Église et avortement, une fissure dans l’intransigeance

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Manifestation pro-vie à Ottawa, le 14 mai 2015 (CNS photo/Chris Wattie, Reuters)

 

Le pape François a annoncé dans sa lettre apostolique concluant l’Année de la miséricorde qu’il prolongeait indéfiniment l’autorisation pour tous les prêtres d’accorder l’absolution aux femmes confessant avoir eu recours à l’avortement. La chose était possible pour les évêques et certains confesseurs désignés, mais il n’en fallait pas plus pour que des catholiques y voient une fissure dans l’édifice légal et moral de l’Église.

Le message de François est particulièrement clair: «Je voudrais redire de toutes mes forces que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père.»

L’Église ne change rien à son enseignement moral sur le péché d’avortement.

Cependant…

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Du monstre au héros… à l’humain respectable

En 1988, après la victoire en Cour suprême.

Henry Morgentaler est décédé aujourd’hui à 90 ans. Lorsqu’il a commencé son combat pour le droit absolu des femmes à disposer de leur corps librement, dans les familles traditionnelles comme la mienne, il était jugé comme un véritable monstre. Comment pouvait-on imaginer tuer des bébés dans le ventre de leur mère? Mes parents étaient révoltés lorsque ce médecin affichait ses convictions, soutenues par les groupes féministes purs et durs à coups de manifestations qui montraient une autre image de la femme que celle habituellement valorisée!

Enfant, j’étais révolté tout comme mes parents. Lors du jugement de la Cour Suprême en 1988, je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait célébrer l’exécution annoncée de tous ces foetus, moi qui fut élevé dans une famille de huit enfants voulus, désirés, aimés.

Une certaine ouverture

Ma vie d’adulte allait me conduire à rencontrer ces femmes qui pensaient autrement que dans mon milieu familial. D’abord des professionnelles dont la vie de travail paraissait fondamentale, tout autant qu’à moi. Celles qui étaient ouvertes à l’enfant le souhaitaient au moment favorable. Elles affichaient l’importance de la planification des naissances. La contraception faisait « naturellement » partie de leur vie. Avec ma conjointe, nous avions fait le choix de nous en passer. Nous voulions des enfants, point. J’étais donc en contradiction apparente avec mes collègues sur ces questions tout en respectant leur choix.

Le premier choc de l’avortement nous frappa alors que l’anxiété commençait à nous envahir face au fait de ne pas parvenir à procréer. Nous apprîmes qu’une jeune cousine était partie à l’extérieur de sa région pour subir une interruption de grossesse, à l’encontre de l’avis de ses parents, des catholiques pratiquants et très engagés. Je me rappelle avoir pleuré avec ma femme au moment où nous parlions avec sa tante et la priions de convaincre sa fille de laisser naître l’enfant en nous engageant à l’adopter ou à en prendre charge jusqu’à ce que sa maman le puisse et le veuille. Rien à faire. C’était un vrai drame pour notre couple infertile. Cependant, nous avons été touchés par le témoignage de ses parents qui, après toutes les tentatives de persuasion auprès de leur fille, s’étaient résignés à la laisser faire sans pour autant jamais la renier. L’amour était plus fort que le crime commis.

Au plus profond de moi, je le confesse, toutes les raisons évoquées ne me paraissent jamais vraiment inéluctables, car elles ont toutes une solution réelle et envisageable: l’adoption. N’avons-nous pas, ma femme et moi, adopté cinq enfants qui sont nos véritables amours? Pour cela, il a bien fallu qu’ils naissent! Et c’est cette générosité de la femme qui accepte d’accoucher et de confier son enfant à l’adoption que nous avons souvent célébrée, ma femme et moi, parce qu’elle nous offrait ainsi la chance d’être parents. Et c’est pour cela aussi que nous nous sommes engagés dans une association qui fait la promotion de l’adoption des enfants les moins « désirables« . Mais je vois que cette solution est rarement prise en compte par les femmes qui choisissent l’interruption de grossesse… Je dois donc accepter ce choix par respect de la liberté et de la conscience.

Avec le temps et la minimisation de ma culture machiste au sein de groupes de travail équitables, j’ai commencé à mieux saisir le dilemme qui envahit une femme aux prises avec une grossesse non désirée. Je crois comprendre de mieux en mieux (du mieux que je peux serait plus juste) le trouble qui envahit une femme lorsqu’une altérité s’installe et se met à jouer avec ses hormones. Mon observation des changements hormonaux est assez aiguisée avec les années de mariage (oups, ça c’est le macho qui remonte en moi)! Bref, j’en suis venu, avec le temps et peut-être une certaine compassion, à au moins ne plus m’objecter à ce qu’une femme, une fois qu’elle a toutes les données en main, puisse faire le choix – malheureux quoi qu’on en dise – de supprimer cette vie en devenir.

La première raison qui me porte à cela, c’est que je suis un homme et que jamais je n’aurai à faire ce choix. Je ne pourrai jamais le comprendre totalement. M’y opposer, en tant qu’homme, ne semble pas recevable, même si en tant que père potentiel (n’oubliez pas que j’adopte des enfants), je revendique le droit de me sentir concerné. La seconde raison est plus philosophique. Mener une guerre à coups de pancartes, de manifestations et de slogans ne peut que nous diviser davantage comme peuple et susciter la haine viscérale de l’autre camp. C’est d’ailleurs un peu la leçon que je tire de la dernière année des Français autour du mariage gay. L’opposition s’est tellement cristallisée qu’il faudra des années et peut-être des générations avant que les blessures ne guérissent et que le respect revienne peu à peu. L’amertume des « perdants » dans cette cause est palpable. La vindicte de l’autre camp l’est tout autant. Ce n’est pas ce je que souhaite pour mon pays.

Un respect pour l’homme

Bref, le Dr Morgentaler ne peut pas être identifié à un monstre car c’est une cause humaine qu’il a défendue alors que très peu d’hommes ne l’auraient fait comme il l’a fait. Il a été vu comme un héros par un grand nombre de femmes. Pour moi, il ne le sera donc qu’à moitié même si, aujourd’hui, c’est cette figure qui semble célébrée alors qu’on annonce son décès. Sur les médias sociaux, je vois à quel point il a su gagner le respect d’une grande partie des femmes et de toutes les féministes. Cependant, pour moi, maintenant, c’est l’humain que j’aimerais reconnaître. Je voudrais lui demander pardon de l’avoir jugé comme un monstre, même si je déteste, sans pouvoir rien y faire, l’idée d’imaginer qu’on aspire ou qu’on découpe un foetus, un être-humain-en-devenir conçu dans une rencontre sexuelle qui n’a pas suffisamment pris en compte la possibilité qu’il fasse partie de l’équation… Le Dr Morgentaler restera pour moi un homme qui s’est battu pour ses principes, ses convictions, au service d’un grand pan de l’humanité, la moitié en fait, afin qu’elle puisse avoir le droit de dire non et d’être traitée avec respect dans un contexte médical de qualité. Voilà, quand même, un être humain qui a de la valeur…

Vous le sentez, chacun des mots qui précèdent est difficile à écrire. Et c’est bien là que réside mon malheur: pour chaque femme qui fait le choix d’interrompre sa grossesse, une vie humaine est supprimée. Malgré toute mon ouverture, je ne peux taire cette douleur qui revit en moi, chaque fois que je viens à savoir qu’un avortement a eu lieu… Heureusement que je n’ai pas cette conscience pour les 100 000 qui ont lieu chaque année au Canada et près de 30 000 au Québec seulement. C’est un fait et c’est sans doute irréversible.

Alors peut-on, à tout le moins, réclamer tous ensemble qu’une véritable éducation à la sexualité et à l’amour soit mise en place et qu’elle valorise la prévention plutôt que la solution fatale? J’aimerais bien qu’un nouveau (plutôt une nouvelle!) Dr Morgentaler se lève pour défendre cette cause-là, aussi.

Le dilemme féministe

Fille ou Garçon

Un garçon, c’est bien; une fille, c’est non !

Depuis quelques années, les avortements sexo-sélectifs sont de plus en plus révélés au grand jour dans notre pays. Ce qui était au départ l’affaire de quelques individus serait en train de prendre des proportions inquiétantes. Pour la majorité des parents, connaître le sexe de son enfant à la première et surtout à la deuxième échographie est une source de fébrilité et d’amusement. Dans nos familles, on y va souvent de pronostics quand ce n’est pas carrément un jeu de paris ouverts! Mais il ne nous est jamais arrivé de mettre en question la poursuite de la grossesse si le sexe ne correspond pas au souhait des parents. Pour le premier, cela va de soi qu’on prend « ce qui vient ». Pour le deuxième, on peut espérer que ce soit l’autre sexe. Au troisième, les attentes peuvent être plus fortes si les deux premiers sont du même sexe… Mais si c’est encore une fille, alors que le couple veut bien un enfant, personne n’imaginerait un avortement en vue d’une autre grossesse qui, celle-là, donnerait, peut-être enfin, le sexe attendu. Non, jamais !

L’importance du mâle

La chasse aux fillettes est désormais bien documentée dans quelques pays. Elle semble arrivée chez nous, au Canada et même de plus en plus au Québec. Si cette situation survenait auparavant dans quelques cas isolés, le médecin ne devait pas s’interposer dans la décision de la mère de ne pas poursuivre sa grossesse. Il est plutôt convenu que c’est le choix de la femme qui prédomine et que ses raisons lui appartiennent à elle seule. Mais quand le phénomène s’accroît au point où il devient courant, on peut comprendre que les personnes qui font parties des équipes d’obstétrique se mettent à murmurer au point d’alerter les autres que nous sommes.

On attribue généralement cette situation aux familles immigrantes asiatiques, surtout chinoises et indiennes. En Chine, la politique de l’enfant unique, pour réduire la surpopulation, a provoqué cette surenchère pour que le seul enfant qui naisse soit un fils et non une fille. Avoir un fils, c’est mieux qu’une fille, peu importe les conséquences. Inutile d’énumérer les raisons qui peuvent pousser les couples à confier leur fille à l’adoption, le plus souvent en cachette, afin de pouvoir se donner une autre chance de mettre au monde un garçon. En réalité, ici-même au Canada français, le temps n’est pas si loin où nos familles préféraient encore les garçons aux filles. Quand Monsieur Dupont annonçait la naissance de son premier, cigare « bleu » en mains, c’était une joie souvent plus grande parmi les proches que s’il avait annoncé une fille… Le premier-né, s’il était garçon, était un signe providentiel. Il allait pouvoir suivre les pas de son père, que ce soit à la ferme ou dans une profession honorable et transmettre le nom de famille. Le deuxième fils serait éventuellement prêtre. Quant aux filles, leur sort était vite réglé: ou bien elles seraient ménagères ou bien religieuses. Bref, nous n’avons qu’à nous rappeler ces temps pas si anciens pour comprendre que d’autres cultures restent encore bien accrochées à la suprématie du mâle en matière de procréation.

Mais qui décide?

Comme il s’agit de phénomènes culturels qui influencent nettement l’identité individuelle des couples, il va de soi que, dans une société qui ne procure aucun droit à l’embryon ni au foetus, la tentation de recourir à l’interruption de grossesse sexo-sélective est bien réelle. En Chine, si le premier enfant est une fille, tant pis, ce sera cet enfant et ce sera le seul. Mais au Canada, seule la décision de la mère est prise en compte dans le choix d’interrompre la gestation. Il suffit de demander pour que cela se réalise. Admettons que c’est une situation inouïe pour un couple qui croit qu’il est éminemment plus souhaitable d’avoir un garçon qu’une fille pour commencer sa famille: « Ah bon? On peut supprimer et retenter le coup? Alors oui, allons-y, supprimons celle-ci et attendons de voir le prochain. »

En réalité, la femme est rarement seule à décider. C’est avec la pression de toute la famille, du conjoint et de leur culture communes que la décision de cesser la grossesse est prise. Et on assiste donc, après les handicapés, à la suppression massive de foetus féminins.

Le dilemme pro-choix

Les femmes du Canada ont bataillé chèrement pour obtenir le droit de disposer librement de leur corps, signifiant par le fait même le choix de garder ou non l’enfant qu’elles portent, peu importe la manière dont il a été conçu. Disposer librement, c’est pouvoir décider sans pression de quiconque. La pression d’autrui est un concept bien difficile à jauger. Par exemple, lorsque toute une société met en garde les couples sur la lourdeur que représente un enfant au pronostic de trisomie 21, par exemple, et que les témoignages des parents confirment souvent cette impression alors qu’ils revendiquent, au nom de la justice et de la solidarité nationale, de l’aide pour alléger leur charge, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’une forme de pression collective sur la femme qui doit choisir de garder ou non l’enfant dont le pronostic va dans ce sens.

En ce qui regarde le sexe de l’enfant, je fais l’hypothèse que le mouvement féministe est totalement piégé. Si les féministes continuent de lutter pour que d’aucune façon le droit à l’avortement ne soit jamais discuté ou débattu dans les parlements, elles finissent par ne plus pouvoir se montrer solidaires de toutes ces filles qui ne naîtront jamais sur la seule base qu’elles seraient plus tard des femmes comme elles. Il s’agit nettement de discrimination à l’égard des femmes, à commencer par le début de leur conception. Je trouve cela insensé. Quelle est la valeur de l’enfant à naître? Vaudrait-il plus s’il est de sexe masculin plutôt que féminin? N’y voyez-vous pas une question de société? Et lorsque nous voulons débattre de telles questions, ne revient-il pas à nos députés, en l’occurrence les femmes élues aux parlements, d’aller jusqu’au bout de leurs convictions sur l’égalité hommes-femmes en dénonçant cette vague croissante de suppression des foetus de sexe féminin?

Je suis prêt à aller au combat avec les féministes sur cette question, car je suis avec elles sur les implications de l’égalité dans toutes les dimensions de notre société.

Le plus grand tabou québécois

Qu’on n’en parle plus, jamais!

Préambule

1: Je suis un homme, « blanc et catholique » de surcroît, et je vais m’exprimer sur un sujet pour lequel il existe une convention tacite que les hommes ne sont ni crédibles ni qualifiés, n’étant pas concernés… (Je vous aurai prévenus).

2: Je ne m’oppose pas au libre choix des femmes à disposer de leur corps y compris de choisir l’interruption de grossesse. (Ne me jetez donc pas de pierres, pas tout de suite.)

3. Je me pose quand même des questions sur le sort qu’on fait à ces « pas encore humains » qui n’ont donc aucun droit, mais seulement le privilège de naître quand la volonté de celles qui les portent leur est farovable. (Là vous pouvez commencer à ramasser vos cailloux.)

Après ces remarques préalables, j’espère que vous pourrez lire ce qui suit en ne me prêtant aucune intention autre que celle d’apporter quelques réflexions personnelles sur une question qu’il est actuellement impossible de poser… J’aimerais bien que vous vous rendiez jusqu’au bout de votre lecture avant de me lyncher!

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Le 26 septembre 2012, la Chambre des communes du Canada a rejeté très majoritairement une motion privée d’un député conservateur demandant « Qu’un comité spécial de la Chambre soit créé et chargé d’examiner la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant devient un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, et de répondre aux questions énoncées […] » Ça y est, l’avortement, encore! On dit souvent que le sujet est réputé avoir été réglé définitivement, mais cette motion s’ajoute à de nombreuses tentatives pour mettre à l’agenda parlementaire un débat sur le thème général de l’avortement à partir de la reconnaissance d’un droit à naître du foetus. Réglé définitivement?

Qu’a-t-on réglé avec ce vote?

Partout au pays, on a dénoncé cette initiative singulière comme une nouvelle tentative de revenir en arrière en vue de recriminaliser l’avortement et donc de supprimer le droit, fondamental, des femmes à disposer librement de leur corps. Pour les groupes et individus qui ont dénoncé cette approche, le vote est donc une nouvelle victoire des femmes et une victoire du droit. Ne jamais accorder de droit à un foetus semble être la manière définitive de régler la question de l’avortement au pays. Donc discuter un tant soit peu de la réalité de son existence ne peut en aucun cas être à l’ordre du jour.

Comme d’autres avant lui, le député Woodworth a cherché une façon de donner des droits au foetus. Notons que celui-ci en a été complètement privé depuis la décision de la Cour Suprême du Canada en 1988 d’annuler l’article 251 du code criminel concernant l’avortement:

L’article 251 porte clairement atteinte à l’intégrité corporelle, tant physique qu’émotionnelle d’une femme. Forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener un fœtus à terme à moins qu’elle ne satisfasse à des critères sans rapport avec ses propres priorités et aspirations est une ingérence grave à l’égard de son corps et donc une violation de la sécurité de sa personne. La Charte exige donc que l’art. 251 soit conforme aux principes de justice fondamentale.(7) (Source)

Cette décision historique était sans conteste une victoire décisive pour les femmes, y compris pour celles qui n’ont jamais voulu avoir recours à l’avortement. Ainsi donc, aucune instance « extérieure » fut-elle son conjoint et père du futur enfant ou même l’État, ne pourrait jamais imposer à une femme de poursuivre sa grossesse contre son gré. Comprenons que cette victoire devant le plus haut tribunal scellait définitivement l’égalité entre hommes et femmes, puisque les femmes conquéraient enfin le dernier élément qui manquait pour que la liberté sur leur propre corps leur soit légalement entièrement reconnue (je note cependant qu’il arrive encore que des conjoints imposent à leur partenaire de choisir entre eux et l’enfant, ce qui ne fait pas toujours de l’avortement un choix vraiment libre…).

Le rejet de la motion 312 n’est donc, sans plus, que le reflet de ce qui est devenu « l’esprit du temps » au sein de notre société progressiste.

Oui, mais…

Lors du rendu du jugement de la Cour Suprême, la juge Wilson, celle qui avait pourtant donné l’interprétation la plus large en faveur des femmes, avait aussi appelé le Gouvernement à préconiser « un moyen qui permettrait d’atteindre un équilibre entre les droits de la femme enceinte et l’intérêt de l’État à protéger le fœtus, selon le stade de développement du fœtus ». (Source) C’est précisément au regard de cette demande que le Gouvernement n’a jamais fait ce à quoi il avait été appelé par la Cour. Ainsi, depuis 24 ans, le foetus, qui avait tous les droits du fait de l’illégalité de l’avortement, n’en a désormais plus aucun…

Ailleurs dans le monde, dans des États modernes et progressistes comme la France, la Belgique, il existe des lois encadrant la pratique de l’avortement (IVG). Ainsi, certains États ont retenu le principe de précaution en adoptant une règle à l’effet que les premiers signes d’activité cérébrale constituaient le début de la vie humaine (12 semaines). D’autres ont privilégié la piste de la viabilité hors utérus (aujourd’hui à 24 semaines). Bref, dans ces pays, le foetus a des droits qui peuvent être concurrents à ceux de la mère. C’est dans ces cas uniquement, lorsque la grossesse a dépassé 12 ou 24 semaines selon la législation locale, qu’un juge peut décider si l’avortement doit être autorisé ou non, en fonction des motifs plaidés par la demanderesse.

Au Canada, ce n’est qu’après être sorti, vivant, du sein de sa mère que l’enfant débute sa vie humaine « légale ». Je ne peux donc qu’être tourmenté, encore, devant cet état de fait (plutôt que de droit) qu’une motion comme celle désignée 312 aurait pu contribuer à modifier, éventuellement.

En effet, le comité souhaité par le député Woodworth aurait permis de réfléchir (et non pas de criminaliser), avec l’aide de la science et non pas de la religion, sur le début de la vie humaine et à partir de quel moment le droit devrait commencer à protéger le plus petit. Il me semble que cela n’enlève rien au droit d’une femme à disposer librement de son corps… jusqu’à ce que l’être vivant en elle soit déclaré lui-même « humain » et disposant alors de droits « en équilibre ». Le seul fait que de tels droits puissent être reconnus pourrait sans doute ajouter un élément à prendre en compte dans la réflexion qu’une femme enceinte porte sur le principe d’une vie en elle qui peut être respectable, dans la mesure où elle dispose des repères pour décider d’interrompre le processus biologique avant que le droit de l’enfant n’entre en jeu.

Voilà donc où se situe mon malaise d’homme et de père, notamment d’enfants adoptés… Je sais que bien des femmes éprouvent le même malaise, mais à moins d’accepter d’être fustigées sur la place publique, comme Rona Ambrose, ministre de la condition féminine, bien peu d’entre elles ne voudront soulever ne serait-ce qu’un soupçon de ce sujet… Et vous, qu’en pensez-vous?

Oui, le droit (éventuel) de l’enfant à naître est vraiment le plus grand tabou des Québécois.

Soutenir pro-vie, quelle honte !

Pro-ChoixVoici encore un sujet délicat. Tabou, même, car dès qu’une personne — et plus encore si elle est une personnalité publique — manifeste un tant soit peu une certaine forme d’attention bienveillante à tout ce qui s’appelle « pro-vie », elle devient la proie de toutes les hostilités, soupçonnée d’extrême-droite. J’ai été choqué par cette nouvelle où le ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec a été sommé de se justifier d’avoir accordé une subvention de 1000$, à même son enveloppe discrétionnaire, à un organisme identifié comme étant « pro-vie ». Le ministre a admis, honteusement, avoir omis de vérifier les orientations (« l’idéologie ») de ce groupe de soutien aux femmes et a assuré qu’il n’aurait pas, l’ayant su, versé cette somme à un tel organisme, car dit-il « Au Québec on est pro-choix ».

Choisir l'enafntLes arguments de la députée Agnès Maltais, qui interrogeait le ministre Yves Bolduc à l’Assemblée nationale, sont des plus simplistes : « La société a décidé d’être pro-choix. Si le ministre met de l’argent public dans un organisme pro-vie, il se trouve à faire un choix, un choix qui n’est pas celui de la société ». Mais sommes-nous tous d’accord sur cette description uniforme de « la société » ? De quel consensus parle-t-on ? Il me semble que le mot consensus dans la bouche de Mme Maltais sonne comme « uniformité ». D’abord, nous sommes dans une société démocratique. La majorité l’emporte, mais n’efface pas les opinions divergentes. Celles-ci peuvent, à un moment ou un autre, devenir majoritaires, car l’évolution de la société n’est jamais à sens unique. Et les faits démontrent qu’on est bien loin de cette unanimité. Je vous invite à parcourir les commentaires à la suite de cet article sur le site de Radio-Canada et à faire le décompte des « en accord » et « en désaccord ». Vous constaterez comme moi que le dit consensus est loin de ressembler à ce qu’en dit Mme Maltais et qu’au contraire nous sommes plus divisés que jamais.

Des équations faussées

Dans l’esprit de bien des gens, il semble qu’il existe deux équations qu’on peut réduire à leur plus simple expression, quand elles sont utilisées par l’autre camp:

– Pro-choix = pour l’avortement
– Pro-vie = contre le libre-choix des femmes

À mon avis, les deux équations sont fausses ou, quand elles sont vraies, elles s’avèrent dangereuses dans tous les cas. Personnellement, étant catholique, marié et père de cinq enfants adoptés, je ne sens pas d’affinités avec les mouvements pro-vie dont l’action est avant tout militante et politique. J’ai du respect pour ceux dont la mission est l’accueil inconditionnel des femmes qui se présentent à eux. En faisant le choix de les accompagner, en respectant leur liberté et leur conscience, ils donnent une valeur nouvelle au choix de poursuivre la grossesse en présentant des options réelles (garder l’enfant, le proposer à l’adoption). La femme enceinte peut alors entrer dans une meilleure compréhension de toutes les conséquences des choix qui lui sont offerts. Si l’orientation fondamentale de ces groupes est clairement défavorable à l’avortement comme technique de contraception et même contre toute suppression de vie humaine, ils sont malgré tout capables de respecter la personne et le choix qu’elle fera, peu importe si cela la mène à l’avortement. Je dirais même qu’il est plus important de poursuivre cette relation au-delà du geste abortif pour aider cette femme à se libérer de la culpabilité et de séquelles psychologiques souvent présentes chez un nombre important de ces femmes. Les conséquences sont réelles et de plus en plus de professionnels les reconnaissent.

Une étude scientifique effectuée sur une période de 30 ans publiée dans le British Journal of Psychatry « a montré que les femmes ayant subi un ou des avortement(s) présentaient un taux de désordres mentaux 30% plus élevé, en particulier associé à de l’anxiété ou la consommation de drogues. Au contraire aucun autre type de grossesse (même les grossesses avec fausses couches) n’a présenté de lien avec des troubles d’ordre mental. »

Si les organismes veulent défendre la vie, ils doivent aussi défendre la vie de la femme dont le choix a causé la suppression d’une autre vie, dans une approche axée sur l’amour infini et miséricordieux de Dieu. Je ne pense pas, malheureusement, que ce soit une priorité de tous ces groupes…

Je suggère que les deux équations précédentes soient remplacées par celles-ci, car elles correspondent davantage à la promotion qu’on fait à l’intérieur de chaque camp :

– Pro-choix = pour la liberté de choisir, sans contrainte, de poursuivre ou d’interrompre une grossesse non désirée.
– Pro-vie = pour l’assurance que la personne, libre en conscience de ses choix, reçoive l’information et l’accompagnement lui permettant de faire un choix éclairé, avec une préférence inconditionnelle pour la vie à naître.

C’est plus long comme équations, mais parfois les raccourcis ne sont pas aidants. En les formulant ainsi, je pense que je ne risquerais plus rien à me déclarer à la fois pro-choix ET pro-vie, car j’aurais le sentiment de respecter le libre-choix des femmes et le devoir des croyants de promouvoir une culture de la vie. Mais on est bien loin de là, car ce n’est pas suffisamment blanc ou pas assez noir, comme le reprocheraient les groupes plus militants, d’un côté comme de l’autre, qui ne supportent pas le gris en matière de jugement éthique.

Pour faire un choix libre, celui-ci doit être éclairé

Pour la députée péquiste Agnès Maltais, cette affaire illustre l’importance de mettre en place un mécanisme de « certification » qui permettrait de distinguer les pro-choix des pro-vie et, évidemment, privilégier les premiers si on veut accorder des subventions. Si on applique un tel processus de certification, il est probable que plus aucun organisme ne puisse offrir une information complète avant l’intervention et un suivi thérapeutique post-avortement, car l’interruption de grossesse deviendra de plus en plus un geste automatique dont on banalisera les conséquences. N’est-il pas important, avant de subir une intervention chirurgicale, de connaître les risques possibles, avant de prendre une décision? C’est pourtant ce qu’on fait pour une intervention cardiaque ou autre : on nous informe des risques et on nous fait signer un document qui confirme que nous sommes conscients.

Dans une correspondance tendue avec l’organisme Québec-Vie, à mon avis plus militant que « servant », l’abbé Raymond Gravel écrit ceci:

Je crois qu’il en est de même de l’avortement : si on pouvait aider les femmes enceintes qui vivent des peurs, des doutes, des souffrances, qui se sentent irresponsables et incapables d’avoir un enfant… Si on pouvait éduquer les jeunes à une sexualité responsable et responsabiliser les hommes qui font partie du problème, je crois qu’il n’y aurait plus d’avortement. (Source)

Loin d’être choqué par le fait qu’un ministre ou un député décide de soutenir des organismes de son milieu dont certains se vouent à la promotion de la vie, sans haine et dans le respect, je pense au contraire que c’est un signe d’une société en santé. Notre société sera toujours plus riche de ses diversités. Nous nous priverons de services de qualité lorsque nous mettrons un système de certification des « bien-pensants » et des « mauvais élèves », car pour cela il faudra un discernement des valeurs que nous sommes bien loin, comme société, d’être prêts à opérer…

Des ressources :

Une liste des centres d’aide à la femme enceinte