Synode 2014: Qui a gagné? Qui a perdu?

S’il existait encore des gens parmi les catholiques qui croyaient que l’Église était à l’abri des influences politiques, des lobbys et des conflits de pouvoir, le dernier synode leur aura montré que ces jeux de coulisse ont toujours été présents, bien que la plupart du temps cachés ou plus discrets.

La détermination du pape François à ouvrir les vannes de la transparence et à exiger une parole libre de la part de tous les évêques participant au synode aura sans doute favorisé cette manifestation qui peut paraître incongrue avec la mission spirituelle et l’unité de l’Église. Mais en réalité, elle aura surtout permis de montrer à quel point les membres de la plus haute hiérarchie de l’Église sont d’abord et avant tout des êtres humains sensibles aux influences diverses et qu’ils se rallient naturellement au leadership intellectuel et moral de quelques chefs de file, comme nous tous…

Sur la ligne de départ

Après une année de consultation et de positionnement des uns et des autres, l’entrée en synode, alimentée par la tendance à polariser des médias, pouvait donner l’impression que le grand clash était commencé. Les dés des uns et des autres semblaient déjà joués. Il ne restait plus qu’à voir comment la partie se déroulerait. Si les médias (et nous tous) n’avaient à chaque jour qu’un résumé de l’allure de la journée à se mettre sous la dent, c’est incontestablement le rapport de mi-parcours (la relatio post disceptationem) qui a mis le feu aux poudres. Un grand nombre de participants au synode et d’autres évêques sont sortis dans les médias pour exprimer leur indignation de voir à quel point des interventions jugées minoritaires y prenaient de l’importance. C’est là que nous avons pu prendre conscience de l’importance de cette mouvance conservatrice et du poids qu’elle exerce au sein de l’Église et dans l’enceinte synodale.

Les tensions

Les questions débattues (disons plutôt exposées) par les évêques ont semblé se concentrer sur deux ou trois points de la doctrine, à savoir : la communion eucharistique qui devrait ou non être accordée aux divorcés-remariés ou réengagés; la possibilité de considérer un échec matrimonial et d’ouvrir, à certaines conditions, à un second mariage; et l’ouverture plus ou moins grande aux personnes homosexuelles en excluant cependant dès le départ toute idée d’un « mariage » pour des personnes de même sexe.

Les tenants plus radicaux de l’enseignement traditionnel se sont vite rendu compte que ce fameux rapport semblait ouvrir plus largement que ce qu’ils avaient entendu des exposés des pères synodaux, d’où leur vive réaction comme pour colmater des brèches soudainement apparues au matin d’un réveil brutal. S’il y avait une certaine proportion d’évêques qui se seraient montrés plus « ouverts » à des changements non seulement pastoraux, mais qui auraient eu pour effet de modifier « quelque chose » de la doctrine, ceux-ci sont restés plutôt discrets au cours de la deuxième semaine. Avaient-ils le sentiment d’avoir été trop loin? Ils sont effectivement assez rares à avoir osé exprimer leur ouverture personnelle en public après la montée fortement médiatisée de l’arrière-garde.

Le texte final

Le rapport final du synode est très différent de celui de mi-parcours. Les grandes questions en litige n’ont pas reçu les deux-tiers des votes pour qu’elles soient adoptées (dans le sens d’une plus grande ouverture pastorale). Certains y verront donc une victoire de la frange conservatrice qui aura probablement su garder l’intégrité de la doctrine devant un pape à tendance trop laxiste. D’autres y constateront à quel point il est difficile de déverrouiller certains éléments doctrinaux lorsqu’ils sont fixés par la tradition et que la tentative aura au moins servi à montrer qu’un courant qui s’attache davantage à la « miséricorde » et même à la notion de gradualité en morale est réellement actif dans l’Église actuelle.

Et après?

Certains voient dans la proposition du pape de tenir ce synode en deux moments distincts (il n’était prévu à l’origine que la session d’octobre 2015) comme une stratégie pour que les questions débattues en 2014 continuent d’être présentes dans les esprits des pères synodaux qui participeront à la séance de l’an prochain. sur les mêmes sujets. Ainsi, dans les médias, les Églises locales et les divers forums qui s’intéressent à ces questions, le débat se poursuivrait avec l’espoir que l’ouverture manifestée cette année puisse aller en grandissant. S’il s’agit réellement d’une stratégie ainsi orchestrée, il faut reconnaître en François une intelligence hors du commun et un sens politique particulièrement déroutant pour les hauts responsables de la curie romaine et pour les tenants des positions traditionnelles.

Plusieurs cependant diront que ces ouvertures sont bien minces et très loin des vraies préoccupations des hommes et des femmes de notre temps. Il est clair que de donner la communion ou non aux divorcés-remariés peut paraître un bien petit problème pour les gens qui ont rompu avec l’Église ou pour ceux qui font fi de l’interdiction en se présentant sans trembler à la communion avec une conscience claire. Il va de soi que de rappeler que l’Église ne veut pas discriminer les personnes homosexuelles tout en maintenant que leurs unions et leurs relations sexuelles sont condamnées par l’Écriture ne peut conduire à de grandes réjouissances de la part des groupes qui tentent de lutter contre l’homophobie! Mais il faut peut-être considérer ceci: si l’Église peut faire quelques pas dans ces directions en égratignant quelque peu l’épiderme de sa doctrine associée « depuis toujours » à la Vérité absolue et immuable, ces petites avancées pourraient éventuellement permettre de rompre avec l’absolutisme de la lettre de la Loi et de tendre vers une interprétation plus nuancée qui tiendrait compte avec plus de réalisme des différentes situations particulières.

Bref, une petite brèche dans une fortification réputée imprenable pourrait peut-être donner à voir quelques ouvertures qui indiqueraient que l’Église est en train de voir le monde avec plus de compassion et d’y reconnaître, enfin, que c’est aussi dans ce monde que l’amour de Dieu s’incarne lorsque son Esprit Saint peut souffler librement.

Église d’ici, ne vois-tu rien venir?

Ce qui suit n’est en rien une vision prophétique. Je ne suis qu’un croyant et moi-même acteur au sein de l’Église que je semble critiquer sévèrement. Mais la perspective apocalyptique du tournant de l’année liturgique, avec ces visions de fin du monde et de jugement final, m’ont inspiré ces élucubrations de mon hémisphère gauche ou droit, après une journée où un processus de consultation sur les aménagements pastoraux de notre Église nous a été proposé. À prendre assurément avec un grain de sel et surtout sans intention de juger qui que ce soit !

Dans la nuit du 22 novembre, il me fut donné dans une vision de voir le futur.

Comme partout au Québec, dans certains pays d’Europe et même aux États-unis d’Amérique, l’Église au diocèse de Chicoutimi était en grande difficulté. Les questions d’avenir provoquaient l’inquiétude et l’anxiété. Les croyants et les croyantes fuyaient les lieux de pratique sacramentelle. Les ressources pastorales en constante réduction ne savaient plus comment faire pour retenir les pratiquants, maintenir les célébrations des sacrements, répondre aux demandes vives, surtout de baptêmes et funérailles, implanter d’autres projets diocésains, rejoindre les distants, trouver du temps pour les nécessiteux, les endeuillés…

En ces temps de confusion et d’incertitude, de démobilisation et de décrochage, je vis un prophète marcher vers moi. Il  se mit à parler en s’adressant ainsi aux chrétiens et aux chrétiennes de l’Église qui est au Saguenay-Lac-St-Jean.

Vous, les responsables religieux, qui avez reçu la mission de prendre soin du peuple de Dieu, que faites-vous devant l’effritement de cette Église ? Vous qui connaissez les statistiques, qui voyez la régression des moyens, qui pressentez à quel point un mur est sur le point de bloquer votre marche tranquille, ne voyez-vous pas qu’il est temps de vous humilier et de présenter le vrai visage de l’Église: démunie, désemparée, dépouillée ? Votre espérance vous tiendrait-elle dans l’aveuglement face à l’avenir qui vous attend ? Votre foi est-elle à ce point myope qu’elle vous empêche de voir l’Esprit Saint à l’oeuvre dans le monde, hors de vos cadres habituels ? Votre charité est-elle si dépourvue qu’elle ne vous permet plus de voir les véritables pauvres qui sacrifient leur dignité sur l’autel du néolibéralisme ? N’est-il point venu le temps de vous mettre à genoux et d’appeler le Seigneur à votre aide, de l’implorer de vous pardonner devant votre manque de courage ? N’avez-vous pas enfoui les cinq talents que le Seigneur vous a confiés plutôt que de les faire fructifier sous l’action de l’Esprit Saint? 

Vous, les agentes et agents de pastorale laïques, n’avez-vous pas consenti trop facilement à devenir des relais d’un système religieux rejeté par le monde ? Vous qui êtes de cette génération, ne vous êtes-vous pas mis à part trop radicalement en vous croyant possesseurs d’un savoir religieux alors que la grâce vous est donnée gratuitement par votre Seigneur et le Seigneur de toutes choses? Vous qui travaillez sans cesse à répéter des démarches pour répondre à des demandes de parents éloignés de l’Église en connaissant le vide dans lequel vous abandonnez les enfants dès la fin de vos parcours, ne faites-vous pas que contribuer à la mise à mort d’un système agonisant ? Ne vous sentez-vous pas appelés à rompre avec le vieux pour vous tourner vers le neuf que l’Esprit suscite en vous et autour de vous ? N’irez-vous jamais vers le monde des humains où est enfouie la Parole de Dieu, ne demandant qu’à être révélée ?

Vous les paroissiens et paroissiennes qui persistez à fréquenter l’assemblée dominicale malgré la tempête qui bouscule l’Église, ne voyez-vous pas que la barque est sur le point de s’échouer ? Que faites-vous encore à prier alors que vos frères et vos soeurs humains souffrent de ne pas sentir la compassion et la solidarité que Dieu veut leur donner ? Vous qui vous situez de haut en regardant tous ceux qui ont quitté la barque, partis vers d’autres sources qui ne sont qu’illusions, qu’attendez-vous pour aller leur dire que votre Seigneur les aime, eux aussi, et qu’il souffre avec eux, qu’il est au milieux d’eux et qu’il vous envoie vers eux ? 

Vous les croyants et les croyantes qui avez quitté l’Église parce que vous n’avez vu en elle que ses torts et ses limites, ses déviations et ses manquements, ne voyez-vous pas votre propre imperfection ? Vous crachez sur les pasteurs qui ont donné leur vie pour vous parce que certains d’entre eux ont failli. Vous les mettez tous dans le même sac pour vous éviter de voir que vous êtes, vous aussi, faillibles et bien peu meilleurs. Vous qui préférez attendre de voir ce qui adviendra de cette Église qui vous a nourris,  formés, aimés et qui vous a donné les signes de la présence du Seigneur; vous qui espérez secrètement sa mort imminente, n’êtes-vous pas aussi responsables de sa déchéance? N’auriez-vous pas été utiles à son relèvement, à son retour en vie ? N’avez-vous pas lu la parabole des ossements desséchés, ces cadavres qui renaissent de leurs cendres et qui reprennent vie ? Ne voyez-vous pas que l’Église renaîtra avec ou sans vous ? Qu’attendez-vous pour aller à son chevet et lui porter secours ? 

Vous les marguilliers et les responsables administratifs, qui vous mettez à calculer la rentabilité des actions pastorales et à vous réfugier dans la restauration de vos lieux de culte, vous êtes plus attachés à rénover les murs et les toitures que d’appuyer vos pasteurs et leurs collaborateurs. Ne devez-vous pas être partenaires dans leur mission de favoriser la rencontre de Jésus-Christ? N’êtes-vous que les fossoyeurs de cette Église qui se meurt, attendant de voir ce qui en restera, comme si cette mort n’était plus qu’une question de temps ? Ne seriez-vous pas les premiers intendants fidèles sur qui le Seigneur devrait compter pour voir la créativité, le génie financier à l’oeuvre pour sa plus grande gloire ? Que faites-vous donc à regarder les temples qui se désagrègent alors que l’Église nouvelle est là, tout près, à vouloir pousser dans leurs ombres ? 

Après ces invectives, le prophète poursuivit en annonçant des temps encore plus tragiques.

Je vois venir des jours où cette Église perdra tout ce qu’elle avait. Ce qui en restera sera donné à d’autres qui auront fait fructifier la mission. Je vois venir, avec la bénédiction du pasteur universel, une armée d’hommes aux cols romains des continents où les vocations fleurissent. Ceux-ci viendront de partout annoncer la Bonne Nouvelle dans une Église sous tutelle. Ils apporteront l’ardeur et la ferveur nourries au feu de l’Évangile. Ils trouveront des fidèles qui reviendront peu à peu vers le Seigneur et qui célébreront l’eucharistie et les sacrements, se souciant peu du devenir du monde. 

Malheur à vous qui n’aurez pas vu venir ces temps nouveaux. Votre incapacité à bâtir une Église proche de cette génération et des préoccupations du monde actuel vous vaudra cette race de prêcheurs peu enclins à s’adapter à votre culture et aux aspirations du peuple d’ici. Ils seront à la fois une bénédiction du ciel pour les âmes qui se tourneront vers Dieu et une malédiction pour tous les responsables et les acteurs pastoraux de l’ancienne Église, car là où ceux-ci auront échoué, d’autres rempliront les fossés et restaureront l’Église dans sa version abhorrée par vous. Ainsi donc, vous qui avez cru davantage à votre intelligence et à vos structures qu’à la puissance de l’Esprit Saint, vous serez laissés dans les pleurs et les grincements de dents… 

Ressentez-vous cette soif intérieure ?

–         Bonjour ! Vous allez où ?

–         Je me rends jusqu’à Chicoutimi.

–         Super ! J’attends depuis plus d’une heure. Merci de vous être arrêté !

Et la conversation suit, agréable… Où vas-tu ? Que fais-tu ? Et ensuite c’est à mon tour… Je suis de retour dans la région depuis quelques semaines. Mon travail ? Agent de pastorale… !?! Silence durant 3-4 secondes. Ça peut être long 3-4 secondes vous savez. C’est un moment rempli de suspense. Puis la réplique vient :

–         Ça fait quoi un agent de pastorale ?

Et la porte s’ouvre sur une conversation qui dure plus d’une heure. On passe des sujets comme la naissance, le baptême du petit qui va naître, l’amour, les espoirs, les relations avec les amis qui changent avec le temps, lorsque le couple se forme dans la durée, la vie en général, l’état du monde… et Dieu ! Cette conversation tranche de manière radicale avec l’hostilité ambiante envers le clergé, l’Église catholique à laquelle j’appartiens. Et je me dis que ce jeune homme n’est pas unique.

Sa soif de raconter sa vie, de dire les vraies choses, de parler même de son intimité n’est pas un phénomène accidentel. Son désir de recevoir du feedback, d’être en dialogue non plus. J’ai la conviction que notre monde souffre de ne pas avoir de lieu, de temps pour la rencontre qui « goûte bon » et qui laisse un sourire quand on se quitte, même si on sait qu’on ne se reverra jamais.

Ce jeune homme m’a fait du bien en me racontant ses rêves, son bonheur d’être papa pour la première fois. Le plaisir de raconter que sa blonde « c’est la bonne », enfin, pour construire un projet de vie, s’installer, devenir une famille. La spontanéité avec laquelle mon jeune « pouceux » est entré dans ce niveau d’humanité m’indique à quel point nos contemporains, moi-même y compris, avons besoin de nous raconter, de dire notre vie, nos espoirs, notre soif spirituelle.

Nous aurions pu parler du gala de l’ADISQ, d’Occupation double ou de n’importe quel sujet dont « tout le monde parle » et demeurer dans nos sécurités intérieures. Nous avons choisi, passé les 3-4 secondes d’hésitation, d’entrer dans la matière de nos vies personnelles et de nous en nourrir mutuellement.

« Nombreux sont ceux, aujourd’hui, dans le monde moderne, qui ont soif de spirituel et soif de silence, d’intériorité et de prière. En un sens, l’urgence de cette soif et de cette faim est aussi impérieuse que celle de pallier les besoins matériels des pays en voie de développement. En effet, à moins que ceux qui vivent dans l’abondance ne recouvrent la santé de l’âme grâce à l’expérience spirituelle, ils seront incapables de ressentir la véritable compassion d’où émerge l’amour de la paix et de la justice. L’homme moderne doit trouver un moyen de recouvrer cette santé, un moyen à la fois nouveau et séculaire :
une voie traditionnelle qui l’atteint là où il est. »

Laurence Freeman, o.s.b. La parole du silence, Éd. Le jour, 1995, p. 9 et 10.

Je termine cette réflexion avec le texte suivant qui exprime admirablement bien mon désir d’être croyant dans le monde d’aujourd’hui.

LA PARABOLE DU VITRAIL

Un vitrail dans la nuit est un mur opaque, aussi sombre que la pierre dans laquelle il est enchâssé. Il faut la lumière pour faire chanter la symphonie des couleurs dont les rapports constituent sa musique. C’est en vain que l’on décrirait ses couleurs, c’est en vain que l’on décrirait le soleil qui les fait vivre. On ne connaît l’enchantement du vitrail qu’en l’exposant à la lumière qui le révèle en transparaissant à travers sa mosaïque de verre. Notre nature [humaine] est le vitrail enseveli dans la nuit. Notre personnalité est le jour qui l’éclaire et qui allume en elle un foyer de lumière. Mais ce jour n’a pas sa source en nous. Il émane du soleil, du Soleil vivant qui est la Vérité en personne. C’est ce Soleil vivant que les hommes cherchent dans leurs ténèbres. Ne leur parlons pas du Soleil, cela ne leur servira de rien. Communiquons-leur sa présence en effaçant en nous tout ce qui n’est pas de Lui. Si son jour se lève en eux, ils connaîtront qui Il est et qui ils sont dans le chant de leur vitrail. La vie naît de la VIE. Si elle jaillit en nous de sa source divine clairement  manifestée, qui refusera de s’abreuver à cette source en l’ayant reconnue comme la Vie de sa vie ?

Maurice Zundel. Vérité et liberté.