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Vers une dictature de la majorité?

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Deux reportages visionnés dimanche denier (29 mai) à Ici-Radio-Canada. L’un traite d’un référendum dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville, à Montréal, pour décider si un centre communautaire musulman peut devenir une mosquée. L’autre présente des chrétiens chinois persécutés pour leur foi et qui continuent, en sous-terrain, de se rassembler pour prier. Dans les deux cas, le désir de vivre leur foi ouvertement nourrit les membres de ces deux communautés. Là-bas, c’est la dictature communiste qui interdit aux chrétiens non reliés aux églises officielles de se rassembler. Ici, alors que la démocratie nous pousserait à croire qu’elle ferait de nous des êtres plus ouverts, plus inclusifs, se pourrait-il qu’elle devienne le moteur d’une persécution semblable?

Il faut savoir que la démocratie avait déjà parlé lorsque les élus de l’Arrondissement avaient autorisé que le centre communautaire puisse exercer des activités de culte. Les élus s’étaient appuyés sur les études du comité d’urbanisme. Bref, tout allait rondement et rien n’aurait dû se produire. Les musulmans qui fréquentent déjà ce centre et qui y prient régulièrement, sans poser de problème à leur voisinage, auraient simplement poursuivi leur activité de culte, mais avec une reconnaissance formelle et en toute légalité…

Mais des citoyens du quartier ne le voyaient pas ainsi. Un homme dans le reportage de Ici-Radio-Canada n’hésite pas à parler de danger. Une citoyenne engagée dans la campagne du non s’inquiète du sort réservé aux femmes dans l’Islam et milite, en tant que femme, pour ne pas laisser passer ça…

Laisser passer quoi?

Les croyantes et les croyants de toutes les religions ont besoin de lieux pour se rassembler, prier en commun et approfondir les enseignements de leur tradition religieuse. Les non-croyants ne semblent pas toujours comprendre ce besoin intrinsèque à la dynamique religieuse. Renvoyer tous les croyants à la sphère privée – entendre ici: « dans leur cuisine » – reviendrait à les priver d’un droit fondamental qui est inscrit dans les chartes internationale et nationales. Celle du Québec leur accorde ce droit, à l’article 3 :

« Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association. »

Empêchés d’exercer leur droit fondamental par leur propre gouvernement, les chrétiens chinois ne se laissent pas pour autant freiner dans leur besoin. Afin de pouvoir user de leur liberté, ils deviennent des illégaux. Certains subissent l’emprisonnement durant de nombreuses années pour avoir osé tenir des rassemblements privés. Et plutôt que de parvenir à réduire le nombre de croyants attachés au catholicisme, les mesures gouvernementales semblent influencer leur croissance importante partout dans ce pays (on parle de 65 à 100 millions)!

Bon voisinage et intégration

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Photo: Ici-Radio-Canada

À Chicoutimi où je vis, un homme eut l’idée bizarre d’attirer l’attention sur l’existence d’une mosquée (parfaitement en règle) en l’aspergeant d’un liquide rouge figurant du sang de porc. La mosquée existait pourtant déjà depuis des années et elle continue de réunir une bonne partie des musulmans vivant au Saguenay. Y a-t-il eu révolte de leur part à la suite de cet incident? Au contraire, ceux-ci ont minimisé le geste de l’individu de même que d’autres actions du même acabit, notamment des tracts haineux ou des affiches racistes. Nous sommes loin de l’islamisme revendicateur et bien plus encore d’une quelconque forme de terrorisme.

Il est tout à fait possible de vivre harmonieusement entre personnes de bonne volonté, que celles-ci soient attachées à une religion ou non, qu’elles la pratiquent ou non, en privé ou collectivement…

Si notre démocratie veut tendre à devenir une dictature de la majorité sur ses minorités religieuses, elle risque davantage d’attiser ce qu’elle craint au lieu de le contrôler. Car la personne engagée au plus intime de sa conviction dans sa foi religieuse la défendra contre toute attaque extérieure. C’est l’histoire de l’humanité qui nous le dit : nous comptons en millions les martyrs persécutés pour leur foi, dans toutes les grandes religions du monde.

Plutôt que la peur et l’hostilité, ne serait-il pas opportun, à Montréal comme dans les régions du Québec, d’encourager à mieux connaître les gens qui s’installent près de nous? Pourquoi ne pas prendre exemple sur ce conseiller municipal qui dit être allé rencontrer les gens du centre communautaire, avoir dialogué avec eux et en avoir été rassuré? N’est-il pas temps de  considérer les Québécois de l’immigration comme des citoyens à part entière, avec des droits semblables à ceux de tous les autres?

Le premier pas consisterait à leur garantir l’exercice de leurs droits fondamentaux, autrement notre démocratie n’aurait rien à envier à la dictature.


Ajout: La majorité a bloqué le projet de mosquée lors du référendum du 5 juin 2016.

Que dira François aux élus québécois?

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Que dira François aux élus québécois?

Pape-François-Discours-à-lONUNous avons assisté depuis près d’un an à plusieurs représentations auprès du pape François à Rome en vue de le presser de venir faire une visite au Canada, au Québec en particulier et notamment dans le cadre des fêtes du 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Alors que notre « nation » est devenue laïque, presque laïciste, la place du religieux dans l’espace public a nettement tendance à être critiquée quand elle ne fait pas clairement l’objet d’appels à empêcher toute visibilité de signes ou d’activités associés.

Dans un tel contexte, que pourrait bien venir faire au Québec un pape, chef d’une organisation religieuse qu’une grande partie des Québécoises et Québécois ont rejetée ? En y réfléchissant bien, j’ai pensé lui proposer un discours inspiré de ses propres paroles prononcées en d’autres circonstances, et qu’il pourrait tenir à l’Assemblée nationale, au siège du président juste au pied du crucifix… Voici donc une humble proposition (les passages en italique sont tirés de vrais discours du pape).

Discours imaginé du pape François à l’Assemblée nationale du Québec, le 20 septembre 2017.

Monsieur le président, Monsieur le Premier ministre, mesdames les députées, messieurs les députés, vous tous et toutes ici rassemblées, je vous remercie pour votre accueil chaleureux et empressé. On m’avait dit qu’un homme d’Église n’aurait pas bonne presse dans votre pays, mais je constate que vous savez être très polis envers vos invités !

Je souhaite vous exprimer mes remerciements personnels pour votre service à la société et la précieuse contribution que vous offrez au développement d’une justice qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine, sans discriminations.[1]Le Canada et le Québec font figure de chefs de file en ces matières et votre pays est perçu dans le monde comme un modèle pour le traitement fait aux minorités. Je pourrais vous entretenir longuement pour flatter votre égo de la même manière, mais je sais bien que vous ne m’avez pas invité ici pour faire du badinage! J’aimerais donc vous adresser quelques mots provenant d’un frère lointain, en toute humilité.

siège anqÀ la suite de ma propre expérience en Argentine et lors de mes visites au Brésil, en Centrafrique, au Mexique, en Ouganda, aux Philippines, au Kenya, à l’ONU et même devant mes frères évêques au Vatican, j’ai exprimé l’avis qu’une bonne partie des problèmes de notre monde trouve sa source en peu de choses : la corruption, la nôtre en particulier.

Malgré toute la beauté de votre culture et le progrès réalisé au sein de la belle société distincte du Québec, mes frères évêques rassemblés ici n’ont pas manqué de me parler de la corruption qui règne apparemment chez vous aussi. Ainsi, au lendemain du dépôt du rapport de la Commission Charbonneau, ils se posaient cette question : Ne faut-il pas s’interroger aussi sur les « attitudes intérieures qui alimentent « ce cancer du corps social » qu’est la corruption » ?[2]

Je les ai trouvés bien courageux d’oser questionner leurs concitoyens de cette manière. Mais leur courage ne suffira pas à produire des changements si dès à présent nous ne nous interrogeons pas, chacun et chacune d’entre nous, sur la source de la corruption.

La concentration scandaleuse de la richesse globale est possible en raison de la connivence de responsables de la chose publique avec les puissants. La corruption est elle-même un processus de mort : quand la vie meurt, on trouve la corruption.

Le corrompu traverse la vie en utilisant les échappatoires de l’opportunisme, avec l’air de celui qui dit : «Ce n’est pas moi qui l’ai fait», arrivant à intérioriser son masque d’honnête homme. C’est un processus d’intériorisation.

Le corrompu ne connaît pas la fraternité ou l’amitié, mais la complicité et l’inimitié. Le corrompu ne perçoit pas sa corruption. Il se produit un peu ce qui se passe avec la mauvaise haleine : celui qui en souffre s’en rend difficilement compte ; ce sont les autres qui s’en rendent compte et qui doivent le lui dire. C’est pour cette raison que le corrompu pourra difficilement sortir de son état en ressentant le remords intérieur de sa conscience.

La corruption est un mal plus grand que le péché. Plus que pardonné, ce mal doit être soigné. La corruption est devenue naturelle, au point d’arriver à constituer un état personnel et social lié aux mœurs, une pratique habituelle dans les transactions commerciales et financières, dans les appels d’offre publics, dans chaque négociation à laquelle participent des agents de l’État. C’est la victoire des apparences sur la réalité et de l’impudence sur la discrétion honorable.

Toutefois, le Seigneur ne se lasse pas de frapper à la porte des corrompus. La corruption ne peut rien contre l’espérance.

Que peut faire le droit pénal contre la corruption ? […] (Malheureusement), la sanction pénale est sélective. Elle est comme un filet qui ne capture que les petits poissons, alors qu’elle laisse les gros en liberté dans la mer. Les formes de corruption qu’il faut poursuivre avec la plus grande sévérité sont celles qui causent de graves dommages sociaux, aussi bien en matière économique et sociale — comme par exemple les graves fraudes contre l’administration publique ou l’exercice déloyal de l’administration — que dans toute sorte d’obstacle s’opposant au fonctionnement de la justice avec l’intention de procurer l’impunité pour les propres méfaits ou pour ceux de tiers [3]

Aucun de nous ne peut dire : « Je ne serai jamais corrompu. » Non ! C’est une tentation, c’est un glissement vers les affaires faciles, vers la délinquance, vers la criminalité, vers l’exploitation des personnes. Combien de corruption existe-t-il dans ce monde ! Et c’est un vilain mot, si on y pense. Parce qu’une chose corrompue est une chose sale ! Si nous trouvons un animal mort qui se corrompt, qui est « corrompu », c’est laid et ça pue aussi. La corruption pue ! Une société corrompue pue ! Un chrétien qui laisse entrer la corruption en lui n’est pas chrétien, il pue !

Je vous souhaite d’aller de l’avant à la recherche de sources de travail, pour que tous possèdent la dignité de ramener du pain à la maison, et d’aller de l’avant dans la propreté de leur âme, dans la propreté de la ville, dans la propreté de la société afin que disparaisse cette puanteur de la corruption !

Je vous bénis tous, je bénis vos familles et votre quartier, je bénis les enfants qui sont ici autour de nous. Et vous, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.[4]

[1] Discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[2] http://www.eveques.qc.ca/documents/2015/20151126LerapportCharbonneauestdepose.pdf

[3] Extraits tirés du discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[4] http://www.letemps.ch/opinions/2015/03/24/pape-francois-disparaisse-cette-puanteur-corruption

Rejeter cette fascination morbide

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Depuis son crime infâme commis sur la personne de Jun Li, Luka Rocco-Magnotta fait l’objet d’une fascination qui s’étend bien au-delà des frontières canadiennes où se sont déroulés les crimes qui lui sont reprochés. En date de ce jour, une recherche sur Google pointe vers plus de 34 millions de pages web! C’est signe que l’homme a atteint ce qu’il cherchait : une popularité planétaire répondant à un culte narcissique sans limite. Malheureusement, le sensationnalisme produit encore ici son effet, celui d’attirer comme des mouches sur un tas de merde les curieux de la dépravation humaine.

Psychopathe

Il y a crime et crime. Un assassinat, même le plus barbare (pensons à Guy Turcotte tuant ses propres enfants à coups de couteaux), demeure imaginable par des esprits sains sans qu’il ne soit utile ni même justifié de visionner l’acte dément, sauf si c’est par un jury qui doit examiner toutes les preuves lors d’un procès. Je trouve déjà intenables les scènes abominables qui sont présentées dans des séries de fiction. Lorsqu’un meurtrier sadique met en scène son geste selon un scénario qui ferait rougir tous les marquis de sade que la terre a portés, nous ne sommes évidemment plus en présence d’un humain, ni même d’une bête. Les animaux sauvages, en effet, tuent pour se nourrir. Même si leur violence fait partie de leur chasse de subsistance, elle n’est jamais ostentatoire! Alors nous ne pouvons que déduire de cet homme qu’il a de lui-même rompu avec l’espèce humaine en croyant s’élever au-dessus de la masse et en se donnant une stature de mythe vivant.

Je n’ai rien vu de sa vidéo. Je n’ai lu ou vu que peu de choses à son sujet. Je n’ai pas fait de recherches sur lui (sauf pour obtenir le nombre de liens) et sur sa vidéo comme l’ont fait des dizaines de milliers d’autres personnes qui partagent pourtant avec moi la condition humaine. Si, dans un recoin quelconque de mon subconscient, une part de moi avait pu désirer voir, je ne l’aurais jamais laissé remonter à la surface de ma conscience, car je me refuse à donner à un tel psychopathe ne serait-ce qu’un atome de particule de « présence » dans ma tête. C’est bien ce que racontent les gens qui ont vu la vidéo: ces images sont dorénavant incrustées dans leur tête et ça ne les lâche plus… Alors vous imaginez le mal qu’on a fait à ces jeunes de 15-16 ans qui ont visionné la vidéo au complet dans une classe « protégée » de leur école?

Que faire de cette fascination?

Je voudrais bien interpeller ceux et celles qui sont en voie de devenir les disciples du dépeceur de Montréal, car il est sans doute trop tard pour les autres qui ont déjà franchi la ligne. Malheureusement, il semble qu’il y aurait en nous une part avide de telles sensations qui s’apparentent au pouvoir absolu de tuer, découper, consommer un semblable qui est alors réduit à un simple objet d’assouvissement. Des films comme Le silence des agneaux et des séries policières comme Criminal Minds ont bien montré combien les sadiques attirent des fans qui peuvent eux-mêmes se transmuer en initiés qui se chargent de poursuivre le « projet » ou la « mission » du maître imité.

En réalité, je crois sincèrement qu’il faut résister à ce qui peut nous attirer, nous entraîner d’abord par curiosité et peu à peu vers une forme d’admiration pour de tels meurtriers. Je ne sais pas comment cet attrait peut naître en nous. Je n’en ai jamais ressenti aucun signe, au contraire plutôt de la répulsion, ce qui me semble normal. Mais ces gens qui suivent ces fous comme des adeptes créent eux-mêmes une religion autour de ces êtres malades, leur procurant la jouissance qu’ils attendent de s’être portés si loin dans la zone interdite.

Est-ce que la fiction produit de tels psychopathes? Est-ce que certains, désabusés par trop de « faire semblant » finissent par vouloir « du vrai »? Il me semble que c’est possible, même si ce n’est pas habituel. Je ne sais qu’une chose: il faut savoir résister. Chaque fois que nous donnons raison à ces criminels d’avoir accompli leurs méfaits en leur donnant de la visibilité et une prise dans nos esprits, nous contribuons à ce que cela ne s’arrête pas, nous encourageons une culture de mort. Il y a fort probablement, quelque part dans des chambres inaccessibles, des personnes isolées qui s’abreuvent de ces crimes violents réels, peut-être après avoir sur-consommé de la fiction. Il y a d’autres Magnotta en gestation qui passeront incessamment à l’acte car nous avons donné à ce dernier l’attention que ces autres souhaitent pour eux-mêmes. Ils auront raison si nous ne maîtrisons pas notre curiosité malsaine. Maintenant.

Il y a tant à contempler dans l’univers. Tant de choses et d’êtres qui sont à même de stimuler le meilleur de nous-mêmes. Tant de beautés à désirer… Qu’attendons-nous pour les mettre en valeur, leur donner une visibilité plus grande et plus contagieuse que tout le mal que l’être humain peut accomplir?

Tous appelés à la conversion

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Le nouveau et l'ancien

Un nouvel archevêque vient d’être nommé à Montréal. Mgr Christian Lépine n’était évêque auxiliaire que depuis quelques mois que déjà il est promu à la tête de l’Archidiocèse de Montréal, qui compte 1,5 millions de baptisés. Dans le contexte du Québec, le siège de Montréal est certainement l’un des plus importants pour le rayonnement de l’Église. Les Léger, Grégoire et Turcotte ont tous laissé leur marque personnelle. Le dernier en titre laissera moins le souvenir d’un grand communicateur intellectuel que celui d’un homme accueillant, bienveillant, à l’écoute de son peuple tout en ayant été capable de garder son diocèse en communion avec l’Église universelle alors que l’Église catholique du Québec subissait une débâcle sans précédent.

Les bravos et les huées

Bien entendu, la nouvelle de la nomination de Mgr Lépine a fait sa traînée de poudre. La conférence de presse du 21 mars aura permis à tous les journalistes et les animateurs de découvrir cet homme assez peu connu et y aller de leurs commentaires. La plupart des médias au Québec ont une tendance critique à l’égard de l’Église. On le comprend aisément à la suite des nombreuses situations troublantes qui ont été déterrées depuis une trentaine d’années surtout. Le pouvoir et l’influence des évêques au Québec se sont littéralement affaissés au point que les médias les tiennent pour négligeables dans le meilleur des cas et complètement rétrogrades et dépassés dans les cas les plus habituels. Même l’animateur attitré aux nouvelles religieuses de la télévision publique, Alain Crevier, fait preuve d’une distance critique qui peut paraître parfois hostile quand, sur son blogue, il ouvre des débats qui permettent à de nombreux lecteurs-commentateurs de laisser libre cours à leurs ressentiments. Disons qu’en général, on a été bons joueurs avec le nouvel évêque, en lui permettant dans les diverses entrevues d’exprimer qui il est et comment il entrevoit son nouveau rôle.

On a dit de Christian Lépine qu’il est plus à droite que Jean-Claude Turcotte, qu’il est de la même mouture que le cardinal Ouellet dont le passage à l’Archevêché de Québec a laissé dans l’esprit de plusieurs le souvenir d’un homme peu apte à lire les aspirations et les espoirs de son peuple et dont la communication médiatique a le plus souvent été évaluée négativement. On a dit aussi de Christian Lépine qu’il est applaudi par les mouvements radicaux comme Campagne Québec-Vie, car voilà un évêque dont on dit qu’il se montre plus ardent à dénoncer l’avortement, la contraception et l’homosexualité, un prêtre intègre qui ne fait pas de concession à l’esprit du temps, un théologien qui a vu dans la théologie du corps, très soutenue et développée par Jean-Paul II, une voie d’excellence pour les baptisés interpellés par le plan d’amour de Dieu pour les humains.

Dans les milieux d’Église, les commentaires sont plutôt modérés. Les quelques prêtres et collègues avec qui j’ai parlé se montrent plutôt neutres, un peu comme en attente de voir… Il faut dire que les aspirations de nombreux catholiques, parmi les plus engagés et le personnel permanent, ont été largement déçues par le mouvement d’ouverture et d’espoir, dans la foulée du concile Vatican II, et le recentrement graduel, voire les projets de « restauration » de l’autorité du magistère qui ont marqué le pontificat de Jean-Paul II et du pape actuel.

Les regrets et les espoirs

Il se trouve que j’ai « commis » une thèse de doctorat sur « La participation du peuple au choix des évêques » en 1997. Les recherches que j’ai menées dans ce cadre m’ont donné l’occasion d’interroger longuement en 1988 un évêque auxiliaire sympathique du nom de Jean-Claude Turcotte ainsi que cinq autres de ses collègues. Unanimement, les évêques interrogés se montraient assez favorables à un processus de nomination qui comprendrait une certaine participation des baptisés. Dans ma thèse, je dresse un portrait assez dramatique d’une situation vécue à Gatineau-Hull, après la mort de Mgr Adolphe Proulx, où un mouvement important de consultation s’était mis en branle afin d’offrir au nonce apostolique des éléments complémentaires à sa propre consultation. À l’époque, le nonce avait agi de manière très autoritaire, en interdisant la publication des résultats de la consultation diocésaine, ce qui fit l’objet d’une grande indignation parmi les groupes et les personnes consultées.

Dans les faits, les évêques qui ont été nommés depuis, quoi qu’on en pense, ont la plupart du temps été identifiés à une aile de plus en plus conservatrice au sein du clergé québécois. Un prêtre comme Raymond Gravel, par exemple, n’a certainement jamais été identifié comme un candidat idoine à l’épiscopat! Dans les années 1970, pourtant, quelques évêques dont l’expérience était plus pastorale, souvent issus du monde scolaire, avaient donné une couleur plus sociale à l’épiscopat. Même si les évêques nommés récemment sont plus « théologiens » et « spirituels » que « sociaux », cela n’empêche pas pour autant que le visage de l’Église au Québec demeure encore beaucoup plus à gauche qu’un grand nombre d’épiscopats nationaux.

Dans ma thèse, je qualifiais de conservateur Mgr Ebacher, nommé évêque de Gatineau-Hull en 1988. Or, il aura été jusqu’à son remplacement en début d’année un pasteur aimé par les gens de son diocèse. Même si les circonstances qui avait troublé l’Église locale avant son élection n’ont pas aidé à son intégration, il aura lui-même été « travaillé » de l’intérieur par son ministère épiscopal au sein de cette Église très proche des personnes appauvries et des enjeux sociaux. Un doctorat Honoris Causa lui a même été décerné pour son implication sociale et communautaire, alors que rien de ce qu’il avait fait avant ne pouvait laisser présager un tel souci des plus pauvres.

Que Christian Lépine soit de droite ou de gauche ou du centre ou d’en-bas ou d’en haut, finalement, qu’est-ce que cela changera vraiment? L’Église catholique propose avant tout une rencontre avec Jésus de Nazareth, mort et ressuscité. Cela s’exprime diversement, à gauche comme à droite. Tous les évêques qui se montrent fidèles au peuple dont ils ont la charge finissent par s’imprégner de ses valeurs, sa culture, ses préoccupations. N’est-ce pas là le rôle d’un « bon berger »: de connaître ses brebis et que ses brebis le connaissent? Quand Mgr Oscar Romero, par exemple, a été nommé évêque de San Salvador en 1977, il était considéré comme un ultra-conservateur. Des événements qui ont eu cours dans les premières années de son épiscopat ont changé radicalement la vision qu’il avait de son rôle. Il est devenu un évêque engagé auprès des pauvres et un modèle pour un grand nombre de catholiques. Ceci devrait simplement nous indiquer que l’étiquette qu’on appose sur un nouvel évêque ne devrait jamais l’enfermer dans une anticipation téméraire de ce qu’il sera et de ce qu’il fera.

Pour un chrétien, ceci est attribuable à un acteur discret mais efficace qu’on désigne comme le Saint Esprit. Pour moi, même si je signerais de nouveau presque chaque page de ma thèse de doctorat, ma confiance va davantage dans ce que l’Esprit dit aux Églises et à leurs chefs que dans les hommes eux-mêmes. Dans les années à venir, Christian Lépine sera confronté à son peuple. Il aura à écouter ses misères et ses espoirs. Il fera sans doute des erreurs et pourra se montrer maladroit en certaines circonstances. Mais dans sa prière humble et confiante, il s’en remettra à l’Esprit Saint. C’est là que tout devient possible. C’est uniquement dans cette relation intime qu’un successeur des apôtres peut se laisser convertir et devenir peu à peu le bon pasteur pour son peuple.

La conversion permanente n’est pas seulement un souhait que nous pouvons faire en pensant à nos évêques. C’est aussi un devoir qui revient à chaque croyant. En ce qui me concerne, tant à droite qu’à gauche, j’ai encore beaucoup de chemin à faire…