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Pédophilie et Église, la question qui tue

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Le cardinal américain Sean O’Malley, président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, prenait part à un séminaire sur la protection des enfants à l’Université pontificale grégorienne, à Rome, le 23 mars 2017.

Le cardinal américain Sean O’Malley, président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, prenait part à un séminaire sur la protection des enfants à l’Université pontifical grégorienne, à Rome, le 23 mars 2017. (CNS photo/Paul Haring)

 

L’accusation revient sans cesse sur le tapis, comme un truc collant dont on essaie de se débarrasser sans y parvenir. Cette semaine en France, par exemple, une équipe de journalistes a mis le doigt sur la situation française. À en croire leur reportage, 25 évêques auraient couvert les actes pédophiles de 32 agresseurs sexuels. Jusque-là épargnée par les nombreux scandales qui sont déterrés dans des pays comme le Canada, les États-Unis et l’Australie, l’Église de France pourrait désormais s’approcher du podium. Quant à la situation mondiale, le pape lui-même a lancé le chiffre de 2% de prêtres abuseurs en 2014, ce qui indique bien qu’il s’agit d’un vrai problème.
Toute forme d’agression contre les enfants est devenue la valeur suprême dans l’échelle d’indignation de nos contemporains. Les lois protégeant l’enfant ont foisonné un peu partout à partir des années 1970. Il est courant pour nous, aujourd’hui, de savoir reconnaître ce qu’est un abus sexuel sur mineur, mais cela n’était pas si évident il y a à peine cinquante ans, y compris pour les gens d’Église.

Le Saint-Siège et le blâme de l’ONU

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Même les soeurs Magdalene d’Irlande sont évoquées. Photo tirée du film The Magdalene Sisters.

Le Saint-Siège (État du Vatican) a reçu un blâme très sévère de la part de l’Organisation des Nations Unies relativement à la gestion des nombreuses affaires de pédophilie qui ont eu cours et que, souvent, l’institution est jugée pour avoir couvertes. En effet, le Comité sur les droits de l’enfant reproche au Saint-Siège, membre en règle de l’ONU et signataire de la Convention sur les droits de l’enfant, de n’avoir « pas reconnu l’étendue des crimes commis, [ni] pris les mesures nécessaires pour traiter les cas d’abus sexuels sur enfants ». Le comité attaque la loi du silence et le fait que plusieurs pédophiles n’ont jamais été renvoyés vers la justice criminelle. Le Comité va plus loin en réprimandant le Saint-Siège relativement aux traitements violents sur des enfants qu’il n’a pas systématiquement dénoncés et que le droit canon risque même d’encourager en n’établissant pas clairement la primauté des droits de l’enfant sur les lois internes à l’Église. De plus, il en profite pour déclarer que le Saint-Siège ne fait pas ce qu’il faut pour éliminer toute discrimination qu’elle soit basée sur le genre, sur le type de famille dans laquelle vit un enfant (notamment homoparentale) et sur l’orientation sexuelle des enfants et des adolescents. Il y va, enfin, d’un soufflet supplémentaire en dénonçant la rigidité des règles interdisant tout avortement même dans les cas de viol ou de grossesse mettant en danger la vie de la mère mineure, citant notamment l’affaire de la jeune brésilienne de neuf ans. Bref, une bonne fessée pour le Saint-Siège, que le Comité ne s’est pas privé de lui administrer, sa cible étant assurément assez vieille pour être considérée majeure!

Mets ça dans ta pipe

Un de mes profs au secondaire disait souvent, lorsqu’il parvenait à nous clouer le bec: « Tiens, mets ça dans ta pipe! » Malgré les représentations du Saint-Siège devant le Comité, le 16 janvier, le rapport publié aujourd’hui est accablant. Tout en reconnaissant poliment les efforts déjà accomplis par le petit État du Vatican, il estime que ce dernier n’a pas suffisamment pris en compte les recommandations qui lui avaient déjà été adressées en 1995 sur les mêmes sujets. Qu’on soit de l’Église ou non, qu’on l’aime ou non, il faut reconnaître que cette adresse est une véritable gifle à un moment où l’Église tend pourtant à changer ses règles internes.

Il me semble que la question touche plus particulièrement celle de la reconnaissance. Comme les actes qui sont visés se sont généralisés à une époque en plusieurs pays, dont ici même au Canada et au Québec, il importe, selon le Comité, que le Saint-Siège se montre cohérent pour justifier son appui à la Convention sur les droits de l’enfant. La fameuse tentative plus ou moins ratée de Mgr Marc Ouellette, en novembre 2007, de demander pardon pour tout le mal causé par des catholiques et certains membres du clergé avant 1960, au Canada, marquait pourtant un début de cette reconnaissance que l’Église doit pouvoir réaliser afin de retrouver une certaine crédibilité en matière de respect des droits de l’enfant. Là encore, cette insistance à ne pas aller au-delà de 1960 avait été perçue comme un déni des actes postérieurs à cette époque alors que d’autres victimes ont continué d’être abusées et que des prêtres suspectés n’étaient toujours pas conduits devant les tribunaux.

Pour les membres du Comité, le Saint-Siège doit reconnaître qu’au sein de l’Église persistent des situations non réglées que la loi du silence ne permet toujours pas de dénoncer. Les victimes doivent pouvoir être indemnisées et, dans la mesure du possible, trouver réparation des actes commis à leur endroit qui ont laissé des séquelles souvent désastreuses. Il va jusqu’à recommander que le Vatican amende son propre code de droit afin d’établir plus clairement les repères qui garantissent les droits de l’enfant à être reconnu pleinement comme sujet. Ce blâme est certes très grave et difficile à recevoir, mais le Saint-Siège a annoncé qu’il analyserait les « observations conclusives » du Comité avec minutie et qu’il y répondrait le temps venu.

Les choses ont-elles vraiment changé?

Il est vrai que depuis quelques années, l’Église s’est donné des moyens concrets pour combattre la pédophilie. La politique Zéro de Benoît XVI et sa lettre aux évêques d’Irlande ne laissent aucun doute quant à l’intention. Pour l’ex-pape, toujours vivant, la seule conclusion à laquelle il était parvenu était qu’il fallait éradiquer complètement ce mal qui a corrompu l’Église de l’intérieur. Il s’est montré particulièrement exemplaire avec les Légionnaires du Christ, en condamnant les agissements de leur fondateur, le père Maciel, même s’il n’est pas allé jusqu’à lui imposer un procès canonique alors qu’il était mourant. Son successeur François n’y est pas allé de main morte non plus depuis son installation. Les mesures prises au cours des derniers mois, si elles ont été reconnues par le Comité des droits de l’enfant, ne paraissent pas avoir convaincu ses membres.

Il me paraît, humblement, que l’Église est en bonne voie de se réformer sur ces questions où elle s’est montrée autrefois davantage préoccupée de sauver sa réputation et celle du clergé que de compatir sincèrement avec les victimes. Les congrégations religieuses qui ont abrité des pédophiles, une à une, s’y sont résolues par la force des choses et les poursuites intentées contre elles, en indemnisant les victimes à grands frais et en hypothéquant sérieusement leur propre avenir. De nombreux diocèses ont emboîté le pas en assumant leur responsabilité d’avoir caché les actes reprochés en transférant les prêtres visés dès que de nouveaux soupçons commençaient à surgir. Il importe de terminer le grand ménage et de collaborer avec la justice pour montrer clairement que tous ces gestes à l’encontre de personnes mineures et vulnérables ne peuvent demeurer impunis. Il reste donc beaucoup à faire, selon le Comité, pour reconnaître, indemniser et réparer.

Une conversion attendue

En tant que baptisé, membre de cette Église, je m’attends à ce que le pape François et les évêques de mon pays réagissent avec une réelle humilité devant les accusations portées. J’aspire à ce que l’Église devienne pauvre au moins en esprit et c’est ce qui lui arrive de toute façon. Ainsi dépouillée, lorsqu’elle aura à choisir entre sa réputation et la vérité, elle saura trouver la vraie liberté (« La vérité vous rendra libre »). À l’image d’un autre François, d’Assise celui-là, qui dénonçait la grandeur et les richesses de l’Église comme la cause de ses tourments, le pape François devra trouver les moyens d’inciter ses collaborateurs du Saint-Siège à une conversion personnelle et collective, comme à nous, les fidèles. La conversion, celle qui implique l’aveu de ses fautes et l’intention de s’amender, est une condition de la paix de l’esprit. Elle est un préalable à une véritable justice. Elle est la seule voie qui permet à l’amour de reprendre ses droits. J’espère donc en une Église qui saura retrouver la pertinence de ces simples mots qui sont ses points cardinaux: Vérité, Amour, Justice et Paix.

Mise à jour du 13 juillet 2014: Voici le texte de l’homélie prononcée par le pape François à l’occasion d’une messe et de la rencontre avec des victimes d’abus sexuels par des prêtres… Par ce geste, il invite l’Église à suivre la voie qui me paraît la seule possible.

Un prêtre renvoyé… plutôt que d’autres?

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Roy Bourgeois lors de l'ordination interdite

Roy Bourgeois lors de l’ordination interdite

Cette semaine, la presse internationale annonçait que le Père Roy Bourgeois, membre de la congrégation américaine Maryknoll (missionnaires engagés dans des actions de justice et de paix), avait été renvoyé canoniquement de sa fonction de prêtre de l’Église catholique et simultanément démis par sa congrégation. Il avait été excommunié de facto (latae sentenciae) en 2008, après avoir participé activement à l’ordination de Janice Sevre-Duszynska sous les hospices du groupe Roman Catholic Womenpriests. Une conclusion que je trouve difficile à avaler.

Cet homme était engagé depuis 40 ans au sein de l’Église catholique en tant que prêtre. Sa feuille de route est éloquente. Il s’est particulièrement donné au service de la justice, notamment dans la défense des droits fondamentaux auprès des populations appauvries en Amérique Latine. Il a même fait plus de quatre ans de prison pour ses opinions dont une participation à une manifestation pacifiste en faveur de détenus. Bref, un homme indigné qui ne s’est pas arrêté à exprimer ses opinions, mais qui a engagé sa vie en droite ligne avec sa conscience. Comme dirait ma collègue: il avait les bottines en cohérence avec les babines!

Le Père Bourgeois me fait beaucoup penser à un autre prêtre de ma région, Clermont Rainville, décédé récemment et à qui je rends hommage. Selon les témoignages de tous, Clermont était un homme résolument indigné et engagé. Clermont avait lui aussi des positions souvent en dissidence avec l’Église. Ceux et celles qui le connaissaient savent bien que Clermont se serait prononcé en toute conscience pour l’ordination des femmes! Mais Clermont n’a pas été excommunié ni renvoyé de son service ecclésial. Le dialogue avec son évêque n’a jamais été rompu, preuve qu’il est possible de ne pas être unanimes.

Entre l’obéissance et la conscience

L’Église a toujours mis en valeur l’importance de la liberté de conscience en tant que droit humain fondamental. Elle est prompte à défendre ce droit là où les menaces sont grandes contre les dissidents de régimes autoritaires. Elle défend également la liberté de religion partout où elle est brimée. À l’échelle internationale, l’Église catholique compte certainement parmi les instances très influentes pour défendre ces droits.

Or, dans cette Église existe également une autre règle qui s’applique à l’interne, aux baptisés (ceux qui sont officiellement membres), soit la reconnaissance de la suprématie du magistère (la hiérarchie) et de l’infaillibilité du pape lorsqu’il s’exprime au nom de toute l’Église. En théorie, ces principes ne s’opposent pas à la liberté de conscience car le magistère est réputé savoir discerner et reconnaître ce qui est vrai de la révélation divine et du droit naturel. Suivre l’enseignement moral et social de l’Église suppose donc que la conscience n’a rien à objecter… En pratique, toutefois, ce n’est pas si simple. Pensons à quelques sujets de morale sexuelle pour nous en convaincre.

En ce qui a trait à l’ordination des femmes, aucun pape avant Jean-Paul II n’était allé aussi loin pour mettre un terme aux revendications des groupes militants qui la réclamaient. Le prédécesseur de Benoît XVI a publié en 1994 une Lettre apostolique aux conséquences très lourdes. Ordinatio sacerdotalis est un document qui, dans les officines vaticanes, a valeur d’infaillibilité, même si le pape n’a pas eu recours à ce terme exact. Voici comment il conclut cette lettre:

C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église.

Malgré cette déclaration impossible à contourner, certains groupes toujours enracinés dans l’Église catholique ont continué à revendiquer une position moins rigide et la poursuite d’une réflexion théologique. C’est lorsqu’il fut « prisonnier de conscience » que Roy Bourgeois acquit la conviction que l’ordination des femmes ne devait plus être empêchée. Depuis toujours, l’Église a la conviction profonde que l’appel au sacerdoce vient de Dieu lui-même. Le rôle de l’Église est d’en discerner les fondements et d’accompagner la personne dans son cheminement. Or, l’Église, au moins après le 1er siècle,  s’est toujours empêchée de croire qu’il était possible que Dieu appelle d’autres personnes que des mâles aux ministères ordonnés (évêque, prêtre, diacre). Dans son livre My Journey from Silence to Solidarity, Roy Bourgeois écrit ceci :

En prison, une personne a de nombreuses occasions pour réfléchir et prier longuement. […]  Ce que je crois, c’est que nous avons besoin de la sagesse, de la sensibilité, des expériences, de la compassion et du courage des femmes dans le ministère sacerdotal, si notre Église veut demeurer saine et entière. (traduction libre)

Un message ambigu

En ces temps de grande confusion pour l’Église catholique qui se voit continuellement attaquée et qui est constamment soumise à la colère des uns et des autres de par ses positions controversées et surtout par les scandales de pédophilie qui sont révélés au grand jour, il va de soi qu’une communication plus positive avec le monde est non seulement souhaitable, mais vitale. Le renvoi d’un prêtre, certes critique, mais dont l’engagement sacerdotal n’a fait l’objet d’aucun doute et dont le comportement humain semble exemplaire, ne peut que susciter une nouvelle suspicion à l’égard de cette institution. Oui, il est vrai que l’ordination de cette femme à laquelle Roy Bourgeois a participé pleinement comportait un caractère symbolique fort et nettement provocateur, appelant Rome à une réaction claire. Mais la seule porte qui fut présentée à Roy Bourgeois fut celle de la dissociation complète de toutes ses allégeances avec les groupes favorables à l’ordination des femmes. En toute conscience, Roy Bourgeois ne pouvait pas reculer sans trahir celles qu’il avait choisi d’accompagner. Il avait été de toutes les luttes pour la justice selon sa conscience. Il ne pouvait certes pas renoncer à celle-ci, même au risque de se voir désavoué et mis à la porte.

Une femme prêtre dans l'Église anglicane

Une femme prêtre dans l’Église anglicane

Quand on sait que de nombreuses Églises protestantes ont ordonné des femmes, ne pourrait-on pas tenter au moins d’aller voir comment les choses se passent de leur côté? J’ai connu à L’Arche, lors d’une rencontre de théologiens avec Jean Vanier, au moins deux femmes catholiques passées à l’Église anglicane de Toronto pour suivre le cheminement vers la prêtrise. Celles-ci avaient rêvé que leur « vocation » ou leur « appel » puisse être reconnu par l’Église catholique, mais à défaut d’une quelconque ouverture, leur sentiment d’être appelée étant plus fort que la résistance catholique, elles ont fait le choix de passer chez les Anglicans et s’y sont trouvées, finalement, très bien. Secrètement, l’une d’elle me partageait qu’un jour l’Église catholique reconnaîtrait peut-être aussi les femmes ordonnées de l’Église anglicane, comme elle le fait pour les prêtres mariés et qu’ainsi elle pourrait revenir à la communion avec Rome!

J’ai vécu une autre expérience au sein de L’Arche qui reste méconnue dans l’Église catholique, même si elle s’est passée dans un de ses sanctuaires les plus visités du monde. Je parle ici d’Assise, la ville de saint François et de sainte Claire. En 2005, L’Arche y tenait son assemblée internationale avec 350 représentants des cinq continents. Auparavant, dans ces assemblées, il y avait toujours une prière commune le matin, pour tous, et des offices particuliers en fin de journée selon les confessions et les religions. Chacun était libre d’aller où il voulait. Mais à Assise, dans l’esprit de la rencontre qu’avait présidée Jean-Paul II en 1984, tous les participants étaient invités à une seule célébration selon un rite particulier, afin de manifester la communion de toute la Fédération. C’est ainsi que le rite de l’Église unie du Canada fut célébré en l’église Sainte-Claire d’Assise. Les religieuses cloîtrées avaient accepté que cette célébration eucharistique soit présidée par une femme prêtre en y participant elles-mêmes par un chant de joie derrière leur clôture. Voilà un geste criant de solidarité de la part de femmes tenues (librement) au silence par leur retrait du monde, mais qui parlait à tous de l’égale dignité des hommes et des femmes. Imaginez les nombreux touristes qui étaient de passage à cette période de l’année… Ils entraient, prenaient conscience qu’une « messe » était commencée et s’avançaient vers l’avant pour découvrir que la présidente d’assemblée était une femme!

Cette célébration ne fit que creuser en moi la conviction que le mystère eucharistique n’en était pas moins exemplaire lorsqu’il était présidé par une femme-prêtre… Elle venait confirmer ce que j’avais souvent pensé, surtout lorsque des femmes à qui j’enseignais me confiaient non sans une certaine gêne, qu’elles avaient toujours senti un appel à la vocation de prêtre. Qui étais-je pour leur dire que ce n’était pas réel et qu’elles se berçaient d’illusions? Heureusement pour moi, le discernement des vocations ne fait pas partie de mes charges…

Mais je regrette que cette histoire ait mal tourné. En une époque où les gestes malfaisants de plusieurs prêtres, pères et frères catholiques sont rendus publics grâce aux témoignages de nombreuses victimes enfin libérées de leurs souvenirs, il est dommage de constater qu’une grande partie de ceux-là auront pu poursuivre leur ministère tranquillement jusqu’à leur mort, alors que Roy Bourgeois, un prêtre solidaire des assoiffés de justice à la manière de Jésus, n’y sera plus autorisé et devra vivre avec la réprobation de son Église pour le reste de sa vie.

Bon. Il est possible, après avoir publié ceci, que je sois sermonné, un peu. J’assumerai. Mais je risque seulement un emploi. Ça se trouve. À Roy Bourgeois, on a retiré tout ce pour quoi sa vie avait du sens durant plus de 40 ans…

Après l’inexcusable… la repentance et le pardon

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Au cours des dix dernières années, nous avons vu poindre un grande nombre de scandales de pédophilie au sein de l’Église catholique, que ce soit en Irlande, en Australie, en Belgique, au Canada et plus particulièrement ici au Québec. La Congrégation de Sainte-Croix, celle qui a vu un simple frère portier « grandir » jusqu’à devenir un saint reconnu dans le monde entier, est au coeur de la tourmente avec des plaintes provenant d’anciens pensionnaires de trois de ses établissements. Le scandale a marqué. Quelques victimes, devenus des hommes murs, ont eu le courage de sortir de l’ombre pour dénoncer les sévices subis dans leur enfance ou leur adolescence. L’annonce récente d’une entente conclue entre ceux-ci et la Congrégation de Sainte-Croix est une étape importante pour le processus de guérison.

Perversion et religion

Jusque au début des années 1980, dans une société encore héritière d’une vaste collusion entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, les congrégations religieuses occupaient le haut du podium en ce qui regarde l’éducation. Les écoles des frères, des religieuses et des pères étaient en grande majorité celles qui attiraient les jeunes des familles aisées et leur procuraient l’encadrement le plus adapté à un développement intégral, incluant les loisirs, les sports, les sciences et… la spiritualité. Ces écoles tenues par les élites religieuses bénéficiaient de l’appui sans réserve des élites de la société « laïque ». Les frères et les pères étaient quasi-vénérés pour l’éducation qu’ils prodiguaient aux enfants chéris du Québec.

Ce pouvoir était immense. Les besoins en personnel étaient énormes. Le critère pour y accéder: la vocation religieuse. Aujourd’hui, on le sait mieux, il est probable qu’une bonne part des frères et des pères enseignants n’aurait pas choisi une telle vocation s’ils avaient pu simplement enseigner sur la base de leurs compétences et non pas sur une vision de la chasteté. Il est probable également que le discernement des vocations ait pu, à un moment, échapper à une certaine vigilance quant aux tendances désordonnées qui pouvaient se manifester chez l’un ou chez l’autre et qu’on pouvait, à l’époque, confondre avec un simple « amour des enfants ».

Ceci n’explique pas tout. Mais nous sommes en face d’un système qui a permis que l’inexcusable arrive. Des individus, à commencer par un et un autre, et puis d’autres encore, se sont livrés peu à peu à des actions de plus en plus perverses, jusqu’à créer parfois de petites confréries de pédophiles secrètement actives dans des milieux où leur institution devait normalement protéger de telles déviations.

Reconnaître et réparer

La discrétion des responsables de la Congrégation de Sainte-Croix au cours des derniers mois a été vue par de nombreux journalistes et citoyens comme étant suspecte, ceux-ci se contentant occasionnellement d’intervenir par la voie de communiqués et refusant toute entrevue. Le dénouement du scandale des pédophiles dévoilé cette semaine indique à quel point ces mêmes responsables ont été plutôt actifs et finalement efficaces. Trop tard, assurément, mais correctement, à n’en point douter.

En admettant le tort causé aux victimes et à leur familles, la Congrégation de Sainte-Croix reconnaît l’importance de réparer. Une somme de 18 millions, qui représente  plus que toutes les économies accumulées au cours des 140 ans de son existence, sera versée aux victimes et à leurs familles, selon une charte établie en accord avec leurs procureurs.

L’argent ne règle pas tout. Dix, vingt ou quarante années ont été « volées » à ces nombreux jeunes à la suite de ces abus sexuels et sévices corporels. La somme reçue sera toujours dérisoire en compensation pour ce qui leur aura été pris. Mais les excuses du Provincial sont sincères. Le message qu’il a pris la peine d’enregistrer s’adresse « aux victimes directes, à leurs familles et leurs proches, ensuite aux institutions dont cela a terni injustement l’image et à tous les religieux et laïcs » dont le comportement a été irréprochable, tous ceux qui n’ont pas à subir la fronde populaire pour les péchés de quelques-uns.

Benoît XVI, depuis qu’il siège à Rome, s’est avéré intraitable face aux prêtres et religieux pédophiles. Il n’a pas hésité à démettre de façon posthume le fondateur vénéré des Légionnaires du Christ, une organisation riche et très influente dans l’Église catholique, après la découverte de ses moeurs perverses totalement incompatibles avec le rôle qu’il occupait. Son mot d’ordre a été suivi par les conférences épiscopales et les grands ordres religieux. Il est probable que cela a influencé ceci. Néanmoins, voilà une Congrégation dont les membres, tous engagés à servir et à se donner généreusement, ont été humiliés et ravagés par les actions d’une minorité des leurs. Eux aussi auront à se relever de cette honte collective et à trouver leur propre chemin de libération, chemin qui commence par le pardon demandé et accordé.

Le pardon est l’unique voie de salut pour les victimes, les bourreaux et tous les autres qui portent les dommages collatéraux. J’aspire personnellement, en tant que catholique, à ce que tous les évêques, les congrégations religieuses, les instituts de vie consacrée, les associations de fidèles (et moi-même!) tirent la leçon de cette conclusion honnête. Je souhaite qu’ils voient à faire le grand ménage des moeurs, là où il reste des doutes, des suspicions. J’y aspire afin que nous puissions passer à autre chose.

Tant que le ménage ne sera pas terminé, et que des mesures concrètes de prévention ne seront pas définies, l’Église, par ses différentes institutions, continuera d’être un obstacle à la foi et donc à la rencontre de ce Jésus, Fils de Dieu, qui ne désire pourtant rien d’autre « que sa joie soit en nous et que notre joie soit parfaite » (cf.  Jean 15,11).

La vérité vous rendra libre…

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Alors là, ça fait très mal ! Tous ces scandales dans l’Église catholique romaine, ceux de pédophilie masculine en particulier, finissent par m’écorcher, me conduisant à une tristesse profonde, intolérable. Le reportage de l’émission Enquête à Radio-Canada est spécialement bouleversant. Le silence troublant… le silence complice… le silence coupable!

Les abuseurs sexuels commettent des crimes. Ils doivent être jugés et punis, envoyés en thérapie pour leur propre rédemption, gardés à l’écart tant qu’une récidive est possible. Il n’y a aucun doute là-dessus. Notre société a depuis longtemps fait ce choix de condamner les abus de toutes sortes.

Le problème, c’est « les autres », ceux qui savent et qui ne disent rien. Dans de telles situations, il est extrêmement difficile d’être pour une partie sans être contre l’autre. Surtout quand l’une des parties appartient à une institution au sein de laquelle sont commis ces crimes. L’institution devrait immédiatement relayer les plaintes reçues aux autorités. C’est une vérité si simple ! Mais voilà que des hommes en poste d’autorité au sein de l’institution évitent de faire ce qui devrait être accompli en chaque occasion : reconnaître le mal causé et demander pardon; protéger les victimes de fait et potentielles; sanctionner les fautifs en les remettant à l’autorité judiciaire; réparer les torts si possible; corriger les méthodes d’encadrement, dénouer les solidarités douteuses, etc.

Le reportage montre clairement que cela est loin d’avoir été fait. La solidarité institutionnelle a été plus forte que la justice et la compassion, deux valeurs pourtant hautement promues dans l’Évangile auquel l’institution a fait serment d’allégeance. Il est possible, de manière rationnelle, de comprendre les fondements de cette solidarité. Une institution, quelle qu’elle soit, est constamment en lutte pour maintenir sa réputation et son crédit de confiance. C’est une question de vie ou de mort. La dynamique institutionnelle ne peut se permettre que des fautes individuelles entravent sa progression ou son maintien. L’institution est un organisme vivant qui ne veut pas mourir et qui prendra tous les moyens pour l’éviter.

C’est pour contrer cette propension que l’être humain a inventé, au cours de l’histoire, le prophétisme comme un grain dans l’engrenage des systèmes déviants. Le prophétisme repose sur la responsabilité individuelle et sur un appel intérieur. Relisez l’histoire : chaque fois qu’une institution religieuse, politique, industrielle, dévie dans des pratiques coupables, des individus finissent par se lever pour la dénoncer. L’institution se défend bec et ongles jusqu’à commettre encore plus de mal. Ce n’est que lorsque la vérité sort au grand jour que l’institution finit par s’amender… ou s’éteindre.

Alain Gravel dit : « C’est ce qui arrive lorsqu’on impose la loi du silence. On finit par rendre coupable tout le monde par association. » Dans le reportage, j’ai été touché par cet ex-frère Kennedy qui a choisi de se soustraire de l’institution. C’est là qu’il a trouvé la liberté de parole. C’est alors qu’il s’est mis en chemin pour dénoncer l’institution et reconnaître ses propres torts au sein de celle-ci. J’ai été rassuré par le prêtre Tom Doyle qui, tout en restant dans son ordre dominicain, s’est suffisamment senti libre pour prendre le parti des victimes. Je veux considérer ces gens d’Église que je connais et tant d’autres inconnus qui sont engagés sincèrement au service de leurs concitoyens. Je voudrais leur dire combien je trouve injuste qu’ils aient tous à porter ce fardeau du jugement public indifférencié.

Je voudrais surtout offrir ma volonté et mon désir de changer les choses, ensemble. Cette Église, tout comme moi, est appelée au repentir. Elle devra s’humilier jusqu’à reconnaître que sa perfection réside dans l’humanité d’hommes et de femmes appelés à devenir plus lucides sur eux-mêmes et sur leur appartenance. Le risque pour un groupe religieux de devenir vindicatif, hautain et moralisant est inhérent à la nature humaine. Pour cela, il faut des mesures de pouvoir et de contre-pouvoir, il faut que la parole soit libérée, que la vérité soit constamment recherchée.

Quelle joie les Frères de Sainte-Croix pourront-ils célébrer ce mois-ci alors que le Frère André, l’un des leurs, certainement le plus pauvre et le plus humble, reçoit une reconnaissance universelle de vertus ? N’est-ce pas paradoxal de constater qu’en cette Congrégation comme en tant d’autres, on ait vu surgir le pire et le meilleur ? C’est « l’humanitude » dans toute sa splendeur. « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » (Jean 8, 32).