Archives de mot-clé : Pape François

Femmes prêtres: « Vraiment? Jamais? »

Standard
02pope-web2-master675

Crédit photo: New York Times

Lors de son vol de retour de Suède, où il a pu rencontrer notamment l’archevêque Antje Jackelén, présidente de l’Église luthérienne nationale et bien d’autres femmes prêtres, le pape François a dû répondre à nouveau à la question de l’ordination des femmes dans l’Église catholique. La journaliste, ne se satisfaisant pas de la première réponse, formelle, a insisté : « Vraiment? Jamais? ». Et le pape s’est alors clairement impliqué : «si on lit attentivement la déclaration de saint Jean-Paul, cela va dans cette direction, oui».

Définitive, la déclaration de Jean-Paul II?

Si François a choisi les combats qu’il doit mener pour réformer l’Église, il est clair que celui de l’ordination des femmes ne fait pas partie de sa liste. S’il appelle à revisiter la « théologie de la femme », rien n’indique que le sacerdoce ministériel s’achemine vers une ouverture aux femmes. La lettre de Jean-Paul II semble donc avoir scellé la question aux plus hautes instances de l’Église en prescrivant l’assentiment de tous les fidèles.

En même temps, le fait que François se rende en Suède pour inaugurer le 500e anniversaire de la Réforme luthérienne est tout sauf banal! De plus, aucune contre-indication ne semble avoir été donnée pour les liturgies auxquelles il a participé, en présence de femmes-prêtres et d’une archevêque, vêtues selon la dignité de leur fonction… Ne serait-ce pas déjà une forme de reconnaissance implicite de la validité de leur ordination?

Pourrions-nous, ici, faire une comparaison avec l’accueil de prêtres anglicans mariés dans l’Église catholique? Même si, paradoxalement, ceux-ci sont venus frapper aux portes de l’Église romaine parce qu’ils refusaient l’ordination des femmes dans la communion anglicane, leur ordination a pourtant été parfaitement reconnue par Rome qui leur a accordé une éparchie particulière. Cela a donné lieu à un mouvement de « conversions » de prêtres au catholicisme, emmenant avec eux leurs conjointes !

J’ai connu deux jeunes femmes, il y a quelques années, qui ont choisi d’aller étudier la théologie dans une université anglicane. Au moins l’une d’elle, bien catholique, a demandé à être ordonnée prêtre, ce qui fut fait, en rêvant de pouvoir revenir un jour dans la communion romaine. Si son ordination est valide, comme celles de tous les prêtres transfuges, puisqu’elle a reçu l’imposition des mains par un évêque validement élu, en quoi son sacerdoce différerait-il de celui des hommes qui ont trouvé refuge dans l’Église romaine?

Une dérive théologique?

Le principal motif de l’Église à ne pas vouloir ordonner des femmes réside dans cet argument historique : Jésus n’aurait ordonné que des hommes. Déjà, sur un plan formel, plusieurs questionnent le fait que Jésus ait vraiment « ordonné » des disciples en vue de leur conférer un rôle d’apôtres. Les évangiles confirment bien l’existence des « Douze » qui ont eu, parmi les disciples, à signifier le nouveau peuple de Dieu formé, à l’instar des douze tribus d’Israël, mais dans l’univers symbolique, de douze colonnes (cf. Apocalypse). Par ailleurs, Jésus a souvent privilégié un petit groupe « sélect » de trois disciples, Pierre, Jacques et Jean. Et il aurait bien, selon Matthieu, désigné Pierre comme la pierre de fondation de l’Église. Mais tout cela remonte bien avant toute « structure » ecclésiale et toute « ordination » selon la forme et les rites que lui donneront l’Église bien des années plus tard. Bref, la volonté de Jésus de n’« ordonner » de cette manière que des hommes ne trouve pas de fondement absolu dans la seule lecture des évangiles.

Est-il possible que l’équation « Jésus => homme => apôtres » et « Marie => femme => servantes » soit plus significative pour la Tradition que la seule référence aux évangiles? L’idée étant que pour « représenter » le Christ, il vaut mieux que ce soit un humain du même sexe. Une femme pourrait difficilement être une alter christus (autre christ) en vertu de ses attributs féminins. Celle-ci serait donc plutôt configurée à Marie que son Fils n’a jamais « ordonnée ».

Donc les femmes n’auraient pas, dans leur revendication à l’égalité, à attendre de l’Église qu’elle les appelle à la fonction sacerdotale et encore moins à la succession apostolique. Cela ne paraît-il pas réducteur de la vraie suite du Christ? Suivre le Christ, c’est aimer comme lui, devenir comme lui, agir comme lui. Cela est demandé à tous les disciples, qu’ils soient hommes ou femmes. Imiter Marie, c’est offrir tout son être au projet de Dieu, dire oui à sa volonté, prendre le risque de donner sa vie et de souffrir par amour. En quoi n’y aurait-il que des femmes appelées à un tel fiat? Est-il possible que le sexe du Fils de l’Homme, nécessité inhérente à son incarnation dans notre chair, ait donné lieu à une traditionnelle confusion?

Un grand nombre de chrétiens, y compris des catholiques dont des prêtres et des évêques, ont lu autrement que Jean-Paul II les Écritures et ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions irrévocables. Si l’excommunication du moine Luther fut définitive lorsqu’elle fut prononcée, il semble bien que sa « rédemption » soit désormais en voie d’être accomplie avec la complicité du pape actuel. Peut-être bien qu’une lettre d’un saint prédécesseur, malgré la dimension ex cathedra qu’il a clairement voulu lui donner, pourrait un jour être relevée de son caractère définitif?

Pape et famille: trop tard pour le Québec?

Standard

20160407t1336-2600-cns-pope-apostolic-exhortation_presEn lisant La joie de l’amour, je me suis réjoui qu’un pape démontre une compréhension plus juste de l’amour conjugal. En effet, la parole magistérielle de l’Église sur la famille, l’amour et la sexualité s’est souvent placée à une hauteur doctrinale qui ne rend pas suffisamment compte de la vie des couples qui cherchent à simplement vivre leur amour. Mais le souffle arrive-t-il trop tard?

Dans Amoris laetitia publié vendredi, le pape François a choisi d’exposer l’amour comme un chemin avec sa dynamique propre, soumis à la réalité, vécu au sein de la condition humaine qui est elle-même une lutte incessante pour le bonheur au cœur de la fragilité et de la blessure… Cette vision de l’amour conjugal représente un changement significatif dans la posture de l’Église. Celle-ci ne devrait plus se contenter de plaquer une image idéalisée du couple et du sacrement en s’attendant à ce que les époux y correspondent dès que les consentements sont échangés!

Un chemin, c’est une distance à parcourir, une destination à atteindre. Le point de départ, c’est lorsque le couple évoque pour la première fois le projet de s’engager mutuellement. La ligne d’arrivée, ce n’est rien de moins que l’idéal d’une communion parfaite.

Marié depuis 32 ans, je doute sincèrement que cet idéal ne soit encore atteint, et c’est tant mieux! Car la dynamique interne de l’amour empêche qu’il devienne inerte, statique ou achevé.

LIRE LA SUITE SUR PRÉSENCE-INFO.CA…

Que dira François aux élus québécois?

Standard
Que dira François aux élus québécois?

Pape-François-Discours-à-lONUNous avons assisté depuis près d’un an à plusieurs représentations auprès du pape François à Rome en vue de le presser de venir faire une visite au Canada, au Québec en particulier et notamment dans le cadre des fêtes du 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Alors que notre « nation » est devenue laïque, presque laïciste, la place du religieux dans l’espace public a nettement tendance à être critiquée quand elle ne fait pas clairement l’objet d’appels à empêcher toute visibilité de signes ou d’activités associés.

Dans un tel contexte, que pourrait bien venir faire au Québec un pape, chef d’une organisation religieuse qu’une grande partie des Québécoises et Québécois ont rejetée ? En y réfléchissant bien, j’ai pensé lui proposer un discours inspiré de ses propres paroles prononcées en d’autres circonstances, et qu’il pourrait tenir à l’Assemblée nationale, au siège du président juste au pied du crucifix… Voici donc une humble proposition (les passages en italique sont tirés de vrais discours du pape).

Discours imaginé du pape François à l’Assemblée nationale du Québec, le 20 septembre 2017.

Monsieur le président, Monsieur le Premier ministre, mesdames les députées, messieurs les députés, vous tous et toutes ici rassemblées, je vous remercie pour votre accueil chaleureux et empressé. On m’avait dit qu’un homme d’Église n’aurait pas bonne presse dans votre pays, mais je constate que vous savez être très polis envers vos invités !

Je souhaite vous exprimer mes remerciements personnels pour votre service à la société et la précieuse contribution que vous offrez au développement d’une justice qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine, sans discriminations.[1]Le Canada et le Québec font figure de chefs de file en ces matières et votre pays est perçu dans le monde comme un modèle pour le traitement fait aux minorités. Je pourrais vous entretenir longuement pour flatter votre égo de la même manière, mais je sais bien que vous ne m’avez pas invité ici pour faire du badinage! J’aimerais donc vous adresser quelques mots provenant d’un frère lointain, en toute humilité.

siège anqÀ la suite de ma propre expérience en Argentine et lors de mes visites au Brésil, en Centrafrique, au Mexique, en Ouganda, aux Philippines, au Kenya, à l’ONU et même devant mes frères évêques au Vatican, j’ai exprimé l’avis qu’une bonne partie des problèmes de notre monde trouve sa source en peu de choses : la corruption, la nôtre en particulier.

Malgré toute la beauté de votre culture et le progrès réalisé au sein de la belle société distincte du Québec, mes frères évêques rassemblés ici n’ont pas manqué de me parler de la corruption qui règne apparemment chez vous aussi. Ainsi, au lendemain du dépôt du rapport de la Commission Charbonneau, ils se posaient cette question : Ne faut-il pas s’interroger aussi sur les « attitudes intérieures qui alimentent « ce cancer du corps social » qu’est la corruption » ?[2]

Je les ai trouvés bien courageux d’oser questionner leurs concitoyens de cette manière. Mais leur courage ne suffira pas à produire des changements si dès à présent nous ne nous interrogeons pas, chacun et chacune d’entre nous, sur la source de la corruption.

La concentration scandaleuse de la richesse globale est possible en raison de la connivence de responsables de la chose publique avec les puissants. La corruption est elle-même un processus de mort : quand la vie meurt, on trouve la corruption.

Le corrompu traverse la vie en utilisant les échappatoires de l’opportunisme, avec l’air de celui qui dit : «Ce n’est pas moi qui l’ai fait», arrivant à intérioriser son masque d’honnête homme. C’est un processus d’intériorisation.

Le corrompu ne connaît pas la fraternité ou l’amitié, mais la complicité et l’inimitié. Le corrompu ne perçoit pas sa corruption. Il se produit un peu ce qui se passe avec la mauvaise haleine : celui qui en souffre s’en rend difficilement compte ; ce sont les autres qui s’en rendent compte et qui doivent le lui dire. C’est pour cette raison que le corrompu pourra difficilement sortir de son état en ressentant le remords intérieur de sa conscience.

La corruption est un mal plus grand que le péché. Plus que pardonné, ce mal doit être soigné. La corruption est devenue naturelle, au point d’arriver à constituer un état personnel et social lié aux mœurs, une pratique habituelle dans les transactions commerciales et financières, dans les appels d’offre publics, dans chaque négociation à laquelle participent des agents de l’État. C’est la victoire des apparences sur la réalité et de l’impudence sur la discrétion honorable.

Toutefois, le Seigneur ne se lasse pas de frapper à la porte des corrompus. La corruption ne peut rien contre l’espérance.

Que peut faire le droit pénal contre la corruption ? […] (Malheureusement), la sanction pénale est sélective. Elle est comme un filet qui ne capture que les petits poissons, alors qu’elle laisse les gros en liberté dans la mer. Les formes de corruption qu’il faut poursuivre avec la plus grande sévérité sont celles qui causent de graves dommages sociaux, aussi bien en matière économique et sociale — comme par exemple les graves fraudes contre l’administration publique ou l’exercice déloyal de l’administration — que dans toute sorte d’obstacle s’opposant au fonctionnement de la justice avec l’intention de procurer l’impunité pour les propres méfaits ou pour ceux de tiers [3]

Aucun de nous ne peut dire : « Je ne serai jamais corrompu. » Non ! C’est une tentation, c’est un glissement vers les affaires faciles, vers la délinquance, vers la criminalité, vers l’exploitation des personnes. Combien de corruption existe-t-il dans ce monde ! Et c’est un vilain mot, si on y pense. Parce qu’une chose corrompue est une chose sale ! Si nous trouvons un animal mort qui se corrompt, qui est « corrompu », c’est laid et ça pue aussi. La corruption pue ! Une société corrompue pue ! Un chrétien qui laisse entrer la corruption en lui n’est pas chrétien, il pue !

Je vous souhaite d’aller de l’avant à la recherche de sources de travail, pour que tous possèdent la dignité de ramener du pain à la maison, et d’aller de l’avant dans la propreté de leur âme, dans la propreté de la ville, dans la propreté de la société afin que disparaisse cette puanteur de la corruption !

Je vous bénis tous, je bénis vos familles et votre quartier, je bénis les enfants qui sont ici autour de nous. Et vous, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.[4]

[1] Discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[2] http://www.eveques.qc.ca/documents/2015/20151126LerapportCharbonneauestdepose.pdf

[3] Extraits tirés du discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[4] http://www.letemps.ch/opinions/2015/03/24/pape-francois-disparaisse-cette-puanteur-corruption

Miséricorde: une année pour quoi?

Standard

porte_sainte_medaille_miraculeuseL’année de la Miséricorde est commencée depuis le 8 décembre. Des « portes saintes » s’ouvrent dans tous les diocèses du monde catholique (1,2 milliard de baptisés). Église sainte, année sainte, portes saintes… Comment pouvons-nous croire qu’un autre Jubilé puisse produire cette fois-ci de vrais fruits spirituels qui témoignent vraiment de la présence active de Dieu dans l’Église et dans le monde ?

Peu d’entre nous doivent se rappeler de la dernière année sainte, commémorant l’entrée dans le troisième millénaire (le grand Jubilé de l’an 2000). Les ambitions de ce Jubilé étaient nombreuses : « comme une invitation à la célébration de noces »; « comme un chemin de réconciliation et comme un signe d’espérance authentique »; visant « la purification de la mémoire […] pour reconnaître les fautes commises par ceux qui ont porté et portent le nom de chrétien »; pour «  créer une nouvelle culture de solidarité et de coopération internationales ». Quinze ans plus tard, l’Église bataille encore à se sortir des nombreux scandales à caractères sexuel et financier et des divisions doctrinales qui ont cours jusqu’en son centre d’unité. On serait en droit de se demander à qui s’appliquait ces grands objectifs sinon aux instances de l’Église elle-même !

Une Église autoréférentielle

Dans le discours qu’il avait tenu au pré-conclave de sa propre élection, Jorge Bergoglio avait insisté pour que l’Église sorte de son univers fermé.

Quand l’Église ne sort pas d’elle-même pour évangéliser, elle devient autoréférentielle et alors elle tombe malade […]. Les maux qui, au fil du temps, frappent les institutions ecclésiastiques ont des racines dans l’autoréférentialité, dans une sorte de narcissisme théologique. 

Il ajoutait : L’Église, quand elle […] croit posséder une lumière qui lui est propre ; elle cesse d’être le « mysterium lunæ* » et provoque ce mal si grave qu’est la mondanité spirituelle.

Nous sommes donc au cœur de son programme pontifical. Une année de la Miséricorde immédiatement après deux synodes qui ont mis en exergue le peu de compassion effective de l’Église dans la vie des couples et des familles paraît totalement cohérente. Mais François ne vise pas seulement la pastorale familiale. Il regarde tout autour de lui.

Quelle différence pour ce Jubilé ?

Toutes les années jubilaires sont des périodes où doit fleurir la miséricorde. « Le mot « miséricorde » nous vient du latin ; misericordia désignait la qualité d’une personne misericors, c’est-à-dire qui avait le coeur, cor, sensible au malheur, miseria d’autrui. »

Une année sainte sur la miséricorde peut donc faire l’effet d’un pléonasme ! Mais c’est peut-être ici qu’entre en jeu la pédagogie du jésuite François. Si les années saintes n’ont pas semblé changer quelque chose de fondamental dans l’attitude de l’Église envers le monde qu’elle est appelée à servir en l’écoutant, l’aimant, le consolant, le soulageant et le relevant plutôt que de le juger, vouloir le corriger et même parfois l’écraser sous de lourds fardeaux moraux, peut-être qu’une année portant exclusivement sur une compréhension renouvelée de la miséricorde fera le travail ! Comme le disait le pape lui-même lors de ses vœux à la curie romaine :

Il est en réalité inutile d’ouvrir toutes les portes saintes de toutes les basiliques du monde si la porte de notre cœur est fermée à l’amour, si nos mains sont fermées à donner, si nos maisons sont fermées à héberger, si nos églises sont fermées à accueillir.

Ce pape est un réformateur. Au terme de son pontificat que nous espérons le plus long possible, il y a fort à parier que l’Église sera définitivement transformée. Les mesures qu’il réclame des évêques et des pasteurs, il les met en pratique dans sa propre cour.

J’exprime donc l’espoir que cette année sainte puisse être différente des précédentes et qu’elle produise de vrais fruits de conversion – à commencer par moi-même. On ne doit jamais laisser passer le moment favorable où la grâce est abondante. Et j’aspire à demeurer dans une Église qui cesse de se contempler elle-même, car la seule lumière qui l’éclaire ne vient pas d’elle : pauvre, pécheresse, sauvée ; mais bien de l’unique Lumière du monde qui est Jésus Christ, que l’on vient d’adorer sur son humble lit de paille.

Puisse cette année nous aider à mieux intégrer l’exhortation de Jésus, celui qui se présente comme « la porte » : « Si vous aviez compris ce que veut dire cette parole : C’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices, vous n’auriez pas condamné ceux qui n’ont commis aucune faute. » (Mt 12, 7)

 

* Le « mystère de la lune » est une formule qui suggère que la vraie nature de l’Église est d’être comme la lune par rapport au soleil: elle brille d’une lumière qui n’est pas la sienne, mais celle du Christ.

Mais qui donc ce pape est-il?

Standard
Photo: Shoebat.com

Photo: Shoebat.com

Alors que son passage aux États-Unis le consacre comme l’homme le plus populaire de la planète, certains ont perçu dans le ton et sur le visage du pape François un air de lassitude. Est-ce seulement la fatigue d’un voyage si astreignant pour celui qui approche les 80 ans? Est-ce plutôt l’effort qu’il doit consentir pour être toujours joyeux, accueillant, libre et disponible? Est-ce encore le fait que chacune de ses paroles risque de semer des vagues de débats pour et contre sa personne et ses prises de position? Et si c’était seulement parce qu’il porte secrètement une question tout-à-fait légitime, comme celle que Jésus posait à ses disciples : « Qui dit-on que je suis? » (Cf. Marc 8, 27 ss.)  L’effet de la question est augmenté par le contexte. C’est justement suite à un grand succès de foule que Jésus pose cette question, après avoir réuni plus de 4000 hommes et autant de femmes et d’enfants. Ce décompte d’époque vaut peut-être le million de fans réunis Philadelphie, ce 27 septembre! Alors sur ce visage las, j’ai perçu une inquiétude : « Et si les gens ne comprenaient pas ce que je tente de leur dire? » Tout ceci est hypothétique, me direz-vous. Bien sûr! Alors jouons le jeu et répondons simplement à la question hypothétique.

Pape courage

Certains voient dans le pape un nouveau François d’Assise. Aux prises avec une Église endormie par le poids d’une certaine richesse et surtout par une tradition qui fait peser un lourd fardeau aux baptisés, François se lève et appelle au renouvellement, à la conversion et à la réforme. Renouvellement parce que l’Évangile est toujours neuf. Conversion parce que personne ne peut prétendre l’avoir intégré sans tricher sur l’humilité. Réforme parce que même les structures de l’Église ont besoin d’être adaptées pour réaliser le service commandé par le Christ.

Pape rétrograde

Les sociétés sécularisées disent de lui qu’il est de la lignée de ses prédécesseurs et qu’il ne casse rien de neuf en matière de progressisme : la place des femmes (en Église), l’accès à l’avortement, l’homosexualité, le mariage des prêtres, etc. Il pourrait donc s’appeler Pie IX ou Jean-Paul qu’il ne dirait rien de bien différent! François se situe clairement dans la logique de la tradition de l’Église avec un désir de la pousser vers le monde, pour aller à sa rencontre non pas pour le juger, mais pour le comprendre de l’intérieur. En cela, il rappelle davantage Jean XXIII.

Pape fraîcheur

Pour la masse des gens qui le regardent aller, il est un vent de fraîcheur. Il a le bonheur accroché au visage parce qu’il témoignage de plus grand que lui. Il est Hildegarde par sa profondeur spirituelle et la qualité de sa réflexion devant les grands de ce monde. Il est aussi la petite Thérèse par sa candeur comme lorsqu’il lance devant les médias : « Qui suis-je pour juger? »

Prophète d’un monde à l’avenir incertain

Avec sa dernière encyclique, il est solidaire des nouveaux prophètes de notre monde. Les Naomi Klein et David Suzuki, Hubert Reeves et Albert Jacquard, tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont pris à bras le corps le combat contre le fatalisme et la résignation devant la toute-puissance de l’argent, la surconsommation, les inégalités et la domination des riches sur les pauvres. Par-delà ces personnes engagées, il semble seul à voir un horizon lumineux, celui d’un Amour qui le pousse à s’inviter sans cesse dans le concert des nations pour l’avenir du monde.

Il y a bien d’autres modèles qui peuvent servir à marquer un trait ou l’autre de la personnalité du pape François. Mais toutes ces réponses feraient-elles changer sa lassitude en satisfaction? Si l’on regarde ce qu’a fait son maître de Palestine, il est fort probable qu’avant de terminer sa mission, il se montera encore plus déterminé et prendra plus de risques au nom de l’amour.

Enfin, si François me posait à moi la question, comme Jésus l’a posée à ses disciples : « Et toi, qui dis-tu que je suis? » Alors je lui répondrais : « Tu es un fils véritable de l’humanité : le fils de Régina Maria et de Mario José, deux migrants italiens débarqués en Argentine en pleine crise pour la survie; le fils de l’Amérique Latine qui a connu corruption, dictature et luttes pour la dignité et l’égalité de tous; le fils d’une Église de pécheurs et pécheresses qui attisent tes élans de compassion; et surtout le fils bien-aimé du Père qui t’accorde toute sa confiance. » Et vous, que répondriez-vous à votre tour ?

Un pape greenpeace ?

Standard

La première encyclique du pape François marque bien le lien entre le nom qu’il s’est choisi lors de son élection et le saint du 13e siècle qui inspira un grand renouveau dans l’Église. Nous connaissons d’ailleurs François d’Assise pour son amour de la nature dont chaque élément était pour lui une sœur, un frère, tous appelés à louer Dieu pour tant de merveilles!

Pour François, la terre est « notre maison commune » à tous les humains. C’est d’ailleurs à toute l’humanité qu’il s’adresse plutôt qu’aux seuls catholiques. Et il est fort intéressant d’entendre des scientifiques comme Hubert Reeves et d’autres y voir des éléments convaincants pour alarmer les responsables politiques de la planète et permettre une réflexion accessible. Le philosophe Edgar Morin y a même vu l’acte premier d’un appel pour un changement de civilisation!

L’avenir en question

S’appuyant sur des études scientifiques parmi les plus sérieuses, le pape affirme qu’on ne peut plus douter de la réalité du réchauffement climatique qui provoque déjà des dérèglements notoires ayant pour effet de causer des désastres de plus en plus fréquents et plus destructeurs. De sujet réservé au monde scientifique, le changement climatique relève désormais de l’éthique et de la morale, car il affecte des vies bien réelles, en particulier dans des régions parmi les plus pauvres et les plus vulnérables.

«  Malheureusement, selon François, il y a une indifférence générale face à ces tragédies qui se produisent en ce moment dans diverses parties du monde. » Il pointe notre indifférence à tous, mais il se montre plus dur envers les dirigeants politiques qui « semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique. »

Pour nous ici, qui hésitons encore à refuser l’exploitation pétrolière et gazière, l’invitation du pape à « s’engager sans retard sur la voie du remplacement progressif des combustibles fossiles et l’accroissement des sources d’énergie renouvelable » devrait nous inciter à bousculer les partis politiques pour qu’ils modifient substantiellement leurs approches de développement en proposant des mesures réellement écologiques.

« Tout est lié, tout nous est donné, tout est fragile. »

C’est ainsi que l’économiste Elena Lasida résume l’encyclique du pape. Ce dernier appelle à une conversion anthropologique et spirituelle profonde qui concerne chaque être humain. Nous sommes invités à ne plus nous positionner « au-dessus », mais comme « inclus dans la nature ». Cela implique une nouvelle manière de nous comporter, non plus comme des exploitants et des dominants, mais comme partie prenante de la nature. Car c’est à nous-mêmes que nous nous en prenons lorsque nous demeurons indifférents aux conséquences de nos choix consuméristes. Il s’agit en sorte d’une écologie intégrale à mettre en œuvre de manière urgente.

Pour François, les pauvres du monde sont les premiers à souffrir de la détérioration de la planète. Alors que nous poursuivons à un rythme soutenu la consommation effrénée et que nous nous condamnons à la croissance économique inconsidérée, nous perpétuons la dévastation de notre environnement et causons des dommages aux populations qui ne peuvent plus qu’aspirer à la migration pour s’en sortir. Le pape ose affirmer ce que peu de gens veulent entendre : « l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. » N’en sommes-nous pas là?

François insiste aussi sur la notion de solidarité intergénérationnelle. Pour un grand nombre d’entre nous, la croissance économique du siècle dernier a permis l’amélioration sensible de nos conditions de vie. Nous savons que les générations nouvelles n’auront pas accès à un tel niveau de vie. Nous leur laissons une planète en sale état et une hypothèque accablante qu’elles devront assumer pour inverser le cours des choses. Le pape croit qu’une juste distribution de la richesse et des ressources est possible et qu’elle constitue la base de toute politique réellement humaine pour que le monde ait un avenir, pour que nos enfants puissent jouir sainement, eux aussi, de notre « maison commune ».

Non, il ne s’agit pas de revendications à la manière de militants écologistes. Le pape réclame une conversion qui doit commencer maintenant. Elle est l’affaire de toutes et de tous, des élus certainement, mais en commençant par vous et moi.

Synode 2014: Qui a gagné? Qui a perdu?

Standard

S’il existait encore des gens parmi les catholiques qui croyaient que l’Église était à l’abri des influences politiques, des lobbys et des conflits de pouvoir, le dernier synode leur aura montré que ces jeux de coulisse ont toujours été présents, bien que la plupart du temps cachés ou plus discrets.

La détermination du pape François à ouvrir les vannes de la transparence et à exiger une parole libre de la part de tous les évêques participant au synode aura sans doute favorisé cette manifestation qui peut paraître incongrue avec la mission spirituelle et l’unité de l’Église. Mais en réalité, elle aura surtout permis de montrer à quel point les membres de la plus haute hiérarchie de l’Église sont d’abord et avant tout des êtres humains sensibles aux influences diverses et qu’ils se rallient naturellement au leadership intellectuel et moral de quelques chefs de file, comme nous tous…

Sur la ligne de départ

Après une année de consultation et de positionnement des uns et des autres, l’entrée en synode, alimentée par la tendance à polariser des médias, pouvait donner l’impression que le grand clash était commencé. Les dés des uns et des autres semblaient déjà joués. Il ne restait plus qu’à voir comment la partie se déroulerait. Si les médias (et nous tous) n’avaient à chaque jour qu’un résumé de l’allure de la journée à se mettre sous la dent, c’est incontestablement le rapport de mi-parcours (la relatio post disceptationem) qui a mis le feu aux poudres. Un grand nombre de participants au synode et d’autres évêques sont sortis dans les médias pour exprimer leur indignation de voir à quel point des interventions jugées minoritaires y prenaient de l’importance. C’est là que nous avons pu prendre conscience de l’importance de cette mouvance conservatrice et du poids qu’elle exerce au sein de l’Église et dans l’enceinte synodale.

Les tensions

Les questions débattues (disons plutôt exposées) par les évêques ont semblé se concentrer sur deux ou trois points de la doctrine, à savoir : la communion eucharistique qui devrait ou non être accordée aux divorcés-remariés ou réengagés; la possibilité de considérer un échec matrimonial et d’ouvrir, à certaines conditions, à un second mariage; et l’ouverture plus ou moins grande aux personnes homosexuelles en excluant cependant dès le départ toute idée d’un « mariage » pour des personnes de même sexe.

Les tenants plus radicaux de l’enseignement traditionnel se sont vite rendu compte que ce fameux rapport semblait ouvrir plus largement que ce qu’ils avaient entendu des exposés des pères synodaux, d’où leur vive réaction comme pour colmater des brèches soudainement apparues au matin d’un réveil brutal. S’il y avait une certaine proportion d’évêques qui se seraient montrés plus « ouverts » à des changements non seulement pastoraux, mais qui auraient eu pour effet de modifier « quelque chose » de la doctrine, ceux-ci sont restés plutôt discrets au cours de la deuxième semaine. Avaient-ils le sentiment d’avoir été trop loin? Ils sont effectivement assez rares à avoir osé exprimer leur ouverture personnelle en public après la montée fortement médiatisée de l’arrière-garde.

Le texte final

Le rapport final du synode est très différent de celui de mi-parcours. Les grandes questions en litige n’ont pas reçu les deux-tiers des votes pour qu’elles soient adoptées (dans le sens d’une plus grande ouverture pastorale). Certains y verront donc une victoire de la frange conservatrice qui aura probablement su garder l’intégrité de la doctrine devant un pape à tendance trop laxiste. D’autres y constateront à quel point il est difficile de déverrouiller certains éléments doctrinaux lorsqu’ils sont fixés par la tradition et que la tentative aura au moins servi à montrer qu’un courant qui s’attache davantage à la « miséricorde » et même à la notion de gradualité en morale est réellement actif dans l’Église actuelle.

Et après?

Certains voient dans la proposition du pape de tenir ce synode en deux moments distincts (il n’était prévu à l’origine que la session d’octobre 2015) comme une stratégie pour que les questions débattues en 2014 continuent d’être présentes dans les esprits des pères synodaux qui participeront à la séance de l’an prochain. sur les mêmes sujets. Ainsi, dans les médias, les Églises locales et les divers forums qui s’intéressent à ces questions, le débat se poursuivrait avec l’espoir que l’ouverture manifestée cette année puisse aller en grandissant. S’il s’agit réellement d’une stratégie ainsi orchestrée, il faut reconnaître en François une intelligence hors du commun et un sens politique particulièrement déroutant pour les hauts responsables de la curie romaine et pour les tenants des positions traditionnelles.

Plusieurs cependant diront que ces ouvertures sont bien minces et très loin des vraies préoccupations des hommes et des femmes de notre temps. Il est clair que de donner la communion ou non aux divorcés-remariés peut paraître un bien petit problème pour les gens qui ont rompu avec l’Église ou pour ceux qui font fi de l’interdiction en se présentant sans trembler à la communion avec une conscience claire. Il va de soi que de rappeler que l’Église ne veut pas discriminer les personnes homosexuelles tout en maintenant que leurs unions et leurs relations sexuelles sont condamnées par l’Écriture ne peut conduire à de grandes réjouissances de la part des groupes qui tentent de lutter contre l’homophobie! Mais il faut peut-être considérer ceci: si l’Église peut faire quelques pas dans ces directions en égratignant quelque peu l’épiderme de sa doctrine associée « depuis toujours » à la Vérité absolue et immuable, ces petites avancées pourraient éventuellement permettre de rompre avec l’absolutisme de la lettre de la Loi et de tendre vers une interprétation plus nuancée qui tiendrait compte avec plus de réalisme des différentes situations particulières.

Bref, une petite brèche dans une fortification réputée imprenable pourrait peut-être donner à voir quelques ouvertures qui indiqueraient que l’Église est en train de voir le monde avec plus de compassion et d’y reconnaître, enfin, que c’est aussi dans ce monde que l’amour de Dieu s’incarne lorsque son Esprit Saint peut souffler librement.