Suicide assisté: faut-il s’en réjouir?

Dans un jugement unanime et historique, la Cours suprême du Canada a statué que l’interdiction contenue aux articles 14 et 241 du Code criminel du Canada porte atteinte à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité (cf. La Presse). Cette décision ouvre largement la porte aux provinces qui ont déjà (comme le Québec) ou qui voudront légiférer en matière de fin de vie, autant pour le suicide assisté (à la base de ce jugement) que pour l’euthanasie. Les balises données dans le jugement sont aussi moins restrictives que celles de la loi sur l’aide médicale à mourir du Québec, en supprimant la notion de fin de vie parmi les critères. Ainsi, il suffira d’être une personne adulte capable (« apte »); de consentir clairement à mettre fin à sa vie; et d’être affectée par des problèmes de santé graves et irrémédiables (incluant ceux d’ordre psychologique); et dont ces problèmes lui causent des souffrances persistantes et intolérables.

C'est pourtant la semaine de la prévention du suicide!

Paradoxalement, le jugement est rendu durant la semaine de la prévention du suicide!

Un jugement prévisible

Fait plutôt rare en matière d’éthique, le jugement est unanime. Il est fondé sur le fait que la société a changé (évolué) depuis la décision contraire qui fut rendue en 1993. Il est vrai que la dignité humaine est de plus en plus associée à sa liberté: de pensée, d’expression, de mouvement, d’agir. L’une des requêtes ultimes de ce courant libertaire vient donc d’être accordée au bon peuple qui peut désormais recourir à ce moyen pour cesser de vivre. Il est vrai aussi que le suicide comme tel n’est plus reconnu comme un acte criminel et que son étendue est devenue telle qu’il ne génère plus comme autrefois la honte du tabou transgressé parmi les survivants. Et la compassion a pris peu à peu une nouvelle dimension, celle de ne pas laisser quelqu’un souffrir (comme on abrège les souffrances d’un animal) d’autant plus que c’est lui qui le demande. Ne pas répondre à cette demande est même devenu un acte qu’on associe à la dureté de coeur. Au vu de tout cela, il n’est pas surprenant de constater que les statistiques se maintiennent sans cesse à plus de 80% d’appuis à l’euthanasie et au suicide assisté. Voilà donc où nous en sommes.

Je vois ce jugement comme une forme de concession devant la pression du nombre. En démocratie, c’est ce qui est normal, me direz-vous… Mais dans le domaine éthique, ce n’est pas toujours forcément la majorité qui devrait dominer. La Cour suprême aurait pu renvoyer les gouvernements fédéral et provinciaux à leurs devoirs pour qu’ils assouplissent la loi, éventuellement, ou se lancent dans un débat de société. Sa décision d’invalider les deux articles du code criminel qui empêchaient l’assistance au suicide et l’euthanasie permettra sans doute aux politiciens fédéraux (pour le code criminel) de ne pas avoir à se tremper dans cette eau-là. Au fond, le jugement devrait permettre à tous ceux qui répondent aux critères de pousser plus loin la maîtrise de leur vie en incluant le moment et les conditions de leur mort. Les gens qui sont favorables n’y voient pas vraiment de problème pour les opposants: ils n’auront qu’à ne pas s’en prévaloir et à laisser aux autres la liberté de leur choix. Quant à moi, je me dois d’être cohérent avec mes opinions déjà énoncées sur le sujet. Tout en croyant que ce n’est pas un bon choix, que ce n’est pas choisir le bien, je me résigne en acceptant qu’une société démocratique et laïque n’a pas à embrasser le point de vue doctrinal d’une religion (ou de plusieurs) ou d’une philosophie morale dans des cas aussi extrêmes que ceux qui touchent au caractère sacré de la vie (pour les catholiques: « de la conception à la mort naturelle »). Comme pour l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté deviennent donc des options pour tous.

Quelle dignité humaine?

Mon principal regret face à la décision, c’est qu’elle est la conséquence de l’idée que l’on se fait de plus en plus de la personne humaine. Les philosophes l’ont longtemps considéré comme un animal doté de raison (la raison le distinguant du règne animal). Plus tard, on l’a considéré comme un animal ayant accès à la liberté de s’arracher à l’animalité et à la contingence (Rousseau). Mais cette liberté nous conduit sans trop que nous nous en apercevions à un autre concept philosophique: l’utilitarisme.

L’utilitarisme contemporain se range parmi les morales de l’action obligatoire. Il est plus préoccupé «du juste à faire» que de ce qui est «bon d’être» ou «bon d’aimer». Les utilitaristes contemporains sont en faveur du suicide dans la mesure où celui-ci respecte l’autonomie de la raison, la liberté et la dignité de l’individu ainsi que les principes de bienveillance et de bienfaisance. Cette doctrine, héritière à la fois de l’épicurisme de l’Antiquité et du naturalisme des Lumières, favorise la recherche et la satisfaction des biens de la vie ordinaire. (Source)

Dès qu’un individu a le sentiment d’une perte non pas de ses moyens, mais de son utilité, il se retrouve le plus souvent isolé dans sa détresse. Mais sa situation n’est jamais que la sienne. En fait, son problème est le mien, le nôtre, le vôtre… Car si nous voulons être cohérents avec ce que nous sommes vraiment, il nous faudrait placer au centre de la véritable identité de l’être humain sa vulnérabilité ou sa fragilité dans l’existence, d’où le besoin les uns des autres et l’obligation morale de la solidarité, de l’accompagnement mutuel. Jean Vanier « est convaincu qu’en mettant en lumière le caractère universel et central de la fragilité que nous partageons tous sans exception, nous pouvons aller au-delà de nos différences et nous retrouver dans une même humanité : « Les faibles enseignent aux forts à accepter et intégrer la faiblesse et la brisure dans leur propre vie. »

Nous sommes nés dans une fragilité extrême,
nous mourons dans une fragilité extrême
et tout au long de notre vie,
nous demeurons vulnérables,
c’est-à-dire capables d’être blessés. (Jean Vanier)

Le message qu’envoie le suicide assisté (et l’euthanasie d’une autre manière et même l’avortement sélectif), c’est que la dignité humaine se limite à son état de performance. Si je suis performant, capable, utile, je peux continuer à faire partie de l’humanité… Si je deviens incapable, diminué, je perds peu à peu mon humanité et je suis encouragé (désormais par toute la société) à penser qu’il est préférable que je quitte ce monde, pour un bien supérieur… Les autres n’ont plus ainsi à freiner leur course pour me prendre en charge, ils peuvent continuer à foncer droit devant… Cet individualisme me tue, car nous ne voyons pas que nous nous condamnons progressivement à la mort de notre société, en commençant par l’élimination des « moins humains ». Je crains donc moins les dérives probables des brèches sur le droit de tuer ou d’assister la mort (qu’il y aura quand même) que la dérive civilisationnelle dans laquelle nous sommes engagés.

Un ami ce matin acclamait la décision de la Cour suprême comme une excellente nouvelle. Quant à moi, je ne suis pas prêt à m’en réjouir, même si, au cas par cas, des proches d’une personne désirant la mort pourront croire sincèrement avoir fait ce qu’ils croyaient être juste. Le véritable bien, dans ma conscience profonde, ce serait de demeurer auprès de cette personne, de lui rendre à chaque instant le reflet de sa dignité jamais diminuée et de l’aimer jusqu’à la fin sans jamais se donner le droit de l’abréger… Mais nous n’avons plus le temps pour ça, ce serait contre-performant… C’est un jour triste pour l’humanité.

Et si on avait l’euthanasie comme on a l’avortement?

Photo: La Presse

Pendant que tous et toutes s’époumonent sur le projet de charte des valeurs québécoises, un autre enjeu de société, tout aussi fondamental, est en train de se jouer dans l’arrière-cour de notre Assemblée nationale. Le projet de loi 52 est bien plus avancé dans son processus législatif que celui de la charte. Il risque même de passer comme lettre à la poste puisque si peu de citoyennes et de citoyens semblent lui accorder de l’attention. Il me paraît donc nécessaire d’y revenir quelque peu, d’autant plus que je prépare une série de conférences sur le sujet…

Les véritables enjeux

Notre société a changé, pour le pire ou pour le mieux, c’est selon! Notre degré d’acceptation de situations autrefois inconcevables s’est beaucoup « élevé ». Il y a 40 ans, par exemple, l’avortement était encore illégal et une majorité de la population s’y objectait avec force. Les combats menés par des défenseures du droit des femmes à disposer librement de leur corps ont fini par faire admettre que le libre choix de laisser vivre un fœtus ou non appartenait, au final, à la mère. Et à part les groupes chrétiens pro-vie, peu de gens prendraient la rue aujourd’hui pour manifester contre cet état de fait. Surtout, c’est entré dans les tabous: on n’en parle plus, c’est privé. On pourrait mentionner d’autres questions devenues banales tellement qu’elles sont passées dans les mœurs: le divorce, les familles recomposées, parfois en plusieurs couches. Si parfois on entend, dans le dos des conjoints, quelques regrets pour les enfants, on reste surtout coi devant eux. Après tout c’est leur choix. On le respecte. Et plus récemment, on a vu l’ouverture aux mariages de même sexe. C’est devenu comme ça, maintenant et on ne fait plus de vagues. Alors l’euthanasie, bof! Ça finira par passer, comme tout le reste.

Parmi les raisons qui me poussent à le croire, il y a d’abord l’allongement de l’espérance de vie et ses conséquences sur la qualité de vie. On se réjouit qu’il y ait de plus en plus de centenaires et c’est bien ainsi. Mais pour quelques-uns qui continuent à jouir d’une qualité de vie exceptionnelle, un grand nombre se voit diminuer peu à peu, vivre des pertes les unes après les autres, voir de moins en moins de proches les visiter… Il y a dans l’air une forme de résignation passive face au vieillissement qui se traduit souvent par le placement de nos aînés dans ces centres de soin longue durée. « Eux », ils vont bien s’occuper des papys et des mamies, c’est leur boulot après tout. Pendant ce temps, nous avons une vie à vivre dont il faut profiter pleinement, car un jour nous deviendrons comme eux et nous savons ce qui nous attend…

Je vois également une autre raison dans la banalisation du suicide accentuée par sa fréquence particulièrement élevée au Québec. Nos statistiques sont impressionnantes. Nous arrivons juste après le Japon qui est une société déclarée « mourante » en raison de la démographie négative. Non seulement les Japonais ne font plus d’enfants, mais ils s’enlèvent la vie plus que partout ailleurs! Bref, après le Japon, c’est nous, les Québécois qui fréquentons le plus souvent les situations de suicide. Qui, dans sa propre famille, n’a pas connu ce malaise de se retrouver au salon funéraire ou aux funérailles dans une telle occasion? En catimini, les langues se délient pour regretter le geste, la détresse, la désespérance. Mais à la famille on ne dit rien. Il n’y a rien à dire devant la vie qui s’est ainsi arrêtée.

Je trouve encore une autre source de l’acceptation résignée de l’euthanasie dans une sorte d’état d’esprit qui se répand par rapport au « droit » de chacun sur sa propre vie. L’incroyable développement, depuis plus d’un demi siècle, de la liberté individuelle a pour conséquence que nous sommes de moins en moins portés à interpeller nos proches sur les choix qu’ils font et qui peuvent — nous le savons par expérience — les conduire à plus de malheur. Cette liberté a été gagnée à l’encontre des institutions qui martelaient les règles sociales et qui ne s’empêchaient pas de réguler aussi la vie privée. L’Église catholique, par exemple, a, malheureusement, utilisé bien maladroitement son emprise sur les fidèles, au point où désormais elle ne jouit plus sur eux d’aucune crédibilité ni d’aucun droit de parole publique sur les questions éthiques dans notre société.

J’en viens aux aspects plus proches de l’euthanasie comme telle. Il y a ces « rumeurs » que déjà les choses se font, en secret. Des médecins procéderaient discrètement, avec l’assentiment des malades et/ou de leurs proches, au surdosage de morphine qui entraînerait la mort rapide. Même si ceci est formellement démenti, la rumeur est persistante. Cela rend encore plus difficile de voir une personne proche souffrir quand on sait que la fin est imminente et qu’on est impuissant, quand « on sait » que des moyens existent pour y mettre un terme…

Il y a aussi, bien sûr, le fait que les soins palliatifs ne sont accessibles actuellement qu’à une faible proportion de personnes en fin de vie, seulement 15%, selon les chiffres avancés. Curieusement, c’est moins de ce côté que les demandes d’euthanasie proviendraient que du côté des chambres d’hôpitaux classiques. Mais comme les soins palliatifs sont hors de prix, qu’ils exigent un grand nombre de professionnels pour des actes médicaux à long terme et moins productifs, il paraît plus « rationnel » de commencer par proposer l’alternative entre laisser la mort arriver ou la devancer. De là à faire comprendre aux « vieux » dont les jours sont comptés qu’ils seraient plus raisonnables s’ils acceptaient d’en finir plus vite, pour cesser d’être un poids pour la société, mais plus encore pour leurs enfants, il n’y a qu’un pas.

Enfin ne négligeons pas les apparences de dérives qui sont documentées sur des situations en Belgique et aux Pays-Bas où la généralisation de l’euthanasie permet même à une certaine opinion publique de souhaiter l’étendre aux malades mentaux, aux détenus, aux mineurs handicapés…

Ignorance ou indifférence?

Selon un sondage publié par Radio-Canada en 2010, 83% des Québécois étaient favorables à l’euthanasie et 16% seulement contre. Ça en fait des pour! Tellement plus simple que la charte qui divise le Québec! Mais dans un sondage plus récent, il est démontré que 61% seulement des mêmes Québécois connaissent la définition exacte de l’euthanasie. Et lorsque le langage utilisé est celui, plus « soft », du projet de loi, c’est-à-dire lorsqu’on appelle l’euthanasie de « l’aide médicale à mourir », seulement 33% des gens l’associent clairement à l’euthanasie, alors que 27% croient qu’il s’agit de soulager la douleur par des soins palliatifs, 22% croient qu’il s’agit de cesser l’acharnement thérapeutique et 16% pensent qu’il s’agit de donner au patient les conseils et la substance mortelle à s’injecter par lui-même… Ignorance? Certainement. Indifférence? Celle-ci est sans doute la raison de cela. Pourtant, quand on cherche, même si peu, on voit bien que les choses sont dites clairement. Même le secrétaire du Collège des médecins du Québec, le Dr Yves Robert, favorable à la loi, déclare ceci:

« Appelons un chat un chat. L’aide médicale à mourir, c’est de l’euthanasie. » (L’Actualité médicale, 29 janvier 2013, cité par Lysiane Gagnon dans La Presse de qui j’ai aussi tiré les statistiques du récent sondage Ipsos).

Quand le Gouvernement, supposé protéger ses citoyens, plus spécifiquement les plus faibles, veut que l’euthanasie, devenue l’aide médicale à mourir, fasse partie des options de soins de fin de vie, il est clair que la définition même du mot soigner en est modifiée. Nulle part, ni le mot soigner ni prendre soin n’inclut le fait de tuer. Les groupes opposés à l’euthanasie en ont même fait leur slogan: « Tuer n’est pas un soin ». En effet, pouvons-nous croire, sincèrement, que « tuer » ou « aider à se tuer » peut être associé à « soigner »? Lorsque votre médecin vous accueillera à l’occasion d’une maladie grave, incurable et qui vous fait souffrir de manière intolérable (qui en est juge?), et vous dira : « Ne vous en faites pas, si c’est trop dur, on a les moyens d’y mettre fin », ne croyez-vous pas que le rapport de confiance en des soins de qualité en « souffrira »?

Malgré tout, anticipons…

Étant donné l’appui confirmé des sondages et le peu de résistance de la population, il est fort à parier que ce projet de loi sera adopté incessamment, probablement avant les prochaines élections. Bref, préparons-nous donc à vivre, comme en Belgique et aux Pays-Bas, avec l’euthanasie et toutes ses conséquences, notamment de nombreux cas de détresse psychologique au sein des équipes médicales qui doivent porter la responsabilité de la fin de vie de certains de leurs patients. J’aimerais alors ouvrir un espace de dialogue et de questionnement avec vous, « les gens ».

Il y a d’abord la question du droit criminel. C’est de compétence fédérale. Le Gouvernement du Québec prévoit utiliser le même stratagème que pour l’avortement, en « interdisant » au procureur du Québec de poursuivre les médecins qui auront euthanasié leurs patients dans le cadre de la future loi. Il va de soi que cette loi sera contestée devant les Tribunaux et que la Cour Suprême du Canada aura à trancher à un moment ou l’autre. Supposons que le Gouvernement du Québec sera battu, cette fois-ci, et que le droit criminel demeure pleinement en force. Que se passera-t-il dans la conscience de ces médecins que nous aurons encouragé à donner la mort et qui se retrouveraient du jour au lendemain des meurtriers au sens de la loi? Notre société est-elle si différente du reste du Canada que nous pourrions avancer sur cette voie sans nous assurer que les autres provinces iront dans la même direction? Est-ce une autre stratégie politique pour opposer de nouveau le Québec, « progressiste et distinct », du Canada, « conservateur et rétrograde », qui nous empêche de nous épanouir?

Restons sur le plan de la conscience. Nous le voyons actuellement, un grand nombre de médecins, même s’ils semblent minoritaires, s’opposent à devenir des agents de la mort. Auront-ils tous et toutes un droit de retrait des situations qui poussent vers l’euthanasie? Protégerons-nous leur doit d’objection de conscience? Mais seront-ils écoutés lorsqu’ils le feront aussi au nom de leurs patients, en vertu de la relation de confiance qu’ils avaient avec eux avant qu’un conseil n’opte pour l’euthanasie, quand ces mêmes patients seront privés de leur capacité à décider par eux-mêmes? Le fait qu’ils sont contre l’euthanasie aura-t-il une influence dans la crédibilité qu’on leur accordera en de telles situations?

Enfin, j’en viens à une dernière question, qui me transporte sur l’autre versant du dialogue, celui des promoteurs. Tout comme nous avons appris, plus ou moins amèrement pour certains dont je suis, à vivre avec le fait que nous supprimons systématiquement, année après année, plus de 25 000 fœtus qui n’avaient pas demandé à vivre et encore moins à mourir, au nom du droit fondamental, soutenu par nos chartes et toutes les organisations internationales, des femmes à disposer librement de leur corps, bref, saurions-nous vivre avec la liberté exercée légalement par les demandeurs d’euthanasie? Je suis sensible à cette aspiration universelle des humains à la liberté. Même pour des chrétiens, il devrait aller de soi que l’être humain n’est vraiment humain que lorsqu’il est totalement libre de ses choix, libre ET responsable. Est-ce que cela pourrait aller jusqu’à protéger cette liberté dans le choix de mourir au moment où il le décide?

Alors, tout comme je suis contre l’avortement, en général, et que je dois, en conscience, accepter que l’État soutienne les femmes qui y ont recours librement par choix, peut-être aurai-je à assumer que des proches en viennent à faire librement le choix du moment et du comment de leur fin de vie, tout en les laissant assumer cette responsabilité devant Dieu…

Les mots qui tuent quand même

J’ai 50 ans. Plus ou moins 30 ans de vie adulte avec des expériences diverses. Je n’ai plus la prétention de penser que je peux mieux faire que d’autres qui ont tenté des choses avant moi. Au contraire, je pense que leur expérience devrait d’abord être mieux connue avant de penser faire ma propre affaire… Je pense donc qu’il vaut mieux se montrer prudent et croire que si des choses se passent ailleurs, malgré les précautions et des lois claires, les mêmes choses pourraient se produire chez nous également. Cette règle de vie peut s’appliquer à n’importe quoi. Je l’appliquerai donc au rapport de la commission Mourir dans la dignité déposé discrètement la semaine dernière, dans lequel elle fait, heureusement, un vibrant plaidoyer pour le développement de soins palliatifs de meilleure qualité. Mais elle le fait en ouvrant également la porte à ce qu’elle appelle joliment « une option de plus en fin de vie ». Les mots comme euthanasie et suicide assisté sont disparus au profit de « l’aide médicale à mourir ». C’est plutôt génial d’avoir réussi à mettre dans une même expression trois mots qui, réunis de cette façon, parviennent à infléchir les significations propres des mots « aider », « médecine » et « mourir ». Peut-être est-ce dû au fait qu’il manque le mot le plus important: la « vie ». Insérez ce mot parmi les trois précédents et vous ne pourrez plus arriver au même résultat.

Regarder, vraiment, ce qui se passe ailleurs

En Europe, l’Alliance VITA s’est constituée pour s’opposer à toute forme d’euthanasie, notamment en France durant l’actuelle campagne présidentielle où la gauche se promet d’introduire la légalisation de l’euthanasie. Des manifestations grandioses se sont déroulées récemment pour sensibiliser l’opinion (cliquez sur l’image avec les clowns).

Je suis tombé ces jours derniers sur un document d’une grande importance publié sur le site web de Plus digne la vie. La commission croit qu’avec un bon encadrement et des règles très strictes, nous allons pouvoir faire mieux qu’ailleurs en matière de dérives. Vous avez peut-être lu ou entendu comme moi des histoires vécues aux Pays-Bas où des personnes ont été euthanasiées sans leur consentement, de même que des mineurs et des personnes handicapées. Mais en Belgique, là où la réglementation s’apparenterait le plus à ce que propose la commission Mourir dans la dignité, après dix ans de pratiques d’euthanasie, un rapport impliquant, sous anonymat, le témoignage de 20 professionnels de la santé (médecins et infirmières) est troublant: « Les résultats de cette consultation sont pour le moins contrastés et mettent clairement en avant des manquements graves et des doutes certains : procédures aléatoirement respectées, injections pratiquées en dehors du cadre légal… » Or, dans son rapport, la commission Mourir dans la dignité démontre que ces arguments sont peu crédibles grâce à une visite que des membres ont faite pour rencontrer des personnes sur place. Vous savez, si une commission de Belgique venait chez nous pour voir comment on s’occupe bien des personnes avec une déficience intellectuelle, il est probable que je ne leur montrerais pas les exemples de négligences qui ont été mises au jour. La Commission affirme aussi que:

l’argument des dérives présuppose la complicité des médecins, des infirmières, des administrateurs du réseau de la santé et de l’entourage des patients. Cela nous paraît hautement improbable. Nous faisons confiance au personnel du réseau de la santé, car il nous est impossible d’imaginer que les personnes qui y travaillent se transforment du jour au lendemain en agents de la mort.

Le bilan de la pratique en Belgique montre pourtant que c’est possible. Parler des médecins et des infirmières comme des agents de la mort n’est pas respectueux de toute façon. Le bilan donné en référence les montre plutôt comme des êtres souffrants de conséquences psychologiques du fait de donner la mort. Non pas agent, donc, mais humains dans des situations qui laissent souvent des séquelles.

Il semble urgent de démontrer qu’une fois qu’une brèche est créée dans un système, le système ne se contraint plus même si une loi l’encadre. Des pressions pour étendre l’euthanasie se feront entendre, ici comme elles ont eu lieu ailleurs… La banalisation du geste deviendra plus acceptable, alors nous passerons à des gestes encore plus controversés.

L’ouverture qui va tuer tant d’efforts

La semaine de la Prévention du suicide, en 2012, avait pour thème « Le suicide n’est pas une option ». Il est curieux de voir que la Commission n’en a rien retenu et qu’elle propose, au contraire, « une option de plus en fin de vie« . Une option de plus!

L’Association québécoise pour la prévention du suicide avait d’ailleurs déposé à la Commission un mémoire très intéressant sur les liens à faire entre la prévention du suicide en général et l’éventualité d’une assistance à mourir en fin de vie. Le Québec est l’une des sociétés ou la « solution » du suicide paraît déjà parmi les taux les plus élevés du monde. Comme le dit le mémoire de l’AQPS:

Au Québec, depuis les années 1960, nous voyons peut-être trop le suicide comme une solution à la souffrance. Le suicide fait partie du répertoire des moyens tolérés et normalisés de réagir à une souffrance. L’AQPS œuvre plutôt en faveur d’une mobilisation sociale contre cette option et sa banalisation, puisqu’elle est une solution définitive et radicale à un problème généralement temporaire, ou du moins qui pourrait être résolu d’une autre manière. L’AQPS et le réseau des acteurs de la prévention du suicide travaillent avec ardeur pour aider ces personnes à rayer le suicide de la liste des solutions possibles.

Et plus loin, l’AQPS pose cette question: « Comment garantir que l’euthanasie et le suicide assisté, s’ils sont légalisés, ne contribuent pas à renforcer l’idée que mourir est une solution à la souffrance? » Enfin, en conclusion de son mémoire, l’AQPS écrit: « Même chez une personne suicidaire, le désir de vivre cohabite avec le projet de mourir : elle ne veut pas la mort, elle veut une issue à sa souffrance. »

Développer des soins de vie

Je crois que la Commission aurait dû s’arrêter à la partie 1 de son rapport et ne pas aller au-delà de la recommandation 12. Jusque là, le rapport est d’une qualité remarquable. La partie 2 ouvre la porte à l’euthanasie et au suicide assisté avant même que les recommandations sur les soins palliatifs n’aient trouvé d’écho dans un quelconque projet de loi ou des efforts pour rendre ces soins plus accessibles. Je conclus donc sur cette affirmation d’une personne répondant au sondage en Belgique dans le cadre du bilan sur la pratique d’euthanasie publié par Plus digne la vie :

« Je pense que cette Loi sur la dépénalisation de l’euthanasie a été bien faite : le législateur a placé des gardes fous, prévu un délai ‘raisonnable’, pensé à interroger l’équipe de soins, demandé d’expliquer aux patients les soins palliatifs. Mais, je regrette que des patients demandent l’euthanasie,

  • parce que leur traitement antalgique (ndr: contre la douleur) est mal conduit ;
  • parce que les symptômes ne sont pas correctement pris en charge ;
  • parce que les patients n’ont pas accès aux soins palliatifs (manque de lits, temps de séjour limité à 28 jours) ;
  • parce que leur dignité n’est pas respectée en maison de repos (les normes prévoient 1 seule veilleuse pour 60 lits, en maison de repos…) ;
  • parce qu’il y a peu de place en maison de repos, pour les gens âgés de moins de 60 ans ;
  • parce que les maisons de repos sont impayables, et les soins aussi ;
  • parce que notre société a peu de tolérance pour les plus faibles : combien de fois entendons-nous, « à quoi, ça sert ? » ;
  • parce que, à l’approche des périodes de vacances ou de fêtes de fin d’année, on manque cruellement de soignants pour garder des patients au domicile. »

Bref, parce que toutes ces situations sont déjà présentes dans notre beau Québec et qu’elles risquent de ne pas disparaître dans les années à venir, je regrette que l’euthanasie devienne une option… de trop.

Pour compléter votre lecture, voici un texte d’opinion par un médecin qui semble encore plus indigné que moi…

Rentabiliser l’élimination des indésirables

La journaliste Natalia Trouiller a écrit récemment un billet dans lequel elle ironise sur la « compétition » que se font les nations pour l’idée qui serait la plus moderne-décomplexée-heureuse (MDH). Elle y mentionne plusieurs situations qui sont survenues en Europe et qui témoignent d’une banalisation extrême de l’acte de supprimer la vie. Je voudrais faire écho à son billet.

Elle relate entre autres cette offre de l’Association Dignitas (Suisse) pour une aide au suicide à bas prix en fournissant à ses membres un kit de suicide pour environ 300$ et en les accompagnant dans un boisé pour réaliser leur projet. Les suicidaires ont même été filmés au moment de passer à l’acte afin d’apporter la preuve devant la justice qu’il s’agissait bien de suicides. Or, cette méthode économique avait le désavantage d’être longue et pénible (« Les personnes tressaillent durant «plusieurs dizaines de minutes» avant de mourir »). Et c’est cela que Dignitas appelait « mourir dans la dignité » !

En 2004, aux Pays-Bas, l’euthanasie, qui était déjà légalisée et facilement accessible pour les personnes en fin de vie, fut rendue légale aussi pour les enfants. La loi permet que l’enfant de moins de 12 ans trop malade ou handicapé pour rester digne puisse être aussi euthanasié avec le consentement de ses parents. On peut imaginer les conséquences d’une telle permission : quand les parents ne se sentent plus capables de supporter leur enfant, quand ils jugent que celui-ci ne devrait plus vivre, quand ils veulent passer à autre chose ! Ça me fait penser à un animal qu’on « fait piquer » quand il ne convient plus à ce qu’on attend de lui.

Mais ça va encore plus loin. En Grande-Bretagne, « le Collège Royal des obstétriciens et gynécologues britanniques a préconisé l’euthanasie des nouveau-nés, nés prématurément et souffrant de graves séquelles, plutôt que des soins intensifs jugés trop chers et trop lourds pour les parents. » Autrefois on discutait sur le statut de l’embryon et du foetus. On a maintenant dépassé cela car même le nouveau-né qui n’est pas conforme à nos standards devrait pouvoir être supprimé. Vaut mieux cela que toute une vie de sacrifices et de coûts sociaux excessifs ! Heureusement, cette mauvaise idée n’a pas encore été transformée en acte légalisé… Pour le moment ! Car les médecins, dépositaires de la science, ont un pouvoir d’influence important et l’idée fera sans doute son chemin: « Quand la société sera prête, on pourra passer à l’acte. » C’est ça le progrès !

Isabelle et L'Arche-Montréal

Isabelle est une femme heureuse

Et voici qu’en Belgique, on a trouvé une méthode originale pour « valoriser » le handicap. Des parents ont poursuivi un hôpital de Bruxelles pour erreur de diagnostic prénatal. En effet, le test de dépistage n’avait pas permis d’identifier la trisomie 21 de leur enfant durant la grossesse et les parents ont dû assumer cette erreur durant 11 ans (l’enfant est décédé à cet âge). La cour a donc estimé que chaque jours de vie valait 30 euros et les parents vont ainsi recevoir, pour ces 11 années de sacrifice, une somme équivalent à environ 580 000 $ CAD. Vous pouvez imaginer les suites : désormais il pourrait être plus rentable de donner naissance à un enfant handicapé et attendre quelques années pour réclamer des « dividendes ». Ça me fait penser aux parents qui poussent leur enfant dans un sport de compétition comme le hockey… Un jour, tous les « sacrifices » consentis seront payés de retour, lorsque leur fils aura signé son premier contrat dans la Ligue Nationale de Hockey ! Vu comme ça, on pourrait dire que le sacrifice en vaut la peine ! Parents, retenez l’idée…

Bien sûr que vivre au quotidien avec une personne handicapée, c’est fatigant, c’est coûteux et c’est prenant. Tous les parents d’enfants handicapés, surtout les plus touchés, pourront vous dire que leur vie n’est pas facile, que leur rythme n’est en rien celui des familles « normales », que toutes leurs journées sont tournées vers les soins à prodiguer, les rendez-vous, les services à demander, etc. Ceux-ci – et j’en fais partie – ont vraiment besoin de soutien et d’encouragement pour bien vivre leur rôle auprès de leur enfant. Mais une grande majorité des parents arrivent à « se reformater » pour pouvoir regarder différemment leur enfant et voir à quel point il aura changé leur vie et leur personne… pour le mieux.

Une décision comme celle qui a été prononcée en Belgique aura des conséquences. Jacques Dufresne, le philosophe québécois, affirme que dans nos sociétés le progrès se résume à ceci : « si la science rend quelque chose possible, alors cette chose deviendra tôt ou tard nécessaire« . Pour se couvrir, les médecins diagnostiqueront, au moindre petit facteur de risque, un problème éventuel sur le foetus. Cela impliquera des angoisses terribles pour les futures mamans, avec l’effet d’un plus grand nombre d’avortements « inutiles » et de fausses couches dues au stress.

Quand le cardinal Ouellette et avant lui Jean-Paul II parlaient de combattre une culture de mort qui s’est répandue dans les sociétés occidentales, il paraît clair que c’est à ce genre de situations qu’ils faisaient référence.

Jacques Dufresne m’inspire aussi ce qui suit. Chaque jour, nous faisons des choix. Nous respectons les choix faits par chacun, car nous voulons être respectés dans nos propres choix. L’accumulation des choix individuels devient la norme. Ainsi, en choisissant de plus en plus de supprimer les indésirables, nous en venons à penser que « c’est correct parce que tu l’as choisi ». Le bien commun peut-il se réduire à la somme de nos choix individuels? Est-ce vraiment ainsi que nous voulons progresser dans la liberté?

Personnellement, je choisis de m’engager concrètement pour la vie, pour une culture de la vie. Si nous sommes plusieurs à faire de tels choix, peut-être finiront-ils par compter dans la multitude des choix individuels…