Femmes prêtres: « Vraiment? Jamais? »

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Crédit photo: New York Times

Lors de son vol de retour de Suède, où il a pu rencontrer notamment l’archevêque Antje Jackelén, présidente de l’Église luthérienne nationale et bien d’autres femmes prêtres, le pape François a dû répondre à nouveau à la question de l’ordination des femmes dans l’Église catholique. La journaliste, ne se satisfaisant pas de la première réponse, formelle, a insisté : « Vraiment? Jamais? ». Et le pape s’est alors clairement impliqué : «si on lit attentivement la déclaration de saint Jean-Paul, cela va dans cette direction, oui».

Définitive, la déclaration de Jean-Paul II?

Si François a choisi les combats qu’il doit mener pour réformer l’Église, il est clair que celui de l’ordination des femmes ne fait pas partie de sa liste. S’il appelle à revisiter la « théologie de la femme », rien n’indique que le sacerdoce ministériel s’achemine vers une ouverture aux femmes. La lettre de Jean-Paul II semble donc avoir scellé la question aux plus hautes instances de l’Église en prescrivant l’assentiment de tous les fidèles.

En même temps, le fait que François se rende en Suède pour inaugurer le 500e anniversaire de la Réforme luthérienne est tout sauf banal! De plus, aucune contre-indication ne semble avoir été donnée pour les liturgies auxquelles il a participé, en présence de femmes-prêtres et d’une archevêque, vêtues selon la dignité de leur fonction… Ne serait-ce pas déjà une forme de reconnaissance implicite de la validité de leur ordination?

Pourrions-nous, ici, faire une comparaison avec l’accueil de prêtres anglicans mariés dans l’Église catholique? Même si, paradoxalement, ceux-ci sont venus frapper aux portes de l’Église romaine parce qu’ils refusaient l’ordination des femmes dans la communion anglicane, leur ordination a pourtant été parfaitement reconnue par Rome qui leur a accordé une éparchie particulière. Cela a donné lieu à un mouvement de « conversions » de prêtres au catholicisme, emmenant avec eux leurs conjointes !

J’ai connu deux jeunes femmes, il y a quelques années, qui ont choisi d’aller étudier la théologie dans une université anglicane. Au moins l’une d’elle, bien catholique, a demandé à être ordonnée prêtre, ce qui fut fait, en rêvant de pouvoir revenir un jour dans la communion romaine. Si son ordination est valide, comme celles de tous les prêtres transfuges, puisqu’elle a reçu l’imposition des mains par un évêque validement élu, en quoi son sacerdoce différerait-il de celui des hommes qui ont trouvé refuge dans l’Église romaine?

Une dérive théologique?

Le principal motif de l’Église à ne pas vouloir ordonner des femmes réside dans cet argument historique : Jésus n’aurait ordonné que des hommes. Déjà, sur un plan formel, plusieurs questionnent le fait que Jésus ait vraiment « ordonné » des disciples en vue de leur conférer un rôle d’apôtres. Les évangiles confirment bien l’existence des « Douze » qui ont eu, parmi les disciples, à signifier le nouveau peuple de Dieu formé, à l’instar des douze tribus d’Israël, mais dans l’univers symbolique, de douze colonnes (cf. Apocalypse). Par ailleurs, Jésus a souvent privilégié un petit groupe « sélect » de trois disciples, Pierre, Jacques et Jean. Et il aurait bien, selon Matthieu, désigné Pierre comme la pierre de fondation de l’Église. Mais tout cela remonte bien avant toute « structure » ecclésiale et toute « ordination » selon la forme et les rites que lui donneront l’Église bien des années plus tard. Bref, la volonté de Jésus de n’« ordonner » de cette manière que des hommes ne trouve pas de fondement absolu dans la seule lecture des évangiles.

Est-il possible que l’équation « Jésus => homme => apôtres » et « Marie => femme => servantes » soit plus significative pour la Tradition que la seule référence aux évangiles? L’idée étant que pour « représenter » le Christ, il vaut mieux que ce soit un humain du même sexe. Une femme pourrait difficilement être une alter christus (autre christ) en vertu de ses attributs féminins. Celle-ci serait donc plutôt configurée à Marie que son Fils n’a jamais « ordonnée ».

Donc les femmes n’auraient pas, dans leur revendication à l’égalité, à attendre de l’Église qu’elle les appelle à la fonction sacerdotale et encore moins à la succession apostolique. Cela ne paraît-il pas réducteur de la vraie suite du Christ? Suivre le Christ, c’est aimer comme lui, devenir comme lui, agir comme lui. Cela est demandé à tous les disciples, qu’ils soient hommes ou femmes. Imiter Marie, c’est offrir tout son être au projet de Dieu, dire oui à sa volonté, prendre le risque de donner sa vie et de souffrir par amour. En quoi n’y aurait-il que des femmes appelées à un tel fiat? Est-il possible que le sexe du Fils de l’Homme, nécessité inhérente à son incarnation dans notre chair, ait donné lieu à une traditionnelle confusion?

Un grand nombre de chrétiens, y compris des catholiques dont des prêtres et des évêques, ont lu autrement que Jean-Paul II les Écritures et ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions irrévocables. Si l’excommunication du moine Luther fut définitive lorsqu’elle fut prononcée, il semble bien que sa « rédemption » soit désormais en voie d’être accomplie avec la complicité du pape actuel. Peut-être bien qu’une lettre d’un saint prédécesseur, malgré la dimension ex cathedra qu’il a clairement voulu lui donner, pourrait un jour être relevée de son caractère définitif?

Un prêtre renvoyé… plutôt que d’autres?

Roy Bourgeois lors de l'ordination interdite

Roy Bourgeois lors de l’ordination interdite

Cette semaine, la presse internationale annonçait que le Père Roy Bourgeois, membre de la congrégation américaine Maryknoll (missionnaires engagés dans des actions de justice et de paix), avait été renvoyé canoniquement de sa fonction de prêtre de l’Église catholique et simultanément démis par sa congrégation. Il avait été excommunié de facto (latae sentenciae) en 2008, après avoir participé activement à l’ordination de Janice Sevre-Duszynska sous les hospices du groupe Roman Catholic Womenpriests. Une conclusion que je trouve difficile à avaler.

Cet homme était engagé depuis 40 ans au sein de l’Église catholique en tant que prêtre. Sa feuille de route est éloquente. Il s’est particulièrement donné au service de la justice, notamment dans la défense des droits fondamentaux auprès des populations appauvries en Amérique Latine. Il a même fait plus de quatre ans de prison pour ses opinions dont une participation à une manifestation pacifiste en faveur de détenus. Bref, un homme indigné qui ne s’est pas arrêté à exprimer ses opinions, mais qui a engagé sa vie en droite ligne avec sa conscience. Comme dirait ma collègue: il avait les bottines en cohérence avec les babines!

Le Père Bourgeois me fait beaucoup penser à un autre prêtre de ma région, Clermont Rainville, décédé récemment et à qui je rends hommage. Selon les témoignages de tous, Clermont était un homme résolument indigné et engagé. Clermont avait lui aussi des positions souvent en dissidence avec l’Église. Ceux et celles qui le connaissaient savent bien que Clermont se serait prononcé en toute conscience pour l’ordination des femmes! Mais Clermont n’a pas été excommunié ni renvoyé de son service ecclésial. Le dialogue avec son évêque n’a jamais été rompu, preuve qu’il est possible de ne pas être unanimes.

Entre l’obéissance et la conscience

L’Église a toujours mis en valeur l’importance de la liberté de conscience en tant que droit humain fondamental. Elle est prompte à défendre ce droit là où les menaces sont grandes contre les dissidents de régimes autoritaires. Elle défend également la liberté de religion partout où elle est brimée. À l’échelle internationale, l’Église catholique compte certainement parmi les instances très influentes pour défendre ces droits.

Or, dans cette Église existe également une autre règle qui s’applique à l’interne, aux baptisés (ceux qui sont officiellement membres), soit la reconnaissance de la suprématie du magistère (la hiérarchie) et de l’infaillibilité du pape lorsqu’il s’exprime au nom de toute l’Église. En théorie, ces principes ne s’opposent pas à la liberté de conscience car le magistère est réputé savoir discerner et reconnaître ce qui est vrai de la révélation divine et du droit naturel. Suivre l’enseignement moral et social de l’Église suppose donc que la conscience n’a rien à objecter… En pratique, toutefois, ce n’est pas si simple. Pensons à quelques sujets de morale sexuelle pour nous en convaincre.

En ce qui a trait à l’ordination des femmes, aucun pape avant Jean-Paul II n’était allé aussi loin pour mettre un terme aux revendications des groupes militants qui la réclamaient. Le prédécesseur de Benoît XVI a publié en 1994 une Lettre apostolique aux conséquences très lourdes. Ordinatio sacerdotalis est un document qui, dans les officines vaticanes, a valeur d’infaillibilité, même si le pape n’a pas eu recours à ce terme exact. Voici comment il conclut cette lettre:

C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église.

Malgré cette déclaration impossible à contourner, certains groupes toujours enracinés dans l’Église catholique ont continué à revendiquer une position moins rigide et la poursuite d’une réflexion théologique. C’est lorsqu’il fut « prisonnier de conscience » que Roy Bourgeois acquit la conviction que l’ordination des femmes ne devait plus être empêchée. Depuis toujours, l’Église a la conviction profonde que l’appel au sacerdoce vient de Dieu lui-même. Le rôle de l’Église est d’en discerner les fondements et d’accompagner la personne dans son cheminement. Or, l’Église, au moins après le 1er siècle,  s’est toujours empêchée de croire qu’il était possible que Dieu appelle d’autres personnes que des mâles aux ministères ordonnés (évêque, prêtre, diacre). Dans son livre My Journey from Silence to Solidarity, Roy Bourgeois écrit ceci :

En prison, une personne a de nombreuses occasions pour réfléchir et prier longuement. […]  Ce que je crois, c’est que nous avons besoin de la sagesse, de la sensibilité, des expériences, de la compassion et du courage des femmes dans le ministère sacerdotal, si notre Église veut demeurer saine et entière. (traduction libre)

Un message ambigu

En ces temps de grande confusion pour l’Église catholique qui se voit continuellement attaquée et qui est constamment soumise à la colère des uns et des autres de par ses positions controversées et surtout par les scandales de pédophilie qui sont révélés au grand jour, il va de soi qu’une communication plus positive avec le monde est non seulement souhaitable, mais vitale. Le renvoi d’un prêtre, certes critique, mais dont l’engagement sacerdotal n’a fait l’objet d’aucun doute et dont le comportement humain semble exemplaire, ne peut que susciter une nouvelle suspicion à l’égard de cette institution. Oui, il est vrai que l’ordination de cette femme à laquelle Roy Bourgeois a participé pleinement comportait un caractère symbolique fort et nettement provocateur, appelant Rome à une réaction claire. Mais la seule porte qui fut présentée à Roy Bourgeois fut celle de la dissociation complète de toutes ses allégeances avec les groupes favorables à l’ordination des femmes. En toute conscience, Roy Bourgeois ne pouvait pas reculer sans trahir celles qu’il avait choisi d’accompagner. Il avait été de toutes les luttes pour la justice selon sa conscience. Il ne pouvait certes pas renoncer à celle-ci, même au risque de se voir désavoué et mis à la porte.

Une femme prêtre dans l'Église anglicane

Une femme prêtre dans l’Église anglicane

Quand on sait que de nombreuses Églises protestantes ont ordonné des femmes, ne pourrait-on pas tenter au moins d’aller voir comment les choses se passent de leur côté? J’ai connu à L’Arche, lors d’une rencontre de théologiens avec Jean Vanier, au moins deux femmes catholiques passées à l’Église anglicane de Toronto pour suivre le cheminement vers la prêtrise. Celles-ci avaient rêvé que leur « vocation » ou leur « appel » puisse être reconnu par l’Église catholique, mais à défaut d’une quelconque ouverture, leur sentiment d’être appelée étant plus fort que la résistance catholique, elles ont fait le choix de passer chez les Anglicans et s’y sont trouvées, finalement, très bien. Secrètement, l’une d’elle me partageait qu’un jour l’Église catholique reconnaîtrait peut-être aussi les femmes ordonnées de l’Église anglicane, comme elle le fait pour les prêtres mariés et qu’ainsi elle pourrait revenir à la communion avec Rome!

J’ai vécu une autre expérience au sein de L’Arche qui reste méconnue dans l’Église catholique, même si elle s’est passée dans un de ses sanctuaires les plus visités du monde. Je parle ici d’Assise, la ville de saint François et de sainte Claire. En 2005, L’Arche y tenait son assemblée internationale avec 350 représentants des cinq continents. Auparavant, dans ces assemblées, il y avait toujours une prière commune le matin, pour tous, et des offices particuliers en fin de journée selon les confessions et les religions. Chacun était libre d’aller où il voulait. Mais à Assise, dans l’esprit de la rencontre qu’avait présidée Jean-Paul II en 1984, tous les participants étaient invités à une seule célébration selon un rite particulier, afin de manifester la communion de toute la Fédération. C’est ainsi que le rite de l’Église unie du Canada fut célébré en l’église Sainte-Claire d’Assise. Les religieuses cloîtrées avaient accepté que cette célébration eucharistique soit présidée par une femme prêtre en y participant elles-mêmes par un chant de joie derrière leur clôture. Voilà un geste criant de solidarité de la part de femmes tenues (librement) au silence par leur retrait du monde, mais qui parlait à tous de l’égale dignité des hommes et des femmes. Imaginez les nombreux touristes qui étaient de passage à cette période de l’année… Ils entraient, prenaient conscience qu’une « messe » était commencée et s’avançaient vers l’avant pour découvrir que la présidente d’assemblée était une femme!

Cette célébration ne fit que creuser en moi la conviction que le mystère eucharistique n’en était pas moins exemplaire lorsqu’il était présidé par une femme-prêtre… Elle venait confirmer ce que j’avais souvent pensé, surtout lorsque des femmes à qui j’enseignais me confiaient non sans une certaine gêne, qu’elles avaient toujours senti un appel à la vocation de prêtre. Qui étais-je pour leur dire que ce n’était pas réel et qu’elles se berçaient d’illusions? Heureusement pour moi, le discernement des vocations ne fait pas partie de mes charges…

Mais je regrette que cette histoire ait mal tourné. En une époque où les gestes malfaisants de plusieurs prêtres, pères et frères catholiques sont rendus publics grâce aux témoignages de nombreuses victimes enfin libérées de leurs souvenirs, il est dommage de constater qu’une grande partie de ceux-là auront pu poursuivre leur ministère tranquillement jusqu’à leur mort, alors que Roy Bourgeois, un prêtre solidaire des assoiffés de justice à la manière de Jésus, n’y sera plus autorisé et devra vivre avec la réprobation de son Église pour le reste de sa vie.

Bon. Il est possible, après avoir publié ceci, que je sois sermonné, un peu. J’assumerai. Mais je risque seulement un emploi. Ça se trouve. À Roy Bourgeois, on a retiré tout ce pour quoi sa vie avait du sens durant plus de 40 ans…