Le droit de mourir et reposer en paix…

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Photo:  KENZO TRIBOUILLARD, AFP (La Presse)

Le résultat du référendum sur le cimetière musulman à Saint-Apollinaire, tenu le 16 juillet dernier, semble avoir créé plus de divisions que de consensus, même si le processus s’est réalisé de manière démocratique. Le déchaînement de la haine des uns contre les autres devient malheureusement routinier. On s’en passerait bien!

Cet exercice a permis de mettre au jour certains aspects de la problématique. En particulier, on aurait « découvert » qu’une petite minorité seulement de musulmans exige des cimetières exclusifs au lieu d’espaces spécifiés dans des cimetières existants. Cette idée ferait même en sorte de délégitimer la demande de l’Association islamique de Québec, qui serait maintenant pointée comme intégriste.

On meurt comme on vit…

Lorsque la vaste majorité des Québécoises et des Québécois étaient catholiques et pratiquants, leur fin de vie cadrait parfaitement avec leurs valeurs et leurs croyances. Il allait de soi qu’ils devaient être enterrés dans un cimetière à l’enseigne de la seule « vraie » religion. Il n’était pas question pour l’Église d’enterrer avec ses fidèles des défunts athées ou affiliés à une autre religion, y compris d’autres confessions chrétiennes.

Et puis les choses ont changé. On a vu l’Église s’ouvrir à la crémation à partir de 1963 et aux cimetières « chrétiens » dans les années 1980. Aujourd’hui, un grand nombre de catholiques non pratiquants ne voient même plus l’importance de faire enterrer leurs cendres et les conservent parfois dans des conditions douteuses.

L’évolution des coutumes funéraires va avec la manière de vivre et celle-ci est devenue multiforme.

 

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Une « DPJ » musulmane, un rêve?

(Pixabay/Madalinlonut)

La présence de Gabriel Nadeau-Dubois à un souper-bénéfice d’un OBNL œuvrant auprès des familles musulmanes, notamment dans le cas des enfants qui ont fait l’objet de signalements à la direction de la Protection de la Jeunesse (DPJ), a suscité son lot de réactions depuis une semaine.

Il serait devenu suspect pour n’importe quelle personnalité publique de se présenter à un événement apparenté à l’islam. Une photo officielle en présence de quelques femmes portant le voile devient vite l’objet de dénonciations appuyées. Des politiciens sont vite étiquetés de sympathisants islamiques, favorables à la charia voire à l’islamisation du Québec! Désignés du doigt, ils sont acculés à une posture défensive au point où plusieurs choisissent de ne plus accepter de telles invitations.

L’absence d’élus ou de personnalités auprès des milieux communautaires est généralement à déplorer, mais plus encore si ceux-ci excluent de leur agenda toute rencontre formelle avec des groupes confessionnels, comme si ces derniers étaient des lépreux modernes.

Vers plus d’accommodements confessionnels?

Le rêve, exprimé candidement puis démenti par Soraya Zaidi, directrice de l’organisme Défi-lles et des ailes, de créer une «DPJ musulmane», serait-il si incompatible avec une société laïque? N’avons-nous pas déjà des écoles confessionnelles privées qui inculquent à des élèves juifs, chrétiens ou musulmans des valeurs soi-disant plus conformes aux religions qui les soutiennent? Une certaine mouvance multiculturaliste s’en ferait aisément le porte-étendard.

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Faut-il empêcher la religion des autres?*

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Photo: diocèse de Montréal

Chaque année nous traversons la longue période liturgique qui va du Carême jusqu’à la fête du Sacré-Cœur, en passant par Pâques, l’Ascension, la Pentecôte et j’en passe. Par les temps qui courent, ces fêtes ne soulèvent guère d’enthousiasme et encore moins de ferveur populaire. Lors d’une procession de la Fête-Dieu, ils ne seront plus que quelques dizaines de courageux à suivre l’ostensoir.

 

Le catholicisme en tant que religion populaire et historique du « Canada français », est désormais le fait d’une minorité. Mais la foi n’est pas morte pour autant. Et la foi n’est pas limitée au christianisme.

Religions en hausse

De tout temps, les religions ont connu des hauts et des bas. Si le catholicisme semble en voie de disparition au Québec, ce n’est pas le cas en Afrique et en Asie. Sur ces deux continents, toutes les religions connaissent une hausse. Il en est ainsi pour l’Islam qui se développe également en Europe et en Amérique du Nord.

Par le fait de nos politiques d’immigration, nous assistons à une arrivée constante de nouveaux citoyens venant de pays musulmans. Ils viennent de plus en plus en familles déjà constituées, mari, femme, enfants. En tant que familles, celles-ci vont davantage reproduire leurs coutumes, traditions et pratiques religieuses et veiller à leur transmission.

Une première réaction serait de craindre ce mouvement, en croyant que les musulmans confessent une religion violente et hostile aux autres croyants. Si cette perception n’est pas toujours erronée, il serait sot de croire que tous les musulmans y souscrivent. Une réaction plus équilibrée consisterait à nous demander en quoi cette religion peut aussi contribuer à la construction d’un monde plus juste.

turkey_pope_rain__2_En réalité, les différences sont surtout liées à des considérations historiques, juridiques et langagières. Car la foi des musulmans n’est rien d’autre que la foi d’Abraham, donc des Juifs. Les deux religions confessent le Très-Haut, le Miséricordieux qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu’elle contient. Les Juifs auront davantage développé le caractère engagé de Dieu qui ne se contente pas d’avoir créé le monde et donné ses commandements, mais qui agit dans l’histoire. Quant aux chrétiens, ils voient dans l’image du Père le même Dieu créateur et sauveur.

La foi produit des fruits suscités par l’Esprit de Dieu : la piété, l’humilité, la patience, la compassion, l’amour du prochain, le discernement, la passion pour la justice, etc. Nous trouvons de tels fruits dans toutes les grandes religions. Cela ne les met nullement sur le même pied. Les catholiques n’ont pas à relativiser leur religion comme si elle n’était qu’une parmi d’autres. Mais il serait vain de croire que les autres croyants n’accordent pas la même primauté à leur propre religion! Alors que faire?

Nous sommes à la croisée des chemins pour l’humanité. Quand elles parviennent à exprimer le meilleur d’elles-mêmes, les religions peuvent soutenir la mise en œuvre de politiques qui font progresser la société en aidant chaque personne à devenir un meilleur humain. Comme le pape François nous y invite, prenons le parti du vivre-ensemble dans la paix et la compréhension mutuelle.

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* Ce texte est le 39e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de juillet-août 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

Vers une dictature de la majorité?

Deux reportages visionnés dimanche denier (29 mai) à Ici-Radio-Canada. L’un traite d’un référendum dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville, à Montréal, pour décider si un centre communautaire musulman peut devenir une mosquée. L’autre présente des chrétiens chinois persécutés pour leur foi et qui continuent, en sous-terrain, de se rassembler pour prier. Dans les deux cas, le désir de vivre leur foi ouvertement nourrit les membres de ces deux communautés. Là-bas, c’est la dictature communiste qui interdit aux chrétiens non reliés aux églises officielles de se rassembler. Ici, alors que la démocratie nous pousserait à croire qu’elle ferait de nous des êtres plus ouverts, plus inclusifs, se pourrait-il qu’elle devienne le moteur d’une persécution semblable?

Il faut savoir que la démocratie avait déjà parlé lorsque les élus de l’Arrondissement avaient autorisé que le centre communautaire puisse exercer des activités de culte. Les élus s’étaient appuyés sur les études du comité d’urbanisme. Bref, tout allait rondement et rien n’aurait dû se produire. Les musulmans qui fréquentent déjà ce centre et qui y prient régulièrement, sans poser de problème à leur voisinage, auraient simplement poursuivi leur activité de culte, mais avec une reconnaissance formelle et en toute légalité…

Mais des citoyens du quartier ne le voyaient pas ainsi. Un homme dans le reportage de Ici-Radio-Canada n’hésite pas à parler de danger. Une citoyenne engagée dans la campagne du non s’inquiète du sort réservé aux femmes dans l’Islam et milite, en tant que femme, pour ne pas laisser passer ça…

Laisser passer quoi?

Les croyantes et les croyants de toutes les religions ont besoin de lieux pour se rassembler, prier en commun et approfondir les enseignements de leur tradition religieuse. Les non-croyants ne semblent pas toujours comprendre ce besoin intrinsèque à la dynamique religieuse. Renvoyer tous les croyants à la sphère privée – entendre ici: « dans leur cuisine » – reviendrait à les priver d’un droit fondamental qui est inscrit dans les chartes internationale et nationales. Celle du Québec leur accorde ce droit, à l’article 3 :

« Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association. »

Empêchés d’exercer leur droit fondamental par leur propre gouvernement, les chrétiens chinois ne se laissent pas pour autant freiner dans leur besoin. Afin de pouvoir user de leur liberté, ils deviennent des illégaux. Certains subissent l’emprisonnement durant de nombreuses années pour avoir osé tenir des rassemblements privés. Et plutôt que de parvenir à réduire le nombre de croyants attachés au catholicisme, les mesures gouvernementales semblent influencer leur croissance importante partout dans ce pays (on parle de 65 à 100 millions)!

Bon voisinage et intégration

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Photo: Ici-Radio-Canada

À Chicoutimi où je vis, un homme eut l’idée bizarre d’attirer l’attention sur l’existence d’une mosquée (parfaitement en règle) en l’aspergeant d’un liquide rouge figurant du sang de porc. La mosquée existait pourtant déjà depuis des années et elle continue de réunir une bonne partie des musulmans vivant au Saguenay. Y a-t-il eu révolte de leur part à la suite de cet incident? Au contraire, ceux-ci ont minimisé le geste de l’individu de même que d’autres actions du même acabit, notamment des tracts haineux ou des affiches racistes. Nous sommes loin de l’islamisme revendicateur et bien plus encore d’une quelconque forme de terrorisme.

Il est tout à fait possible de vivre harmonieusement entre personnes de bonne volonté, que celles-ci soient attachées à une religion ou non, qu’elles la pratiquent ou non, en privé ou collectivement…

Si notre démocratie veut tendre à devenir une dictature de la majorité sur ses minorités religieuses, elle risque davantage d’attiser ce qu’elle craint au lieu de le contrôler. Car la personne engagée au plus intime de sa conviction dans sa foi religieuse la défendra contre toute attaque extérieure. C’est l’histoire de l’humanité qui nous le dit : nous comptons en millions les martyrs persécutés pour leur foi, dans toutes les grandes religions du monde.

Plutôt que la peur et l’hostilité, ne serait-il pas opportun, à Montréal comme dans les régions du Québec, d’encourager à mieux connaître les gens qui s’installent près de nous? Pourquoi ne pas prendre exemple sur ce conseiller municipal qui dit être allé rencontrer les gens du centre communautaire, avoir dialogué avec eux et en avoir été rassuré? N’est-il pas temps de  considérer les Québécois de l’immigration comme des citoyens à part entière, avec des droits semblables à ceux de tous les autres?

Le premier pas consisterait à leur garantir l’exercice de leurs droits fondamentaux, autrement notre démocratie n’aurait rien à envier à la dictature.


Ajout: La majorité a bloqué le projet de mosquée lors du référendum du 5 juin 2016.

« Vous m’avez accueilli »

Cet article est le vingt-troisième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition d’octobre 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Le banc du quêteux

De nombreuses personnes d’un certain âge ont le souvenir d’une table familiale où il y avait un couvert de plus que le nombre de places prévues pour le repas. On raconte même que c’est souvent le père qui tenait à cette habitude. En effet, on ne savait jamais quand pouvait se présenter le « quêteux » des environs ou n’importe qui, à l’improviste. Cette tradition de charité chrétienne a duré longtemps. Pour plusieurs, c’était une façon de répondre à l’interpellation de Jésus qui invite à accueillir l’étranger. Cet étranger, anonyme ou non, se révèle être Jésus lui-même, car le Seigneur s’invite effectivement à manger chez ceux et celles qui l’entendent frapper à leur porte (cf. Apocalypse 3,20).

Menace ou richesse ?

Lorsqu’un invité surprise s’installait à table, la plupart du temps assez gêné de se retrouver là avec toute la famille, tous les regards pointaient vers lui. Ce soir-là, la conversation allait bon train. Les enfants posaient des questions ou lui faisaient raconter des anecdotes ou bien il donnait des nouvelles d’ailleurs. L’horizon familial s’élargissait grâce au regard de l’étranger sur le monde externe. Rarement a-t-on entendu des expériences qui tournaient mal. L’étranger accueilli avec sa différence savait se comporter correctement et respecter ses hôtes en exprimant sa reconnaissance. Pouvait-il être une menace pour la famille ? Possible, mais exceptionnel.

Si la tradition du repas ouvert à l’étranger s’est plutôt dissipée avec le changement de nos habitudes familiales, il n’en reste pas moins que notre société est demeurée très largement hospitalière. L’immigration par vagues successives en témoigne. Au tournant des années quatre-vingts, par exemple, des réfugiés du sud-est asiatique sont arrivés par milliers au Canada et au Québec et ont pu s’intégrer harmonieusement notamment grâce à l’accueil des communautés chrétiennes. Depuis quelques années, le Québec a choisi de privilégier les immigrants qui parlent français afin de faciliter leur intégration. De ce fait, des migrants d’Afrique et du Maghreb répondent plus massivement.

Nous nous trouvons donc, nous catholiques, avec une situation qui peut s’apparenter à celle du couvert excédentaire dans nos familles. Quelle place pouvons-nous faire à ces étrangers ? Ceux et celles qui désirent s’installer ici, y élever leurs enfants, vivre en harmonie avec les autres tout en conservant les éléments de leur culture, ne peuvent-ils pas contribuer à nous ouvrir sur le monde, élargir notre horizon, nous faire encore davantage appartenir à une humanité riche de ses différences ?

Si l’accueil de l’étranger fait bien partie des valeurs chrétiennes, ne sommes-nous pas invités à l’adapter à notre nouvelle réalité ? Ne devons-nous pas transformer cette tradition en la faisant passer de la table ouverte au « quêteux » à celle qui s’ouvre, par exemple, à cette famille nouvellement établie à proximité et qui n’a pas encore eu la chance de nous connaître ? En posant un geste inclusif à l’endroit d’une personne d’origine étrangère, nous répondons à l’appel de Jésus qui en fait même un « critère » de choix pour faire partie des « bénis de son Père » : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli. » (Matthieu 25, 38)

La religion et les valeurs

Cet article est le vingtième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de juin 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Jésus

Pardonner…

Au lendemain des élections provinciales du 7 avril 2014, un chroniqueur du Huffington Post Québec regrettait que le vieux fond catholique des Québécois les ait entraînés à pardonner au parti vainqueur son passé de corruption. Il citait même un passage de Matthieu 18 où Jésus demande à ses disciples de pardonner jusqu’à 70 fois sept fois. Mais l’auteur n’était pas d’accord, loin de là, avec ce pardon accordé trop facilement, selon lui, à ceux et celles qui sont dans la mire des enquêteurs.

Valeurs québécoises?

Le parti au pouvoir avait lancé cette campagne en tentant de fédérer les électeurs et électrices autour de certaines valeurs qu’il aurait voulu mettre au-dessus de bien d’autres : la laïcité de l’État, la neutralité de ses représentants et l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour bien des gens, ces valeurs font effectivement partie des éléments de notre culture générale, mais elles n’en forment pas toute la substance. Dans sa déveine, le gouvernement sortant avait peut-être oublié que le pardon est encore bien enraciné au sein de sa population!

L’héritage catholique des Québécois est en réalité bien plus riche que ces quelques valeurs identifiées dans l’ex-projet de charte. Il faut ajouter d’autres valeurs tout aussi fondamentales, comme la liberté individuelle, notamment de conscience et de religion, l’hospitalité, l’inclusion, la justice sociale, le partage, la dignité de chaque personne, la tempérance, la bonne entente, l’entraide et la générosité de soi allant même, oui, jusqu’au… pardon! Lorsque nous sondons le vieux fond catholique des gens qui nous entourent, c’est vers l’ensemble de ces valeurs que nous les voyons tendre, même si, concrètement, nous ne les avons pas si souvent incarnées collectivement.

Mieux vivre ensemble

Sans en parler comme des valeurs, les catholiques ont aussi à leur compte quelques attitudes plus éloignées de l’Évangile. Si nous avons su accueillir assez favorablement de nombreux immigrants d’Italie, de Pologne, d’Irlande, de la Grèce et du Liban, c’est peut-être parce qu’ils partageaient la même religion que nous. Mais notre histoire témoigne aussi de grandes difficultés à côtoyer ceux qui, comme les Juifs ou les chrétiens protestants, étaient parfois pointés du doigt, même par le clergé, comme des gens qu’il ne fallait pas fréquenter.

Nous avec les musulmans

Photo : Journal de Montréal

Depuis cette époque, de nouvelles vagues d’immigration ont déferlé. Des asiatiques sont venus s’installer, surtout en métropole. Et puis, plus récemment, des maghrébins parlant français, mais confessant en majorité la foi musulmane, ont commencé à arriver en débordant vers les régions. Il est possible, alors, que notre « vieux fond anti-religion-des-autres » ait été réveillé par le projet d’une charte « des valeurs québécoises » et que le « nous » évoqué par les uns et les autres a pu s’exprimer de façon moins inclusive de la diversité religieuse visible.

Plutôt que de rabâcher sur les valeurs communes d’antan qui récapituleraient notre identité, n’est-il pas temps de nous consacrer à faire advenir les conditions véritables du vivre ensemble auquel nous sommes appelés? L’espérance a toujours fait partie de nos attributs comme peuple. C’est cette « valeur » qui devrait nous amener à nous lancer dans l’avenir, catholiques avec les autres, en devenant un peuple qui plaît à notre Dieu.

La haine n’aura pas le dernier mot

Ce soir j’ai honte. Depuis que les religions qu’il faudrait mettre à leur place constitue le sujet dont tout le monde parle au Québec, il ne se passe plus un jour sans qu’on entende ou qu’on nous présente des images de personnes liées à l’Islam se faire haranguer par des gens dits de souche. C’est comme si le projet de charte et la consultation menée par le Gouvernement avaient donné à une portion de la population la licence pour laisser s’exprimer la haine, le racisme et la forme du nationalisme le plus détestable qui soit, c’est-à-dire celui d’un peuple qui se ferme sur lui-même.

Des attitudes et des gestes d’intolérance

Comme la plupart d’entre vous, j’ai reçu des messages courriels mensongers à caractère haineux. J’ai vu sur mon mur Facebook des images comportant elles aussi des incitations à l’intolérance. Chaque fois que j’ai pu, j’ai tenté d’apporter de la nuance, parfois des correctifs. Mes amis ne sons pas des gens haineux, mais plusieurs font circuler de tels messages sans trop réfléchir. Lorsqu’ils sont mis devant une autre manière de regarder ce qui est en jeu, ils s’amendent souvent d’avoir contribué à diffuser l’intolérance.

Aujourd’hui, en préparant une activité visant justement le rapprochement entre les communautés musulmanes et catholiques de ma région, j’ai entendu des témoignages qui m’ont jeté à terre. Une enseignante d’une école primaire n’hésiterait pas à dire à des enfants issus de parents maghrébins qu’ils sont malpropres. Du coup, les élèves se mettent à les rejeter et à se payer leur tête. Pourtant, l’amie des parents concernés nous assure que ces enfants sont toujours bien mis et que l’hygiène ne fait pas défaut. Cette même amie nous dit ensuite qu’elle ne pourra plus vivre dans la région, considérant que ses enfants pourraient subir de l’intimidation raciste. Elle partira pour l’Ontario dès qu’elle le pourra. Au centre commercial de Chicoutimi, un homme, dans la trentaine, est passé tout près d’elle en lui disant: « sale race »! Une autre femme prend le relais et ajoute sa propre expérience toute récente: devant la Mosquée de Chicoutimi, un automobiliste a ralenti, ouvert sa fenêtre et imité le son du cochon pour ensuite filer à toute allure. Ces femmes sont toutes musulmanes. Elles portent le voile pour la plupart. Après le geste qu’on croyait être isolé contre la Mosquée, voilà que si l’on se met à les écouter, ces femmes racontent ce dont elles sont victimes. En tant qu’adultes, elles en ont l’habitude, mais lorsque leurs enfants sont des cibles potentielles, cela devient insupportable.

L’imam est établi dans notre région depuis 28 ans. Il est marié à une Saguenéenne et ont deux enfants. Il dit tout bonnement, « Je suis venu ici à Chicoutimi et je n’ai jamais eu aucune raison de partir. » Le président de l’Association islamique enchaîne:

Je suis ici depuis 35 ans. J’ai été marié pendant plus de 25 ans avec une femme d’ici. Nous avons eu deux enfants qui sont aujourd’hui des spécialistes dans leur profession. Nous n’avions jamais connu de problèmes comme ceux qui surgissent maintenant.

Aucun signe d’un Islam politique ici, mais malgré tout la peur et l’hostilité sont bien présentes. Mes collègues et moi, de « bons catholiques » d’ici, nous étions sous le choc et un seul mot nous envahissait : la honte.

Des torts irréparables

Je ne dis pas que le projet de charte du Gouvernement du Québec est responsable de tout cela. Mais il est clair qu’ici comme à Québec ou à Montréal, nous constatons une augmentation importante de ces gestes hostiles. En racontant toutes ces choses à une personne de ma famille qui n’a probablement jamais rencontré de musulmans de toute sa vie à Saguenay, celle-ci a eu cette réaction: « La charte, moi je suis pour. On se fait envahir, faut que ça cesse. » J’ai tenté quelques arguments, mais je n’avais pas le coeur à débattre, j’avais la nausée.

Il faut reconnaître collectivement que nous avons pris un mauvais détour. Au lendemain de la loi promulguant la Charte, croyons-nous vraiment que nous vivrons enfin en paix, après avoir remis tous ces étrangers à leur place? Rien n’est moins sûr.

Nous avons désiré ces immigrants parlant notre langue. Nous les avons séduits par des promesses que nous ne tenons pas, surtout au plan de l’emploi et de la reconnaissance de leurs qualifications. Nous leur avons dit que nous étions une société libre, l’une des plus accueillantes du monde. Et là, bang! Le message que nous leur envoyons est clair: « Nous vous accepterons pleinement seulement si vous cessez d’être différents, ou à tout le moins lorsque vous cesserez de montrer visiblement vos différences. »

Tout le chemin parcouru depuis 40 ans relativement à notre approche de l’intégration est actuellement mis au défi de sa vérité. Si les cultures qui s’intègrent à notre société d’accueil sont réellement considérées comme des richesses, pourquoi faudrait-il se priver de ce qui en constitue le coeur? La croyance religieuse est, pour celles et ceux qui en font le centre de leur vie, ce qui leur permet d’exprimer de la meilleure manière qui soit les valeurs fondamentales inscrites dans notre humanité. Les femmes et les hommes de foi ont construit des civilisations, élaboré des systèmes sociaux, des modèles de gouvernance qui ont marqué et qui demeurent bien ancrés dans nos coutumes, je dirais dans notre génétique socio-politique et culturelle! Rien n’a jamais été parfait, bien sûr, les personnes croyantes sont des humains « normaux » ! Mais leur demander de ne plus exprimer ce qui est soudé définitivement à leur identité revient à leur dire de taire ce qu’ils sont, tout simplement.

J’ai honte de ce que nous sommes en train de montrer de nous-mêmes. Nous, Québécois et Québécoises, sommes capables du meilleur et du pire. Je ne crois pas que ce qui ressort du contexte actuel soit le meilleur. Bien au contraire, ce n’est pas très « montrable ». J’ai toujours hésité à utiliser l’expression d’islamophobie. Je déteste l’impression de victimisation que génèrent tous ces mots finissant par « phobie ». Mais je dois me faire à l’idée, il n’y a pas d’autre mot pour décrire ce que nous sommes à même de constater.

Éduquer, encore et encore, à l’ouverture

Notre rencontre d’aujourd’hui visait justement à organiser un événement qui permettra à la population de chez nous d’entendre des témoignages comme ceux que j’ai cités, mais plus encore pour apprendre à mieux connaître les femmes musulmanes qui vivent ici et qui sont l’objet de paroles et de gestes disgracieux. Si j’ai eu le goût de tout abandonner, considérant le gâchis qui incombe en bonne partie à l’approche rigide de notre gouvernement, je me suis vite ravisé parce que je suis désormais lié à mes nouveaux amis musulmans. Il nous faut donc oeuvrer ensemble à construire une société où les gens cessent d’avoir peur de l’autre ou de subir l’hostilité des autres, en nous donnant de plus en plus d’occasions de nous rapprocher et d’apprendre à nous apprécier… Non, vraiment, nous ne devons pas laisser la haine nous dominer.