Haïr les religions, bâtir une société: un problème québécois

Les chiffres paraissent troublants: 45 % des Québécois disent avoir une perception négative de la religion. Presque autant trouvent suspect quelqu’un qui exprime ouvertement sa religion. Près de la moitié se disent dérangés à l’idée de recevoir un service par une femme portant un simple voile, objet manifestement relié à l’islam… Ces chiffres et d’autres constats font dire au président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Jacques Frémont, qu’au Québec, plusieurs personnes détestent «religieusement» la religion. 

Ce constat survient dans un contexte de forte croissance religieuse partout dans le monde. Les Québécois pourraient juger ce phénomène de haut et se croire à l’abri en pensant tout simplement que leur culture occidentale et leur éducation les prémuniront de tout joug religieux.

En réalité, même dans une société québécoise postmoderne dominée par les valeurs individuelles, le retour du religieux se présente par une diversification des allégeances. Les chrétiens font de la place à d’autres religions et à un grand nombre de spiritualités qui essaiment.

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Une fête sans nom…

Voici le quinzième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition de décembre 2013 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Dans le contexte de ce qu’il est convenu d’appeler « l’ex-culturation » de la foi chrétienne ou de sa déliaison d’avec la culture, je me suis permis un exercice d’imagination futuriste… Alors projetons-nous en 2038. Un jeune de 13 ans écrit à sa grande sœur partie étudier à l’étranger…

Salut Audrey,

J’espère que tu vas bien là-bas. Tu ne me manques pas vraiment, car maintenant c’est moi qui suis le grand ici. Mais l’autre jour, on a eu une fête et j’aurais bien aimé que tu sois là pour m’aider à comprendre.

On devait aller veiller chez tante Aurélie. Elle avait insisté pour que nous passions d’abord dans une bâtisse que je n’avais jamais remarquée dans le vieux quartier. Elle est immense, très haute, vieillotte. On dirait un château hanté! Et ça sentait le renfermé, signe que ce n’est pas très entretenu. On entendait un instrument de musique que je ne connais pas. Ça sonnait fort et les murs tremblaient. Il y avait des choristes qui chantaient des chants bizarres. Ils avaient l’air de tripper. Et puis le show a vraiment commencé quand des gens très vieux, habillés en robe blanche, ont paradé de l’arrière vers l’avant, certains portant des objets, des plantes, un truc à boucane, de longues chandelles et un livre géant qu’un monsieur tenait à bout de bras. Le dernier était habillé d’une robe avec des décorations, il avait l’air d’être le chef.

C’est lui qui a salué tout le monde en nous souhaitant la bienvenue et en se disant excité par le nombre de participants qu’il n’avait pas l’habitude de voir souvent. Avec sa bande de robes blanches, ils ont parlé, chanté, changé de place, récité de longs textes monotones en gesticulant pour finalement s’approcher de la foule avec des vases dorés dans lesquels ils avaient mis des petits ronds blancs à manger. Les gens se bousculaient comme s’ils allaient en manquer. Et puis à la fin, tout ce monde a quitté dans le même ordre qu’au début et nous sommes partis aussi derrière eux.

Arrivés chez tante Aurélie, celle-ci avait préparé une fête « comme dans le bon vieux temps ». Sa maison était éclairée de lumières partout, dehors comme dedans. Elle avait installé un vrai sapin dans son salon, décoré de toutes sortes d’objets. Sous l’arbre, il y avait des personnages, des animaux, une cabane, éclairée elle aussi. Et au milieu, un couple, genre antiquité, avec un bébé posé sur un coussin de foin. Et puis le monde était de bien bonne humeur. J’ai entendu quelques vieux s’échanger des souhaits joyeux. Tous les adultes buvaient. Il y avait plein de gâteries pour les enfants. Ma tante avait dressé une immense table avec des mets traditionnels, paraît-il. De la tourtière, du ragoût, de la dinde, des salades et des sandwiches pas de croûte. Et des desserts en quantités!

Après avoir mangé, un gros bonhomme en habit rouge avec une barbe collée a distribué des cadeaux à tout le monde, même à moi! En partant, ma tante nous a salués en nous demandant si nous étions contents de nos belles traditions.

Sérieusement, Audrey, je n’avais jamais vu autant d’abondance. J’ai adoré cette fête! J’aimerais seulement comprendre ce qu’on fêtait. Personne ne semblait vraiment le savoir… Toi, as-tu une idée?

Pour une laïcité bien de chez nous (5)

Les commissaires Bouchard et Taylor par YGRECK (ygreck.ca)

Les accommodements raisonnables font partie du langage commun surtout depuis que des pratiques et des jugements ont été relayés par les médias dans les dernières années et ont conduit le Québec à mettre sur pied une Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, en 2007. Les commissaires envisageaient leur mandat de la façon suivante.

Nous avons compris et considéré notre mandat de façon large, en nous penchant dans notre réflexion sur des questions de diversité ethnoculturelle, de laïcité, d’identité, en plus d’analyser la pratique d’accommodement de façon stricte (au sens juridique) et de façon plus large, comprise comme une pratique d’harmonisation interculturelle dans les institutions ou organismes publics et privés », a précisé M. Gérard Bouchard, coprésident de la Commission. « En un mot, c’est toute la gestion de la diversité – notamment de la diversité religieuse – qui est au cœur de la problématique que nous explorons. (Communiqué du 7 juin 2007)

Les accommodements ne sont que la pointe de l’iceberg. Tout part de la laïcité. Plus qu’un concept  ou un cadre juridique, la laïcité est un projet par lequel toute société post-moderne, interculturelle et encourageant l’immigration peut s’épanouir dans une certaine harmonie.

Faire place aux religions (et à l’athéisme)

Si l’usage du mot « laïcité » est relativement récent, la réalité de la laïcité a toujours existé au Canada. Dès le traité de Paris, en 1763, les Canadiens-Français se sont vu accorder le droit de pratiquer le culte catholique par une concession des vainqueurs, un geste perçu comme une façon de s’amadouer les colons français et catholiques, principaux habitants de l’époque (on tenait pour négligeables les nations autochtones). Le conquérant, l’Anglais, avait débarqué en Nouvelle France avec sa religion d’état, l’anglicanisme, et aurait bien voulu l’imposer à tous. Le geste d’accommodement accordé dans le Traité fut un premier pas vers la reconnaissance, en terre d’ici, du droit fondamental à la liberté de conscience et de religion, même si ce droit a été sujet de controverses par la suite.

Le droit à la liberté de conscience et de religion compte parmi les droits garantis par les chartes québécoise et canadienne. Toute pratique d’accommodement se veut donc en lien direct avec un droit fondamental. Dans une société laïque, qui promeut une laïcité de reconnaissance (ou ouverte), le droit de pratiquer une religion implique donc le droit d’en exprimer ouvertement son appartenance.

Ainsi donc, nos tribunaux, et particulièrement la Cour suprême du Canada, ont prononcé des jugements qui ont le plus souvent confirmé le droit à ce que des citoyens pratiquant une quelconque religion puissent exprimer leur appartenance par des signes extérieurs et des coutumes qui peuvent parfois entraîner des adaptations aux règles administratives et même une certaine souplesse dans l’application des lois. Ce droit fondamental vise l’épanouissement de tous les citoyens en tenant compte de leurs particularités culturelles.

Faire place au besoin identitaire

Le problème, avec la reconnaissance de toutes les religions, c’est qu’on perd assez vite de vue la majorité et sa culture, incluant ses coutumes, ses fêtes, ses rythmes, bref, ce caractère spécifique qu’elle s’est forgée et qui la constitue comme une nation singulière. Un grand nombre d’immigrants européens et chrétiens pour la plupart ont intégré le Canada-Français entre 1910 et 1950. Ce n’est qu’à la deuxième et plus souvent à la troisième génération que l’appartenance à la société d’accueil est devenue plus fluide, tout en ne sacrifiant jamais complètement l’appartenance à la société d’origine (citons les Italiens, par exemple).

Les centaines de milliers qui ont immigré depuis la fin du XXe siècle jusqu’à maintenant sont arrivés dans une société bien différente, plus ouverte, plus à l’aise avec la diversité et plus tolérante. C’est dans un Québec français, démocratique, fort de tous ses membres, femmes et hommes libres et égaux, plus respectueux de ses minorités, qu’elles soient linguistiques, ethniques et même d’orientation sexuelle qu’ils sont désormais accueillis! Ce Québec affiche des valeurs qui font consensus. Voici comment Immigration Québec les énumère:

  • Parler français, une nécessité
  • Une société libre et démocratique
  • Une société riche de sa diversité
  • Une société reposant sur la primauté du droit
  • Les pouvoirs politiques et religieux sont séparés
  • Les femmes et les hommes ont les mêmes droits
  • L’exercice des droits et libertés de la personne se fait dans le respect de ceux d’autrui et du bien-être général

Heureusement, face à cette culture majoritaire, un individu appartenant à une minorité culturelle peut demander et obtenir un accommodement raisonnable, notamment pour des motifs de liberté religieuse. Juridiquement, l’accommodement est accordé à un individu ou un groupe d’individus et seulement pour la situation débattue. Mais dans les faits, un jugement favorable s’étend à toutes les situations similaires, car personne ne veut risquer de porter une cause en justice avec une telle jurisprudence qui se met en place. Avec de telles conséquences qui deviennent de plus en plus visibles et qui s’imposent aux autres, les « majoritaires » se réveillent et prennent conscience de ce qu’ils ont laissé peu à peu et ce qu’ils risquent de perdre davantage. On voit alors poindre des « codes de vie », des avertissements sévères (« s’ils ne veulent pas s’adapter, qu’ils repartent chez eux »), des manifestations d’intolérance, choses que nous n’avions pas beaucoup l’habitude de voir jusqu’à présent.

Certains penseurs comme Mathieu Bock-Côté et Guy Durand déclarent que l’identité culturelle des Québécois est menacée si nous ne réaffirmons pas avec force les valeurs fondamentales issues du christianisme et imprégnées dans la société que nous avons bâtie. Il est possible, après nous être émancipés du joug clérical, que nous ayons abandonné toutes nos références puisées à même le christianisme. Une réflexion sérieuse en ce sens, avec des partenaires de tous horizons, permettrait peut-être une reconnaissance des origines de notre identité et contribuer à diminuer le besoin de certains groupes d’afficher une revendication identitaire assortie d’attitudes exigeant la conformité plutôt que l’ouverture à la différence.

D’autres croient qu’il faut une sorte de crédo laïque qui s’élève au-dessus de toutes les valeurs et pratiques religieuses. Pourtant, ni l’ONU, garante de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ni les gouvernements du Canada et du Québec n’ont souhaité établir une hiérarchie formelle entre les droits fondamentaux, tous étant considérés inaliénables, interreliés et interdépendants. Ce principe paraît essentiel pour éviter des jugements qui pourraient valoriser un droit au-delà des autres et créer plus d’inégalités.

Nous sommes donc « condamnés » au discernement. C’est d’ailleurs l’esprit de l’adjectif « raisonnable » associé au principe des accommodements. Pour qu’ils soient raisonnables, les accommodements doivent tenir compte d’un ensemble d’éléments et de droits, de même que du bien commun.

Faire place à plus de clarté de la part de l’État

Il va de soi qu’une charte de la laïcité, qui s’arrimerait avec les chartes existantes, serait un moyen supplémentaire pour sortir les accommodements raisonnables des cours de justice et pour outiller les gestionnaires, tant au sein de l’appareil public et para-public que dans les entreprises privées, les espaces ouverts à tous, etc, dans la recherche d’un vivre ensemble plus harmonieux basé sur les principes d’une laïcité « bien de chez nous ». Peut-on espérer que le Gouvernement du Québec accède au premier groupe des recommandations de la Commission Bouchard-Taylor, à savoir :

Il s’agit d’abord d’un appel à de nouvelles définitions de politiques ou de programmes relatifs à l’interculturalisme (loi, déclaration ou énoncé de politique) et à la laïcité (projet de livre blanc). (Recommandations D1 à D5 et G1 à G5.

Bref, il n’y a aucune recette facile pour établir une laïcité bien de chez nous. Tout est affaire d’attitudes, notamment d’ouverture, de reconnaissance de la richesse des cultures y compris religieuses et, pour la culture d’accueil, tout en sachant d’où nous venons et qui nous sommes, de volonté réelle d’intégration et d’acceptation sereine de nous situer dans une société qui se transforme sans possibilité d’un retour en arrière…

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Cet article est une suite à un premier et sera suivi par d’autres…

Dans son livre La laïcité, Micheline Milot* présente au lecteur cinq formes de laïcité qui ont cours dans le monde. Elle tranche ainsi avec la bipolarité habituelle qui se limite à qualifier la laïcité de  dure ou ouverte. L’auteur explique également que les cinq types peuvent parfois se se superposer l’un sur l’autre dans une même société au cours d’une même période. Les quatre premiers types peuvent cependant être classés dans la catégorie d’une laïcité sans compromis. La cinquième s’apparente davantage à la laïcité ouverte. Ces nuances à elles seules devraient justifier la plus grande prudence lorsque vient le temps de prendre position entre deux approches dichotomiques.

Dans les faits, les quatre premières approches présentent des différences de tonalité quant aux concepts de la laïcité qu’elles représentent. Une laïcité séparatiste voudra marquer de manière tangible la frontière entre l’État et la religion, au point où il n’existera aucun point de rencontre. Une laïcité antireligieuse ou anticléricale se montrera, comme on peut le deviner, assez agressive contre toute influence de la part de responsables religieux dans la vie publique. Une laïcité autoritaire imposera aux religions de se délester de quelques pratiques ou valeurs qu’elles défendent, au prix d’une confrontation au plan des consciences. Enfin, une laïcité de foi civique pourrait aller jusqu’à imposer une sorte de crédo laïque visant à élever des valeurs sociétales au-dessus de toutes croyances religieuses. Toutes ces formes de laïcité procèdent davantage de la mise en retrait partielle ou totale des croyances ou de l’encadrement restrictif du religieux.

La cinquième forme de laïcité, Micheline Milot l’appelle la laïcité de reconnaissance. Elle procède d’une vision positive de la religion dans sa fonction sociale régulatrice en reconnaissant que les croyances religieuses font partie des valeurs fondamentales auxquelles une majorité d’êtres humains vont consacrer une forte adhésion, au point d’orienter leurs choix et leurs comportements. Cette forme de laïcité veut tenir compte du caractère irrépressible des croyances individuelles et de leur diversité. En transportant l’adhésion des individus aux croyances d’un groupe religieux, celui-ci opère une hiérarchisation des valeurs et des pratiques qui peuvent ou non favoriser l’intégration dans une société spécifique.

Ainsi donc, la laïcité de reconnaissance, tout en s’avérant la plus difficile à mettre en oeuvre, peut permettre une intégration plus harmonieuse des différences ethniques et religieuses, car elle ne prend pas seulement en compte les individus dans leurs croyances variées, mais également les groupes auxquels ils appartiennent. J’en viens donc à développer sur cette forme de laïcité ma proposition pour favoriser la reconnaissance des religions présentes au Québec et leur contribution possible dans le maintien des valeurs de respect mutuel et d’ouverture à la différence.

Un comité consultatif des religions

Plutôt que de souhaiter l’élimination complète des religions de l’espace public, comme le voudraient certains tenants d’une laïcité pure, l’État devrait indirectement contribuer à leur développement en assurant pleinement sa neutralité à l’endroit de toutes les religions, mais en constituant un cadre propice au dialogue sur un ensemble de questions notamment éthiques où des enjeux de conscience religieuse se mêlent à des choix sociaux.

Le principe de séparation de l’État et des religions ne devrait jamais être entaché par cette reconnaissance. Les religions, considérées également par l’État, ne pourraient qu’apporter leur éclairage à l’occasion de forum communs. Aucune religion ne devrait être favorisée par rapport aux autres, y compris celle de la majorité, catholique et francophone.

Des interlocuteurs politiques devraient être désignés par l’Assemblée nationale pour s’intéresser aux questions religieuses. Le comité consultatif, formé de représentants des principales religions présentes au Québec, pourrait parfois interroger les différents ministères par la voie de missives quant aux conséquences de certains projets de loi ou de l’application de lois courantes. Une petite structure administrative devrait soutenir le comité pour tout ce qui a trait aux communications, comptes-rendus, etc.

Cette manière de vivre notre laïcité favoriserait le sentiment de faire partie de notre société pour tous les citoyens et toutes les citoyennes, qui verraient ainsi leur groupe d’appartenance religieuse détenir un droit de parole dans un lieu publique reconnu comme tel.

Les difficultés et les écueils

Je ne suis pas complètement naïf en pensant que cette proposition réglerait définitivement les problèmes liés au phénomène religieux. Entre n’avoir aucune reconnaissance et ressentir une certaine hostilité comme actuellement et la possibilité d’être entendue comme religion au sein d’une société ouverte, je pense que la proposition apporterait davantage de fécondité que de difficultés.

Cependant, il est probable que certains groupes religieux voient leurs propositions entendues, mais pas retenues, ce qui pourrait apporter son lot de frustrations. Par exemple, un cas-type avec l’avortement qui rallie un certain consensus au sein des religions : même si tous les groupes religieux membres du comité consultatif, de manière unanime, en arrivaient à souhaiter une loi encadrant les pratiques d’avortement pour les limiter aux situations de danger extrême pour la santé de la mère, rien n’est moins sûr que l’État irait dans le sens de leurs demandes, car ce n’est pas non plus la somme des religions qui doit orienter les décisions de l’État ! Cela reviendrait à une non-séparation du religieux (devenu collectif) et de l’État… Cela dit, l’État pourrait se montrer attentif aux propositions visant à trouver un équilibre différent entre le droit des femmes à disposer de leur corps et le droit à la vie d’un être humain en développement.

Une autre limite : qui peut définir ce qu’est une religion ? En France, une liste des groupes religieux reconnus comme sectes a été dressée en 1995 par une commission d’enquête parlementaire. Cette liste, bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, est un effort louable pour tenter de distinguer les religions des sectes. Dans une société démocratique comme la nôtre, le principe de liberté de conscience doit être entièrement respecté. Dès que les pratiques d’un groupe vont dans le sens d’une imposition de comportements ou d’attitudes à l’encontre des choix individuels, cette religion devrait être mise en devoir de corriger ses vues. Prenons le cas du voile intégral pour les femmes. De nombreux musulmans affirment qu’il ne s’agit pas d’un précepte de l’Islam. La plupart des femmes voilées au Québec confirment qu’il s’agit d’un acte libre et personnel. Tant qu’elles peuvent cesser cette pratique sans être importunées par leur groupe religieux d’appartenance, le voile devrait pouvoir être autorisé. Dès qu’un groupe serait suspecté de l’imposer à l’encontre de la liberté de conscience, il ne pourrait plus faire partie du comité consultatif…

Compliqué, certes, mais je pense que de se donner quelques critères rationnels comme celui-ci devrait permettre aux groupes religieux de réviser leurs pratiques, car la majorité souhaiterait, à mon avis, être reconnue. Les autres, surtout ceux qui orientent résolument leurs adeptes vers une séparation totale d’avec la société, jugée mauvaise ou impure, se verraient assez rapidement isolés et étiquetés de sectaires…

Voilà, c’est un début de proposition pour une laïcité bien de chez nous. Qu’en pensez-vous ? Que souhaitez-vous modifier ou bonifier ? La discussion est lancée…

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)

* La laïcité, collection 25 questions, Ottawa, Novalis, 2008.

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Au Québec — c’est déjà le cas dans la région de Montréal — nous devenons graduellement et irrémédiablement une société pluri-culturelle. Même si le Québec n’a jamais été parfaitement homogène, comme on a tendance à le croire en se remémorant le temps de la grandeur de l’Église catholique, la diversité qui s’installe résolument avec l’immigration devient de plus en plus visible. Le Québec prend désormais le visage de la diversité culturelle et religieuse, à l’instar de la plupart des États occidentaux.

Livre de J. Grand'maisonCette arrivée de communautés ethniques d’horizons religieux et culturels variés a suscité son lot de questionnements et de réactions. La Commission Taylor-Bouchard sur les accommodements raisonnables a permis d’en refléter une large part. Des penseurs ont pris le relais pour apporter leur contribution au débat. Par exemple, Jacques Grand’maison, à 80 ans, prêtre catholique, théologien, sociologue et militant de toujours pour la justice, a publié l’an dernier Société laïque et christianisme dans lequel il réaffirme son appartenance profonde à l’humanité dans ce qu’elle a de plus universelle, mais également à la foi chrétienne comme véhicule remarquable d’humanisation . Dans une entrevue, il déclare que « c’est dans les pays de souche chrétienne que la laïcité est née et s’est développée; il y a donc une certaine accointance ». Et il ajoute: « On rappelle aussi aux esprits laïques qu’ils doivent beaucoup au christianisme, dont les valeurs ont été laïcisées. »

De son côté, Guy Durand, théologien et juriste, spécialisé en éthique, a publié récemment La Culture religieuse n’est pas la foi. Identité du Québec et laïcité. L’auteur démontre que les origines chrétiennes du Québec sont vitales pour la reconnaissance de son identité propre et pour son avenir. Plus fort encore, il écrit que « Les valeurs chrétiennes sont nécessaires à la vie. » Sans aller aussi loin, le sociologue et blogueur Mathieu Bock-Côté ne veut rien de moins que

réconcilier les grandes sources de notre identité. Réconcilier le Québec moderne, et notamment son indispensable laïcité, avec le Québec de nos ancêtres, qui allait à l’Église. Catholiques ? Nous l’étions, nous le sommes moins. Laïcs ? Nous le sommes, mais nous ne sommes pas que cela. (Source)

Livre de Guy Durand

Plusieurs souhaiteraient que notre laïcité soit désormais à l’abri de toute influence religieuse, reléguée exclusivement dans la sphère du privé, et que l’État se réduise à une neutralité complète envers toute religion en ne permettant à aucune d’elle de se manifester dans l’espace public. Or, le christianisme dont le Québec fut largement tributaire, a pour fondement la vie et la mort violente d’un prophète galiléen qui a notamment exercé une vraie critique anti-religieuse. Jésus a en quelque sorte invité à désacraliser les institutions religieuses par sa critique à l’endroit des chefs religieux de son époque, critique qui a été maintes fois reprise dans l’histoire par des « saints » contre les similarités de ce type de pouvoir religieux que l’Église catholique a tendance à reproduire. Au XXe siècle, les « révisions de vie » à partir de la Bible ont inspiré de nombreux chrétiens engagés dans l’Action catholique, tout en demeurant enracinés dans leur foi, à contribuer positivement à la sécularisation de la société québécoise et à l’inscription des valeurs chrétiennes dans l’identité historique des Québécois.

Il est vrai également qu’on trouve des croyants qui résistent et qui ne peuvent admettre de voir s’effriter la mainmise de leur Église sans craindre que soient détournées ou affadies les valeurs dont elle se faisait la grande promotrice. Les valeurs sans le véhicule qui les a engendrées deviendraient vaines. La société se laisserait alors entraîner invariablement dans la déchéance et le mal. À l’intention de ces religieux-intégristes, un certain Guy Paiement, jésuite très engagé, disait ceci peu de temps avant de décéder :

Nous ne sommes plus dans un monde régi par la religion. Nous sommes dans la longue marche de l’humanité qui cherche à aller au bout d’elle-même. L’essentiel n’est plus, pour l’Église, de sauver un imaginaire religieux. Il est d’apprendre à lire les signes que nous fait le Souffle de Jésus-Christ dans notre histoire et de chercher comment y répondre. (Source)

Une laïcité qui nous ressemble

Est-ce la peur, comme le pense Renart Léveillé, qui fait que les croyants défendent leur attachement à la mention d’origine des valeurs fondamentales de la société québécoise ? Possible, pour certains. Pour d’autres, c’est une question de ne pas séparer notre identité comme peuple, de ce qui en a été l’origine et l’essence. Pour que ces valeurs ne disparaissent pas au profit d’autres qui vont parfois jusqu’à sacraliser l’individu et l’économie, il faut préserver le domaine du spirituel, car c’est de cet espace « sacré » en nous que nous viennent les valeurs les plus fondamentales comme l’amour, la compassion, la solidarité, l’égalité, l’espérance envers et contre tout. Et généralement, au travers de ses misères, le christianisme parvient encore à convier ses adhérents à se mettre en marche dans la quête de sens et la recherche spirituelle.

Pour que la laïcité « à la québécoise » nous ressemble, elle doit, d’une certaine manière, se réconcilier avec son passé, faire le ménage dans ce que l’Église catholique a véhiculé de douloureux et d’asservissant pour en retenir ce qui a été lumineux et qui fait encore la fierté du peuple que nous sommes : ce tissu de solidarité sociale qui nous rend si différents du reste du continent, cette hospitalité qui nous honore, cette vision du corps qui ne permet pas d’en faire un objet qu’un autre peut s’approprier, cette égalité fondamentale entre humains, cette reconnaissance des droits des individus et des minorités, etc.

Pour que le Québec développe sa laïcité, il devrait donc faire comme tout être humain: reconnaître que tout n’était pas parfait de la part de ses parents, mais que l’amour était là le plus souvent, malgré tout, et que ce que nous sommes aujourd’hui, nous leur devons en grande partie. Il y a une forme de parentalité entre l’Église dans son rapport à la société d’antan et les valeurs qui nous restent aujourd’hui. Le reconnaître, comme la personne reconnaît le donné biologique et familial, est déjà un pas vers la maturité et l’autonomie.

Une laïcité qui nous rassemble

La laïcité « pure » comme en rêvent plus d’un, qui ne ferait plus de place au religieux, qu’il soit catholique ou autre, ne peut pas être une solution pour le Québec. Je me permets de citer encore J. Grand’maison:

La laïcité a ses limites. Il y a des ancrages historiques, des visions du monde qui débordent de la simple citoyenneté. La laïcité a besoin d’une éthique à elle. Ce n’est pas tout de critiquer la morale d’hier, il faut qu’elle se donne une profondeur spirituelle. À la fin de ma vie, ce qui me turlupine, c’est que j’ai connu la confessionnalité mur à mur. Est-ce que je vais connaître la même chose avec la laïcité? Il m’arrive de penser qu’il y a des éléments dans le discours laïque qui me rappellent ce qu’il y a de plus détestable dans mon héritage religieux. […] «Si tu n’acceptes pas que les groupes religieux interviennent dans le débat social, tu paves le chemin de l’intégrisme. Et le discours laïciste devient abstrait.» (Source)

Quand il ne serait plus qu’abstraction, le discours laïciste perdrait de sa pertinence. Quand il exclurait toute prise de parole de groupes religieux, il s’exposerait irrémédiablement aux revendications et tout ce qu’elles génèrent d’instabilité et de tensions. À l’occasion d’un discours adressé aux Brésiliens, mais qui s’applique totalement ici, Benoît XVI va dans le même sens.

Une « saine laïcité » ne doit pas considérer la religion comme un simple sentiment individuel à reléguer dans la sphère privée, mais comme une réalité à laquelle reconnaître une dimension communautaire et publique. (Source)

La laïcité que nous allons construire pour le Québec pourrait devenir exemplaire, en reconnaissant notamment la part de religieux qui se perpétue comme une quête intérieure en chacun des êtres humains. Cette quête, loin de se limiter à des manifestations extérieures ou de surface, comme peut parfois le donner à penser le programme Éthique et Culture religieuse (ECR) offert à tous nos élèves du primaire et du secondaire, conduit l’humain à se dépasser lui-même et à atteindre une stature qui le rend fécond et solidaire des autres et de l’univers tout entier.

Notre laïcité devrait donc se réjouir du fait religieux plutôt que de simplement le tolérer en l’accommodant minimalement. Elle devrait créer des espaces de parole pour les groupes religieux sur les débats de société, cadrant ainsi ces prises de paroles publiques en leur prêtant voix au sein même de l’espace démocratique. Les religions, lorsqu’elles n’ont pas à revendiquer leur place ou à se défendre contre des groupes hostiles, ont toujours contribué à la cohésion sociale là où elles sont implantées. Leur participation ne serait-elle pas une façon positive de les rendre partenaires de notre projet « laïque » de société?

Notre laïcité peut-elle être source de ralliement collectif au lieu de nous diviser davantage ? Ce billet est le premier d’une série que je désire publier. Je tenterai d’approfondir mon souhait d’une laïcité unificatrice en apportant quelques exemples et d’autres réflexions. Vous êtes invités à revenir de temps en temps et à entrer en dialogue avec moi sur ces questions vitales pour notre avenir.

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)

Prière, symboles religieux et démocratie

Prière au conseil municipalSujet controversé. L’actualité nous invite à approfondir une question plus fondamentale qu’elle ne paraît. Je veux parler  du conseil municipal de Ville de Saguenay et de son maire Jean Tremblay, et leur décision de porter en appel leur combat juridique pour conserver des symboles religieux dans des salles de délibérations et surtout la prière récitée avant chaque séance.

Je me permets de préciser que cette saga n’est pas d’abord le combat d’un seul homme, Alain Simoneau, qui serait brimé dans sa liberté de conscience. Il faut clairement spécifier qu’il s’agit de la « croisade » du Mouvement laïque québécois contre toute forme de manifestation religieuse dans l’espace public, en particulier depuis une dizaine d’années contre les villes et les instances gouvernementales qui « persistent » à mentionner ou manifester des attitudes ou des références à caractère religieux au moment de leurs séances et dans leurs lieux publics.

Je me suis plu à parcourir le jugement de la juge Michèle Pauzé. On y trouve des informations fort éclairantes. En particulier, le long témoignage de la spécialiste des religions Solange Lefebvre est d’une pertinence capitale pour la compréhension des oppositions ici présentes, quoiqu’il n’est nullement mentionné par aucun observateur ni aucun journaliste (voir Jugement Pauze, pages 23-28) . Elle fait valoir que la référence « théiste » à Dieu et à des symboles religieux demeure très largement répandue au Canada et dans les sociétés démocratiques modernes. On n’a qu’à penser à la Constitution canadienne qui réfère à Dieu, à l’Hymne national qui parle de la croix en français et de Dieu en anglais, de même qu’au drapeau du Québec qui affiche la croix et l’Assemblée nationale son crucifix. Dans d’autres provinces, des jugements ont aussi été favorables au maintien d’une prière qui comporte une dimension inclusive. Le jugement rapporte également qu’en 2008, le conseil municipal de Saguenay a modifié le texte de la prière en le rapprochant davantage d’un texte du conseil municipal d’une ville de l’Ontario (jugement Renfrew en 2004) qui présente un caractère largement inclusif. Enfin, il est à noter que le conseil municipal a procédé à cette occasion à un « accommodement raisonnable » en précisant que la prière précède le début de la réunion du conseil et qu’un délai de deux minutes est laissé pour que les gens qui se sentent brimés par cette manifestation puissent intégrer la salle de délibérations avant que ne commence la séance. Bref, malgré le caractère unique du maire Tremblay, il semble bien que des efforts aient été entrepris afin d’accommoder le plaignant dans cette affaire, mais la victoire attendue n’était visiblement pas dans le compromis.

Une question de démocratie et de tolérance

Mme Lefebvre a montré dans son témoignage qu’il existe au moins quatre niveaux des rapports entre la religion et la sphère publique, allant du militantisme antireligieux à l’approche religieuse intégrale (comme en Iran, par exemple). Le combat du Mouvement laïque québécois est pratiquement unique au monde, car il se situe dans le premier niveau: supprimer toute forme de « religieux » de l’espace public.  Mme Lefebvre a montré à quel point les États modernes souhaitent d’abord et avant tout la paix sociale et permettent la présence plus ou moins grande d’éléments appartement à des religions ou à des traditions au sein de leurs institutions, que ce soit en France, un État complètement laïque, aux États-Unis et ailleurs. Dans ce sens, on pourrait être tenté d’accréditer la thèse que ce mouvement se montre férocement antireligieux, frisant parfois avec l’intégrisme même qu’il prétend combattre. Dans ce cas-ci, il semble bien que ce soit moins les « religieux » qui se montrent fondamentalistes que les « laïques » eux-mêmes.

Je trouve personnellement que ce n’est pas sain qu’un individu seul, soutenu par une association agressive et dont le membership demeure peu significatif dans l’ensemble du Québec, soit capable d’opérer via les tribunaux des changements sur des traditions qui n’ont jamais été mises en cause autrement et dont personne ne songerait à en faire une cause majeure. S’il est arrivé effectivement que la religion, ici disons-le clairement : des représentants autorisés de l’Église catholique, aient pu brimer des individus, agresser sexuellement, imposer une manière de se situer dans le monde, etc. et causer ainsi des torts graves à des individus et à des groupes, ce n’est pas en effaçant toute trace qui nous rappellent leur existence que nous trouverons une libération! Cela relève davantage de la vengeance que du rétablissement. Les règlements de compte doivent se situer au niveau des poursuites contre les personnes et groupes concernés. Étendre un tel combat à toute forme de présence de croyances religieuses traditionnelles au Québec dans les lieux publics devient une expédition à la Don Quichotte qui voyait partout des ennemis alors qu’il n’en était rien.

Sur la dimension spécifiquement religieuse

Un ami écrivait ceci récemment en référence à cette affaire :

Dans le débat sur la prière au conseil municipal, est-ce que quelqu’un a cité la phrase de l’Évangile qui dit : « Mais toi, lorsque tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui est là, dans cet endroit secret (Matthieu 6,6) » Just saying. Ça pourrait être dit avec une pointe d’humour! Mais je sais bien que la cause du maire de Saguenay c’est aussi celle de chrétiens qui trouvent qu’ils sont les seuls à faire des compromis.

Comme je n’ai pas demandé son autorisation, je ne citerai pas son nom, mais je pense qu’il pose assez bien le problème religieux lié à ce procès. Les chrétiens, les catholiques en particulier, qui demeurent largement majoritaires au plan de leur identité religieuse, bien que peu visibles dans les manifestations et les cérémonies auxquelles on devrait les croiser, ont depuis longtemps fait le choix d’une pratique religieuse privée, plus discrète. Prier en secret est une invitation de Jésus afin d’éviter le caractère ostentatoire qu’il critiquait des Pharisiens de son époque. Même les évêques ne se prononcent pas vraiment sur cette question, comme on l’a constaté, car il y a tant d’accents différents dans les manifestations de la foi. Il faut respecter à la fois ses aspects plus personnels, intimes, et savoir comment vivre avec ses côtés plus festifs et collectifs.

On peut parfois penser du maire Jean Tremblay qu’il veut afficher sa foi religieuse ouvertement et que cela relève de la prétention. À lui et à son confesseur d’en juger! On peut bien aussi lui reprocher son caractère intempestif et intransigeant. Mais cela n’a rien à voir dans ce qui se passe ici. Sur ce qui concerne strictement le procès et le combat du conseil municipal pour défendre sa position devant les tribunaux, je crois que cette prière ouverte et inclusive avant le début d’une réunion où 20 élus prendront des décisions importantes est à voir comme un court instant où le caractère solennel de cette récitation permet à ceux qui la disent de bien prendre conscience qu’ils travaillent au service de plus grand qu’eux-mêmes.

Je pense donc qu’il faut soutenir le pourvoi en appel de Ville de Saguenay et continuer à lutter pour une société plus tolérante et ouverte. Je ne trouve pas cette attitude de la part du Mouvement laïque québécois. Quant à M. Simoneau, il doit apprendre à vivre dans une société où tout n’est pas réglé sur l’individu. Le prix de la démocratie, c’est de vivre avec la différence, même quand celle-ci peut aller jusqu’à « brimer », un peu, l’être individuel, au service du bien commun.