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Malgré l’Église, avec les couples gais

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Un mariage célébré dans une église anglicane.

J’ai eu la tentation, comme premier réflexe, d’intituler ce billet « Je suis homosexuel », à la manière de tous ces « Je suis » qui ont été repris de manière successive à propos de Charlie Hebdo et de tous les lieux attaqués par des fous furieux. Je me suis dit que ce serait mal interprété…

Il faut dire que sur ce sujet de l’homosexualité, j’ai été amené au cours des 30 dernières années à changer graduellement et profondément mon attitude. En effet, lors des premiers cours d’éthique (chrétienne, faut-il le préciser) que j’ai suivis en 1982, le sujet était abordé à la façon dont l’Église catholique a toujours dénoncé ce « désordre intrinsèque » de la nature. Mais je sentais déjà que quelque chose n’allait pas dans ce regard posé sur ces personnes. J’en connaissais déjà quelques-unes qui avaient toutes quitté ma région pour se réfugier dans l’anonymat de la grande ville. Je n’avais pas conscience de ce qu’elles vivaient en lien avec leur identité profonde.

C’est mon jeune frère, le premier, qui m’a éveillé à cette réalité. À ses 18 ans, il a fait son coming out alors que nous étions tous réunis chez nos parents. Je ressens encore la tension que cela nous avait fait vivre. Nous étions tous rivés sur le visage de notre père, car nous redoutions sa réaction. Et elle fut comme nous le craignions! J’étais mal à l’idée que cela arrive dans notre famille, avec des parents très religieux. Comme tous les hommes de mon âge, j’avais moi-même usé de tous ces mots visant à ridiculiser un garçon dès qu’il présentait quelque manifestation de féminité. Mais ce soir-là, j’étais plus choqué par le rejet de mon père (non pas de son fils, en tant que tel, mais de toute possibilité pour lui de vivre ouvertement son homosexualité, y compris l’interdiction d’inviter qui que ce soit qui serait comme lui). Ce fut le début de ma recherche pour comprendre.

Une rencontre au cœur de la souffrance

Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu accès à de vrais témoignages de la blessure infligée aux personnes homosexuelles (pour ce qui me concerne c’étaient des hommes), alors que je m’étais inscrit à une série de rencontres au sein d’une église baptiste où je me suis laissé entraîner dans un chemin insoupçonné. Pendant six mois, une fois par semaine, après les temps de prière et les catéchèses (qui, paradoxalement, dénonçaient les unions homosexuelles comme contraires au plan de Dieu), nous nous retrouvions en petits groupes. Le mien était constitué de sept hommes murs dont trois homosexuels. Chaque mardi soir, pendant une heure, nous étions comme dans une bulle protégée. Nous avions le droit de tout dire, de partager tout ce que nous avions à exprimer et nous étions tenus à la confidentialité.

Les personnes homosexuelles de mon groupe ont fait plus pour moi que toutes les lectures que j’ai pu faire sur le sujet. On aura beau chercher le gène de l’homosexualité dans l’ADN humain (et éventuellement le trouver), la science ne permettra jamais l’accès à la profondeur de l’humanité blessée d’une personne homosexuelle. Si je n’arrive toujours pas à déterminer le « début » de l’homosexualité d’un être humain (avant ou pendant la conception, après la naissance), je sais une chose avec certitude : il ne s’agit pas d’un choix. C’est quelque chose qui fait partie (ou qui vient à faire partie) de la structure psychique profonde de la personne. Il ne s’agit pas seulement d’une tendance, mais d’une composante de l’identité réelle de la personne. Et cela ne se déconstruit pas, ou peut-être que dans des cas très exceptionnels si j’en crois certains témoignages que j’ai entendus au cours de ces six mois.

Bref, j’ai beaucoup plus de respect pour la personne qui, pour arriver à s’assumer elle-même, comme premier pas vers un chemin d’épanouissement personnel, doit pouvoir afficher son identité de genre au risque de subir du rejet, de l’intimidation, parfois de la violence physique ou même l’emprisonnement ou la condamnation à mort dans certains pays. Il faut être complètement aveuglé par ses propres préjugés pour croire que ces personnes ont choisi d’être ce qu’elles sont…

Le retard de l’Église catholique

J’en viens donc à ma réflexion en Église. Je suis agent de pastorale, professeur et blogueur. Un jour, en commentaires à l’un de mes billets, un individu m’a longuement interpellé sur l’attitude violente de l’Église catholique à l’égard des personnes homosexuelles. J’avais beau argumenter sur la différence entre la morale que l’Église défendait et les attitudes pastorales des prêtres et du personnel qui se développaient de plus en plus en direction de l’accueil inconditionnel, mon interlocuteur me renvoyait toujours à la blessure causée par la définition de l’homosexualité qui laisse à penser que ces hommes et ces femmes ne pourraient jamais être considérées comme de « vraies » personnes et que le jugement posé sur elles pouvait encore aujourd’hui alimenter la peur et la haine en raison de ce qu’elles sont et pas seulement de leurs « actes intrinsèquement désordonnés ».

Autrefois, on mettait au rang des « passions » la tendance homosexuelle, comme l’alcoolisme, la pyromanie ou la perversion meurtrière. Et, bien entendu, la société devait s’assurer d’empêcher la mise en œuvre de telles passions (pensons à l’époque de la Prohibition). Mais qui peut prétendre encore que l’homosexualité ne serait qu’un penchant mauvais à combattre à tout prix?

Une Église rigide ou l’Évangile libérateur

Je me suis rendu à l’évidence que l’Évangile de Jésus-Christ ne peut pas légitimer une telle violence contre des frères et des sœurs en humanité. La réalité est que ces personnes sont comme elles sont. La foi nous conduit à reconnaître que Dieu nous aime tels que nous sommes, car il nous aime comme une mère ou un père aime ses enfants. Si mon propre père a pu faire le cheminement lui permettant d’accueillir son fils homosexuel et son conjoint dans sa propre maison et même de développer une relation privilégiée avec lui, combien Dieu lui-même ne pouvait-il pas les aimer de manière infinie? S’il les aime d’un tel amour, comme il m’aime et comme il aime tous ses enfants, ne veut-il pas pour eux le même chemin de bonheur et de vie? Ma réflexion m’amène à la conviction que ce chemin passe irrémédiablement par l’expérience de l’amour humain. Aimer son prochain, bien sûr. Mais l’amour conjugal, que l’Église se représente comme le signe sensible de l’amour de Dieu pour les humains, ne devrait-il pas être accessible à tous, sans exception?

Mon frère est en couple depuis de nombreuses années. Comme tous les couples, celui-là a ses petits défauts, ses petites habitudes, ses petites fermetures. Comme tous les couples, les conjoints de même sexe ont leur manière unique de s’aimer et d’aimer les membres de leurs familles. S’ils peuvent vivre sereinement leur amour, ils ont la même capacité de rayonner et d’exercer une réelle fécondité dans la société, là où ils sont suffisamment reconnus pour n’avoir plus besoin de recourir à la pitié ou à la compassion pour vivre leur vie tranquillement.

Mais ce n’est toujours pas le cas dans l’Église. Pourtant, celle-ci se trouve confrontée à sa propre évolution sur le mariage depuis les 50 dernières années. Autrefois considéré uniquement comme un contrat social pour la protection de la femme et la procréation, la définition du mariage a fini par intégrer l’amour mutuel comme la base d’une union fidèle et féconde. L’Église reconnaît aujourd’hui que c’est l’amour qui est le fondement. Si tel est le cas, alors l’amour peut et doit pouvoir s’épanouir également dans un couple homosexuel.

Un combat à mener

J’en viens finalement là où j’aurais peut-être dû commencer. Dans mon diocèse, une équipe pastorale s’est proposé d’inviter les couples qui s’aiment à une fête de l’amour. Se voulant consistante dans sa démarche en lien avec sa manière de concevoir l’amour, cette équipe en était venue à la conviction qu’elle ne pouvait pas refuser l’entrée à des couples qui seraient jugés « objectivement non-conformes » à la morale chrétienne. C’est tout simple : si ces couples ressentent que leur amour est vrai, engagé, durable, fécond, ils ont le même droit que tous les autres à la reconnaissance de l’Église.

La fête de l’amour réalisée par l’Unité pastorale Valin, en avril 2016, fut une initiative qui s’est voulue inclusive de tous les amours conjugaux. À la différence d’une fête de la fidélité, elle ne prenait pas en compte la dimension sacramentelle du mariage, mais seulement l’amour du couple. L’équipe de préparation de cette fête ne voulait pas trier, car cela aurait été un jugement. Elle ne voulait pas exclure, car cela aurait été en contradiction avec sa démarche de reconnaissance. Il s’est ainsi trouvé quelques couples gays dans l’assistance. Mais comme pour tous les autres, il ne leur était pas demandé de s’identifier. Il leur suffisait d’être là, d’accueillir la bonne nouvelle, de ressentir la joie devant la beauté des amours humains et de recevoir la bénédiction du prêtre. Si cette fête a pu scandaliser quelques catholiques scrupuleux, elle aura eu le mérite de mettre la valeur de l’amour au premier rang. N’est-ce pas ce que l’apôtre Paul lui-même recommande dans sa célèbre Hymne à l’amour (Cf. 1Co 13)?

Il est probable que cette fête ait pu semer de la confusion dans certains esprits, mais la sortie regrettable de l’évêque, mon évêque, visant à réprimander publiquement cette équipe jusqu’à contribuer tout récemment à la démission de son prêtre-modérateur, me paraît comme un geste bien plus grave, car il ne pourra que saper les efforts sincères des baptisés qui, comme moi, cherchent encore à demeurer en communion avec une institution déconnectée de la vie des gens. Par l’un de ses évêques, l’Église se sera, une fois de trop, montrée impitoyable en vertu d’une morale figée, empreinte de pharisaïsme, plutôt que miséricordieuse à l’excès, comme l’y invite le pape François*. Elle aura surtout fait la sourde oreille à toute la recherche contemporaine et aux témoignages consensuels qui permettent d’envisager l’homosexualité autrement que comme une perversion ou un désordre de la nature qu’il faudrait guérir ou à tout le moins brimer dans son expression.

Les couples homosexuels constituent un véritable écueil pour l’Église. Même le dernier synode sur la famille n’a pu leur adresser un seul mot, compte tenu des divisions que le sujet suscitait. Les couples de même sexe sont des pierres d’achoppement qui mettent l’Église au défi de sa propre cohérence et de sa véritable mission : exclure ou accueillir; juger ou accompagner; demeurer pure ou descendre dans la boue humaine, au risque de se salir et peut-être même de mourir… par amour. Voilà pourquoi je me range aux côtés des personnes homosexuelles et que je soutiens leur désir de vie conjugale engagée dans la durée et reconnue : pour que mon Église soit ne leur soit plus cause de souffrances, mais qu’elle devienne de plus en plus passionnée par leur libération et par leur inclusion.


* Ce paragraphe de mon article m’a valu un blâme de mon évêque, avec l’appui de ses plus proches collaborateurs. Je le mentionne à l’intention des personnes qui pourraient s’offusquer à l’idée que Mgr Rivest ait pu laisser passer un tel commentaire sans prendre la défense de l’Église, ce qui n’est pas le cas, bien au contraire.

Quelles suites donner à ce synode?

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Un des couples invités au synode, avec leur petit. Photo: L'Osservatore Romano

Un des couples au synode et leur petit. Photo: L’Osservatore Romano

Le synode romain sur la famille a pris fin le mois dernier en laissant une impression largement partagée qu’il a ouvert bien peu de choses. On pourrait croire que tout ce branle-bas de combat ne fut qu’un spectacle assez désolant de deux factions, conservatrice et progressiste, s’affrontant dans l’arène synodale. Et qu’au final, ce serait plutôt la frange attachée à la tradition et à la doctrine qui l’a remporté. Mais est-ce vraiment le cas? Entre les attentes déçues et le réalisme pastoral, quel chemin peut-il s’ouvrir pour les baptisés?

La doctrine immuable…

Certaines questions controversées devaient être abordées lors du synode, notamment autour de l’homosexualité et des divorcés-remariés, à la fois pour leur statut dans l’Église mais également pour ce qui est de leur accès à la communion.

Pour ce qui est de l’homosexualité, finalement très peu discutée, les pères synodaux en sont restés à une formule vague encourageant l’accompagnement des familles aux prises avec cette situation et à l’accueil toujours chaleureux à faire aux personnes homosexuelles. Rien cependant sur une forme de reconnaissance d’un « droit » à l’épanouissement affectif et encore moins sur la possibilité , « même de loin », de reconnaître les couples ou les familles avec des parents homosexuels. Il est clair que cette question est encore trop délicate et surtout trop diversement perçue pour susciter un quelconque déplacement doctrinal.

Les divorcés-remariés ont été au cœur de nombreux échanges. La recommandation de faciliter les procédures conduisant à la déclaration de nullité de mariages non valides aura certainement des conséquences positives, bien que, pour la plupart des couples dans cette situation que nous connaissons, cette démarche n’est plus très prisée. Il serait surprenant de voir une augmentation importante en cette matière.

Par contre, la reconnaissance d’une forme d’union reconnue par l’Église dans le cas de divorcés-réengagés est loin d’être sur le point d’aboutir positivement! Même si tous reconnaissent que le retour en arrière (revenir avec l’ex-conjoint-e) est exclus la plupart du temps et que la recomposition des familles modifie de manière permanente la situation des couples, le synode n’a fait aucun pas dans la direction de ces dernières. On en revient toujours avec la situation objective d’adultère incluant comme unique solution pour le couple de vivre en frère et sœur. On tape donc encore sur le clou du tabou de la sexualité.

La seule petite ouverture qui a été faite a consisté en la reconnaissance du « pouvoir » de l’évêque diocésain dans le discernement des situations particulières pouvant aller jusqu’à autoriser, après un « chemin de pénitence », la communion à certains divorcés-remariés. Il s’agit d’une minuscule brèche, mais bien réelle, qui va justement dans le sens de la synodalité et de la collégialité, et qui pourrait faire en sorte que certains évêques avancent dans cette direction alors que d’autres pourraient en rester au statu quo. Ce serait la première fois depuis longtemps que l’Église catholique, fortement centralisatrice, puisse accepter certaines adaptations selon les régions et les cultures.

La responsabilité des baptisés

Durant tout le temps de ce synode, nous avons très peu entendu parler des 18 couples présents dans l’enceinte. Ceux-ci ont eu droit à leur trois minutes de prise de parole, mais n’ont pas participé aux comités linguistiques qui devaient faire remonter les propositions en vue du rapport final. La participation des « fidèles » a donc été réelle, mais plutôt ténue.

Dans mon diocèse, nous avons été très peu nombreux à participer aux deux consultations préalables commandées par le pape François. Pour le synode extraordinaire de 2014, faute de temps pour organiser une telle consultation, les réponses de notre diocèse ont été apportées par un seul répondant. Pour la consultation de 2015, l’équipe diocésaine de pastorale a tant bien que mal invité les gens à répondre à un questionnaire simplifié. Les réponses obtenues se comptent avec les doigts d’une seule main! Se passerait-il, au sein de l’Église, parmi les baptisés engagés que nous sommes, une forme de désengagement, comme en politique?

L’archevêque de Gatineau, Mgr Durocher, affirmait, à la fin des trois semaines de travail, que « le synode est loin d’être fini». Il voulait dire par là qu’il y a matière à réflexion et à agir dans nos diocèses. L’homme d’Église a lui-même repris les 94 recommandations du synode en surlignant les articles qui pouvaient conduire à des actions dans les paroisses. Il a conclu de cet exercice : « Mon texte est maintenant rempli de violet! ». Il y a donc une responsabilité qui est renvoyée aux Églises locales. Qu’en ferons-nous, dans chaque diocèse? Y a-t-il des hommes et des femmes qui désirent approfondir les recommandations et entrer en dialogue avec leur évêque?

Si nous prenons l’invitation du pape François au sérieux, il ne faudrait pas arrêter maintenant ce qui vient d’être commencé, à savoir la possibilité d’une réelle prise de parole par le peuple, en communion avec ses évêques. Je serais le premier à désirer réfléchir avec d’autres aux questions soulevées, aux réponses apportées et surtout à toutes celles qui n’ont même pas été « tentées ».

La famille et les vérités universelles qui ne le sont plus

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Le deuxième synode sur la famille s’est ouvert à Rome. Avec la rencontre mondiale des familles qui s’est déroulée tout récemment à Philadelphie et à laquelle le pape lui-même a mis tout le poids de sa présence pour marquer l’importance de l’événement, l’Église catholique semble soudainement se soucier des «problèmes» de la famille contemporaine avec l’intention de lui apporter des solutions.

À quoi peut-on s’attendre réellement? L’Église peut-elle véritablement aller à la rencontre des familles et se faire entendre sur les questions qui la divisent elle-même de l’intérieur?

Les familles sont ailleurs

Chez nous, la famille catholique est devenue largement autonome face au magistère. Si une minorité semble continuer de s’y référer pour sa conduite morale, la majorité lui accorde bien peu de d’importance pour lui dicter sa manière de se comporter, que ce soit au chapitre de la contraception, du divorce ou de l’union homosexuelle, trois des questions qui ont été abordées au synode de l’an dernier.

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Vois comme c’est beau!

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Voici le vingt-cinquième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de janvier-février 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

vois comme c'est beauLa communication que fait L’Église de ses positions théologiques et morales peut paraître rébarbative et culpabilisante, comme si elle ne parvenait pas à poser un regard positif sur l’être humain. Pourtant, l’Église est porteuse d’une tradition biblique et spirituelle qui reconnaît le caractère prodigieux de la personne humaine.

Dès la Genèse, après chaque jour de la Création, Dieu regarde son œuvre et la déclare « bonne ». Et ce n’est qu’après avoir créé l’homme et la femme que son niveau de satisfaction est le plus élevé. Il se dit à lui-même :  « cela est très bon » (Genèse 1, 31). Dans le Psaume 8, l’auteur s’émerveille devant l’immensité de l’univers et s’interroge sur le bon sens de Dieu : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,  le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » (vv. 5-6). Et l’élan du psalmiste reprend, comme en extase : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 139, 13).

Alors que son peuple s’écartait de l’Alliance, Jésus a su y déceler la bonté et la reconnaître. Ainsi dit-il d’un savant qui fait preuve d’intelligence face au plus grand des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12, 34) ; il reconnaît la capacité de se relever de la femme adultère qu’il sauve d’une mort certaine (cf. Jean 8) ; il fait l’éloge de la leçon de foi qu’il reçoit d’une étrangère (Marc 7, 24-30) ; plus surprenant encore, il prétend n’avoir jamais vu une foi si grande en Israël que celle confessée par un païen qui, plus est, est officier de l’envahisseur romain (Matthieu 8, 5-30) !

Mettre en valeur le bien perçu

Que ce soit face à des pécheurs, des étrangers ou des membres d’une force d’occupation, un œil sage doit savoir, au-devant de tous, mettre en valeur le bien qu’il perçoit. Mais il peut sembler qu’en Église nous soyons moins empressés de nous engager de cette manière. En pointant davantage le péché, la perte des valeurs, la culture de mort, le relativisme qui domine, aurions-nous oublié d’en discerner aussi le bon grain, la charité en acte, les valeurs évangéliques qui s’en dégagent ?

Après un synode où l’on a vu des tensions vives entre partisans d’une approche morale qui tient compte de la croissance et ceux d’une formulation tranchante de la Vérité, nous sommes invités par le pape François à reconnaître les semences du Verbe dans l’humanité même si celle-ci n’agit jamais parfaitement en conformité avec la loi divine.

Et si nous commencions la nouvelle année en reconnaissant ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est juste dans le monde qui nous entoure ? Peut-être alors celui-ci entendrait mieux les invitations de l’Église à la croissance. « Vois comme c’est beau, dit la chanson : les enfants vivent comme les oiseaux ».

Miséricorde, bien sûr! Mais encore?

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Avec le Synode des évêques sur la famille qui vient de se clore, peut-être n’avons-nous jamais autant lu ou entendu les mots « miséricorde » et « vérité », soit pour les opposer, soit pour les accorder, soit encore pour en privilégier l’un plutôt que l’autre. Depuis quelque temps, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche avec cette perception que les couples divorcés-remariés ou encore les personnes homosexuelles (seules ou en union) ont nécessairement besoin d’être vus comme ayant besoin de miséricorde pour que l’Église leur accorde de l’attention. Et c’est ici que je me dis: « en réalité, pas plus que moi! » En effet, moi qui suis marié comme un bon catholique, qui pratique encore sa religion en assistant à la messe et qui s’occupe plutôt bien de sa famille, oui moi, j’ai pourtant bien besoin de la miséricorde divine tout autant que ceux et celles dont on a discuté (sans eux bien sûr) durant toute une année et dont on parlera encore toute l’année qui vient.

Voir le bonheur et s’en réjouir

Un amour imparfait… comme le mien!

Ce qui me chicote, en fait, c’est l’incapacité de considérer le bien qui se fait en « territoire peccamineux ». Je m’explique, si mon statut par rapport à l’Église est « ok », celui des divorcés-remariés et des personnes homosexuelles « actives » est, selon la « doctrine vraie et immuable »: « vivent dans le péché ». Comme il s’agit de leur statut permanent, leur contexte est donc toujours marqué par la réalité objective du péché. C’est pourquoi l’Église veut leur prodiguer la miséricorde divine, non sans avoir préalablement brandi la vérité sur leur condition d’existence que Dieu ne peut que réprouver.

Or, il se trouve bien des témoins tout aussi crédibles partout autour de nous qui voient les choses différemment en observant la vie au sein d’un grand nombre de familles recomposées et d’autant d’unions homosexuelles. Plusieurs y reconnaissent de belles valeurs. Par exemple, ces couples formés de divorcés qui s’efforcent d’instaurer dans leur foyer une atmosphère de sérénité. Ils tentent de faciliter les choses pour leurs enfants dont certains peuvent être partagés entre un « nid » et l’autre. Ils font en sorte que leur adaptation soient la plus aisée possible et qu’ils ne cessent de se sentir aimés. Ils sont même parfois ouverts à la vie en projetant d’ajouter à leur progéniture. À la suite d’un premier échec conjugal, ils connaissent les chemins risqués ou dangereux pour leur fidélité et sont devenus habiles pour les éviter. L’amour qu’ils dégagent dans leur couple devient rayonnant. Il est bon d’être avec eux et ils font du bien autour d’eux. Si quelque témoin observait tout cela dans ma propre maison, il dirait certes : « Voilà un couple qui accomplit remarquablement bien sa mission chrétienne dans le monde en faisant rayonner l’amour divin dans son foyer ». Mais c’est là que le bât blesse: ces couples se sont écartés de la vraie voie et l’Église dont je suis ne cesse de le leur rabâcher afin qu’ils ne l’oublient jamais. C’est ainsi qu’on les prive officiellement de bénédictions et d’eucharistie pour les maintenir en état de pénitence publique. Comment pourrait-on alors reconnaître que tout ce qu’ils font de bien et de bon, tout ce qu’ils ont réparé à la suite de leur première union, tout ce qu’ils ont mis en oeuvre pour le bien de leurs enfants, tout ce qu’ils font dans la société en gagnant honnêtement leur vie, aurait à voir avec l’Évangile et les commandements du Dieu?

Famille recomposée

Il en est de même pour certains couples homosexuels. À l’Association Emmanuel, nous avons choisi de ne pas refuser les couples gais qui se proposent d’adopter des enfants en grand besoin d’amour en raison de leurs différences. C’est ainsi que nous pouvons voir, année après année, des familles où grandissent ces enfants entourés du même amour que celui qui est prodigué par des familles « ok » comme la mienne. L’amour des parents n’est-il pas nourri par la source de tout amour? Et cet amour pour des enfants qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas été gardés par leurs parents biologiques lorsqu’ils ont découvert leurs « particularités », peut-il venir d’ailleurs que du coeur du Père céleste et sa préférence pour les plus petits?

Moi je le dis humblement: il y a parmi ces couples certains qui m’édifient et qui m’inspirent. Si c’est là l’oeuvre de leur vie pécheresse, comment se fait-il que je grandisse à les côtoyer? L’amour et le bien peuvent-ils provenir d’autre part que de Dieu lui-même? Le diable se mettrait-il à faire le bien pour confondre les vrais chrétiens? Possible, mais ce n’est pas l’expérience que j’en fais.

Mais oui, il y a aussi la vérité, celle qui confronte chaque personne humaine pour qu’elle devienne plus vraie; mais aussi celle avec un grand V qui nous indique que nos vies ne respectent que rarement la rigueur à laquelle la religion nous interpelle. Que faire de cette Vérité? D’abord la chercher en nous-mêmes car elle y est inscrite. Et voir comment nous pouvons, dans une perspective qui respecte la croissance humaine, nous y conformer peu à peu, avec l’assistance miséricordieuse de l’Église!

Miséricorde pour tous!

La miséricorde ou la compassion qui vient du coeur aimant de Dieu est infiniment plus puissante que celle que nous pouvons nous-mêmes accorder à quiconque. Or, il se trouve que nous sommes tous faillibles et qu’en tellement d’occasions nous « péchons » en ne faisant pas le bien que nous aurions dû faire, en ayant des pensées destructrices, de jugement ou de haine, en disant des choses qui blessent ou qui intimident. Oui, en ce sens nous sommes tous pécheurs et avons tous besoin de nous en remettre à la grâce divine car Dieu seul est juge de nos vies.

Puisque nous sommes tous dans le même bain du « mal » qui nous entoure, devenons davantage solidaires du bien que nous nous efforçons de réaliser dans nos propres vies. Sachons reconnaître le bien partout où il s’accomplit et bénissons toutes les personnes, peu importe leur condition de vie, afin qu’elles poursuivent résolument dans la voie de cette option fondamentale dont Dieu se réjouit, car c’est cette option pour le bien qui rend le monde meilleur et qui peut le mieux honorer notre Créateur.

 L’amour, c’est de trouver sa joie dans le bien; le bien est la seule raison de l’amour. Aimer, c’est vouloir faire du bien à quelqu’un. (saint Thomas d’Aquin, XIIIe siècle)

Synode 2014: Qui a gagné? Qui a perdu?

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S’il existait encore des gens parmi les catholiques qui croyaient que l’Église était à l’abri des influences politiques, des lobbys et des conflits de pouvoir, le dernier synode leur aura montré que ces jeux de coulisse ont toujours été présents, bien que la plupart du temps cachés ou plus discrets.

La détermination du pape François à ouvrir les vannes de la transparence et à exiger une parole libre de la part de tous les évêques participant au synode aura sans doute favorisé cette manifestation qui peut paraître incongrue avec la mission spirituelle et l’unité de l’Église. Mais en réalité, elle aura surtout permis de montrer à quel point les membres de la plus haute hiérarchie de l’Église sont d’abord et avant tout des êtres humains sensibles aux influences diverses et qu’ils se rallient naturellement au leadership intellectuel et moral de quelques chefs de file, comme nous tous…

Sur la ligne de départ

Après une année de consultation et de positionnement des uns et des autres, l’entrée en synode, alimentée par la tendance à polariser des médias, pouvait donner l’impression que le grand clash était commencé. Les dés des uns et des autres semblaient déjà joués. Il ne restait plus qu’à voir comment la partie se déroulerait. Si les médias (et nous tous) n’avaient à chaque jour qu’un résumé de l’allure de la journée à se mettre sous la dent, c’est incontestablement le rapport de mi-parcours (la relatio post disceptationem) qui a mis le feu aux poudres. Un grand nombre de participants au synode et d’autres évêques sont sortis dans les médias pour exprimer leur indignation de voir à quel point des interventions jugées minoritaires y prenaient de l’importance. C’est là que nous avons pu prendre conscience de l’importance de cette mouvance conservatrice et du poids qu’elle exerce au sein de l’Église et dans l’enceinte synodale.

Les tensions

Les questions débattues (disons plutôt exposées) par les évêques ont semblé se concentrer sur deux ou trois points de la doctrine, à savoir : la communion eucharistique qui devrait ou non être accordée aux divorcés-remariés ou réengagés; la possibilité de considérer un échec matrimonial et d’ouvrir, à certaines conditions, à un second mariage; et l’ouverture plus ou moins grande aux personnes homosexuelles en excluant cependant dès le départ toute idée d’un « mariage » pour des personnes de même sexe.

Les tenants plus radicaux de l’enseignement traditionnel se sont vite rendu compte que ce fameux rapport semblait ouvrir plus largement que ce qu’ils avaient entendu des exposés des pères synodaux, d’où leur vive réaction comme pour colmater des brèches soudainement apparues au matin d’un réveil brutal. S’il y avait une certaine proportion d’évêques qui se seraient montrés plus « ouverts » à des changements non seulement pastoraux, mais qui auraient eu pour effet de modifier « quelque chose » de la doctrine, ceux-ci sont restés plutôt discrets au cours de la deuxième semaine. Avaient-ils le sentiment d’avoir été trop loin? Ils sont effectivement assez rares à avoir osé exprimer leur ouverture personnelle en public après la montée fortement médiatisée de l’arrière-garde.

Le texte final

Le rapport final du synode est très différent de celui de mi-parcours. Les grandes questions en litige n’ont pas reçu les deux-tiers des votes pour qu’elles soient adoptées (dans le sens d’une plus grande ouverture pastorale). Certains y verront donc une victoire de la frange conservatrice qui aura probablement su garder l’intégrité de la doctrine devant un pape à tendance trop laxiste. D’autres y constateront à quel point il est difficile de déverrouiller certains éléments doctrinaux lorsqu’ils sont fixés par la tradition et que la tentative aura au moins servi à montrer qu’un courant qui s’attache davantage à la « miséricorde » et même à la notion de gradualité en morale est réellement actif dans l’Église actuelle.

Et après?

Certains voient dans la proposition du pape de tenir ce synode en deux moments distincts (il n’était prévu à l’origine que la session d’octobre 2015) comme une stratégie pour que les questions débattues en 2014 continuent d’être présentes dans les esprits des pères synodaux qui participeront à la séance de l’an prochain. sur les mêmes sujets. Ainsi, dans les médias, les Églises locales et les divers forums qui s’intéressent à ces questions, le débat se poursuivrait avec l’espoir que l’ouverture manifestée cette année puisse aller en grandissant. S’il s’agit réellement d’une stratégie ainsi orchestrée, il faut reconnaître en François une intelligence hors du commun et un sens politique particulièrement déroutant pour les hauts responsables de la curie romaine et pour les tenants des positions traditionnelles.

Plusieurs cependant diront que ces ouvertures sont bien minces et très loin des vraies préoccupations des hommes et des femmes de notre temps. Il est clair que de donner la communion ou non aux divorcés-remariés peut paraître un bien petit problème pour les gens qui ont rompu avec l’Église ou pour ceux qui font fi de l’interdiction en se présentant sans trembler à la communion avec une conscience claire. Il va de soi que de rappeler que l’Église ne veut pas discriminer les personnes homosexuelles tout en maintenant que leurs unions et leurs relations sexuelles sont condamnées par l’Écriture ne peut conduire à de grandes réjouissances de la part des groupes qui tentent de lutter contre l’homophobie! Mais il faut peut-être considérer ceci: si l’Église peut faire quelques pas dans ces directions en égratignant quelque peu l’épiderme de sa doctrine associée « depuis toujours » à la Vérité absolue et immuable, ces petites avancées pourraient éventuellement permettre de rompre avec l’absolutisme de la lettre de la Loi et de tendre vers une interprétation plus nuancée qui tiendrait compte avec plus de réalisme des différentes situations particulières.

Bref, une petite brèche dans une fortification réputée imprenable pourrait peut-être donner à voir quelques ouvertures qui indiqueraient que l’Église est en train de voir le monde avec plus de compassion et d’y reconnaître, enfin, que c’est aussi dans ce monde que l’amour de Dieu s’incarne lorsque son Esprit Saint peut souffler librement.