facteurs internes et externes. Comme pour les humains, les hormones de croissance s’activent au temps opportun. Le phénomène d’induction, quant à lui, comprend plusieurs étapes qui doivent se succéder et que les jardiniers connaissent bien. Tenter de faire des semis de tomates à l’automne, par exemple, est peine perdue. Pour qu’elle soit optimale, la floraison doit se faire dans des conditions favorables et tenir compte de «l’environnement».

Appliqué à l’Église et aux laïcs, le concept suggéré par le pape paraît attrayant. Pourrait-il aider à discerner quand et comment permettre une nouvelle étape de la croissance du «laïcat»? Par exemple, «l’environnement» rendu favorable à l’Action catholique au milieu du XXe siècle et conduisant au concile Vatican II a pu activer de telles «hormones» à cette époque, suscitant par «induction» des leaders chrétiens dans la cité.

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Faut-il opposer progressisme et traditionalisme?

Dans un courrier publié sur le blogue des « Nationalistes du Saguenay »* et dont copie a été acheminée à un grand nombre de personnes œuvrant dans l’Église catholique au Québec, un certain J. Lamirande de Chicoutimi semble vouloir s’en prendre à un collègue agent de pastorale ainsi qu’à moi-même en nous accusant d’avoir infiltré l’Église diocésaine pour la contaminer d’un esprit progressiste. L’auteur met en question directement l’évêque de Chicoutimi dont la direction est elle aussi qualifiée de progressiste notamment en raison d’un refus, il y a quelques années, d’encourager dans son diocèse la pratique de la messe dite « de Pie V » (ou tridentine) qui était normative depuis le Concile de Trente au 16e siècle jusqu’à la réforme demandée par le Concile Vatican II (1969). Le même auteur continue sur sa lancée en écorchant au passage Jean-Paul II qu’il condamne parce qu’il a été œcuméniste, qu’il a baisé le Coran et reçu le signe de la Shiva. Et il ne se donne pas beaucoup d’espoir avec François qu’il juge déjà incapable de freiner la propagation scandaleuse de la pensée progressiste! Pour toutes ces raisons, J. Lamirande déduit que l’Église catholique romaine a changé le culte de Dieu en un culte de l’homme. Je ne veux pas répondre à sa lettre, mais plutôt profiter de celle-ci pour réfléchir sur le vieux conflit progressiste-traditionaliste.

Avant d’aller plus avant, je ne peux m’empêcher de mentionner le fait qu’il s’en prenne personnellement à mon collègue Patrice Imbeau dont il dit qu’il aurait été « instrumentalisé par des groupes sociocommunautaires de la région en raison d’un certain handicap très apparent ». Dénoncer des idées est une chose, oser interpréter la nomination à la présidence d’un événement social régional d’un homme engagé et reconnu par le milieu comme si c’était en raison de son handicap en est une autre qui s’approche davantage de la diffamation et qui laisse deviner l’état d’esprit malveillant de l’auteur. Mais je passe pour me concentrer sur l’objet du débat.

 Vieilles chicanes

Le concile de Nicée, en 325, a condamné l’arianisme qui contestait la nature divine de Jésus.

La tension entre « modernistes » et « traditionalistes », bien que exacerbée en ces temps qui sont les nôtres, est loin d’être nouvelle. Ce type de batailles, parfois plus idéologiques que théologiques, s’est surtout développée depuis que l’Église a eu les coudées franches dans l’Empire romain pour commencer à réfléchir de manière posée à la signification de la mort et de la résurrection du Christ dans l’histoire, c’est-à-dire dès le 4e siècle! En effet, lorsque vient le temps de mettre des mots sur des formulations qui cherchent à exprimer le mystère de la foi, toutes les occasions sont bonnes pour tenter de faire dominer « sa » formule de vérité plutôt que celle de l’autre. Les grands conciles œcuméniques furent les instances qui ont permis d’arbitrer les différends. Ceux-ci se concluaient le plus souvent par des « anathèmes » qui consistaient à frapper de réprobation publique une personne ou une idée qui n’était pas conforme à la doctrine généralement admise.

Les détracteurs actuels de l’Église, non pas ceux qui l’ont quittée en la jugeant arriérée, mais plutôt ceux qui la jugent trop compromise avec l’esprit du temps, ont favorisé la montée de l’intégrisme catholique dans les années ’70. En effet, un courant non négligeable de l’Église, soutenu par certains évêques, n’a pas accepté l’ouverture pastorale démontrée à l’occasion du Concile Vatican II et certains de ses décrets dont ceux sur la liturgie (et la réforme qu’il a entraînée), l’Église, l’œcuménisme, les autres religions ainsi que la modernité. Ce refus s’est souvent manifesté par des tensions très fortes dans l’Église et qui ont culminé, entre autres, dans le schisme avec la Fraternité sacerdotale saint Pie X de Mgr Lefebvre, en 1988. Malgré de nombreux compromis visant à ramener les catholiques de cette faction au sein de la communion romaine, ceux-ci ont plutôt redoublé d’efforts pour systématiser leur position anti-conciliaire et antipapiste et pour marquer, de manière plus rigide, leur éloignement de la grande Église. Au sein de ce groupe, quelques-uns ont repris cependant la communion avec l’Église romaine sous le nom de Fraternité sacerdotale saint Pierre, tout en demeurant activement traditionalistes.

Le Concile de Trente (1545-1563)

J. Lamirande cite le conflit qui a eu cours dans notre diocèse en 2007 entre un agent de pastorale de l’époque, Jacques Tremblay, et l’évêque André Rivest. Ce dernier avait conclu l’affaire en interdisant la pratique ordinaire de la messe dite « traditionnelle » ou tridentine afin de manifester la primauté de l’actuel rite romain pratiqué depuis 45 ans. La messe traditionnelle est cependant autorisée de manière exceptionnelle selon les occasions. Bref, il m’apparaît que l’auteur a pu laisser grandir un ressentiment qui se traduit maintenant par des accusations qui extrapolent la portée des actions ou des positions qui sont effectivement prises par certains agents de pastorale, dont moi-même.

Quelle Église pour ce siècle?

En réalité, cette querelle a pour toile de fond la question essentielle de la pertinence et de la crédibilité de l’Église dans une société devenue séculière, laïque et plurielle. S’il arrive encore fréquemment que des gens confirment leur attachement à la personne de Jésus, il est de moins en moins rare d’en voir quitter l’Église catholique, allant jusqu’à apostasier leur baptême. Les raisons ne manquent pas. J’ai déjà, à plusieurs reprises – de l’intérieur –, posé sur ce blogue un regard critique mais respectueux sur l’Église et ses erreurs d’appréciation et de gestion des crises passées. Je tente, tant qu’il m’est possible, d’aller à la rencontre de mes contemporains avec une attitude sincère d’ouverture et de dialogue. Pour ce faire, il me faut accepter de renoncer à promouvoir la figure convenue de l’Église comme détentrice de la Vérité. Ce faisant, je découvre de plus en plus à quel point les décrets conciliaires cités plus haut avaient quelque chose de profondément prophétique dans les années ’60.

saint Jean XXIII

Je veux respecter du mieux que je peux les personnes qui veulent poursuivre leur pèlerinage terrestre en se réservant aux formes religieuses anciennes plutôt que de s’ouvrir aux adaptations nécessaires. Je crois toutefois que l’Église a peu à peu trouvé une meilleure posture depuis que Jean XXIII l’a convoquée au dernier grand concile, en comparaison de l’époque où elle dominait outrageusement du haut de sa grandeur morale et de ses prétentions métaphysiques, en dehors desquelles personne ne pouvait aspirer à la vérité et encore moins au paradis! L’Église, en effet, s’est dépouillée de richesses et le fera encore, elle s’est délestée de ses manières hautaines et devra le faire davantage, elle s’est recentrée sur la Parole de Dieu toujours à actualiser et est appelée à en goûter les fruits permanents de conversion… Mais plus encore, elle est en train d’apprendre l’humilité, celle qui lui donne d’être une voix parmi d’autres et ce, malgré sa foi assurée qui lui donne la conviction qu’elle possède un trésor unique, qu’elle est fortifiée par l’Esprit de consolation, de liberté et de vérité et qu’elle est la demeure du Dieu vivant! Posséder tout cela entraîne une responsabilité extraordinaire. Cela signifie que chaque attitude qu’elle manifeste, chaque parole qu’elle exprime, chaque geste qu’elle accomplit doivent renvoyer à l’expérience vécue et proposée d’une relation d’amour réelle et actuelle avec Dieu-Trinité. Ce Dieu s’est manifesté dans l’histoire comme le Créateur de toutes choses, le Libérateur des pauvres et des peuples traités injustement, le Sauveur de notre condition pécheresse et l’Inspirateur de toute bonté et de tout amour vrai. Et il continue de le faire à chaque instant!

Pour que l’Église soit le véhicule honnête de cette foi, il lui faut, aujourd’hui plus que jamais, commencer par reconnaître toute la bonté originelle qui est propre à l’être humain et qui s’accomplit encore devant elle, souvent sans elle, parfois malgré elle. Il lui faut ensuite, lorsque possible, contribuer à ce que chaque humain découvre que sa bonté lui vient du divin et que le mal l’en éloigne. Et la meilleure façon de faire sera toujours de favoriser la rencontre du Fils ressuscité, celui seul qui a montré le vrai visage du Père en marchant sur nos chemins, en vivant notre vie de manière parfaitement libre, en aimant jusqu’au bout de l’amour. C’est une responsabilité immense qui repose sur toute l’Église, tous ses membres-baptisés, et dont les responsables hiérarchiques se portent garants dans la succession ininterrompue depuis les apôtres.

En ce qui me concerne, je poursuivrai mon engagement au sein de cette Église qui est instigatrice et dépositaire de ma vocation, en m’assurant de me rendre docile à ce que m’inspirera l’Esprit Saint et de demeurer réceptif à la correction fraternelle. Et pour répondre à ma propre question posée en titre, je crois que Jésus a supprimé toutes les catégories de croyants. En lui, il devrait donc n’y avoir plus ni traditionaliste ni progressiste, pas davantage qu’« il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, car tous, [nous ne devons faire] plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates 3, 28) « Faire un » avec tous les J. Lamirande de ce monde est un défi pour moi comme ce l’est sans doute pour d’autres avec moi! Mais, en tant que chrétiens, la seule voie à chercher est celle à laquelle notre baptême nous renvoie, notre devoir de faire un, de chercher l’unité dans la diversité. Car c’est bien la volonté ultime exprimée par notre Maître commun (cf. Jean 17, 11).

 

* Je ne mets pas le lien vers le blogue par souci de ne pas contribuer à faire augmenter le nombre de visites sur ce site qui me paraît le plus souvent tomber dans le racisme le plus élémentaire et une vision réductrice de la nation. Vous le trouverez facilement en faisant votre propre recherche.