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Essayer… une autre foi!

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Religons100 fois sur le métier remettez votre ouvrage! Cet appel à la persévérance pour parvenir à ses fins est peut-être bien d’actualité dans le domaine du religieux. En effet, alors que la tradition catholique canadienne-française a été renvoyée au domaine privé, nous voyons surgir de nouvelles prétentions d’une certaine « catho-laïcité » comme un retour de l’appartenance identitaire à « nos traditions ». Si les autres religions demeurent bien vivantes également, notamment par le fait de l’immigration récente, les courants fondamentalistes sont loin de rester dans l’ombre. Par leur versant intégriste, en effet, les religions reviennent dans la sphère publique en voulant y exercer un prosélytisme de combat. Lorsque les religions apparaissent ainsi dans un mode offensif, elles ne relient plus. Elles invitent plutôt au repli celles et ceux qui leur sont déjà attachés, et présentent des visages inquiétants à tous les autres qui deviennent soit des prospects à incorporer soit des ennemis à exclure voire à éliminer.

Le Québec semblait pourtant sorti de religion à la fin du siècle dernier! Et pour un grand nombre, il n’est pas question d’y retourner, d’où cette requête parfois extrême du retrait de toute expression religieuse de la vie publique. On présume ainsi qu’en ne les voyant pas, elles demeureront discrètes et sans effet. Mais c’est mal connaître la religion que de croire en de telles chimères! En cherchant à étouffer le religieux, on ne sert que son expansion. Alors, que nous faut-il, au XXIe siècle, pour faire cohabiter dans une saine laïcité non seulement les religions et l’athéisme, mais également la multitude de voies spirituelles qui se développent ici et ailleurs?

L’histoire de la foi

L’humanité est parvenue peu à peu à régner sur tout le vivant. Cette « histoire de la vie » s’est déroulée dans un lien inséparable avec « l’histoire de la foi ». En effet, les anthropologues ont bien montré que, dès son apparition, l’espèce humaine est religieuse. Depuis toujours, nous avons cherché à nous relier entre nous par des croyances et des rites qui impliquaient aussi le culte des esprits ou des divinités. C’est ici que se pose le concept de foi. Celle-ci n’est pas d’abord religieuse. Pour nous, catholiques, ce mot est souvent associé de façon limitative à « croire en des doctrines », alors que son sens premier et le plus fort est avant tout une histoire de confiance : confiance naturelle que l’enfant doit posséder pour se projeter dans la vie en se croyant protégé, nourri, élevé par des adultes bienveillants et pour appartenir à un groupe. Simone Weil le disait ainsi : « Il y a chez tous les êtres humains sans exception, depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, en dépit de tous les crimes commis, soufferts ou observés, un je ne sais quoi qui s’attend à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. »[1] Voilà ce qui constitue la foi « fondamentale », celle en qui se fondent toutes les croyances y compris religieuses.

Mais plusieurs voudraient ramener la variété des croyances à quelques éléments qui formeraient une sorte de dénominateur commun. Ils peuvent bien tenter de faire concorder toutes les croyances vers un noyau fondamental, mais, au final, ils auront gommé les nuances et les subtilités qui ont fait marcher les milliards d’humains au cours des siècles! Imaginons un tel énoncé visant à ramener toutes les croyances dans une formule basique : une divinité créatrice qui veut le bien de toutes ses créatures en leur demandant de choisir l’amour plutôt que la haine! Bel effort… Mais voilà bien peu à adorer pour quiconque a quelque peu approfondi les fondements de sa tradition… Bref, même si nous voulions concevoir un noyau commun auquel nous pourrions attacher la plupart des religions, l’entreprise s’avèrerait totalement irréalisable et de toute façon insatisfaisante.

Une foi rassembleuse?

Les romans et les films de science-fiction des années soixante-dix présentaient le futur avec d’immenses mégalopoles formées de citoyens de toutes les origines. Pensons à Blade Runner ou Soleil Vert. Même si, au Québec, nous sommes loin d’en être là, il n’en demeure pas moins que les migrations des continents surpeuplés vers les nations riches comme la nôtre sont devenues irréversibles. À moins d’élire un gouvernement fasciste et génocidaire, l’avenir est irrémédiablement multiethnique et multireligieux. Il n’en tient qu’à nous de le rendre interculturel et interreligieux! En effet, le multiple se contente d’exister côte à côte. L’inter cherche à faire des ponts avec la diversité. Dans l’interreligieux, la première des règles consiste à respecter la personne devant soi avec tout ce qu’elle porte de son histoire de vie, de sa culture et de ses croyances, en reconnaissant en elle le même désir universel de vivre en paix dans un monde bienveillant… Faire acte de reconnaissance, c’est donc avoir foi dans le désir de l’autre.

Nous trouvons au plus profond de nous cet être-de-désir. Tout notre être est tendu vers son bonheur qu’il cherche à bâtir pièce sur pièce, souvent en prenant plus que sa part, parfois en trouvant un fragile équilibre. Si nous commencions par travailler à reconnaître ce désir en nous  comme étant le même que celui qui s’exprime en l’autre, ne nous retrouverions-nous pas ensemble, deux humains avec des aspirations semblables et ayant besoin l’un de l’autre?

La règle d’or

Comment alors nous comporter face à l’autre à partir de cette « foi inclusive »? Heureusement, nous sommes au bout d’une chaîne d’êtres humains qui ont réfléchi avant nous! La sagesse universelle en a retenu la fameuse règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse ». Imaginons un simple instant un monde sans vol, sans viol, sans violence… (moment de silence)

L’essence même de la « Loi naturelle », issue d’une longue tradition philosophique, pourrait se traduire par « être providence pour soi et pour l’autre »[2], c’est-à-dire « prendre soin de soi et des autres ». Cette conception relationnelle prend en considération la vie du désir, nous ramenant à une version positive de la règle d’or, formulée par Jésus : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi : voilà ce que disent la Loi et les Prophètes » (Mt 7, 12). Ainsi, « le fondement absolu de l’éthique est la personne de l’autre, même pour tous ceux qui ne croient pas en Dieu ». La personne de l’autre est vraiment « l’absolu à respecter ».

Interrogé par le franciscain Leonardo Boff sur ce qu’il croyait être la meilleure religion, le Dalai Lama répondit ainsi :  « La meilleure religion, dit-il, c’est celle qui fait de toi une meilleure personne. »[3] Alors qu’attendons-nous pour vivre notre religion comme celle qui fait de nous des humains meilleurs ? Allez! Essayons, une autre fois…

[1] http://agora.qc.ca/dossiers/Ame

[2] http://www.familles-en-synode.com/wp-content/uploads/2015/02/L%E2%80%99ouverture-des-%C3%A9poux-%C3%A0-la-vie-Philippe-Bacq.pdf

[3] http://www.cpcm-benin.org/spip.php?article76

Faut-il opposer progressisme et traditionalisme?

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Dans un courrier publié sur le blogue des « Nationalistes du Saguenay »* et dont copie a été acheminée à un grand nombre de personnes œuvrant dans l’Église catholique au Québec, un certain J. Lamirande de Chicoutimi semble vouloir s’en prendre à un collègue agent de pastorale ainsi qu’à moi-même en nous accusant d’avoir infiltré l’Église diocésaine pour la contaminer d’un esprit progressiste. L’auteur met en question directement l’évêque de Chicoutimi dont la direction est elle aussi qualifiée de progressiste notamment en raison d’un refus, il y a quelques années, d’encourager dans son diocèse la pratique de la messe dite « de Pie V » (ou tridentine) qui était normative depuis le Concile de Trente au 16e siècle jusqu’à la réforme demandée par le Concile Vatican II (1969). Le même auteur continue sur sa lancée en écorchant au passage Jean-Paul II qu’il condamne parce qu’il a été œcuméniste, qu’il a baisé le Coran et reçu le signe de la Shiva. Et il ne se donne pas beaucoup d’espoir avec François qu’il juge déjà incapable de freiner la propagation scandaleuse de la pensée progressiste! Pour toutes ces raisons, J. Lamirande déduit que l’Église catholique romaine a changé le culte de Dieu en un culte de l’homme. Je ne veux pas répondre à sa lettre, mais plutôt profiter de celle-ci pour réfléchir sur le vieux conflit progressiste-traditionaliste.

Avant d’aller plus avant, je ne peux m’empêcher de mentionner le fait qu’il s’en prenne personnellement à mon collègue Patrice Imbeau dont il dit qu’il aurait été « instrumentalisé par des groupes sociocommunautaires de la région en raison d’un certain handicap très apparent ». Dénoncer des idées est une chose, oser interpréter la nomination à la présidence d’un événement social régional d’un homme engagé et reconnu par le milieu comme si c’était en raison de son handicap en est une autre qui s’approche davantage de la diffamation et qui laisse deviner l’état d’esprit malveillant de l’auteur. Mais je passe pour me concentrer sur l’objet du débat.

 Vieilles chicanes

Le concile de Nicée, en 325, a condamné l’arianisme qui contestait la nature divine de Jésus.

La tension entre « modernistes » et « traditionalistes », bien que exacerbée en ces temps qui sont les nôtres, est loin d’être nouvelle. Ce type de batailles, parfois plus idéologiques que théologiques, s’est surtout développée depuis que l’Église a eu les coudées franches dans l’Empire romain pour commencer à réfléchir de manière posée à la signification de la mort et de la résurrection du Christ dans l’histoire, c’est-à-dire dès le 4e siècle! En effet, lorsque vient le temps de mettre des mots sur des formulations qui cherchent à exprimer le mystère de la foi, toutes les occasions sont bonnes pour tenter de faire dominer « sa » formule de vérité plutôt que celle de l’autre. Les grands conciles œcuméniques furent les instances qui ont permis d’arbitrer les différends. Ceux-ci se concluaient le plus souvent par des « anathèmes » qui consistaient à frapper de réprobation publique une personne ou une idée qui n’était pas conforme à la doctrine généralement admise.

Les détracteurs actuels de l’Église, non pas ceux qui l’ont quittée en la jugeant arriérée, mais plutôt ceux qui la jugent trop compromise avec l’esprit du temps, ont favorisé la montée de l’intégrisme catholique dans les années ’70. En effet, un courant non négligeable de l’Église, soutenu par certains évêques, n’a pas accepté l’ouverture pastorale démontrée à l’occasion du Concile Vatican II et certains de ses décrets dont ceux sur la liturgie (et la réforme qu’il a entraînée), l’Église, l’œcuménisme, les autres religions ainsi que la modernité. Ce refus s’est souvent manifesté par des tensions très fortes dans l’Église et qui ont culminé, entre autres, dans le schisme avec la Fraternité sacerdotale saint Pie X de Mgr Lefebvre, en 1988. Malgré de nombreux compromis visant à ramener les catholiques de cette faction au sein de la communion romaine, ceux-ci ont plutôt redoublé d’efforts pour systématiser leur position anti-conciliaire et antipapiste et pour marquer, de manière plus rigide, leur éloignement de la grande Église. Au sein de ce groupe, quelques-uns ont repris cependant la communion avec l’Église romaine sous le nom de Fraternité sacerdotale saint Pierre, tout en demeurant activement traditionalistes.

Le Concile de Trente (1545-1563)

J. Lamirande cite le conflit qui a eu cours dans notre diocèse en 2007 entre un agent de pastorale de l’époque, Jacques Tremblay, et l’évêque André Rivest. Ce dernier avait conclu l’affaire en interdisant la pratique ordinaire de la messe dite « traditionnelle » ou tridentine afin de manifester la primauté de l’actuel rite romain pratiqué depuis 45 ans. La messe traditionnelle est cependant autorisée de manière exceptionnelle selon les occasions. Bref, il m’apparaît que l’auteur a pu laisser grandir un ressentiment qui se traduit maintenant par des accusations qui extrapolent la portée des actions ou des positions qui sont effectivement prises par certains agents de pastorale, dont moi-même.

Quelle Église pour ce siècle?

En réalité, cette querelle a pour toile de fond la question essentielle de la pertinence et de la crédibilité de l’Église dans une société devenue séculière, laïque et plurielle. S’il arrive encore fréquemment que des gens confirment leur attachement à la personne de Jésus, il est de moins en moins rare d’en voir quitter l’Église catholique, allant jusqu’à apostasier leur baptême. Les raisons ne manquent pas. J’ai déjà, à plusieurs reprises – de l’intérieur –, posé sur ce blogue un regard critique mais respectueux sur l’Église et ses erreurs d’appréciation et de gestion des crises passées. Je tente, tant qu’il m’est possible, d’aller à la rencontre de mes contemporains avec une attitude sincère d’ouverture et de dialogue. Pour ce faire, il me faut accepter de renoncer à promouvoir la figure convenue de l’Église comme détentrice de la Vérité. Ce faisant, je découvre de plus en plus à quel point les décrets conciliaires cités plus haut avaient quelque chose de profondément prophétique dans les années ’60.

saint Jean XXIII

Je veux respecter du mieux que je peux les personnes qui veulent poursuivre leur pèlerinage terrestre en se réservant aux formes religieuses anciennes plutôt que de s’ouvrir aux adaptations nécessaires. Je crois toutefois que l’Église a peu à peu trouvé une meilleure posture depuis que Jean XXIII l’a convoquée au dernier grand concile, en comparaison de l’époque où elle dominait outrageusement du haut de sa grandeur morale et de ses prétentions métaphysiques, en dehors desquelles personne ne pouvait aspirer à la vérité et encore moins au paradis! L’Église, en effet, s’est dépouillée de richesses et le fera encore, elle s’est délestée de ses manières hautaines et devra le faire davantage, elle s’est recentrée sur la Parole de Dieu toujours à actualiser et est appelée à en goûter les fruits permanents de conversion… Mais plus encore, elle est en train d’apprendre l’humilité, celle qui lui donne d’être une voix parmi d’autres et ce, malgré sa foi assurée qui lui donne la conviction qu’elle possède un trésor unique, qu’elle est fortifiée par l’Esprit de consolation, de liberté et de vérité et qu’elle est la demeure du Dieu vivant! Posséder tout cela entraîne une responsabilité extraordinaire. Cela signifie que chaque attitude qu’elle manifeste, chaque parole qu’elle exprime, chaque geste qu’elle accomplit doivent renvoyer à l’expérience vécue et proposée d’une relation d’amour réelle et actuelle avec Dieu-Trinité. Ce Dieu s’est manifesté dans l’histoire comme le Créateur de toutes choses, le Libérateur des pauvres et des peuples traités injustement, le Sauveur de notre condition pécheresse et l’Inspirateur de toute bonté et de tout amour vrai. Et il continue de le faire à chaque instant!

Pour que l’Église soit le véhicule honnête de cette foi, il lui faut, aujourd’hui plus que jamais, commencer par reconnaître toute la bonté originelle qui est propre à l’être humain et qui s’accomplit encore devant elle, souvent sans elle, parfois malgré elle. Il lui faut ensuite, lorsque possible, contribuer à ce que chaque humain découvre que sa bonté lui vient du divin et que le mal l’en éloigne. Et la meilleure façon de faire sera toujours de favoriser la rencontre du Fils ressuscité, celui seul qui a montré le vrai visage du Père en marchant sur nos chemins, en vivant notre vie de manière parfaitement libre, en aimant jusqu’au bout de l’amour. C’est une responsabilité immense qui repose sur toute l’Église, tous ses membres-baptisés, et dont les responsables hiérarchiques se portent garants dans la succession ininterrompue depuis les apôtres.

En ce qui me concerne, je poursuivrai mon engagement au sein de cette Église qui est instigatrice et dépositaire de ma vocation, en m’assurant de me rendre docile à ce que m’inspirera l’Esprit Saint et de demeurer réceptif à la correction fraternelle. Et pour répondre à ma propre question posée en titre, je crois que Jésus a supprimé toutes les catégories de croyants. En lui, il devrait donc n’y avoir plus ni traditionaliste ni progressiste, pas davantage qu’« il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, car tous, [nous ne devons faire] plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates 3, 28) « Faire un » avec tous les J. Lamirande de ce monde est un défi pour moi comme ce l’est sans doute pour d’autres avec moi! Mais, en tant que chrétiens, la seule voie à chercher est celle à laquelle notre baptême nous renvoie, notre devoir de faire un, de chercher l’unité dans la diversité. Car c’est bien la volonté ultime exprimée par notre Maître commun (cf. Jean 17, 11).

 

* Je ne mets pas le lien vers le blogue par souci de ne pas contribuer à faire augmenter le nombre de visites sur ce site qui me paraît le plus souvent tomber dans le racisme le plus élémentaire et une vision réductrice de la nation. Vous le trouverez facilement en faisant votre propre recherche.

 

Catholicisme: ajustons nos lunettes!

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Voir le passé en cherchant à être équitable

Les Québécois ont accéléré leur sortie de religion au cours des dix dernières années. Ils sont de moins en moins prompts à affirmer leur appartenance traditionnelle à l’Église et même à la culture catholique (cf. sondage CROP). Il y a plusieurs voies possibles pour tenter de comprendre ce phénomène, en dehors de la sécularisation comme processus observé partout en Occident. Je voudrais en pointer une qui me paraît dominante, tout en lui opposant une vision plus positive. Selon que l’on regarde l’histoire du dehors de l’Église ou du dedans (pour ceux et celles qui restent), la différence peut paraître insurmontable.

La première lentille paraît surdimensionnée. C’est cette interprétation qui est devenue omniprésente dans les médias et dans les milieux intellectuels. Cette vision affirme que le phénomène d’effritement de l’Église est le produit d’une libération des entraves et du contrôle que celle-ci exerçait sur ses fidèles. La seconde, de moins en moins promue hors de ses murs, serait celle de la reconnaissance de la réelle contribution de l’Église à l’instauration d’infrastructures de services, notamment dans l’éducation, la santé, le soutien à la pauvreté et même les loisirs. Ces réalisations ont peu à peu été récupérées ou transférées à des instances laïques, d’où leur détachement graduel. Le problème, c’est qu’en privilégiant l’une ou l’autre de ces deux lectures, on obtient une vision asymétrique, peut-être même biaisée, de l’histoire « vraie ». Il y a donc lieu d’ajuster notre vision, comme lorsque nous allons chez l’optométriste pour en sortir avec des verres qui corrigent les faiblesses de chaque oeil et les font converger…

L’instauratrice

Je commence par le positif! Qu’on le veuille ou non, l’Église et la société québécoise (canadienne-française) ont une histoire indissociable. À partir de la conquête anglaise, le clergé a été la seule institution héritée de la Nouvelle-France qui avait un pouvoir d’opposer une force au conquérant en vue d’assurer aux colonies abandonnées par la France le droit de conserver leur langue et leur religion. Grâce à ce positionnement enviable, l’Église a pu ainsi développer des services qui ont donné au Québec des infrastructures solides et parfois distinctes de celles mis en place progressivement par l’État. Ainsi, les hôpitaux se sont-ils développés de manière importante parce que des religieuses s’y consacraient entièrement. De nombreuses écoles furent instaurées grâce à l’appui important des congrégations enseignantes, la plupart venues de France, pour appuyer leur développement. Bien entendu, la pratique régulière des fidèles n’aurait pu être mise en question à cette époque, compte tenu de ce que l’Église représentait. Cette situation a duré de manière assez stable jusqu’au Concile Vatican II.

Pour des raisons difficiles à cerner, le recrutement en vue de « vocations » sacerdotales et religieuses a été plus « fécond » au Canada français que partout ailleurs sur la planète au siècle dernier, avec un sommet au tournant des années ’50-60. Cette disponibilité de « main-d’oeuvre » religieuse était telle que l’Église a pu étendre sa présence dans pratiquement tous les secteurs d’activités de la société. À cette époque, on trouvait des aumôniers au sein de toutes les institutions publiques et organisations civiles, regroupements de travailleurs, comités de parents, associations féminines ou pour la jeunesse, camps d’été, etc. Bref, l’Église était fortement instauratrice et formatrice grâce à cet apport fabuleux de ressources qui se transformaient peu à peu en « accompagnatrices » incontournables. Quiconque a un peu vécu ces années sait par expérience que la présence de M. l’abbé Untel, curé ou vicaire, faisait partie intégrante de n’importe quelle activité organisée et que celui-ci y occupait une place prépondérante. Et la pratique dominicale, bien entendu, constituait le but vers lequel convergeaient avec succès toutes ces présences ecclésiales.

S’il y a eu, certes, des hommes au caractère dominateur ou carrément des « mauvais joueurs » parmi cette légion de représentants d’Église, la plupart des gens qui ont été accompagnés par ces derniers en ont gardé de bons souvenirs. Il suffit d’en évoquer quelques-uns avec eux pour constater que l’Église, par et à travers ces « missions » pastorales, rendait un service généreux à la population en ayant formé des prêtres, religieux et religieuses qui avaient à cœur d’honorer la sainteté de leur état.

Certains diront que je mets des lunettes roses… Je crois plutôt qu’il faut compléter ce portrait par l’autre, celui qu’on reconnaît à l’expression de la « Grande noirceur ».

La « corrompue »

Ce mot est dur à écrire autant qu’à prononcer à l’endroit de mon Église sans donner prise aux jugements sur mon absence d’humilité. Mais je ne sais pas trop quel autre nom donner à cette deuxième lentille. Au sens le plus profond, je crois que « corrompue » peut convenir, comme un jugement qu’on pose sur l’intégrité de l’Église face au message dont elle est dépositaire et à sa propre doctrine, comme lorsqu’une personne échappe à elle-même et se trouve en partie aliénée de son être profond…

Lorsque la complicité entre l’État et l’Église a atteint son sommet, notamment durant l’ère Duplessis, on peut difficilement contester qu’une bonne partie de l’épiscopat québécois avait davantage à cœur de protéger ce statut et le pouvoir qui lui était inhérent que de s’assurer en tout premier de « suivre le Christ » dans le chemin d’humilité, de pauvreté, de vérité et d’obéissance trinitaire qu’il a tracé pour l’institution qu’il a voulue. Le retour de l’archevêque Léger à Montréal, devenu « Prince de l’Église » en 1953, fut certes une étape marquante dans l’imaginaire des Québécois face au triomphalisme de l’Église.

Si l’épiscopat québécois a conduit, à la suite du Concile, réforme sur réforme, il ne semble pas avoir mesuré, en son temps, à quel point la rupture avec le mouvement d’émancipation des femmes et même avec la culture populaire lui a été fatale. Ajoutons à cela les situations scandaleuses à caractère sexuel qui étaient à leur plus fort, mais dont les révélations au grand jour nous seront parvenues que récemment, et vous avez la recette parfaite pour que l’Église, en tant que corps, soit jugée avec la même mesure qu’elle a jugé le monde (cf. Matthieu 7, 1-2).

Cette corruption a pu se matérialiser d’abord au niveau de la vitalité évangélique. Les modèles d’intégration des enfants baptisés par le catéchisme et les sacrements avec l’assistance des écoles évoquent le travail industriel à la chaîne. Mais la corruption a aussi et surtout entaché les mœurs (d’une petite minorité) au sein de l’institution. Tous ces travers ne peuvent plus demeurer ignorés ou minimisés par les membres de l’Église qui, comme moi, y sont restés attachés. Le manque d’habiletés ou de détermination, moins pour lire les signes des temps que pour parvenir à s’adapter rapidement aux changements profonds qui ont marqué le Québec, aura bientôt achevé le travail de déliaison entre la culture et la religion qui faisaient la paire comme en symbiose.

Un purgatoire à vivre

Le pape se confessant.

J’ai déjà évoqué l’idée que l’Église devrait peut-être elle-même s’efforcer de traverser les étapes qu’elle propose aux pénitents qui viennent encore se confesser. À l’aveu des fautes avec la ferme intention de ne pas recommencer, incontournable, et au pardon divin accordé gracieusement, s’ajoute la pénitence comme telle. Celle-ci n’est pas une condition de la réconciliation, mais un signe que le pénitent a compris quelque chose et qu’il veut bien faire un effort pour s’amender voire réparer les torts qu’il aurait causés. Le pape François a surpris récemment en montrant que, même au sommet de la hiérarchie, il y a place pour entrer dans ce processus de conversion en accomplissant les exigences qu’il requiert.

L’image de la tradition qui me vient alors à l’esprit est celle du purgatoire. J’ai l’intuition que pour les 40 prochaines années (deux générations), l’Église du Québec sera plongée dans une espèce de purgatoire, un temps de purification. Elle se trouve placée devant une alternative: soit qu’elle tente un réveil de l’expression publique de la foi, comme semble en rêver le cardinal Lacroix; soit (ou peut-être à la fois) elle reconnaît qu’elle doit se remettre sincèrement à « laver les pieds » du monde qu’elle a offensé.

Des communautés nouvellement établies semblent réussir auprès de (très) petits groupes de jeunes. Certains d’entre eux ont le feu sacré pour se lancer dans une nouvelle évangélisation très visible. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ne pas choisir moi-même cette voie. Car pour un seul de ces jeunes « récupérés » par l’Église, 99 autres n’y viendront sans doute jamais!

Laver les pieds, c’est se mettre à genoux et servir comme le Christ nous l’a montré. En tant que baptisé, c’est cette voie que je veux privilégier. Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. Mais aussi de se réjouir et s’engager avec la communauté humaine dans ses avancées, dans ses œuvres de libération et d’humanisation, mais aussi dans ses ratés, surtout lorsqu’elle se relève et fait preuve de résilience et de solidarité.

Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un d’une génération puînée se tournera vers l’Église devenue pauvre et dépouillée, sans doute salie mais bien vivante. Il pourra s’y sentir attiré comme on est aspiré par le bon, le bien, le divin. Et d’autres après lui verront en cette Église servante, une communauté qui transpire du divin parce qu’elle aime le monde comme Jésus lui-même l’a aimé, en lui sacrifiant sa vie par amour jusqu’au bout, sans attendre qu’il vienne remplir de nouveau ses lieux de culte. Et ce sera la fin de ce purgatoire, car nous aurons retrouvé la source de toute justification (sainteté) dans la conversion permanente, source qui se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur aimant du Père.

Une fête sans nom…

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Voici le quinzième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition de décembre 2013 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Dans le contexte de ce qu’il est convenu d’appeler « l’ex-culturation » de la foi chrétienne ou de sa déliaison d’avec la culture, je me suis permis un exercice d’imagination futuriste… Alors projetons-nous en 2038. Un jeune de 13 ans écrit à sa grande sœur partie étudier à l’étranger…

Salut Audrey,

J’espère que tu vas bien là-bas. Tu ne me manques pas vraiment, car maintenant c’est moi qui suis le grand ici. Mais l’autre jour, on a eu une fête et j’aurais bien aimé que tu sois là pour m’aider à comprendre.

On devait aller veiller chez tante Aurélie. Elle avait insisté pour que nous passions d’abord dans une bâtisse que je n’avais jamais remarquée dans le vieux quartier. Elle est immense, très haute, vieillotte. On dirait un château hanté! Et ça sentait le renfermé, signe que ce n’est pas très entretenu. On entendait un instrument de musique que je ne connais pas. Ça sonnait fort et les murs tremblaient. Il y avait des choristes qui chantaient des chants bizarres. Ils avaient l’air de tripper. Et puis le show a vraiment commencé quand des gens très vieux, habillés en robe blanche, ont paradé de l’arrière vers l’avant, certains portant des objets, des plantes, un truc à boucane, de longues chandelles et un livre géant qu’un monsieur tenait à bout de bras. Le dernier était habillé d’une robe avec des décorations, il avait l’air d’être le chef.

C’est lui qui a salué tout le monde en nous souhaitant la bienvenue et en se disant excité par le nombre de participants qu’il n’avait pas l’habitude de voir souvent. Avec sa bande de robes blanches, ils ont parlé, chanté, changé de place, récité de longs textes monotones en gesticulant pour finalement s’approcher de la foule avec des vases dorés dans lesquels ils avaient mis des petits ronds blancs à manger. Les gens se bousculaient comme s’ils allaient en manquer. Et puis à la fin, tout ce monde a quitté dans le même ordre qu’au début et nous sommes partis aussi derrière eux.

Arrivés chez tante Aurélie, celle-ci avait préparé une fête « comme dans le bon vieux temps ». Sa maison était éclairée de lumières partout, dehors comme dedans. Elle avait installé un vrai sapin dans son salon, décoré de toutes sortes d’objets. Sous l’arbre, il y avait des personnages, des animaux, une cabane, éclairée elle aussi. Et au milieu, un couple, genre antiquité, avec un bébé posé sur un coussin de foin. Et puis le monde était de bien bonne humeur. J’ai entendu quelques vieux s’échanger des souhaits joyeux. Tous les adultes buvaient. Il y avait plein de gâteries pour les enfants. Ma tante avait dressé une immense table avec des mets traditionnels, paraît-il. De la tourtière, du ragoût, de la dinde, des salades et des sandwiches pas de croûte. Et des desserts en quantités!

Après avoir mangé, un gros bonhomme en habit rouge avec une barbe collée a distribué des cadeaux à tout le monde, même à moi! En partant, ma tante nous a salués en nous demandant si nous étions contents de nos belles traditions.

Sérieusement, Audrey, je n’avais jamais vu autant d’abondance. J’ai adoré cette fête! J’aimerais seulement comprendre ce qu’on fêtait. Personne ne semblait vraiment le savoir… Toi, as-tu une idée?

Par habitude, par tradition ou par foi?

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Fait-on encore ce geste pour ce qu’il représente réellement?

Voici le quatorzième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition de octobre 2013 du Messager de Saint-Antoine

Un grand nombre de parents québécois issus de la tradition catholique continuent de demander le baptême pour leurs enfants en bas âge. À discuter avec eux, il est aisé de constater que la plupart se sont éloignés de l’Église. de ses pratique et de ses exigences, surtout rituelles. Lorsque les personnes responsables de cette pastorale reçoivent les familles, la tentation est grande de les juger peu aptes à professer la foi chrétienne avec tout ce qu’elle comporte.

Les raisons premières énoncées par les parents pour demander le baptême sont souvent liées à la tradition : « pour leur donner ce que nous avons reçu… »; « pour qu’ils puissent choisir eux-mêmes plus tard… » ; « pour ne pas rompre la chaîne de transmission de notre héritage religieux… »; etc. Il ne faut pas non plus négliger la pression qui vient souvent des aînés, pour lesquels demeure parfois ancrée la croyance que le baptême permet d’éviter les limbes ou l’enfer! Avouons que tout ceci peut s’apparenter davantage à des motifs folkloriques et bien peu au credo de l’Église et à la signification réelle du sacrement.

Du folklore aux ouvertures spirituelles

Lorsque la personne qui accueille au nom de l’Église prend le temps d’échanger vraiment avec les demandeurs, il arrive que des petits trésors soient « déterrés ». Par exemple, derrière une affirmation toute banale comme « c’est pour faire plaisir à ma grand-mère », peut se cacher des niveaux de sens plus profonds. Pourquoi est-ce si important de faire plaisir à grand-maman? Il est possible que le lien affectif soit si important que ce « plaisir » qui lui est consenti soit quelque chose de plus fort : « Ma grand-mère est croyante et je l’admire beaucoup. » Et qu’est-ce que vous admirez de sa foi? « C’est spécial de croire encore en Dieu aujourd’hui! » Et croire, ce n’est pas pour vous? « Non… peut-être… je ne sais pas. » Tout à coup, nous passons de la non foi personnelle à un « peut-être… » Il suffit parfois d’une telle ouverture pour que Dieu, peu à peu, trouve son chemin jusqu’au cœur de la personne.

La foi d’une grand-maman pour donner le meilleur à la vie nouvelle

Célébrer un baptême dans ces conditions, c’est donc croire avant tout que le sacrement agit de lui-même. Tout en démarrant le processus d’initiation chrétienne pour l’enfant, il opère également chez les parents comme un retournement. Du dos tourné à l’Église, la demande de baptême permet que les gens se tournent de nouveau vers elle. Si la relation qui s’ensuit se passe bien – et ce n’est malheureusement pas toujours le cas – il est possible que quelque chose se dépose dans le cœur des parents et grandisse avec le temps.

N’est-ce pas un peu ce que raconte la parabole du Semeur? Des grains sont tombés sur tous les sols. La « terre » des parents demandeurs du baptême est un environnement fertile, car ils veulent ce qu’il y a de meilleur pour leur enfant et sont prêts à faire ce qu’il faut pour qu’il soit baptisé. Ne reste plus que la patience et le maintien des liens entre l’Église et ces derniers pour espérer une moisson. Et ça, c’est l’affaire de tous les baptisés, en particulier celles et ceux qui voient encore dans leur communauté un lieu possible de croissance et de soutien mutuel.