Le Christ par-ci, le Christ par-là là

JeanTremblay YGreck

Crédit: http://ygreck.typepad.com/ 

Dans une semaine, le règne de Jean Tremblay se terminera à Saguenay. Faisant partie d’un groupe peu envié de personnages qui comptent parmi les plus ridiculisés au Québec, il aura pourtant eu les coudées franches durant vingt ans pour terroriser celles et ceux qui ont tenté plus ou moins directement de s’opposer à ses idées.

Mon propos concerne moins ses invectives blessantes qu’il a adressées à quiconque s’est trouvé dans sa mire que ses allusions à la personne du Christ qu’il a plus d’une fois instrumentalisé pour ses propres intérêts, pour justifier certains de ses combats ou tout simplement pour se défendre d’être comme il est.

La plus récente allusion concerne justement ses réactions à l’emporte-pièce au Conseil de Ville qu’une journaliste qualifiait de « durs »! Il s’est empressé de légitimer une telle posture en la ramenant sur son terrain de prédilection, la religion : « Pensez-vous qu’il y a des paroles plus dures que celles du Christ ? C’est mon modèle. Il m’a inspiré. »

Regardons de plus près ce « modèle ». Jésus s’est-il montré si dur que Jean Tremblay l’affirme? La réponse est… oui. Car Jésus a été souvent confronté à l’incompréhension des foules et même de ses disciples ainsi qu’à l’hypocrisie des gens, surtout des responsables religieux. Voici quelques exemples des paroles dures à entendre :

  • « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : «Seigneur, Seigneur», qui entreront dans le Royaume des cieux, mais seulement ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7,21)
  • « Je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez sûrement pas dans le Royaume des cieux. » (Mt 5, 20)
  • « Va-t’en! Derrière moi, Satan! » (Mt 16, 21)
  • « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la;… et si ton oeil entraîne ta chute, arrache-le » (Lc 8,43-47)
  • « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,25-26)
  • « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8,34-35)

Et des paroles encore plus dures envers ceux et celles qui abusaient de leur pouvoir :

  • « Vous voilà bien, vous, les pharisiens! C’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, alors que votre intérieur est plein de rapacité et de méchanceté. » (Lc 11, 39)
  • « Malheur à vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques! » (Lc 11, 43)

On pourrait passer de longues minutes de lecture si on mettait à la suite tous les passages qui montrent un Christ « dur ». Ce n’est pas pour rien qu’un scribe se permit une remarque : « Maître, en parlant de la sorte, tu nous insultes, nous aussi! » (Lc 11, 45). Il peut sembler difficile de mettre en relation de telles paroles avec l’auto-affirmation de Jésus qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11,29). Et pourtant…

Imitation de Jésus-Christ

Jean Tremblay a sans doute connu le fameux petit livre publié à la fin du XIVe siècle et intitulé L’imitation de Jésus-Christ. Ce livre est une profonde méditation sur la vie du Christ et un appel à imiter ses attitudes, surtout celles concernant sa profonde humilité, lui qui s’en est toujours remis à Dieu pour tout ce qu’il a fait. Je me propose donc de souligner quelques passages qui valent pour toute personne, à commencer par moi-même, et qui ne peuvent pas ne pas s’adresser à notre vertueux maire…

Dès la première page, il est écrit : « Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité ? » Et plus loin : « Ne rien s’attribuer et penser favorablement des autres, c’est une grande sagesse et une grande perfection. »

L’auteur médiéval va plus loin, s’inspirant toujours de la figure de Jésus:

« Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu’il y a dans l’homme. Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît. S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité. »

Si ce livre a connu une diffusion ininterrompue depuis 600 ans, c’est sans doute qu’il a dû frapper assez juste sur ce que c’est que d’avoir pour modèle le Christ lui-même.

Imiter Jésus est une chose, s’imaginer être à sa place en est une autre ! Si Jean Tremblay s’est plu à pourfendre ses adversaires, ce n’était certes pas pour défendre le Christ, comme lui-même défendait la Vérité, mais bien plus souvent pour les envoyer paître de la manière la plus vile. Dire tout et son contraire, accuser l’un et ridiculiser l’autre, sont des manières qui n’ont rien à voir avec le modèle allégué du maire Tremblay.

En tant que croyant ayant pour modèle le même personnage que celui du maire sortant, je me suis senti profondément vexé chaque fois que Jean Tremblay a usé de son baptême pour frapper des gens du haut de son pouvoir, car si le Christ a dû user de mots « durs » pour faire passer son message, jamais il n’a manqué de respect envers ses interlocuteurs et jamais il ne leur a fermé la porte à un vrai dialogue, allant même jusqu’à accueillir un éventuel adversaire en pleine nuit pour lui éviter des représailles. C’est encore lui qui a montré le chemin ultime du pardon lorsqu’il a affranchi ses bourreaux sur la croix.

Blessé par les attitudes incompatibles de Jean Tremblay avec notre foi commune, j’aspire de sa part à une demande de pardon sincère adressée à toutes les personnes qu’il a sciemment offensées au cours de sa vie publique… C’est peut-être de cette façon qu’il pourra montrer de la manière la plus authentique qu’il est un vrai disciple du doux et humble Jésus.

Vérité ou miséricorde?

En ces jours où le Synode sur la famille se met en branle, on pourrait « regarder passer le train » sans trop s’y intéresser. Pourtant, la question posée aux pères synodaux est capitale : « Comment l’Église doit-elle se situer face aux évolutions qui affectent la famille dans les sociétés contemporaines ? » Essayez de poser cette question toute simple lors d’un souper familial. Vous aurez une grande diversité d’opinions! Il en est ainsi parmi les évêques et les cardinaux, mais ceux-ci ont un devoir de formuler une réponse qui convienne le mieux possible partout où l’Église existe. Quel défi!

Des tensions, et alors?

Il y a toujours eu des tensions dans l’Église. Celle qui rassemble les évêques concerne le pôle de la Vérité à tenir au-delà de toute dénaturation possible et celui de la Miséricorde offerte à tous les pécheurs qui se tournent vers Dieu. Les évêques ont le devoir de garder le fort de la doctrine, en communion avec le pape. En tant que successeurs des apôtres, ils ont reçu un « dépôt » qu’ils ne peuvent modifier sans craindre de s’éloigner de la Tradition et de l’Évangile.

Depuis ses tout débuts, l’Église s’est montrée déterminée à réaffirmer sans cesse ce en quoi elle croit et ce qu’il faut faire pour assurer son salut. Tous ces débats et les dogmes qui en ont résulté forment la Tradition vivante que l’Église considère comme « la Vérité ». Une foi si fortement affirmée comporte des conséquences pour la vie des ddisciples, tant au plan de la morale que de la pastorale.

Or, il y a un certain nombre de positions traditionnelles qui choquent le monde actuel. La plupart des baptisés qui vivent dans la mouvance de leur temps se sentent souvent coincés avec les positions morales concernant la contraception, le mariage, les couples de même sexe, etc. Jusqu’à présent, l’Église s’est montrée plus encline à renforcer le pôle vérité pour éviter toute confusion, laissant peut-être aux seuls pasteurs le soin de la miséricorde divine à prodiguer.

S’il est vrai que la Loi reçue de Dieu est immuable, son attitude de compassion envers les gens qui souffrent est tout aussi incontournable. Il faut donc jongler avec les deux. Les moralistes ont développé une approche à partir de la pédagogie divine dans la Bible : la loi de gradualité. Il s’agit de prendre la personne là où elle en est dans sa relation avec Dieu. De nombreux divorcés-remariés, par exemple, ne peuvent pas rompre leur nouveau lien sans causer du mal à leur conjoint actuel et souvent à leurs enfants. L’Église ne peut pas se faire complice du mal, même si c’est pour réparer une situation qu’elle juge immorale.

Le curé d’Ars vivait ainsi cette polarité : pour les habitués du confessionnal, il se montrait sévère et interpellait fortement à la croissance; pour les distants, il manifestait une telle compassion qu’il exerçait sur eux une forte attraction. Peut-être est-il temps de nous modeler sur cette approche et de considérer le prochain pas que la personne peut accomplir plutôt que l’abîme qu’elle devrait franchir pour se « mettre en règle » avec Dieu…

Va d’abord trouver ton frère…

Les funérailles, moment de vérité? Photo Steve Deschênes, Le Soleil

J’aime à penser que personne n’a rien contre moi… J’aspire à ce que nous puissions, au sein de ma famille, garder un lien fraternel convenable. J’ai deux parents, cinq frères et deux sœurs. J’ai une épouse, cinq enfants et déjà cinq petits-enfants! C’est nettement au-dessus de la moyenne québécoise. Parfois, je me dis que si je parviens à garder une relation honnête avec chacun et chacune d’entre eux jusqu’à la fin de ma vie, alors j’aurai peut-être accompli le fameux adage « Aime ton prochain comme toi-même ». Je ne suis pas sûr, toutefois, de tous les aimer de manière égale, mais il est possible que je les aime plus que moi-même, car je ne crois pas m’aimer tant que cela! Pas encore en tout cas… Il est donc probable qu’à mes funérailles on dise du bien de moi comme on le fait habituellement, parfois avec exagération, un peu comme si on tentait de défendre la cause du défunt auprès du portier du ciel!

En réalité, mon vrai propos est ailleurs… La famille naturelle ou adoptive ne me suffit pas. Je crois de plus en plus fort que la première appartenance de tout enfant qui vient au monde n’est pas d’abord sa famille biologique. Il y a tant d’enfants qui naissent et qui sont mis en attente d’une autre famille. Tant d’autres qui arrivent dans une famille qui n’a pas toutes les qualités pour les accueillir et en prendre soin. Même dans les meilleures familles, il arrive fréquemment que les enfants se mettent à rêver de mieux! Jésus lui-même a dû se positionner ainsi, lorsqu’une délégation familiale incluant sa mère a tenté de le raisonner. Nous connaissons sa célèbre réponse: « Ma famille? Ce sont ceux et celles qui ont le même Père que moi, celui du Ciel… » Bref, notre vraie famille déborde sans doute de celle dans laquelle nous grandissons.

Appartenir à la famille humaine

Le frère universel

Aujourd’hui, je me suis arrêté sur cette interpellation de l’Évangile: « Va d’abord te réconcilier avec ton frère. » Et là, je me suis posé cette question: « Mais qui donc est mon frère, qui est ma sœur? » Bien entendu, j’aime les membres de ma famille, mais je pense que Jésus ne songeait pas seulement à nos proches immédiats lorsqu’il a donné son enseignement sur la montagne. Sauf si, bien sûr, s’il y a querelle en la demeure. En fait, je me suis demandé, au fond de moi, si des frères ou des sœurs que je ne connais pas pouvaient avoir quelque chose contre moi. Et là, j’ai eu une pensée pour Charles de Foucauld. Cet homme qui, au terme d’un cheminement spirituel, est parti vivre simplement (et mourir assassiné) comme un chrétien au milieu des touaregs en Algérie. Lui, l’Européen bien élevé, s’était mis à la recherche de « ses frères ». «Il voulait rejoindre ceux qui étaient le plus loin, « les plus délaissés, les plus abandonnés ». Il voulait que chacun de ceux qui l’approchaient le considèrent comme un frère, « le frère universel ». Il voulait « crier l’Évangile par toute sa vie » dans un grand respect de la culture et de la foi de ceux au milieu desquels il vivait. « Je voudrais être assez bon pour qu’on dise:  Si tel est le serviteur, comment donc est le Maître? »» (source)

Dans le désert, Charles avait trouvé ses frères, ses sœurs, parmi ces gens ignorés de toutes les civilisations. Et là, je me dis ceci: si je crois, comme Charles, que chaque être humain m’est donné comme un frère ou une sœur, cela signifie qu’il y a probablement des millions de frères et de sœurs qui ont quelque chose contre moi. Car ma vie, mon bonheur, le pays où je vis, les conditions qui sont les miennes, le salaire que je gagne, la manière dont je consomme, tout ça constitue des irritants pour mes sœurs et mes frères qui en sont privés parce que, à l’échelle planétaire, je fais partie de ceux et celles qui prennent plus que leur part.

Alors je me dis que Jésus a raison… Quelque soit la valeur de l’offrande que je puisse apporter sur l’autel de ma religion, aucune ne pourra jamais plaire à Dieu tant que, quelque part en ce monde, l’un de ses enfants qui m’est un frère ou une sœur a quelque chose contre moi. « Si c’est le cas, dis Jésus, va d’abord trouver ton frère (ta sœur) pour te réconcilier avec lui (elle). »

Si un jour, je « trouve » ce frère…

Lorsque je trouverai un frère ou une sœur avec laquelle je devrais me réconcilier avant d’aller me présenter au Temple, voici ce que j’aimerais pouvoir lui dire.

« Je te demande pardon. Je ne veux pas me cacher derrière un système qui réduirait ma responsabilité individuelle; ou le fait d’être né là où la vie est meilleure; ou encore parce que j’ai mérité ce que je possède. Je veux me présenter devant toi en vérité. Je reconnais que ma vie t’est un scandale parce que tu existes dans mon ombre et que ta vie est le plus souvent miséreuse. Tu es cet homme écrasé par le poids du désastre économique mondial qui aggrave sans cesse nos inégalités. Tu es cette femme qui a perdu mari et enfants suite à des bombardements en provenance de ceux qui veulent te gouverner tout autant que de ceux qui veulent te libérer. Tu es cet enfant qui a perdu ses parents dans une catastrophe que le changement climatique a probablement accentué. Tu es ce bébé mort avant même d’avoir pu sourire à ta mère, parce que la pauvreté du camp de réfugiés où tu es né a empêché que son lait soit assez riche pour que tu vives. Toi, oui toi et toi et toi aussi là-bas, je veux que tu me pardonnes. Et je te pardonne à mon tour pour t’être laissé devenir envieux et pour m’en vouloir à mort parce que ma vie est plus facile que la tienne et que je ne semble pas me soucier de toi. Je te pardonne de fomenter des sentiments de haine et de colère contre moi et même de passer à l’acte lorsque la désespérance te fait abdiquer de ton humanité.  Il n’est plus question, pour moi, de faire comme si je pouvais ignorer que tu es mon frère ou que tu es ma sœur. Désormais, tu es ma famille. Et je ferai tout pour que nous parvenions à nous réconcilier, car il n’y a qu’une façon de vivre sur terre, c’est de nous aimer les uns les autres comme notre unique Père céleste nous a aimés. »

Voilà. C’est ce que je lui dirais. C’est ce que je te dis à toi aussi, car aujourd’hui je t’ai trouvé.

Il lui manque encore une chose…

Pour mieux comprendre les motivations qui m’ont conduit au présent article, je vous conseille de lire d’abord le billet émouvant de Véronique Robert, La rédemption. Pour les plus pressés, je vous résume la situation. Mme Robert est avocate. Dans cette cause, elle défend un jeune homme, chauffeur désigné, qui, un soir avec des amis, reconnaît avoir quand même bu, un peu trop selon l’alcootest, et avoir conduit un peu trop vite. Rien ne serait vraisemblablement arrivé si un vrai chauffard, que les passagers de la voiture ont vu texter en même temps qu’il replaçait son balai d’essuie-glace, ne l’avait coupé dangereusement, causant du même coup le tragique accident avec des blessés et la mort de son copain d’enfance. Grâce au geste du jeune accusé, le chauffard a pu éviter l’accident et quitter les lieux sans être importuné. L’avocate et son collègue croyaient avoir une cause favorable. Tout portait à croire que leur protégé serait acquitté. Mais le jeune homme a changé d’avis et a plaidé coupable à l’accusation de conduite dangereuse causant la mort. Avec la nouvelle loi endurcie du gouvernement conservateur, il devra purger une peine minimum… L’avocate pointe vers la notion de « rédemption » pour qualifier le besoin de son jeune client d’être condamné, d’aller en prison, car il ne pouvait supporter l’idée d’être libre tandis que son ami a perdu la vie en partie (ou pas) à cause de lui. Cause poignante, donc…

Reconnaître ses fautes

Nous sommes placés devant deux attitudes tellement tranchées qu’il importe en effet de les qualifier un peu. Dans le premier cas, le chauffard qui a provoqué l’accident s’en est tiré et n’a jamais été arrêté. Pourtant, dans les faits, c’est sa conduite dangereuse, selon tous les témoins, qui a obligé le jeune accusé — assez agile malgré l’alcool — à changer soudainement de direction pour éviter l’impact, avec la perte de contrôle qui s’en est suivie et l’impact meurtrier contre le garde-fou. Cette action soudaine a épargné le chauffard. L’histoire ne dit pas si ce dernier a su qu’il avait causé un accident avec mort d’un jeune homme et blessures diverses. S’il a eu vent des conséquences de cet accident et qu’il s’est rappelé avoir coupé cette voiture juste avant l’impact, il est possible qu’il s’en veuille et qu’il soit pris de remords. Il est plus probable, comme beaucoup d’autres dans une situation semblable, qu’il s’est plutôt réfugié dans un processus de déni. Il n’a rien eu. Il n’a rien vu. Pas pris, pas coupable! Il peut poursuivre sa vie comme avant. Il peut continuer de vivre dangereusement, car il n’a subi aucune perte dans ce qui est pour lui un non-incident. Il restera, pour tous les témoins de cette affaire, un scandale permanent.

Le jeune accusé, en évitant la collision, a été moins chanceux. Son geste a causé la mort de son ami et des blessures graves à un autre qui en porte des séquelles. Il sait qu’il a été fautif en prenant le volant. Il sait qu’il a conduit imprudemment en poussant la vitesse de pointe. Il se sent responsable de ce qui est arrivé à ses amis. Il en éprouve du remord, de la culpabilité. Il ne peut supporter l’idée de sortir acquitté de son procès et de savourer une telle victoire car elle aurait le goût de la douleur et de la mort. Il préfère donc la sentence et la prison. En réalité, il s’est déjà enfermé lui-même dans son esprit. La prison n’en sera que le signe extérieur. Mais, dans les faits, elle ne réparera rien: son copain ne reviendra pas à la vie; l’autre ne guérira pas plus vite; ses amis ne le verront plus pour le soutenir ou simplement pour être avec lui, comme avant…

Comment pardonner?

C’est curieux, car j’étais à la messe ce matin et c’est là que j’ai repensé à cette histoire. Nous avons célébré aujourd’hui le dimanche de la miséricorde divine, c’est-à-dire le jour où l’on fête le mystère de la tendresse infinie de Dieu pour sa création, au point d’être prêt à tout pardonner… Dans la sagesse de l’Évangile, il y a toujours la bonne nouvelle du pardon accordé à celui qui reconnaît sa faute.

Le jeune chauffeur a bel et bien reconnu sa faute. Il l’a même déjà « expié » depuis plusieurs années. Il ne sait pas se pardonner et encore moins accueillir le pardon des gens qui ont été touchés par les événements, ni des parents de son ami décédé, ni de son copain handicapé, ni de ses amis et témoins. À son aveu, il manque une chose essentielle qui, à défaut de se rendre jusque là, ne peut que le maintenir dans un état de malheur perpétuel. Cette chose, c’est le pardon accordé et surtout, puisque ce dernier semble l’avoir été, le pardon reçu.

L’Église catholique a beaucoup contribué au sentiment de culpabilité. Elle a peut-être eu tendance à encourager le même penchant qui afflige notre jeune chauffeur, en amplifiant le recours à la pénitence et en négligeant les bénéfices du pardon accordé et reçu. En rendant tous les gens coupables de fautes minimes desquelles il fallait se confesser fréquemment, on en a perdu le sens profond de ce signe qui rend visible et réelle la miséricorde de Dieu. À tel point que notre société est encore, malgré le peu d’influence actuelle de l’Église, le plus souvent plongée dans un sentiment de culpabilité individuel et collectif ou dans le déni, ce qui est pire encore, ces deux attitudes empêchant la vie de produire des fruits.

Après avoir redécouvert la joie du pardon, l’Église sait mieux aujourd’hui l’accorder au croyant qui exprime le besoin d’une parole bienfaisante et régénératrice. Le pardon accordé par un humain à un autre humain est toujours une chose qui touche les coeurs, même les plus insensibles. Quand ce pardon est reçu, c’est-à-dire lorsque la personne pardonnée accepte de renouer les liens qui ont été brisés par sa faute et de repartir à neuf, s’ensuit une vie nouvelle, une amitié plus forte qu’avant, une joie qui dure. Pour les chrétiens, le pardon est non seulement inspiré par Dieu dans le coeur des êtres humains lorsqu’ils se l’accordent mutuellement, c’est aussi Dieu lui-même qui pardonne si l’on a recours à lui. Il offre un pardon qui ouvre sur une vie nouvelle et même une vie sans fin!

Dans un passage des évangiles, un jeune homme en quête d’éternité demande à Jésus ce qu’il doit faire pour avoir accès à la vie éternelle. Après un dialogue sur le respect des préceptes religieux, Jésus lui dit: « Une seule chose te manque » (voir Marc 10, 17 ss.). Cet épisode parle surtout de l’attachement aux biens qui nous retient de nous abandonner entièrement entre les bras d’un Dieu amour. En grattant un peu, on comprend que seul Dieu peut nous libérer totalement de tout ce qui nous garde prisonniers. La culpabilité et les remords sont des émotions qui nous retiennent dans une prison intérieure. Pour nous libérer, une seule clé possible, c’est le pardon. Si l’être blessé par notre faute ne peut pas nous pardonner, par exemple s’il est décédé, comme c’est le cas de notre jeune chauffeur, Dieu est là qui peut rendre libre le fautif de la captivité dans laquelle il s’est enfermé.

Voilà pour moi la bonne nouvelle d’aujourd’hui. Ce jeune détenu, enfermé davantage dans sa blessure que dans sa cellule, a besoin d’une source nouvelle pour sa libération. Tant de prisonniers l’ont découverte durant leur détention que je suis confiant qu’il se mette, lui aussi, à chercher cette seule chose qui lui manque, un amour si fort qu’on ne peut y résister. Cet amour-là, c’est Dieu lui-même en personne. Ce soir, ma prière est pour toutes les personnes qui résistent au pardon, qui empêchent ainsi la vie de fleurir de plus belle, comme en un printemps qui fait toutes choses nouvelles.

PS: pendant que j’écris cette conclusion, je vois le témoignage de cette jeune femme à l’émission Tout le monde en parle. Vivement qu’on en finisse avec l’alcool et le volant…

Après l’inexcusable… la repentance et le pardon

Au cours des dix dernières années, nous avons vu poindre un grande nombre de scandales de pédophilie au sein de l’Église catholique, que ce soit en Irlande, en Australie, en Belgique, au Canada et plus particulièrement ici au Québec. La Congrégation de Sainte-Croix, celle qui a vu un simple frère portier « grandir » jusqu’à devenir un saint reconnu dans le monde entier, est au coeur de la tourmente avec des plaintes provenant d’anciens pensionnaires de trois de ses établissements. Le scandale a marqué. Quelques victimes, devenus des hommes murs, ont eu le courage de sortir de l’ombre pour dénoncer les sévices subis dans leur enfance ou leur adolescence. L’annonce récente d’une entente conclue entre ceux-ci et la Congrégation de Sainte-Croix est une étape importante pour le processus de guérison.

Perversion et religion

Jusque au début des années 1980, dans une société encore héritière d’une vaste collusion entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, les congrégations religieuses occupaient le haut du podium en ce qui regarde l’éducation. Les écoles des frères, des religieuses et des pères étaient en grande majorité celles qui attiraient les jeunes des familles aisées et leur procuraient l’encadrement le plus adapté à un développement intégral, incluant les loisirs, les sports, les sciences et… la spiritualité. Ces écoles tenues par les élites religieuses bénéficiaient de l’appui sans réserve des élites de la société « laïque ». Les frères et les pères étaient quasi-vénérés pour l’éducation qu’ils prodiguaient aux enfants chéris du Québec.

Ce pouvoir était immense. Les besoins en personnel étaient énormes. Le critère pour y accéder: la vocation religieuse. Aujourd’hui, on le sait mieux, il est probable qu’une bonne part des frères et des pères enseignants n’aurait pas choisi une telle vocation s’ils avaient pu simplement enseigner sur la base de leurs compétences et non pas sur une vision de la chasteté. Il est probable également que le discernement des vocations ait pu, à un moment, échapper à une certaine vigilance quant aux tendances désordonnées qui pouvaient se manifester chez l’un ou chez l’autre et qu’on pouvait, à l’époque, confondre avec un simple « amour des enfants ».

Ceci n’explique pas tout. Mais nous sommes en face d’un système qui a permis que l’inexcusable arrive. Des individus, à commencer par un et un autre, et puis d’autres encore, se sont livrés peu à peu à des actions de plus en plus perverses, jusqu’à créer parfois de petites confréries de pédophiles secrètement actives dans des milieux où leur institution devait normalement protéger de telles déviations.

Reconnaître et réparer

La discrétion des responsables de la Congrégation de Sainte-Croix au cours des derniers mois a été vue par de nombreux journalistes et citoyens comme étant suspecte, ceux-ci se contentant occasionnellement d’intervenir par la voie de communiqués et refusant toute entrevue. Le dénouement du scandale des pédophiles dévoilé cette semaine indique à quel point ces mêmes responsables ont été plutôt actifs et finalement efficaces. Trop tard, assurément, mais correctement, à n’en point douter.

En admettant le tort causé aux victimes et à leur familles, la Congrégation de Sainte-Croix reconnaît l’importance de réparer. Une somme de 18 millions, qui représente  plus que toutes les économies accumulées au cours des 140 ans de son existence, sera versée aux victimes et à leurs familles, selon une charte établie en accord avec leurs procureurs.

L’argent ne règle pas tout. Dix, vingt ou quarante années ont été « volées » à ces nombreux jeunes à la suite de ces abus sexuels et sévices corporels. La somme reçue sera toujours dérisoire en compensation pour ce qui leur aura été pris. Mais les excuses du Provincial sont sincères. Le message qu’il a pris la peine d’enregistrer s’adresse « aux victimes directes, à leurs familles et leurs proches, ensuite aux institutions dont cela a terni injustement l’image et à tous les religieux et laïcs » dont le comportement a été irréprochable, tous ceux qui n’ont pas à subir la fronde populaire pour les péchés de quelques-uns.

Benoît XVI, depuis qu’il siège à Rome, s’est avéré intraitable face aux prêtres et religieux pédophiles. Il n’a pas hésité à démettre de façon posthume le fondateur vénéré des Légionnaires du Christ, une organisation riche et très influente dans l’Église catholique, après la découverte de ses moeurs perverses totalement incompatibles avec le rôle qu’il occupait. Son mot d’ordre a été suivi par les conférences épiscopales et les grands ordres religieux. Il est probable que cela a influencé ceci. Néanmoins, voilà une Congrégation dont les membres, tous engagés à servir et à se donner généreusement, ont été humiliés et ravagés par les actions d’une minorité des leurs. Eux aussi auront à se relever de cette honte collective et à trouver leur propre chemin de libération, chemin qui commence par le pardon demandé et accordé.

Le pardon est l’unique voie de salut pour les victimes, les bourreaux et tous les autres qui portent les dommages collatéraux. J’aspire personnellement, en tant que catholique, à ce que tous les évêques, les congrégations religieuses, les instituts de vie consacrée, les associations de fidèles (et moi-même!) tirent la leçon de cette conclusion honnête. Je souhaite qu’ils voient à faire le grand ménage des moeurs, là où il reste des doutes, des suspicions. J’y aspire afin que nous puissions passer à autre chose.

Tant que le ménage ne sera pas terminé, et que des mesures concrètes de prévention ne seront pas définies, l’Église, par ses différentes institutions, continuera d’être un obstacle à la foi et donc à la rencontre de ce Jésus, Fils de Dieu, qui ne désire pourtant rien d’autre « que sa joie soit en nous et que notre joie soit parfaite » (cf.  Jean 15,11).

Réhabilitation? Pardon? Et la douleur, bordel!

Marie Trintignant

Marie Trintignant

Le 8 avril, le TNM a annulé la participation de Bertrand Cantat (voir le communiqué).

Depuis le début d’avril que cette situation revient sans cesse dans le monde artistique et celui des blogueurs, commentateurs, émissions d’affaires publiques, etc. Le chanteur Bertrand Cantat, sorti de prison après avoir purgé la moitié de sa peine pour homicide involontaire sur sa femme Marie Trintignant et libéré de tout contrôle judiciaire depuis juillet 2010, devrait se pointer à Montréal au printemps 2012 au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) dans la pièce Des femmes de Wajdi Mouawad. Cette nouvelle a suscité des réactions violentes, quelques-unes pour pour défendre le choix du TNM et du célèbre metteur en scène, mais la plupart pour le condamner.

Bien sûr, les personnes qui annoncent cette association avec la figure mythique de l’ex-groupe rock Noir Désir parlent de réhabilitation pour justifier la présence sur scène de cet homme. Au niveau du droit pénal, une personne ayant été libérée peut en toute légalité tenter de refaire sa vie et la société (« nous ») doit même se faire un devoir de l’y aider. C’est clair, net… mais si peu évident quand même:

La réhabilitation, c’est de cesser le cycle de la délinquance; la réinsertion, c’est de réintégrer la société; le repentir, c’est le repentir…   Se foutre sous les projecteurs en cherchant les applaudissements laisse quiconque songeur quant au repentir. Parce qu’il y a quelque chose d’inexorablement indécent pour la famille de la victime, et de toutes les autres victimes, dans ce geste ostentatoire, et attentatoire. (cf. Véronique Robert)

Il me semble que cette citation à elle seule pointe vers l’essence de ce débat de société. Nous avons tous vu à quel point les familles des victimes d’actes violents ne sont jamais prêtes à passer l’éponge et à vivre comme si leur proche n’avait jamais été assassiné. La douleur est trop grande et elle ne cessera jamais d’être réveillée chaque fois qu’une situation similaire les touchera. Et c’est encore plus dur lorsque le meurtrier lui-même devient une célébrité dans un domaine qui ne fait que réveiller les plaies (la pièce de théâtre de Sophocle concerne le traitement injuste fait à des femmes qui finissent même par en mourir !). Cette douleur des familles demeure un fait difficile à dépasser. Le pardon n’est jamais une évidence et lorsqu’il arrive, en certains cas, c’est de manière mystérieuse que la sérénité est entrée dans le coeur de ces personnes.

Et alors, le pardon ?

Je suis chrétien. Je tente de suivre Jésus dans ma vie. Pour ce dernier, le pardon est une chose sacrée à tel point qu’il demande à ceux qui veulent le suivre de pardonner jusqu’à 70 x 7 fois (cf. Matthieu 18,21-35). Ça fait beaucoup de pardons, ça monsieur ! Alors je passe ma vie à tenter – mal ! – d’y parvenir. Je pardonne beaucoup. C’est ma démarche personnelle, c’est mon affaire. Parfois c’est l’affaire de la personne à qui je pardonne, quand je fais un geste envers elle. Rarement, c’est aussi l’affaire d’autres personnes, des témoins par exemple, ou de personnes qui ont pu subir les conséquences de mes fautes.

Dans le cas qui nous concerne, je dirais qu’il y a une autre valeur que je trouve également dans les Écritures de ma tradition spirituelle. L’exemple peut paraître éloigné, mais la règle qui en découle s’applique ici. En effet, appelés à vivre ensemble, des chrétiens de tradition juive et d’autres d’origines « païennes » sont confrontées à des pratiques jugées scandaleuses. Il arrive que la viande achetée au marché puisse parfois être de la viande qui a été « sacrifiée » dans des temples dédiés à des dieux grecs.  Et Paul, fondateur de communautés, lui-même de tradition juive, en arrive à donner la règle d’or qui suit :

Tout est permis, mais tout n’est pas utile; tout est permis, mais tout n’édifie pas. Que personne ne cherche son propre intérêt, mais que chacun cherche celui d’autrui. (1 Corinthiens 10, 23-24)

La société veut la réhabilitation et la réinsertion. Mais la société démontre une certaine prudence quand elle ne permet pas qu’un condamné libéré après avoir purgé sa peine (« payé sa dette envers la société ») puisse travailler auprès d’une clientèle qui s’apparente à ses victimes.Véronique Robert le dit ainsi:

J’ai un jeune client actuellement qui a presque fini de purger sa peine en maison de thérapie et qui vient d’apprendre qu’il ne pourra jamais réaliser son rêve de devenir ambulancier  en raison de son antécédent judiciaire de vol qualifié.  Où sont vos protestations, bonnes gens?

En éthique chrétienne, nous devons séparer l’acte mauvais de celui qui le commet. Le bon pape Jean XXIII avait écrit ceci : « On doit distinguer entre l’erreur toujours à rejeter et celui qui se trompe, qui garde toujours sa dignité de personne et son droit à l’amour. » Pour moi, Bertrand Cantat peut aspirer à une réhabilitation entière et sans entrave. Je m’invite moi-même à nourrir du respect pour l’homme qui garde sa dignité. Mais je dois aussi le plus grand respect à la famille de Marie Trintignant et envers les femmes victimes de violence conjugale toujours vivantes ou les familles de celles qui n’ont pas eu cette chance. Parce que des gens souffrent encore de son acte passé, je ne crois pas que Bertrand Cantat devrait moralement faire le choix de monter sur scène. La scène est justement le rappel par excellence de la vie passée de sa victime et un nouveau coup porté à sa famille qui ne sera jamais guérie de sa mort violente.

Sans aller jusqu’à demander à Bertrand Cantat de devenir chrétien (!), j’oserais l’inviter – et avec lui Wajdi Mouawad – à revenir sur sa décision de monter sur les planches, de s’exposer ainsi publiquement et de faire du mal… encore. Il y a bien d’autres façons, à l’instar de ce jeune qui ne sera jamais ambulancier, de refaire sa vie et de se réinsérer dans  la société. Si nos actes ne constituent pas notre personne, leurs conséquences nous poursuivent sans cesse, à moins de rompre le cycle. Et le seul qui peut le faire, c’est l’acteur de la faute lui-même…

Avant la mort, n’y a-t-il pas la vie ?

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Image by elbfoto via Flickr

Mon dernier article traitait de la mort dans le contexte du débat sur l’euthanasie et le suicide assisté. Depuis quelques semaines, ce thème revient constamment dans l’actualité et c’est tant mieux. J’ai participé à plusieurs discussions de couloir, durant des pauses et même à une journée complète de formation sur le sujet à Alma récemment. Ça fait beaucoup de temps passé sur la mort. Il m’est venu à l’idée que nous ne réfléchissons peut-être pas tant que ça sur la vie, cette période de notre existence qui est la seule réelle sur laquelle nous ayons prise… Je suis tombé, par hasard, sur cette citation du Père Marcel Provost, décédé en août dernier, et qui s’étonnait ainsi:

« Ne pensez-vous pas qu’il serait autrement plus urgent de nous demander quel genre de vie nous allons mener avant notre mort? La vie de beaucoup d’entre nous est un énorme bâillement avant de rendre l’âme. Avant de s’interroger sur la mort et ce qui la suivra, il est capital et incontournable de prêter la plus grande attention à notre vie de tous les jours. » (Le Messager de Saint Antoine, nov. 2003).

Un énorme bâillement: quelle tristesse ! Les bouddhistes tibétains voient la chose de manière intéressante : en fait, penser à la mort, ils ne font que ça… jamais pour la mort en elle-même, mais comme un passage à un autre état de conscience. Et la seule manière de faire un transfert de conscience positif, c’est de s’y préparer par une vie bonne, une vie de qualité. C’est ainsi qu’on influence son karma de manière positive et qu’on peut aspirer à une vie future meilleure que la précédente. Bien entendu, on parle ici de réincarnation.

En ce qui me concerne, je ne crois pas en la réincarnation. J’aime plutôt l’idée de la résurrection où, en toute confiance, je me laisse accueillir dans les bras d’un Dieu d’amour infini qui me donnera de vivre auprès de lui dans un horizon éternel. Mais tant dans le bouddhisme que dans le christianisme, la qualité de ma vie présente est vitale pour m’aider à « finir en beauté ».

Ainsi donc, en vivant et en agissant sur cette terre d’une certaine manière, j’en arrive à développer un goût du bonheur qui n’est pas que promesse future, mais plutôt quelque chose que je peux savourer à petites doses dès à présent. Comment puis-je me procurer ces petites doses de bonheur ?

L’enfant qui m’éduque à l’amour

À un moment de ma vie où j’étais défait, brisé par le sentiment d’avoir échoué dans mon rôle de père auprès de mes fils aînés que nous avions dû forcer à quitter la maison dès leur majorité, j’ai fait l’expérience de l’amour du Père, au sein d’un groupe de tradition évangélique. J’ai un autre fils, François, trisomique 21, qui accourt vers moi à chaque fois que je rentre à la maison. À ce moment, je ne peux que tout laisser tomber de mes mains pour les rendre disponibles à l’accueillir au terme de sa course vers moi. Il s’y jette entièrement, sans freiner, au point, parfois, de me faire perdre l’équilibre, et au son d’un « Aaaaah, papa ! » qui m’enlève tous les tracas de la journée et me force à sourire de son geste si souvent répété… Voilà le meilleur exemple d’amour d’un fils envers son père. C’est cette image que j’ai transformée dans ce groupe de prière en m’identifiant à mon propre fils et en me projetant moi-même dans les bras de ce Père du ciel. J’ai alors compris l’amour de ce Père, à partir de mon propre amour pour mon petit François. Comment pourrait-il en être autrement ?

Je veux donc me préparer sur terre à courir vers ce Dieu au terme de ma vie. Pour cela, je dois cultiver plusieurs attitudes:

– la gratitude. La vie est reçue comme un don précieux. Chaque instant est une création nouvelle de vie. Chacune de mes respirations est un cadeau de vie. Tout ce que je vis est aussi occasion de devenir moi-même. Il me faut de temps en temps m’ouvrir à l’action de grâce pour cette vie qui me permet d’être ce que je suis.

– L’émerveillement. Chaque petite parcelle de vie est un miracle.  La configuration de la terre et de l’univers, l’eau, la végétation, les montagnes, la couleur du ciel, la vie sous toutes ses formes, l’animal de compagnie, etc. Et ce petit être qui naît dans une fragilité absolue, l’enfant que j’ai et que nous avons tous été et que nous demeurons sans cesse…

– La famille. C’est dès notre entrée au monde que nous sommes inscrits dans une famille. Des parents, souvent une fratrie. La vie commence toujours dans une famille, parfois aussi de remplacement comme pour mes enfants, et quelquefois dans une absence dramatique… La famille est le premier lieu pour découvrir la vie en société, les modes de relations, le respect. La famille est à investir plus que jamais.

– L’ouverture sur le monde. Notre terre est peuplée de plus de 7 milliards d’habitants. Notre univers immédiat en compte souvent quelques dizaines, mais l’ouverture réelle à la différence de ces autres proches est la source de nos relations avec l’humanité. C’est par une expérience positive de cette ouverture que nous créons un monde plus humain !

– L’entraide. Il ne suffit pas d’être ouverts, il faut parfois se mettre les deux pieds dedans ! S’ouvrir aux autres conduit toujours à s’ouvrir davantage. Les appels de la vie nous entraînent peu à peu vers les plus démunis, les exclus. Nous les aidons vraiment quand nous le faisons avec tout notre coeur, pas juste pour la « frime » comme on dit. Et si le coeur y est, le retour en rendement affectif est assuré  !

– Le pardon. J’ai beau être ouvert et vouloir aider, je trébucherai un jour ou l’autre sur un os, sur « l’écœurant » qui m’a fait du mal, quand moi-même je ne suis pas cet écœurant pour un autre que j’ai peut-être rejeté, engueulé ou même agressé. Alors il n’y a qu’une seule route possible, celle du pardon. La vie nous conduit sans cesse sur cette route car il faut la franchir pour grandir. On peut longtemps tenter de trouver des voies alternatives, mais un jour on doit se résigner positivement dans une démarche de pardon, c’est le prix de la croissance personnelle. Lorsqu’on grandit ainsi, la vie future est assurée, car on dispose des outils indispensables pour avancer.

Oui, la vie est plus importante que la mort. Pour le présent, comme pour l’après-mort. Alors je vote pour cette vie en abondance. Je vote pour que la vie continue de me mettre en relations avec tant de personnes bonnes au fond d’elles-mêmes et dont la bonté ne demande qu’à être mise au grand jour. Je veux de cette vie qui me comble en comblant les gens qui m’entourent.

Cette vie est possible ! Y croyez-vous ? Comment la faire surgir encore et davantage ?