La famille et les vérités universelles qui ne le sont plus

Le deuxième synode sur la famille s’est ouvert à Rome. Avec la rencontre mondiale des familles qui s’est déroulée tout récemment à Philadelphie et à laquelle le pape lui-même a mis tout le poids de sa présence pour marquer l’importance de l’événement, l’Église catholique semble soudainement se soucier des «problèmes» de la famille contemporaine avec l’intention de lui apporter des solutions.

À quoi peut-on s’attendre réellement? L’Église peut-elle véritablement aller à la rencontre des familles et se faire entendre sur les questions qui la divisent elle-même de l’intérieur?

Les familles sont ailleurs

Chez nous, la famille catholique est devenue largement autonome face au magistère. Si une minorité semble continuer de s’y référer pour sa conduite morale, la majorité lui accorde bien peu de d’importance pour lui dicter sa manière de se comporter, que ce soit au chapitre de la contraception, du divorce ou de l’union homosexuelle, trois des questions qui ont été abordées au synode de l’an dernier.

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Vérité ou miséricorde?

En ces jours où le Synode sur la famille se met en branle, on pourrait « regarder passer le train » sans trop s’y intéresser. Pourtant, la question posée aux pères synodaux est capitale : « Comment l’Église doit-elle se situer face aux évolutions qui affectent la famille dans les sociétés contemporaines ? » Essayez de poser cette question toute simple lors d’un souper familial. Vous aurez une grande diversité d’opinions! Il en est ainsi parmi les évêques et les cardinaux, mais ceux-ci ont un devoir de formuler une réponse qui convienne le mieux possible partout où l’Église existe. Quel défi!

Des tensions, et alors?

Il y a toujours eu des tensions dans l’Église. Celle qui rassemble les évêques concerne le pôle de la Vérité à tenir au-delà de toute dénaturation possible et celui de la Miséricorde offerte à tous les pécheurs qui se tournent vers Dieu. Les évêques ont le devoir de garder le fort de la doctrine, en communion avec le pape. En tant que successeurs des apôtres, ils ont reçu un « dépôt » qu’ils ne peuvent modifier sans craindre de s’éloigner de la Tradition et de l’Évangile.

Depuis ses tout débuts, l’Église s’est montrée déterminée à réaffirmer sans cesse ce en quoi elle croit et ce qu’il faut faire pour assurer son salut. Tous ces débats et les dogmes qui en ont résulté forment la Tradition vivante que l’Église considère comme « la Vérité ». Une foi si fortement affirmée comporte des conséquences pour la vie des ddisciples, tant au plan de la morale que de la pastorale.

Or, il y a un certain nombre de positions traditionnelles qui choquent le monde actuel. La plupart des baptisés qui vivent dans la mouvance de leur temps se sentent souvent coincés avec les positions morales concernant la contraception, le mariage, les couples de même sexe, etc. Jusqu’à présent, l’Église s’est montrée plus encline à renforcer le pôle vérité pour éviter toute confusion, laissant peut-être aux seuls pasteurs le soin de la miséricorde divine à prodiguer.

S’il est vrai que la Loi reçue de Dieu est immuable, son attitude de compassion envers les gens qui souffrent est tout aussi incontournable. Il faut donc jongler avec les deux. Les moralistes ont développé une approche à partir de la pédagogie divine dans la Bible : la loi de gradualité. Il s’agit de prendre la personne là où elle en est dans sa relation avec Dieu. De nombreux divorcés-remariés, par exemple, ne peuvent pas rompre leur nouveau lien sans causer du mal à leur conjoint actuel et souvent à leurs enfants. L’Église ne peut pas se faire complice du mal, même si c’est pour réparer une situation qu’elle juge immorale.

Le curé d’Ars vivait ainsi cette polarité : pour les habitués du confessionnal, il se montrait sévère et interpellait fortement à la croissance; pour les distants, il manifestait une telle compassion qu’il exerçait sur eux une forte attraction. Peut-être est-il temps de nous modeler sur cette approche et de considérer le prochain pas que la personne peut accomplir plutôt que l’abîme qu’elle devrait franchir pour se « mettre en règle » avec Dieu…

Vois comme c’est beau!

Voici le vingt-cinquième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de janvier-février 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

vois comme c'est beauLa communication que fait L’Église de ses positions théologiques et morales peut paraître rébarbative et culpabilisante, comme si elle ne parvenait pas à poser un regard positif sur l’être humain. Pourtant, l’Église est porteuse d’une tradition biblique et spirituelle qui reconnaît le caractère prodigieux de la personne humaine.

Dès la Genèse, après chaque jour de la Création, Dieu regarde son œuvre et la déclare « bonne ». Et ce n’est qu’après avoir créé l’homme et la femme que son niveau de satisfaction est le plus élevé. Il se dit à lui-même :  « cela est très bon » (Genèse 1, 31). Dans le Psaume 8, l’auteur s’émerveille devant l’immensité de l’univers et s’interroge sur le bon sens de Dieu : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,  le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » (vv. 5-6). Et l’élan du psalmiste reprend, comme en extase : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 139, 13).

Alors que son peuple s’écartait de l’Alliance, Jésus a su y déceler la bonté et la reconnaître. Ainsi dit-il d’un savant qui fait preuve d’intelligence face au plus grand des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12, 34) ; il reconnaît la capacité de se relever de la femme adultère qu’il sauve d’une mort certaine (cf. Jean 8) ; il fait l’éloge de la leçon de foi qu’il reçoit d’une étrangère (Marc 7, 24-30) ; plus surprenant encore, il prétend n’avoir jamais vu une foi si grande en Israël que celle confessée par un païen qui, plus est, est officier de l’envahisseur romain (Matthieu 8, 5-30) !

Mettre en valeur le bien perçu

Que ce soit face à des pécheurs, des étrangers ou des membres d’une force d’occupation, un œil sage doit savoir, au-devant de tous, mettre en valeur le bien qu’il perçoit. Mais il peut sembler qu’en Église nous soyons moins empressés de nous engager de cette manière. En pointant davantage le péché, la perte des valeurs, la culture de mort, le relativisme qui domine, aurions-nous oublié d’en discerner aussi le bon grain, la charité en acte, les valeurs évangéliques qui s’en dégagent ?

Après un synode où l’on a vu des tensions vives entre partisans d’une approche morale qui tient compte de la croissance et ceux d’une formulation tranchante de la Vérité, nous sommes invités par le pape François à reconnaître les semences du Verbe dans l’humanité même si celle-ci n’agit jamais parfaitement en conformité avec la loi divine.

Et si nous commencions la nouvelle année en reconnaissant ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est juste dans le monde qui nous entoure ? Peut-être alors celui-ci entendrait mieux les invitations de l’Église à la croissance. « Vois comme c’est beau, dit la chanson : les enfants vivent comme les oiseaux ».

Libres… pour chercher la vérité

Quand les médias relaient les réflexions et les enseignements de l’Église catholique, la plupart des gens que je connais s’en tiennent aux grands titres : « Le pape condamne à nouveau la contraception » ou « Le pape condamne l’euthanasie » ou encore « Condamnation de l’homosexualité par le Vatican« . Et s’il est vrai que ces interprétations se retrouvent dans les textes des déclarations ou des communiqués qui sont émis, il est juste également qu’en ne s’arrêtant qu’aux grands titres et aux conclusions rapides, on ne peut entrer dans la réflexion qui conduit les autorités de l’Église catholique à prendre position sur des sujets délicats, souvent à l’encontre de ce qui fait apparemment consensus dans nos sociétés. Il suffit alors de dire que ces hommes religieux sont arriérés, rétrogrades ou archaïques pour éviter d’avoir à débattre sérieusement. La cause est entendue, passons à autre chose !

Changer la perception

La première perception qu’ont souvent les gens en rapport avec l’Église catholique se réduit à ses interdits. Si l’Église ne fait qu’interdire, alors l’Église est forcément une force répressive, intégriste et anti-liberté. Tout contact avec celle-ci pourrait donc nuire à la liberté, alors il vaut mieux l’éviter et en rester sur ses positions.

Dans la blogosphère et les médias sociaux, on voit de plus en plus de catholiques prendre librement la parole et proposer à leurs lecteurs de ne pas en rester à la surface des choses. Quand parfois des croyants osent discuter avec respect sur les blogues des pourfendeurs de la religion, il arrive quelquefois que ceux-ci conviennent qu’ils sont allés trop vite en besogne, à preuve cet aveu d’un blogueur : « je suis bien heureux de savoir que l’Église a adouci son discours. Mais jusqu’à ce que je lise votre commentaire, je ne le savais pas » (source). Par ailleurs, des catholiques se lancent aussi dans l’arène et développent leur attachement à l’Église et à ses enseignements (voir À travers le sacré et le gothique,  et surtout la liste des blogs et comptes twitter du magazine Le Pèlerin).

En réalité, bien des gens ne savent pas que l’Église réfléchit très longuement avant d’en arriver à condamner ou interdire. En 1968, par exemple, le pape Paul VI a publié Humanae vitae, son Encyclique sur le mariage et la régulation des naissances, à la suite de cinq ans de réflexion avec une Commission d’experts internationaux. Il s’agit donc d’une réflexion approfondie sur le sens de l’amour et de la responsabilité parentale, à partir de ce que l’Église appelle la loi morale naturelle dont elle se dit être l’interprète (l’original étant attribué au Créateur). Cette encyclique avait été résumée simplement ainsi: « l’Église interdit la pilule contraceptive ». Des milliers de fidèles catholiques avaient alors exprimé leur colère en s’émancipant de l’Église, la quittant parfois avec fracas. De nombreuses femmes s’étaient senties blessées et trahies même par ce qu’elles ont jugé comme une position dogmatique mal adaptée. Mais en lisant attentivement le texte, même 43 après sa publication, on y détecte une sagesse prudente. Benoît XVI a d’ailleurs réitéré les conclusions de cette encyclique:

L’Église n’est pas ici dans la recherche d’une «solution technique», ce qui serait «plus facile». Elle traite d’une «question de fond qui touche le sens de la sexualité humaine et la nécessité d’une paternité responsable pour que son exercice puisse devenir l’expression d’un amour personnel». Conclusion de Benoît XVI : «Quand l’amour est en jeu, la technique ne peut se substituer à la maturation de la liberté.» (source)

Rien à voir, a priori, avec des interdits faciles, mais plutôt avec une recherche approfondie de sens auquel il n’est pas donné d’accéder sans se mettre soi-même en recherche, à l’image d’un John Henry Newman, qui était convaincu que de mettre sa conscience personnelle en quête sincère de la vérité ne conduit pas à un individualisme pur et donc au relativisme, mais plutôt à une objectivité (du dogme, de la morale) à laquelle on est amené peu à peu à consentir (cf. conférence de J. Ratzinger).

La sagesse de la conscience

Il est étonnant parfois de voir à quel point des recherches scientifiques viennent appuyer les positions de l’Église. Par exemple, même si aucune certitude n’existe, certaines études tendent à montrer qu’il peut exister un lien entre la pilule contraceptive et le cancer du sein. En général, quand la technique rend possible de nouvelles pratiques, nous ne doutons pas de leurs bienfaits et nous nous lançons tête première. Et si la sagesse et la prudence de l’Église à décourager certaines pratiques devenaient compatibles avec le fameux principe de précaution?

Le principe de précaution peut être invoqué lorsqu’un phénomène, un produit ou un procédé peut avoir des effets potentiellement dangereux, identifiés par une évaluation scientifique et objective, si cette évaluation ne permet pas de déterminer le risque avec suffisamment de certitude. (source)

En dernier lieu, lorsqu’il s’agit de passer à l’action, toute décision éthique ou morale est l’affaire de la conscience individuelle à qui il revient de faire les choix et de les assumer. L’Église reconnaît ce principe, mais elle rappelle à ses membres qu’ils ont le devoir d’éduquer leur conscience, car une conscience éclairée est mieux équipée pour approfondir les questions éthiques et résoudre les dilemmes moraux. Si l’Église impose à ses fidèles d’obéir à ses préceptes, ce n’est sans doute pas tant par volonté de régner sur les consciences que pour veiller à ce que la vie qu’ils mènent soit le plus en accord possible avec l’Évangile, un projet qu’ils ont fait leur par le baptême. La sagesse tirée de l’expérience du peuple juif et de 2000 ans de christianisme se trouve condensée dans les préceptes religieux qui, s’ils paraissent rigides, peuvent aussi parfois évoluer (pensons à l’interdit de la danse!). Il n’est pas exigé d’avoir une note parfaite quant au respect des préceptes, mais de se mettre sincèrement en chemin, avec une confiance inébranlable en l’amour infini de Dieu.

En 2012, un disciple de Jésus peut choisir de suivre la morale catholique avec une docilité sereine, ce qui est plutôt rare et peu en accord avec l’esprit du temps. Il peut aussi chercher par lui-même, en toute honnêteté et en considérant tous les apports, privilégiant celui du magistère, ce qui est aussi relativement rare! Ce faisant, il est probable qu’il parvienne à adhérer progressivement aux préceptes, avec l’assentiment de toute sa personne plutôt que par une soumission aveugle.

Là est sans doute le chemin d’une vraie liberté… C’est ce chemin que je préfère emprunter, en dialogue avec quiconque veut chercher avec moi.

L’Église et le devoir de s’adapter

Photo : Emmanuel Buchot

Dans le cadre de mon travail en « mission catéchétique », j’entends fréquemment les gens dire que l’Église catholique n’a pas su s’adapter au monde moderne. Son discours à l’ancienne, ses attitudes moralisatrices, ses célébrations ennuyantes, etc. seraient les raisons principales de la désaffection des croyants. J’assume en la faisant mienne une large part de cette critique, même si je sais que c’est beaucoup plus complexe dans la réalité.

Ce genre de discours est surtout présent dans la bouche des adultes d’une certaine génération en contact avec les jeunes familles d’aujourd’hui: celles qui se marient et divorcent ou qui vivent ensemble un temps et rompent; celles qui sont reconstituées une ou deux fois; celles qui font des enfants et les installent en garde partagée; celles qui vivent la tension travail – famille; celles qui sont attirées par la consommation et les loisirs, parfois dans les dettes et les contraintes économiques. Celles aussi qui savent profiter de la vie et faire la fête, s’entourer d’amis authentiques, se laisser toucher par des causes humanitaires, développer de la tolérance au point de permettre à la différence des uns et des autres de pouvoir s’épanouir dans notre société. Les adultes qui entrent peu à peu dans la sagesse de l’âge sont capables de voir le beau et le bon dans ces familles modernes, mais beaucoup regrettent que la religion ne les enchantent plus, ne leur offre plus le sens qui donne de la perspective à la vie quotidienne.

Au Québec, une forte majorité de la population active, celle qui se trouve héritière des générations qui ont vécu les années glorieuses de l’Église catholique, a rompu définitivement avec celle-ci, cherchant ça et là les sources et les ressources spirituelles qui pourront l’éclairer au moment opportun.

Quoi qu’on puisse en penser et bien qu’il ne sera jamais achevé, l’Église d’ici a fait un vrai travail d’introspection pour comprendre sa part de responsabilité dans l’évasion des fidèles hors de la pratique religieuse d’une part, mais plus encore hors de son champ d’influence. Les évêques et le clergé québécois ont pour la plupart compris qu’une posture hautaine affichant la conviction de posséder l’unique vérité ne peut qu’entretenir l’allergie de nos contemporains aux certitudes morales ou religieuses. Les tentatives du cardinal Marc Ouellet à remettre sur la place publique un discours épiscopal critique de nos modes de vie, réprobateur bien que fondé sur une réflexion profondément évangélique, n’auront fait que confirmer à quel point la masse des citoyennes et des citoyens d’ici veut rejeter en bloc toute religion qui se poserait de nouveau en détentrice de la vérité.

S’adapter, oui mais…

La source de la vitalité de l’Église catholique est pourtant riche, car elle est porteuse d’une tradition qui possède un trésor unique, un cadeau divin qui ouvre à tous les humains un chemin de vie, de vie éternelle conçue comme une route du bonheur dès à présent. Les succès de librairie de nombreux auteurs qui ont écrit des livres sur le bonheur, la sérénité, la paix intérieure, etc. montrent à quel point c’est une quête incessante des gens que nous côtoyons chaque jour dans nos familles, nos milieux de travail et de loisirs. Nous sommes des êtres aspirants au bonheur. Alors présenter un Évangile de vie qui pointe un chemin de bonheur non seulement pour la vie présente, mais même au-delà de la mort, devrait normalement susciter le goût d’écouter, d’approfondir, d’y trouver une nourriture pour la route. Le niveau de discrédit et de disqualification qui pèse sur l’Église catholique est si élevé que ce message de joie et de paix dont elle est porteuse se perd dans la clameur.

On court après le bonheurIl est vrai que ce n’est pas d’abord cette orientation joyeuse qui a été présentée dans le passé. La tendance naturelle de toute personne croyante qui veut témoigner de sa foi est de présenter celle-ci en insistant sur toutes les conséquences morales et même de souhaiter qu’elles s’imposent autour d’elle. Certains militants de mouvements pro-vie en sont un exemple. Ce sont des personnes fidèles à la foi chrétienne, inspirées des valeurs évangéliques, qui défendent la vie, la plus vulnérable en priorité, celle des personnes en fin de vie, celle des enfants abandonnés, celle des femmes et des hommes en détresse psychologique, celle des peuples massacrés, mais d’abord et surtout celle des enfants à naître dont l’existence est réelle dès le premier instant de la conception. Les véritables chrétiens, lorsqu’ils sont inspirés par l’Évangile, accordent de l’importance à toute situation humaine qui menace la vie, car la vie, fragile et vulnérable, demande à être protégée comme le don le plus précieux. Mais pour adopter ces valeurs fondamentales, il faut d’abord être touché par la foi qui entraîne tout son être dans un mouvement de réponse à une relation d’amour divin.

Si l’Église et ses représentants proposaient d’abord la joie de croire et d’être aimé par un Dieu qui veut que nous ayons la vie en abondance, il est probable que leur invitation serait mieux reçue. Nous avons ensuite toute la vie devant nous pour approfondir ce que veut dire aimer et être aimé. Avec cette foi, la vie de Jésus qui a aimé jusqu’au bout, jusqu’à mourir par amour, ne cessera d’alimenter nos méditations et notre quête de sens, car il est l’Unique, celui qui s’est laissé aimé par un Père dont les énergies d’amour et de pardon sont infinies et éternelles.

Plus proches de nous, de grands témoins de la foi chrétienne ont attiré des dizaines de milliers de sympathisants par un témoignage de vie inspirant. Frère Roger de Taizé, Jean Vanier, Mère Teresa de Calcutta et même Jean-Paul II sont perçus comme des saints modernes. Leurs discours ne se présentent jamais d’abord comme une morale, mais comme des invitations à la vie partagée et au bonheur qui résulte du don de soi… La lecture du livre Confession d’un cardinal d’Olivier Le Gendre a été pour moi une autre confirmation que la véritable mission des chrétiennes et des chrétiens est d’accueillir, accompagner et aimer le monde tel qu’il est, et d’être signes de la tendresse de Dieu. Cette mission constitue la priorité la plus urgente de l’Église du XXIe siècle.

Benoît XVI, le condom et la sexualité

Je dirais a priori que « ce n’est qu’une apparence de grosse nouvelle ». Mais il y a quelque chose à en dire… Dans un livre intitulé Lumière du monde relatant les entretiens accordés à un journaliste allemand par le pape Benoît XVI, ce dernier répond notamment à une question à propos de la polémique sur le préservatif qui avait explosé lors de son voyage en Afrique. Le Pape avait déclaré que la distribution massive de préservatifs n’était pas la solution pour lutter contre le sida, et pouvait même aggraver le problème, car une telle pratique risquait d’encourager le vagabondage sexuel. C’est une logique assez simple, mais le pape s’était alors attiré l’indignation de tous les médias du monde occidental.

Benoît XVIEt voici que dans ce livre Benoît XVI se dit prêt à envisager, dans des circonstances exceptionnelles, que le préservatif serait un moindre mal que la transmission du SIDA. Est-ce que le pape a changé son fusil d’épaule ? Les blogueurs considérés « conservateurs » affirment que cela ne change rien. Les « progressistes » semblent dire que cette ouverture n’est pas banale. Ils ont probablement tous raison.

Reprenons quelques éléments. L’Église catholique affirme que la sexualité active, pour être facteur de bonheur dans le couple, doit s’inscrire dans une relation engagée au sein d’un mariage indéfectible. Ça, c’est depuis toujours. Concédons que si tout le monde est marié et que si tous les gens mariés font l’amour exclusivement à l’intérieur de leur couple, on n’aurait pas tant de situations problématiques ! Mais cet idéal chrétien n’est plus beaucoup partagé par la majorité, quoique, dans le fond, quand on y pense bien…

Bien sûr il y a la question de la contraception. Depuis l’encyclique Humanae Vitae, en 1968, le condom et tous les moyens non naturels pour éviter la procréation ont été interdits aux catholiques dans le cadre d’une relation sexuelle même au sein du couple marié. L’Église dit qu’il existe des méthodes éprouvées qui permettent de contrôler assez efficacement les grossesses non désirées. L’Église prône notamment l’abstinence. Le Collège des médecins de famille du Canada « valide » d’une certaine façon cette approche en indiquant que c’est le seul moyen efficace à 100 %. Il existe par ailleurs une méthode naturelle à indices combinées qui serait plus efficace que la pilule. Pour les cas où ça ne marcherait pas et où on découvrirait le petit signe positif lors d’un test de grossesse, l’Église dit quelque chose comme : « de toute façon, votre relation amoureuse doit demeurer ouverte à la vie et cet enfant qui n’est pas souhaité peut être l’occasion pour vous d’une croissance humaine encore plus grande. » Bref, dans l’idéal, pas besoin de condom, juste un peu de maîtrise au cœur de la passion, sinon on fait avec ! Cette position a l’avantage d’être très claire… Mais nous savons tous qu’une majorité de catholiques n’en ferait pas leur choix de vie délibéré.

Les questions qui sont posées à l’Église et qui font davantage problème le sont dans le cadre de partenaires multiples. Pour la morale catholique, il n’est pas acceptable de multiplier les partenaires, car on s’éloigne clairement de l’idéal de l’amour qui demeure l’union entre un homme et une femme jusqu’à la fin de leur vie. Point. La multiplicité des partenaires est une situation moralement grave pour l’Église, c’est donc un péché pour les catholiques, par forcément pour les autres car ils n’ont pas à être contraints à agir selon une foi religieuse s’ils n’y adhèrent pas. Comprenons donc que l’Église, s’exprimant à l’intention des catholiques qui forment plus d’un milliard d’humains, ne peut pas et ne pourra sans doute jamais compromettre sa vision d’une union amoureuse idéale en approuvant l’usage du condom ! Sur ceci, le Pape ne change absolument rien.

Mais regardons le cas où un catholique serait dans une situation plus grave au plan de la morale, engagé dans la prostitution, selon l’exemple donné par le Pape, et qu’il serait porteur du VIH. Comprenons qu’il est dans une situation « explicite » de péché, toujours selon la morale catholique. Donc, si cet homme utilise un condom alors qu’il s’adonne à l’exercice de son « travail », cet acte consisterait en un moindre mal que de contaminer un partenaire. L’utilisation du préservatif est, dans ce sens, évidemment utile, et même souhaitable, pour éviter au maximum la transmission du sida. C’est une question de responsabilité, dit le pape :

Dans certains cas, quand l’intention est de réduire le risque de contamination, cela peut quand même être un premier pas pour ouvrir la voie à une sexualité plus humaine, vécue autrement. […] Cela peut être un premier pas vers une moralisation, un début de responsabilité permettant de prendre à nouveau conscience que tout n’est pas permis et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut.

Le vrai message n’est donc pas « l’autorisation du préservatif ». Ce que l’Église a à dire sur l’amour humain est infiniment plus grand que l’usage ou non d’un condom. Et la pertinence de cet enseignement est rarement citée. Dommage, car il y a là une richesse de sens pouvant contribuer à l’humanisation de la sexualité et par conséquent au bonheur des amoureux.

Alors, rien de changé, sauf que… la brèche ouverte aura tôt ou tard produit son oeuvre. Je vois déjà se profiler une pastorale de cheminement par cette seule ouverture. Ma perception est la suivante : l’idéal, pour le moins qu’on y adhère, est un objectif à atteindre. Avant d’y parvenir – si on finit par y parvenir en ce monde – il faut souvent bien des détours qui appellent la compassion, la miséricorde dans la langue chrétienne. Dans la logique développée par Benoît XVI, il se pourrait que, dans des cas exceptionnels, des situations très particulières, certaines pratiques jugées mauvaises par l’Église, soient perçues comme un pas vers plus d’humanité, en marche vers une prise de conscience d’une responsabilité mature, que la vie peut et doit être vécue dans une vision plus radicale du bonheur. Je crois donc, personnellement, que c’est un pas vers plus de compassion dans la pastorale de l’Église que cette minuscule brèche aura créé dans un livre qui n’a rien d’officiel, rien d’infaillible, et donc tout entier à réfléchir librement…