Je radicalise. Vous déradicalisez. Nous déradicalisons.

Déradicalisation. C’est devenu le mot à la mode chez les politiciens, juste après « radicalisation », bien sûr. Car si les jeunes se radicalisent, l’unique solution consisterait donc à les déradicaliser. Nous le croyons tous: les jeunes sont des cibles vulnérables qui pourraient, s’ils entendent l’appel des sirènes fondamentalistes, commencer à se radicaliser. Aujourd’hui, dans toutes les têtes occidentales, « se radicaliser » est devenu synonyme de danger… Mais est-ce que la radicalité a toujours été vue comme une attitude suspecte? Tout dépend du point de vue.

Maxime, alias Abdu Abdallah

Le fameux Moïse des Hébreux, par exemple, était un homme vraisemblablement bien intégré à la haute société égyptienne. La situation de servitude du peuple de ses origines a cependant fini par ébranler ses fondations, au point où il s’est radicalisé… Jésus de Nazareth était un homme de son temps, avec ses aspirations et ses espoirs, qui, après son baptême reçu du prophète Jean, s’est radicalisé au point où toute sa vie ne pouvait plus servir à autre chose qu’à annoncer le règne de Dieu… À sa suite, des Marie, Pierre, Paul, Irénée, Augustin, Clément, Geneviève, Benoît, Bernard, Thomas, mais aussi Hildegarde, François, Jeanne d’Arc, Thérèse, Kateri, Vincent, (l’abbé) Pierre, André et tant d’autres ont trouvé dans leur foi chrétienne les motivations les conduisant à une radicalisation religieuse, c’est-à-dire à un engagement total pour Dieu… Toutes ces vies « consacrées » ne sont pas sans laisser des questions, pas moins aujourd’hui qu’en leur temps. Mais ces personnes ainsi que des centaines d’autres ont laissé des traces indélébiles dans l’histoire. Sans un processus de radicalisation de leur foi religieuse, il est plus que probable que leur mémoire ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

Peut-on affirmer de manière aussi simpliste qu’on le fait ces jours-ci que la radicalisation est le mal des religions? Et, donc, que le remède consiste à dégonfler le radicalisé, lui insuffler d’autres idées plus courantes du genre: « Allez l’ami, oublie toutes ces idées noires, viens boire un coup avec nous et regarder un match. On va parler des filles et demain ça ira mieux! » Peut-on aussi facilement remettre quelqu’un au neutre?

La radicalité de l’Évangile

Toute croyance religieuse est vécue en tension entre deux pôles, celui de l’intégration au monde d’une part, et celui qui consiste à se laisser attirer vers l’Absolu perçu dans la foi. Pour Jésus, il n’y a qu’une seule raison de vivre: c’est de répondre à l’amour de Dieu auquel il croit de toutes ses forces et de toute son âme. Il a répondu à cet amour en aimant à son tour jusqu’au bout de ce qu’il est possible d’aller: en donnant sa propre vie. En effet, si Dieu nous a tant aimés et que cet amour se fait si déterminant, si « guérissant » jusque dans notre intimité la plus profonde, il est de mise que nous tentions de lui rendre la pareille. C’est alors que se met en branle le processus de la « suite du Christ », qui n’est rien d’autre qu’une forme de radicalisation.

Jésus de Nazareth a proposé (jamais imposé) à ses disciples de se mettre derrière lui, d’apprendre de lui, de faire porter ses soucis par lui. Un petit groupe de « radicaux » nommé « les Douze » s’est constitué peu à peu à son appel. Ils ont rassemblé d’autres adeptes qui laissaient tout derrière eux par désir d’engagement radical. Les paroles de Jésus lui-même les encourageait. L’auteur de l’Apocalypse lui fait même dire: « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » (3,16) N’est-ce pas un appel à la radicalisation?

Lorsqu’un jeune chrétien désire suivre les pas du Christ, il peut le faire dans sa vie courante, mais certains vont choisir une voie plus radicale. Pour les uns, ce sera la voie du célibat consacré; pour d’autres, devenir prêtre; pour d’autres encore, la « vie religieuse » en communauté, monastique ou « dans le monde ». Il arrive même (!) que certains couples se marient pour le meilleur et pour le pire en s’appuyant sur la grâce de Dieu! Tous ces engagements ne sont-ils pas, selon vous, des exemples de choix radicaux? C’est avec des êtres de convictions que le monde finit par se transformer. C’est le cas aussi des religions! Sans un François d’Assise, où en serions-nous dans l’Église? Sans un Luther, comment serions-nous revenus aux sources des Écritures? La neutralité est l’affaire des institutions et des États, pas des personnes!

Se radicaliser pour le Vrai

Le problème des jeunes djihadistes n’est donc pas, à mon avis, le fait qu’ils se radicalisent. Toute personne qui progresse dans son engagement croyant devient plus radicale ou bien elle se laisse aller à la dérive. On n’est jamais au point mort. Une radicalisation soudaine est de l’ordre de la conversion. Il y a des critères de discernement dans toutes les religions pour accompagner les convertis et même pour ceux qui ne font que cheminer tranquillement dans leur foi. Le vrai problème, c’est l’absence ou le manque de communauté de soutien. Se radicaliser seul dans son sous-sol, en se nourrissant d’enseignements qui prônent des voies étrangères aux sources qui ont conduit les religions au meilleur d’elles-mêmes ne peut que mener le converti à sa propre perte.

Les religions organisées ont le devoir d’accompagner toute personne qui veut croître dans la foi. C’est une responsabilité qui comporte des risques, comme celui d’influencer l’adepte dans une direction ou une autre qui ne serait pas « la voie divine », mais plutôt des raisonnements faillibles ou du sentimentalisme décroché du réel. L’accompagnement spirituel est un art qui existe encore et qui devrait être activement recherché dès que bouge un peu en soi quelque chose qui ne relève pas (ou plus) des sciences humaines!

Personnellement, je me réjouis du fait que de plus en plus de jeunes et de moins jeunes cherchent un sens et regardent du côté des grandes religions. Cela signifie que le vide dans lequel nous plongent le consumérisme, la mondialisation économique et culturelle, le cynisme politique, etc. commence sérieusement à atteindre ces niveaux d’intériorité où les humains se mettent à s’interroger sur leurs valeurs fondamentales et sur la direction de leur vie. Les religions puisent dans leurs traditions des siècles d’expertise en accompagnement. A elles de se montrer plus accueillantes envers les personnes en recherche de sens et, surtout, d’appartenance… C’est ainsi que la radicalisation, plutôt que d’être perçue comme un danger public, pourra redevenir peu à peu l’expérience d’un grand nombre appelé à approfondir le sens de leur existence et à s’engager pour un monde meilleur.

Et à vous qui êtes resté jusqu’à la fin de ce billet, voici un petit cadeau: comment une de mes amies s’est « radicalisée »…

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Dans la peau du converti

Ceci est un exercice d’empathie extrême pour tenter de comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un converti radicalisé*.

Mal-être

-J’ai toujours feelé croche par rapport à la société. Ça a commencé avec mes parents. Rien, vraiment rien qui nous rapprochait. Métro-boulot-dodo c’était pas pour moi. Encore moins de me caser avec une femme pis des enfants. Bon an, mal an, je me trouvais des jobines pour ne pas crever. J’ai dû parfois virer mal en acceptant des mauvais boulots, parce qu’il fallait manger, pis parce que mes chums me poussaient dans le dos. J’ai essayé de calmer le feu en moi avec des substances, mais ça ne marchait pas. J’ai payé ce que je devais à la société en faisant du temps. Mais dès que je reprenais mes esprits dans le monde réel, il y avait encore cette sensation de malaise, le sentiment que je ne fittait pas dans le système. Mes parents ont fini par me lâcher. On ne se voyait plus, pis c’est tant mieux. Au moins il y en avait deux de moins qui me tombaient sur le dos.

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Quelque chose s’est passé dans ma tête quand j’ai vu la vidéo d’un djihadiste sur Facebook. C’était un Québécois d’origine arabe qui disait avoir retrouvé ses racines. Un vrai fucké, mais je sentais que c’était un gars comme moi. Je me suis mis à regarder tout ce que je pouvais trouver sur lui sur internet. Plus je le connaissais, plus je voyais que je pensais comme lui. Tout ce qu’il avait dit dans sa vidéo et tout ce qu’il écrivait sur son mur sonnait juste dans ma tête. Je n’ai jamais été un violent, mais j’ai toujours senti la colère, parfois même la haine qui grondait au fond de moi. Je savais pas pourquoi ni contre qui je pouvais la tourner. Je me détestais moi-même. C’était le mieux que je pouvais faire.

Illumination

J’ai commencé à faire des recherches sur le Coran. Au début je trouvais ça weird. Mais plus je lisais, plus je trouvais des passages qui me parlaient. Plus ma colère trouvait des mots pour s’exprimer. J’ai eu besoin de comprendre et d’aller plus loin. J’ai commencé à fréquenter la mosquée près de chez moi. Difficile de comprendre comment ça marchait tous leurs rituels. L’imam m’a dit de prendre mon temps, d’observer et de faire comme les autres si j’en avais envie. La première fois que je me suis prosterné, le front sur le sol, une lumière s’est allumée dans mon cerveau. Tout est devenu de plus en plus clair.

J’ai compris que ce n’était pas moi qui était inadapté à la société. C’est la société qui est tout croche en réalité. Si les gens suivaient les règles édictées par Dieu, les problèmes s’effaceraient et tout irait pour le mieux. Le monde croit n’importe quoi et suit n’importe qui au lieu du Dieu tout-puissant. Je me demande comment ça se fait que la sagesse du Prophète n’a jamais été enseignée dans nos écoles, c’est tellement ça! J’en ai parlé à quelques gars que je fréquentais. J’avais sûrement le feu dans les yeux. Ils m’ont écouté. Ils étaient d’accord: c’est le monde qui est fucké, pas nous. Ils sont venus à la mosquée avec moi. Au début, ils trouvaient ça bizarre, mais je les convainquais de continuer, que ça allait allumer dans leur tête, comme moi.

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Plus le temps passait, plus ma colère savait où se diriger. L’Occident, la démocratie, le laxisme, le féminisme, le désordre qui règne… tout ça est le contraire de ce que Dieu veut. Il veut simplement qu’on le reconnaisse pour l’Unique et qu’on se soumette à sa Loi. C’est pas compliqué pourtant ! Moi je dis que la société va aller de plus en plus mal avec tous les infidèles qui ne comprennent rien et qui blasphèment.

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La haine qui s’acharnent contre les musulmans est devenue si forte qu’elle me poigne au coeur. C’est le signe je suis devenu un des leurs, je suis un frère musulman.

Solution

J’ai lu l’histoire de l’islam sur Wikipedia. C’est pas compliqué, il faut que toutes les nations se joignent de gré ou de force dans un même califat. Quand il y a eu des califes après la mort du Prophète, ils faisaient régner la paix, pis la justice fonctionnait dans le bon sens. C’est encore l’Occident, avec ses croisades, qui a foutu le bordel, pis l’ONU avec son État juif. On n’a jamais connu une ère de paix depuis la rébellion des Croisés. Je vois bien que personne ne veut regarder la vérité en face. Un jour, je vais avoir le courage de mes convictions, je frapperai un grand coup. J’aimerais bien aller combattre aux côtés de mes frères du Djihad, mais la GRC a commencé à me suivre et ils m’ont pris mon passeport. Comment puis-je agir au nom de Dieu? Je lui suis redevable pour l’illumination de ma conscience. Je lui dois tout, surtout ma vie! Je dois montrer à ceux d’ici qu’ils font le mal et qu’ils doivent se convertir.

Je ne suis pas un terroriste potentiel comme ils disent. Je suis un fidèle qui mise tout sur la seule réalité essentielle: Dieu. Quand j’ai parlé de mon désir à l’imam, celui-là m’a déconseillé d’agir et m’a dit d’être prudent. C’est un tiède. Il ne mérite même pas d’être suivi par mes frères. Si on fait tous comme lui pis qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, jamais la justice de Dieu ne viendra. Je sens qu’il faut que je fasse quelque chose, ça m’oppresse de plus en plus, mais quoi?

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Le Canada s’est déclaré en guerre contre l’État islamique. Je ne suis plus citoyen de ce pays, j’appartiens désormais au Calife et à tous les vrais musulmans. Ce sont eux qui ont raison, il faut nous battre pour établir le califat et pour repousser les infidèles au prix de notre vie s’il le faut. Plus le temps passe et plus la solution devient claire. Si les gens ne viennent pas à Dieu par eux-mêmes, il faut éliminer ses ennemis et convaincre les autres par la peur. Y a que ça qui marche avec les blasphémateurs.

Je suis pas bien outillé. J’ai même pas d’arme. Comment frapper un grand coup? Il semble bien que mes frères d’ici ne me suivront pas non plus. Ils n’ont pas eu l’air de m’appuyer l’autre jour quand je leur ai parlé de mon projet. Faut pas que je m’effondre, Dieu va me donner le courage. C’est pour lui que je veux le faire. Il me donnera ma récompense au paradis si jamais ça tourne mal.

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Je peux pas attendre plus longtemps sinon je vais décevoir Dieu. C’est aujourd’hui que ça se passe. Il faut que je vise un symbole canadien, pourquoi pas des soldats? Il y en a qui viennent en ville pour faire des achats. Ils sont toujours avec leur uniforme. Je vais aller me placer là, avec mon char, pis je foncerai sur eux. C’est une arme de lâche, j’espère que Dieu m’en voudra pas! Mais après je me dirigerai vers leur tanière pour écraser d’autres soldats si possible. Pis advienne que pourra. J’ai pu rien à perdre et tout à gagner: « toi, le p’tit Jo que tout le monde pointait du doigt comme un inadapté, toi tu vas devenir un martyr pour Dieu! » Ça me fait frémir juste à l’idée. Tant qu’à finir ici, c’est la seule façon d’en finir, en espérant qu’Il me pardonnera pour ma chienne de vie.

J’suis parti. Regardez-moi aller…

* Le phénomène de conversion religieuse et de radicalisation n’est pas exclusif à l’islam… Mais vu le contexte, j’ai voulu montrer que la conversion peut parfois n’être fondée que sur une compréhension partielle de la religion embrassée, avec les excès que cela peut entraîner.