Un choc des civilisations au Québec?

clashSommes-nous en train de vivre le « choc des civilisations » prédit par Samuel Huntington en 1992, qui affirmait que les conflits de notre époque seraient davantage liés aux différences civilisationnelles qu’à des enjeux économiques? Faut-il nous inquiéter du fait que des majorités de citoyens musulmans dans des États islamiques souhaitent que la charia devienne le cadre normatif juridique de leur pays? Et si ces musulmans majoritaires « chez eux » militent pour qu’il en soit ainsi, comment croire qu’ils ne le voudraient plus lorsqu’ils ont immigré « chez nous »?

À trop crier au loup…

Commençons par parler de « nous ». Nous formons historiquement une société majoritairement chrétienne. Mais nous savons bien que cette majorité est loin de se considérer pleinement conforme aux lois de l’Église, même aux temps de la Grande Noirceur. Le « droit canon » catholique peut, dans une certaine mesure, s’apparenter à la charia pour les musulmans, prévoyant des obligations, des interdits et des sanctions. Si les réformes les plus récentes de cette loi ne comportent plus de châtiments comme la peine de mort, c’est bien parce que la compréhension des Écritures a connu des adaptations qui permettent de contextualiser certains passages aujourd’hui devenus inapplicables. Par exemple, la lapidation est bel et bien un châtiment biblique, tout comme l’obligation de marier une jeune vierge qu’on aurait violée en payant simplement une dot au père pour laver « son déshonneur » (Deutéronome 22, 22-27). Et inutile de rappeler que la liberté de conscience ne fut pas le premier des droits promus par l’Église dès qu’elle fut reconnue « religion d’État »! Il est probable que l’émancipation de nos sociétés et la valorisation des libertés individuelles aient engendré une manière plus « spirituelle » de comprendre certaines transgressions et que, tout en les réprouvant, l’Église catholique a compris qu’elle devait consentir à laisser aux États l’autonomie de définir leurs propres lois.

Par ailleurs, nous connaissons tous plus ou moins des croyants fondamentalistes qui voudraient que leurs Écritures soient considérées comme la seule source du droit. Le roman de Margaret Atwood, La servante écarlate, montre bien ce que pourrait devenir une société dont le droit serait exclusivement tiré de la Bible. Il y a fort à parier que les inégalités seraient plus criantes et que la loi favoriserait certains, en apparence plus vertueux, au détriment de la majorité.

Quand nous crions au loup avec la charia, nous oublions peut-être que nous avons dans notre placard intégriste une charia biblique toute prête à être mise en œuvre et dont, fort heureusement, ni le magistère ni nos savants les plus érudits ne voudraient pour rien au monde qu’elle vienne à être instaurée! Est-il possible que nos indignations camouflent un désir secret de dicter leur conduite à certaines catégories de citoyen.e.s sans comprendre que, faisant ainsi, nous ouvririons le chemin à ce que nos propres libertés soient peu à peu vidées de leur substance?

Lois d’État et lois religieuses

La visée de la Loi est de permettre que chacun.e puisse vivre en toute quiétude, tant que son comportement ne vient pas brimer la liberté d’autrui ou qu’il ne porte pas atteinte au bien commun. Bien qu’inspirée du Coran, la charia n’en constitue pas moins une loi humaine qui vise l’ordre social et la régulation des comportements. Tout autant que pour la Bible, les croyants musulmans savent généralement nuancer ce qui est de nature à être appliqué littéralement et ce qui relève davantage de l’interpellation éthique et de la conscience de chaque individu. C’est d’ailleurs ce que nous entendons souvent de la part de musulman.e.s, lorsqu’ils et elles parlent de « leur islam » dans le sens d’une religion personnelle.

Ceux et celles qui ont quitté des républiques islamiques ont tourné le dos à des régimes répressifs qui n’adhèrent pas aux droits fondamentaux inscrits dans la Charte des droits de l’Homme. D’autres sont venu.e.s, attiré.e.s bien plus par nos libertés que par un quelconque intérêt à reproduire intégralement leur mode de vie. Mais il faut aussi comprendre que les inégalités qui sévissent dans plusieurs de ces pays incitent parfois les croyants, espérant un monde meilleur, à s’en remettre entièrement à Dieu pour la gouvernance de leur nation. Mais Dieu ne gouverne pas. Ce sont des hommes qui le font « à sa place ». Dans toute forme de gouvernance humaine, il y a toujours, au final, des privilégiés et des exclus. Or, c’est bien ce que nous désirons combattre, ici.

Notre vivre-ensemble, ici et maintenant

Plutôt que de craindre l’immigration musulmane comme étant vecteur d’importation de la charia, ne devrions-nous pas mieux nous engager à connaître nos concitoyens et concitoyennes venus de ces pays? Si, au plus secret de leurs cœurs, des musulmans rêvent qu’un jour le Canada et le Québec soient gouvernés par la charia, cela est-il si différent de tous ces ultra-conservateurs qui voudraient que soient démontées les cliniques de planning familial, que soient renvoyées au foyer les femmes et que soit réinstaurée la peine de mort ?

Il doit subsister en toute société démocratique une liberté de pensée et de s’exprimer sur de tels sujets. La raison humaine et la volonté de s’engager pour le bien commun feront plus et mieux que toutes les lois répressives que nous pourrions voter, comme la récente Loi 62 qui concerne principalement des femmes immigrantes, souvent plus vulnérables, accentuant le risque qu’elles soient la cible de propos et gestes discriminatoires, faute de se compromettre elles-mêmes face à leur propre conscience religieuse.

L’intégration repose sur une attitude et sur un travail de la société d’accueil. Attitude qui s’efforce à la patience en donnant du temps au nouvel arrivant pour comprendre dans quel monde il est tombé et pour s’y adapter. Travail pour que les instances concernées, qu’elles soient publiques ou de la société civile, résistent aux mouvements de peur et de rejet qui peuvent émerger tout naturellement devant les différences des modes de vie. Lorsque des élus et des gens d’influence sont les premiers à ne pas défendre les minorités et à ne pas encourager ce travail de bienveillance, les loups ne sont pas longs à s’ameuter, croyant avoir trouvé une proie facile…

Pourquoi ne les entendons-nous pas?

Faire équipe ensemble, c’est bâtir des ponts…

Reportons-nous en Afrique du Sud, en 1990. Depuis 1948, l’État répartit ses citoyens en quatre catégories d’humains: les blancs, les « colorés », les noirs et les asiatiques. Des droits leur sont reconnus de manière échelonnée selon que les citoyens appartiennent à l’une ou l’autre catégorie, en privilégiant complètement ceux de « race blanche », les seuls à bénéficier des garanties d’un régime démocratique. L’État prive ainsi constitutionnellement les personnes de « race noire », au bas de l’échelle, de plusieurs droits fondamentaux et leur impose des mesures affectant leur habitat, l’enseignement qu’ils reçoivent, leur liberté de mouvement à l’intérieur du pays, leur accès à l’emploi ainsi que tout ce qui a trait à la vie sociale. On dit de cette politique d’apartheid qu’elle fut le « résultat de l’anxiété historique des Afrikaners obsédés par leur peur d’être engloutis par la masse des peuples noirs environnants ». Les lois rigides qui en résultèrent étaient donc édictées par une minorité blanche obsédée par sa survie en tant que nation distincte. (Source: Wikipedia)

Lorsqu’il quitte la prison le 11 février 1990, Nelson Mandela ne reproche rien à ses bourreaux ni au gouvernement en place. Il propose la réconciliation nationale et une nouvelle manière de concevoir le pays, non plus basée sur la séparation des différences, mais les incluant toutes au sein d’une nation riche de toutes ses ethnies. Faisant front commun, le Canada, gouverné par Brian Mulroney, et le Québec applaudissent à cette libération et à ce nouveau projet de société. Notre fierté est grande, aujourd’hui, de voir à quel point nos élus ont contribué à faire reconnaître cet homme exceptionnel dans sa détermination à changer l’histoire…

Pendant plus de trois siècles, la ségrégation raciale avait cours légal en Afrique du Sud, comme partout ailleurs, y compris au Canada avec nos propres « indigènes ». Pendant toutes ces années, personne ne semblait vouloir prêter l’oreille à ces peuples soumis, rendus esclaves en leur propre pays. Aujourd’hui, au Canada, on ne pourrait plus penser l’histoire et l’avenir du pays sans trouver des moyens d’inclure les Premières nations en traitant avec elles comme avec des êtres humains « complets » ayant les mêmes droits fondamentaux que les « blancs ». Ces droits leur sont reconnus dans notre constitution et nos chartes, mais le chemin est encore long jusqu’à ce que leurs réelles opportunités commencent à être équitables en face des nôtres.

Ne vous arrêtez pas ici… Je vais finir par conclure!

Les mêmes droits pour tous et toutes?

La leçon de cette belle histoire qui prend un nouveau départ avec la mort de Mandela, c’est qu’au lieu de brimer des droits fondamentaux, il vaut mieux au contraire les accorder également à toutes et à tous. Il en va de la qualité de vie de tous les citoyens et, surtout, de l’assurance que la justice est vraiment équitable et qu’ainsi une société peut s’accomplir dans le cadre d’un vivre-ensemble harmonieux. Accorder des droits à tous, non pas les en brimer…

Le gouvernement du Parti Québécois a mis à l’étude son projet de charte qui s’ajouterait à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en vue de garantir les valeurs communes comme la neutralité de l’État et l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces deux valeurs – qui sont plutôt des principes – sont déjà amplement reconnus à travers les documents actuels et dans la jurisprudence tant québécoise que canadienne. Seuls les accommodements raisonnables demanderaient à être mieux balisés. Cela pourrait se faire dans le cadre d’une simple loi…

Qu’ils soient pour ou contre, à peu près tous s’entendent pour voir dans les mesures proposées par le ministre Drainville une atteinte à des droits reconnus comme fondamentaux, ceux de la liberté de conscience et la liberté de religion. Certains sont d’accord pour contraindre les personnes croyantes à retirer du champ de vision des autres ce qui les distingue ou qui montre leur appartenance à une famille religieuse, à tout le moins, pour le moment, dans le cadre d’un emploi dans l’appareil public. Ce serait donc le dernier geste de laïcisation de l’État qui manquerait pour que nous devenions des premiers de classe mondiaux en matière de laïcité… Mais ce faisant, ne serions-nous pas, à l’instar des États qui ont choisi de supprimer des droits, en train de suivre une pente glissante?

Et que pourrait-il se produire alors? Laissons aller notre imagination… Tout comme on a vu s’élever des Européens contre le traitement injuste que nous avons fait aux Premières nations, il est possible que bientôt le Québec apparaisse sur la scène internationale comme une terre où tous et toutes ne disposent pas de droits égaux. Les personnes qui, en conscience, croient sincèrement que leurs pratiques religieuses font partie de leur identité, autant ce qui en paraît à l’extérieur que ce qu’elles vivent intérieurement, devraient donc faire l’effort « social » de se délester de leur apparence « religieuse » au bénéfice d’une apparence de parfaite neutralité que leur patron, l’État, leur imposerait. Leur droit à la liberté de conscience et de religion s’en trouverait affecté, mais elles n’auraient plus le droit d’être entendues, la majorité ayant tranché.

Allons plus loin encore. Si nous persistons à aller dans cette direction, les personnes croyantes des diverses traditions religieuses se lèveront et manifesteront de plus en plus bruyamment, affectant la paix sociale et appelant, une fois de plus, à des lois plus sévères pour réprimer les manifestants. Nous en avons déjà vu des bribes au cours des derniers mois et cela ne fera que s’accentuer. Ces personnes et celles qui les soutiennent se battront devant les tribunaux de toute juridiction pour faire valoir que leurs droits sont bafoués. Elles gagneront la plupart de ces combats juridiques et le gouvernement (nous?) engloutira des sommes faramineuses à défendre sa charte. Sur la scène internationale, des groupes militants appuieront leurs demandes. Peut-être qu’un jour des sympathisants d’Amnistie Internationale, par exemple, signeront de partout des pétitions pour pointer le scandale des droits bafoués par une démocratie occidentale avec l’intention de faire plier notre gouvernement. Imaginons que des pays arabes s’en mêlent et se mettent à faire des représailles diplomatiques et même économiques. Imaginons même l’État d’Israël, l’allié indéfectible du Canada, s’opposer au nom de toutes les kippas abandonnées de force par les hommes qui travaillent dans le secteur public. Voyons encore l’Inde s’épouvanter du mauvais traitement causé à ses expatriés, hindous ou sikhs, qui ne pourront plus porter leurs signes vestimentaires particulier. Les États-Unis et le Royaume-Uni, champions des libertés individuelles, se mettraient soudainement à prêter l’oreille à ce tourbillon d’anathèmes contre le Québec et s’en étonneraient auprès de nos ambassadeurs, causant par le fait même des tensions nouvelles. Tout d’un coup, en ayant cru à une mesure de justice pour les femmes, nous nous verrions pris dans un véritable cauchemar juridique et diplomatique.

En exigeant de ses employés une tenue excluant tout signe religieux facilement visible, le principal employeur du Québec prétend régler les rares situations de tensions qui ont existé et qui ont toujours trouvé des solutions raisonnables. Il néglige ainsi le fait qu’il générera un plus grand nombre de problèmes dont la portée sera plus grave socialement. C’est ce qu’on appelle vouloir « tuer une mouche avec un bazooka »! La disproportion entre les moyens et la fin est si importante qu’au lendemain de la charte, loin d’avoir réglé leur cas aux religieux qui subsistent encore chez nous, nous les aurons simplement réveillés comme le géant qu’on aurait peut-être dû laisser dormir…

Écouter, s’écouter, échanger et se comprendre

Hier soir, avec le collectif Coexister au Saguenay-Lac-St-Jean, nous avons réuni quelques dizaines de personnes pour écouter cinq femmes parler du voile, dont trois musulmanes. Les questions en provenance des participants ont bien montré qu’il y a de grandes incompréhensions, des interprétations concurrentes, des tensions dans le regard que l’on se porte mutuellement. Mais c’est le dialogue qui a triomphé malgré tout. De voir tous ces gens rester après la partie publique pour déguster une bouchée et échanger avec les uns et les autres, c’était… beau!

Rien que pour ça, le débat actuel autour de la fameuse charte pourrait permettre que nous nous parlions enfin plutôt que de nous épier à distance. Mais il faudrait multiplier par cent les initiatives visant les rapprochements et à bâtir des ponts plutôt que de laisser s’égosiller les uns contre les autres jusqu’à nausée.

C’est d’ailleurs peut-être ce qui a manqué le plus tragiquement jusqu’à présent au Québec: l’esprit de dialogue. Une publicité de notre grande entreprise hydro-électrique nationale dans les années 1970 scandait: « On est six millions, faut se parler. » Avant d’atteindre les huit millions, grâce notamment à tous ces immigrants que nous avons encouragés à venir vivre chez nous, ce serait bien si nous parvenions à réaliser enfin ce dont nous rêvions à cette époque: nous parler et surtout nous entendre pour bâtir des ponts. C’est de cette manière que nous pourrons permettre les échanges entre deux rives, la mienne, la vôtre, la nôtre, la leur… Moi, je suis prêt à écouter et à construire, à croire en l’autre et en sa perception pour ainsi, comme Mandela, « créer des ponts, abattre des murs et révéler notre humanité commune » (texte du président du Comité international olympique (CIO) Thomas Bach, à l’occasion du décès de Mandela). Et vous?

Un autre texte qui pourrait vous intéresser si vous avez de l’empathie : La haine n’aura pas le dernier mot