Église et autochtones: dur temps pour la réconciliation

Le chroniqueur Jocelyn Girard témoigne de son expérience lors d'un rassemblement avec des autochtones au sanctuaire marial de Notre-Dame-du-Cap les 31 mai et 1er juin 2018.

Photo: Archives Présence/Philippe Vaillancourt

Je me suis fait le cadeau de participer à la deuxième rencontre autochtone, rebaptisée « rencontre interculturelle », à l’invitation du père Bernard Ménard et quelques amis engagés dans le dialogue avec les Premières Nations. L’événement avait lieu les 31 mai et 1er juin, au sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

Entre la rencontre de 2017, remplie d’espérance, et celle de cette année, il y a eu «l’affaire Joveneau», puis la débâcle de la lettre de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), à propos des non-excuses du pape François. Ces deux événements constituaient un fort répulsif face à toute initiative de rapprochement.

Certains responsables ont pensé qu’il fallait annuler, car la colère bien sentie parmi les autochtones ferait en sorte d’en décourager plus d’un de venir ou revenir au Cap-de-la-Madeleine. Mais l’équipe a fait le choix de rester dans le mouvement de l’esprit de la rencontre et de la réconciliation. Gardant le cap sur la vérité, ils ont même choisi d’ajouter un atelier avec une question: «après la lettre des évêques, où l’Esprit nous conduit-il?»

Transparence oblate

Parlons tout d’abord du «bon dieu de la Romaine», dont les exactions font désormais l’objet de dénonciations qui s’accumulent et qui témoignent de la profonde perversion de cet homme. Lors de son allocution, Luc Tardif, supérieur provincial des Oblats, a déclaré: «L’affaire Joveneau et la commission d’enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues nous ont rappelé à quel point notre passé même récent est parfois ténébreux. Heureusement, des victimes ont le courage de s’exprimer et de se manifester.» Poursuivant, il a ajouté: «Les oblats ont fait et refont chaque jour l’option de la vérité, de la justice et de la compassion, dans cette affaire comme dans les autres. Il n’y a plus de place pour le silence, la complicité ou l’inaction: nous devons agir.»

Les oblats, en choisissant de se laisser confronter par les autochtones qui viendraient au sanctuaire marial, ont, à travers les mots du père Tardif, rappelé que le temps est à la vérité pour «que l’horizon ultime soit la guérison et la réconciliation».

Un évêque pour écouter…

Non sans un certain courage, Mgr Marc Pelchat, évêque auxiliaire de Québec, s’était invité au cercle de parole portant sur la lettre de ses confrères de la CECC. À ma grande surprise, il n’a pas tardé à exprimer sa honte face à ce désastre de communication. Selon lui, la conversation entre évêques n’est pas terminée. Cette lettre n’a pas fait l’objet d’un consensus et semble avoir été publiée hâtivement en vue de répondre aux pressions exercées par le gouvernement Trudeau pour que le pape François vienne présenter les excuses de l’Église catholique tel que le demande la recommandation #58 du rapport de la Commission de vérité et réconciliation. La prière humble et l’écoute de Mgr Pelchat ont visiblement touché les personnes autochtones présentes dans le cercle.

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Pensionnats et évêques : un vice structurel

«Nous faisons face à un vice de structure qui engendre un déficit de compassion», écrit le chroniqueur Jocelyn Girard au sujet de la position de la CECC.

Photo: Présence/Philippe Vaillancourt

La colère est bien perceptible parmi les peuples autochtones et au sein des groupes qui leur sont proches face à la demande repoussée ou reportée par les évêques canadiens de demander au pape de venir présenter des excuses officielles pour la participation complice de l’Église catholique au Canada dans la gestion des pensionnats autochtones.

On a vu à deux reprises les hauts responsables de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) chercher à se décharger de ne pas pouvoir présenter des excuses en leur nom et à justifier que le pape n’ait pas à le faire. Leur tentative d’interférer dans le processus parlementaire s’ajoute à leur effort de se disculper face à ce que l’on reconnaît désormais comme un génocide culturel. Pour eux, les excuses relèvent surtout des instances impliquées directement dans cette affaire: des diocèses et des congrégations religieuses, qui ont déjà présenté des excuses formelles.

Ainsi, ni la CECC, ni le Saint-Siège n’auraient eu un rôle à jouer au cours des cent ans d’assimilation forcée des enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis qui sont passés par les pensionnats catholiques.

Décoder la structure de l’Église

Depuis Vatican II, on ne cesse de désigner, soit pour le dénoncer soit pour le légitimer, le modèle d’autorité pyramidal de l’Église catholique. Le précédent concile, en 1870, avait pavé la voie au triomphe de l’ultramontanisme, l’autorité du pape et son infaillibilité étant portées à des sommets historiques inégalés. Cette apogée était particulièrement sentie au Canada où les évêques étaient d’emblée derrière cette vision d’une Église centrale puissante dans un contexte où, localement, ils avaient souvent besoin du soutien du Vatican pour se faire respecter et pour conserver les privilèges accordés par l’État aux Églises.

Des archives semblent montrer que des évêques ont parfois eu maille à partir avec le gouvernement fédéral, notamment pour réclamer un traitement égal entre les pensionnats sous leur responsabilité et ceux des autres Églises. Par ailleurs, des échanges de correspondance traitant de ce sujet entre les pères oblats et leurs autorités à Rome ont bel et bien eu lieu durant les années où le régime des pensionnats était en force. Cela démontre qu’à Rome, on ne pouvait pas ne pas être au courant de cette situation et qu’un silence peut, encore aujourd’hui, être perçu comme une non-intervention complice de politiques assimilatrices.

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Le Christ par-ci, le Christ par-là là

JeanTremblay YGreck

Crédit: http://ygreck.typepad.com/ 

Dans une semaine, le règne de Jean Tremblay se terminera à Saguenay. Faisant partie d’un groupe peu envié de personnages qui comptent parmi les plus ridiculisés au Québec, il aura pourtant eu les coudées franches durant vingt ans pour terroriser celles et ceux qui ont tenté plus ou moins directement de s’opposer à ses idées.

Mon propos concerne moins ses invectives blessantes qu’il a adressées à quiconque s’est trouvé dans sa mire que ses allusions à la personne du Christ qu’il a plus d’une fois instrumentalisé pour ses propres intérêts, pour justifier certains de ses combats ou tout simplement pour se défendre d’être comme il est.

La plus récente allusion concerne justement ses réactions à l’emporte-pièce au Conseil de Ville qu’une journaliste qualifiait de « durs »! Il s’est empressé de légitimer une telle posture en la ramenant sur son terrain de prédilection, la religion : « Pensez-vous qu’il y a des paroles plus dures que celles du Christ ? C’est mon modèle. Il m’a inspiré. »

Regardons de plus près ce « modèle ». Jésus s’est-il montré si dur que Jean Tremblay l’affirme? La réponse est… oui. Car Jésus a été souvent confronté à l’incompréhension des foules et même de ses disciples ainsi qu’à l’hypocrisie des gens, surtout des responsables religieux. Voici quelques exemples des paroles dures à entendre :

  • « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : «Seigneur, Seigneur», qui entreront dans le Royaume des cieux, mais seulement ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7,21)
  • « Je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez sûrement pas dans le Royaume des cieux. » (Mt 5, 20)
  • « Va-t’en! Derrière moi, Satan! » (Mt 16, 21)
  • « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la;… et si ton oeil entraîne ta chute, arrache-le » (Lc 8,43-47)
  • « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,25-26)
  • « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8,34-35)

Et des paroles encore plus dures envers ceux et celles qui abusaient de leur pouvoir :

  • « Vous voilà bien, vous, les pharisiens! C’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, alors que votre intérieur est plein de rapacité et de méchanceté. » (Lc 11, 39)
  • « Malheur à vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques! » (Lc 11, 43)

On pourrait passer de longues minutes de lecture si on mettait à la suite tous les passages qui montrent un Christ « dur ». Ce n’est pas pour rien qu’un scribe se permit une remarque : « Maître, en parlant de la sorte, tu nous insultes, nous aussi! » (Lc 11, 45). Il peut sembler difficile de mettre en relation de telles paroles avec l’auto-affirmation de Jésus qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11,29). Et pourtant…

Imitation de Jésus-Christ

Jean Tremblay a sans doute connu le fameux petit livre publié à la fin du XIVe siècle et intitulé L’imitation de Jésus-Christ. Ce livre est une profonde méditation sur la vie du Christ et un appel à imiter ses attitudes, surtout celles concernant sa profonde humilité, lui qui s’en est toujours remis à Dieu pour tout ce qu’il a fait. Je me propose donc de souligner quelques passages qui valent pour toute personne, à commencer par moi-même, et qui ne peuvent pas ne pas s’adresser à notre vertueux maire…

Dès la première page, il est écrit : « Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité ? » Et plus loin : « Ne rien s’attribuer et penser favorablement des autres, c’est une grande sagesse et une grande perfection. »

L’auteur médiéval va plus loin, s’inspirant toujours de la figure de Jésus:

« Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu’il y a dans l’homme. Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît. S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité. »

Si ce livre a connu une diffusion ininterrompue depuis 600 ans, c’est sans doute qu’il a dû frapper assez juste sur ce que c’est que d’avoir pour modèle le Christ lui-même.

Imiter Jésus est une chose, s’imaginer être à sa place en est une autre ! Si Jean Tremblay s’est plu à pourfendre ses adversaires, ce n’était certes pas pour défendre le Christ, comme lui-même défendait la Vérité, mais bien plus souvent pour les envoyer paître de la manière la plus vile. Dire tout et son contraire, accuser l’un et ridiculiser l’autre, sont des manières qui n’ont rien à voir avec le modèle allégué du maire Tremblay.

En tant que croyant ayant pour modèle le même personnage que celui du maire sortant, je me suis senti profondément vexé chaque fois que Jean Tremblay a usé de son baptême pour frapper des gens du haut de son pouvoir, car si le Christ a dû user de mots « durs » pour faire passer son message, jamais il n’a manqué de respect envers ses interlocuteurs et jamais il ne leur a fermé la porte à un vrai dialogue, allant même jusqu’à accueillir un éventuel adversaire en pleine nuit pour lui éviter des représailles. C’est encore lui qui a montré le chemin ultime du pardon lorsqu’il a affranchi ses bourreaux sur la croix.

Blessé par les attitudes incompatibles de Jean Tremblay avec notre foi commune, j’aspire de sa part à une demande de pardon sincère adressée à toutes les personnes qu’il a sciemment offensées au cours de sa vie publique… C’est peut-être de cette façon qu’il pourra montrer de la manière la plus authentique qu’il est un vrai disciple du doux et humble Jésus.

Vérité ou miséricorde?

En ces jours où le Synode sur la famille se met en branle, on pourrait « regarder passer le train » sans trop s’y intéresser. Pourtant, la question posée aux pères synodaux est capitale : « Comment l’Église doit-elle se situer face aux évolutions qui affectent la famille dans les sociétés contemporaines ? » Essayez de poser cette question toute simple lors d’un souper familial. Vous aurez une grande diversité d’opinions! Il en est ainsi parmi les évêques et les cardinaux, mais ceux-ci ont un devoir de formuler une réponse qui convienne le mieux possible partout où l’Église existe. Quel défi!

Des tensions, et alors?

Il y a toujours eu des tensions dans l’Église. Celle qui rassemble les évêques concerne le pôle de la Vérité à tenir au-delà de toute dénaturation possible et celui de la Miséricorde offerte à tous les pécheurs qui se tournent vers Dieu. Les évêques ont le devoir de garder le fort de la doctrine, en communion avec le pape. En tant que successeurs des apôtres, ils ont reçu un « dépôt » qu’ils ne peuvent modifier sans craindre de s’éloigner de la Tradition et de l’Évangile.

Depuis ses tout débuts, l’Église s’est montrée déterminée à réaffirmer sans cesse ce en quoi elle croit et ce qu’il faut faire pour assurer son salut. Tous ces débats et les dogmes qui en ont résulté forment la Tradition vivante que l’Église considère comme « la Vérité ». Une foi si fortement affirmée comporte des conséquences pour la vie des ddisciples, tant au plan de la morale que de la pastorale.

Or, il y a un certain nombre de positions traditionnelles qui choquent le monde actuel. La plupart des baptisés qui vivent dans la mouvance de leur temps se sentent souvent coincés avec les positions morales concernant la contraception, le mariage, les couples de même sexe, etc. Jusqu’à présent, l’Église s’est montrée plus encline à renforcer le pôle vérité pour éviter toute confusion, laissant peut-être aux seuls pasteurs le soin de la miséricorde divine à prodiguer.

S’il est vrai que la Loi reçue de Dieu est immuable, son attitude de compassion envers les gens qui souffrent est tout aussi incontournable. Il faut donc jongler avec les deux. Les moralistes ont développé une approche à partir de la pédagogie divine dans la Bible : la loi de gradualité. Il s’agit de prendre la personne là où elle en est dans sa relation avec Dieu. De nombreux divorcés-remariés, par exemple, ne peuvent pas rompre leur nouveau lien sans causer du mal à leur conjoint actuel et souvent à leurs enfants. L’Église ne peut pas se faire complice du mal, même si c’est pour réparer une situation qu’elle juge immorale.

Le curé d’Ars vivait ainsi cette polarité : pour les habitués du confessionnal, il se montrait sévère et interpellait fortement à la croissance; pour les distants, il manifestait une telle compassion qu’il exerçait sur eux une forte attraction. Peut-être est-il temps de nous modeler sur cette approche et de considérer le prochain pas que la personne peut accomplir plutôt que l’abîme qu’elle devrait franchir pour se « mettre en règle » avec Dieu…

Va d’abord trouver ton frère…

Les funérailles, moment de vérité? Photo Steve Deschênes, Le Soleil

J’aime à penser que personne n’a rien contre moi… J’aspire à ce que nous puissions, au sein de ma famille, garder un lien fraternel convenable. J’ai deux parents, cinq frères et deux sœurs. J’ai une épouse, cinq enfants et déjà cinq petits-enfants! C’est nettement au-dessus de la moyenne québécoise. Parfois, je me dis que si je parviens à garder une relation honnête avec chacun et chacune d’entre eux jusqu’à la fin de ma vie, alors j’aurai peut-être accompli le fameux adage « Aime ton prochain comme toi-même ». Je ne suis pas sûr, toutefois, de tous les aimer de manière égale, mais il est possible que je les aime plus que moi-même, car je ne crois pas m’aimer tant que cela! Pas encore en tout cas… Il est donc probable qu’à mes funérailles on dise du bien de moi comme on le fait habituellement, parfois avec exagération, un peu comme si on tentait de défendre la cause du défunt auprès du portier du ciel!

En réalité, mon vrai propos est ailleurs… La famille naturelle ou adoptive ne me suffit pas. Je crois de plus en plus fort que la première appartenance de tout enfant qui vient au monde n’est pas d’abord sa famille biologique. Il y a tant d’enfants qui naissent et qui sont mis en attente d’une autre famille. Tant d’autres qui arrivent dans une famille qui n’a pas toutes les qualités pour les accueillir et en prendre soin. Même dans les meilleures familles, il arrive fréquemment que les enfants se mettent à rêver de mieux! Jésus lui-même a dû se positionner ainsi, lorsqu’une délégation familiale incluant sa mère a tenté de le raisonner. Nous connaissons sa célèbre réponse: « Ma famille? Ce sont ceux et celles qui ont le même Père que moi, celui du Ciel… » Bref, notre vraie famille déborde sans doute de celle dans laquelle nous grandissons.

Appartenir à la famille humaine

Le frère universel

Aujourd’hui, je me suis arrêté sur cette interpellation de l’Évangile: « Va d’abord te réconcilier avec ton frère. » Et là, je me suis posé cette question: « Mais qui donc est mon frère, qui est ma sœur? » Bien entendu, j’aime les membres de ma famille, mais je pense que Jésus ne songeait pas seulement à nos proches immédiats lorsqu’il a donné son enseignement sur la montagne. Sauf si, bien sûr, s’il y a querelle en la demeure. En fait, je me suis demandé, au fond de moi, si des frères ou des sœurs que je ne connais pas pouvaient avoir quelque chose contre moi. Et là, j’ai eu une pensée pour Charles de Foucauld. Cet homme qui, au terme d’un cheminement spirituel, est parti vivre simplement (et mourir assassiné) comme un chrétien au milieu des touaregs en Algérie. Lui, l’Européen bien élevé, s’était mis à la recherche de « ses frères ». «Il voulait rejoindre ceux qui étaient le plus loin, « les plus délaissés, les plus abandonnés ». Il voulait que chacun de ceux qui l’approchaient le considèrent comme un frère, « le frère universel ». Il voulait « crier l’Évangile par toute sa vie » dans un grand respect de la culture et de la foi de ceux au milieu desquels il vivait. « Je voudrais être assez bon pour qu’on dise:  Si tel est le serviteur, comment donc est le Maître? »» (source)

Dans le désert, Charles avait trouvé ses frères, ses sœurs, parmi ces gens ignorés de toutes les civilisations. Et là, je me dis ceci: si je crois, comme Charles, que chaque être humain m’est donné comme un frère ou une sœur, cela signifie qu’il y a probablement des millions de frères et de sœurs qui ont quelque chose contre moi. Car ma vie, mon bonheur, le pays où je vis, les conditions qui sont les miennes, le salaire que je gagne, la manière dont je consomme, tout ça constitue des irritants pour mes sœurs et mes frères qui en sont privés parce que, à l’échelle planétaire, je fais partie de ceux et celles qui prennent plus que leur part.

Alors je me dis que Jésus a raison… Quelque soit la valeur de l’offrande que je puisse apporter sur l’autel de ma religion, aucune ne pourra jamais plaire à Dieu tant que, quelque part en ce monde, l’un de ses enfants qui m’est un frère ou une sœur a quelque chose contre moi. « Si c’est le cas, dis Jésus, va d’abord trouver ton frère (ta sœur) pour te réconcilier avec lui (elle). »

Si un jour, je « trouve » ce frère…

Lorsque je trouverai un frère ou une sœur avec laquelle je devrais me réconcilier avant d’aller me présenter au Temple, voici ce que j’aimerais pouvoir lui dire.

« Je te demande pardon. Je ne veux pas me cacher derrière un système qui réduirait ma responsabilité individuelle; ou le fait d’être né là où la vie est meilleure; ou encore parce que j’ai mérité ce que je possède. Je veux me présenter devant toi en vérité. Je reconnais que ma vie t’est un scandale parce que tu existes dans mon ombre et que ta vie est le plus souvent miséreuse. Tu es cet homme écrasé par le poids du désastre économique mondial qui aggrave sans cesse nos inégalités. Tu es cette femme qui a perdu mari et enfants suite à des bombardements en provenance de ceux qui veulent te gouverner tout autant que de ceux qui veulent te libérer. Tu es cet enfant qui a perdu ses parents dans une catastrophe que le changement climatique a probablement accentué. Tu es ce bébé mort avant même d’avoir pu sourire à ta mère, parce que la pauvreté du camp de réfugiés où tu es né a empêché que son lait soit assez riche pour que tu vives. Toi, oui toi et toi et toi aussi là-bas, je veux que tu me pardonnes. Et je te pardonne à mon tour pour t’être laissé devenir envieux et pour m’en vouloir à mort parce que ma vie est plus facile que la tienne et que je ne semble pas me soucier de toi. Je te pardonne de fomenter des sentiments de haine et de colère contre moi et même de passer à l’acte lorsque la désespérance te fait abdiquer de ton humanité.  Il n’est plus question, pour moi, de faire comme si je pouvais ignorer que tu es mon frère ou que tu es ma sœur. Désormais, tu es ma famille. Et je ferai tout pour que nous parvenions à nous réconcilier, car il n’y a qu’une façon de vivre sur terre, c’est de nous aimer les uns les autres comme notre unique Père céleste nous a aimés. »

Voilà. C’est ce que je lui dirais. C’est ce que je te dis à toi aussi, car aujourd’hui je t’ai trouvé.

Il lui manque encore une chose…

Pour mieux comprendre les motivations qui m’ont conduit au présent article, je vous conseille de lire d’abord le billet émouvant de Véronique Robert, La rédemption. Pour les plus pressés, je vous résume la situation. Mme Robert est avocate. Dans cette cause, elle défend un jeune homme, chauffeur désigné, qui, un soir avec des amis, reconnaît avoir quand même bu, un peu trop selon l’alcootest, et avoir conduit un peu trop vite. Rien ne serait vraisemblablement arrivé si un vrai chauffard, que les passagers de la voiture ont vu texter en même temps qu’il replaçait son balai d’essuie-glace, ne l’avait coupé dangereusement, causant du même coup le tragique accident avec des blessés et la mort de son copain d’enfance. Grâce au geste du jeune accusé, le chauffard a pu éviter l’accident et quitter les lieux sans être importuné. L’avocate et son collègue croyaient avoir une cause favorable. Tout portait à croire que leur protégé serait acquitté. Mais le jeune homme a changé d’avis et a plaidé coupable à l’accusation de conduite dangereuse causant la mort. Avec la nouvelle loi endurcie du gouvernement conservateur, il devra purger une peine minimum… L’avocate pointe vers la notion de « rédemption » pour qualifier le besoin de son jeune client d’être condamné, d’aller en prison, car il ne pouvait supporter l’idée d’être libre tandis que son ami a perdu la vie en partie (ou pas) à cause de lui. Cause poignante, donc…

Reconnaître ses fautes

Nous sommes placés devant deux attitudes tellement tranchées qu’il importe en effet de les qualifier un peu. Dans le premier cas, le chauffard qui a provoqué l’accident s’en est tiré et n’a jamais été arrêté. Pourtant, dans les faits, c’est sa conduite dangereuse, selon tous les témoins, qui a obligé le jeune accusé — assez agile malgré l’alcool — à changer soudainement de direction pour éviter l’impact, avec la perte de contrôle qui s’en est suivie et l’impact meurtrier contre le garde-fou. Cette action soudaine a épargné le chauffard. L’histoire ne dit pas si ce dernier a su qu’il avait causé un accident avec mort d’un jeune homme et blessures diverses. S’il a eu vent des conséquences de cet accident et qu’il s’est rappelé avoir coupé cette voiture juste avant l’impact, il est possible qu’il s’en veuille et qu’il soit pris de remords. Il est plus probable, comme beaucoup d’autres dans une situation semblable, qu’il s’est plutôt réfugié dans un processus de déni. Il n’a rien eu. Il n’a rien vu. Pas pris, pas coupable! Il peut poursuivre sa vie comme avant. Il peut continuer de vivre dangereusement, car il n’a subi aucune perte dans ce qui est pour lui un non-incident. Il restera, pour tous les témoins de cette affaire, un scandale permanent.

Le jeune accusé, en évitant la collision, a été moins chanceux. Son geste a causé la mort de son ami et des blessures graves à un autre qui en porte des séquelles. Il sait qu’il a été fautif en prenant le volant. Il sait qu’il a conduit imprudemment en poussant la vitesse de pointe. Il se sent responsable de ce qui est arrivé à ses amis. Il en éprouve du remord, de la culpabilité. Il ne peut supporter l’idée de sortir acquitté de son procès et de savourer une telle victoire car elle aurait le goût de la douleur et de la mort. Il préfère donc la sentence et la prison. En réalité, il s’est déjà enfermé lui-même dans son esprit. La prison n’en sera que le signe extérieur. Mais, dans les faits, elle ne réparera rien: son copain ne reviendra pas à la vie; l’autre ne guérira pas plus vite; ses amis ne le verront plus pour le soutenir ou simplement pour être avec lui, comme avant…

Comment pardonner?

C’est curieux, car j’étais à la messe ce matin et c’est là que j’ai repensé à cette histoire. Nous avons célébré aujourd’hui le dimanche de la miséricorde divine, c’est-à-dire le jour où l’on fête le mystère de la tendresse infinie de Dieu pour sa création, au point d’être prêt à tout pardonner… Dans la sagesse de l’Évangile, il y a toujours la bonne nouvelle du pardon accordé à celui qui reconnaît sa faute.

Le jeune chauffeur a bel et bien reconnu sa faute. Il l’a même déjà « expié » depuis plusieurs années. Il ne sait pas se pardonner et encore moins accueillir le pardon des gens qui ont été touchés par les événements, ni des parents de son ami décédé, ni de son copain handicapé, ni de ses amis et témoins. À son aveu, il manque une chose essentielle qui, à défaut de se rendre jusque là, ne peut que le maintenir dans un état de malheur perpétuel. Cette chose, c’est le pardon accordé et surtout, puisque ce dernier semble l’avoir été, le pardon reçu.

L’Église catholique a beaucoup contribué au sentiment de culpabilité. Elle a peut-être eu tendance à encourager le même penchant qui afflige notre jeune chauffeur, en amplifiant le recours à la pénitence et en négligeant les bénéfices du pardon accordé et reçu. En rendant tous les gens coupables de fautes minimes desquelles il fallait se confesser fréquemment, on en a perdu le sens profond de ce signe qui rend visible et réelle la miséricorde de Dieu. À tel point que notre société est encore, malgré le peu d’influence actuelle de l’Église, le plus souvent plongée dans un sentiment de culpabilité individuel et collectif ou dans le déni, ce qui est pire encore, ces deux attitudes empêchant la vie de produire des fruits.

Après avoir redécouvert la joie du pardon, l’Église sait mieux aujourd’hui l’accorder au croyant qui exprime le besoin d’une parole bienfaisante et régénératrice. Le pardon accordé par un humain à un autre humain est toujours une chose qui touche les coeurs, même les plus insensibles. Quand ce pardon est reçu, c’est-à-dire lorsque la personne pardonnée accepte de renouer les liens qui ont été brisés par sa faute et de repartir à neuf, s’ensuit une vie nouvelle, une amitié plus forte qu’avant, une joie qui dure. Pour les chrétiens, le pardon est non seulement inspiré par Dieu dans le coeur des êtres humains lorsqu’ils se l’accordent mutuellement, c’est aussi Dieu lui-même qui pardonne si l’on a recours à lui. Il offre un pardon qui ouvre sur une vie nouvelle et même une vie sans fin!

Dans un passage des évangiles, un jeune homme en quête d’éternité demande à Jésus ce qu’il doit faire pour avoir accès à la vie éternelle. Après un dialogue sur le respect des préceptes religieux, Jésus lui dit: « Une seule chose te manque » (voir Marc 10, 17 ss.). Cet épisode parle surtout de l’attachement aux biens qui nous retient de nous abandonner entièrement entre les bras d’un Dieu amour. En grattant un peu, on comprend que seul Dieu peut nous libérer totalement de tout ce qui nous garde prisonniers. La culpabilité et les remords sont des émotions qui nous retiennent dans une prison intérieure. Pour nous libérer, une seule clé possible, c’est le pardon. Si l’être blessé par notre faute ne peut pas nous pardonner, par exemple s’il est décédé, comme c’est le cas de notre jeune chauffeur, Dieu est là qui peut rendre libre le fautif de la captivité dans laquelle il s’est enfermé.

Voilà pour moi la bonne nouvelle d’aujourd’hui. Ce jeune détenu, enfermé davantage dans sa blessure que dans sa cellule, a besoin d’une source nouvelle pour sa libération. Tant de prisonniers l’ont découverte durant leur détention que je suis confiant qu’il se mette, lui aussi, à chercher cette seule chose qui lui manque, un amour si fort qu’on ne peut y résister. Cet amour-là, c’est Dieu lui-même en personne. Ce soir, ma prière est pour toutes les personnes qui résistent au pardon, qui empêchent ainsi la vie de fleurir de plus belle, comme en un printemps qui fait toutes choses nouvelles.

PS: pendant que j’écris cette conclusion, je vois le témoignage de cette jeune femme à l’émission Tout le monde en parle. Vivement qu’on en finisse avec l’alcool et le volant…

Après l’inexcusable… la repentance et le pardon

Au cours des dix dernières années, nous avons vu poindre un grande nombre de scandales de pédophilie au sein de l’Église catholique, que ce soit en Irlande, en Australie, en Belgique, au Canada et plus particulièrement ici au Québec. La Congrégation de Sainte-Croix, celle qui a vu un simple frère portier « grandir » jusqu’à devenir un saint reconnu dans le monde entier, est au coeur de la tourmente avec des plaintes provenant d’anciens pensionnaires de trois de ses établissements. Le scandale a marqué. Quelques victimes, devenus des hommes murs, ont eu le courage de sortir de l’ombre pour dénoncer les sévices subis dans leur enfance ou leur adolescence. L’annonce récente d’une entente conclue entre ceux-ci et la Congrégation de Sainte-Croix est une étape importante pour le processus de guérison.

Perversion et religion

Jusque au début des années 1980, dans une société encore héritière d’une vaste collusion entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, les congrégations religieuses occupaient le haut du podium en ce qui regarde l’éducation. Les écoles des frères, des religieuses et des pères étaient en grande majorité celles qui attiraient les jeunes des familles aisées et leur procuraient l’encadrement le plus adapté à un développement intégral, incluant les loisirs, les sports, les sciences et… la spiritualité. Ces écoles tenues par les élites religieuses bénéficiaient de l’appui sans réserve des élites de la société « laïque ». Les frères et les pères étaient quasi-vénérés pour l’éducation qu’ils prodiguaient aux enfants chéris du Québec.

Ce pouvoir était immense. Les besoins en personnel étaient énormes. Le critère pour y accéder: la vocation religieuse. Aujourd’hui, on le sait mieux, il est probable qu’une bonne part des frères et des pères enseignants n’aurait pas choisi une telle vocation s’ils avaient pu simplement enseigner sur la base de leurs compétences et non pas sur une vision de la chasteté. Il est probable également que le discernement des vocations ait pu, à un moment, échapper à une certaine vigilance quant aux tendances désordonnées qui pouvaient se manifester chez l’un ou chez l’autre et qu’on pouvait, à l’époque, confondre avec un simple « amour des enfants ».

Ceci n’explique pas tout. Mais nous sommes en face d’un système qui a permis que l’inexcusable arrive. Des individus, à commencer par un et un autre, et puis d’autres encore, se sont livrés peu à peu à des actions de plus en plus perverses, jusqu’à créer parfois de petites confréries de pédophiles secrètement actives dans des milieux où leur institution devait normalement protéger de telles déviations.

Reconnaître et réparer

La discrétion des responsables de la Congrégation de Sainte-Croix au cours des derniers mois a été vue par de nombreux journalistes et citoyens comme étant suspecte, ceux-ci se contentant occasionnellement d’intervenir par la voie de communiqués et refusant toute entrevue. Le dénouement du scandale des pédophiles dévoilé cette semaine indique à quel point ces mêmes responsables ont été plutôt actifs et finalement efficaces. Trop tard, assurément, mais correctement, à n’en point douter.

En admettant le tort causé aux victimes et à leur familles, la Congrégation de Sainte-Croix reconnaît l’importance de réparer. Une somme de 18 millions, qui représente  plus que toutes les économies accumulées au cours des 140 ans de son existence, sera versée aux victimes et à leurs familles, selon une charte établie en accord avec leurs procureurs.

L’argent ne règle pas tout. Dix, vingt ou quarante années ont été « volées » à ces nombreux jeunes à la suite de ces abus sexuels et sévices corporels. La somme reçue sera toujours dérisoire en compensation pour ce qui leur aura été pris. Mais les excuses du Provincial sont sincères. Le message qu’il a pris la peine d’enregistrer s’adresse « aux victimes directes, à leurs familles et leurs proches, ensuite aux institutions dont cela a terni injustement l’image et à tous les religieux et laïcs » dont le comportement a été irréprochable, tous ceux qui n’ont pas à subir la fronde populaire pour les péchés de quelques-uns.

Benoît XVI, depuis qu’il siège à Rome, s’est avéré intraitable face aux prêtres et religieux pédophiles. Il n’a pas hésité à démettre de façon posthume le fondateur vénéré des Légionnaires du Christ, une organisation riche et très influente dans l’Église catholique, après la découverte de ses moeurs perverses totalement incompatibles avec le rôle qu’il occupait. Son mot d’ordre a été suivi par les conférences épiscopales et les grands ordres religieux. Il est probable que cela a influencé ceci. Néanmoins, voilà une Congrégation dont les membres, tous engagés à servir et à se donner généreusement, ont été humiliés et ravagés par les actions d’une minorité des leurs. Eux aussi auront à se relever de cette honte collective et à trouver leur propre chemin de libération, chemin qui commence par le pardon demandé et accordé.

Le pardon est l’unique voie de salut pour les victimes, les bourreaux et tous les autres qui portent les dommages collatéraux. J’aspire personnellement, en tant que catholique, à ce que tous les évêques, les congrégations religieuses, les instituts de vie consacrée, les associations de fidèles (et moi-même!) tirent la leçon de cette conclusion honnête. Je souhaite qu’ils voient à faire le grand ménage des moeurs, là où il reste des doutes, des suspicions. J’y aspire afin que nous puissions passer à autre chose.

Tant que le ménage ne sera pas terminé, et que des mesures concrètes de prévention ne seront pas définies, l’Église, par ses différentes institutions, continuera d’être un obstacle à la foi et donc à la rencontre de ce Jésus, Fils de Dieu, qui ne désire pourtant rien d’autre « que sa joie soit en nous et que notre joie soit parfaite » (cf.  Jean 15,11).