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Malgré l’Église, avec les couples gais

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Un mariage célébré dans une église anglicane.

J’ai eu la tentation, comme premier réflexe, d’intituler ce billet « Je suis homosexuel », à la manière de tous ces « Je suis » qui ont été repris de manière successive à propos de Charlie Hebdo et de tous les lieux attaqués par des fous furieux. Je me suis dit que ce serait mal interprété…

Il faut dire que sur ce sujet de l’homosexualité, j’ai été amené au cours des 30 dernières années à changer graduellement et profondément mon attitude. En effet, lors des premiers cours d’éthique (chrétienne, faut-il le préciser) que j’ai suivis en 1982, le sujet était abordé à la façon dont l’Église catholique a toujours dénoncé ce « désordre intrinsèque » de la nature. Mais je sentais déjà que quelque chose n’allait pas dans ce regard posé sur ces personnes. J’en connaissais déjà quelques-unes qui avaient toutes quitté ma région pour se réfugier dans l’anonymat de la grande ville. Je n’avais pas conscience de ce qu’elles vivaient en lien avec leur identité profonde.

C’est mon jeune frère, le premier, qui m’a éveillé à cette réalité. À ses 18 ans, il a fait son coming out alors que nous étions tous réunis chez nos parents. Je ressens encore la tension que cela nous avait fait vivre. Nous étions tous rivés sur le visage de notre père, car nous redoutions sa réaction. Et elle fut comme nous le craignions! J’étais mal à l’idée que cela arrive dans notre famille, avec des parents très religieux. Comme tous les hommes de mon âge, j’avais moi-même usé de tous ces mots visant à ridiculiser un garçon dès qu’il présentait quelque manifestation de féminité. Mais ce soir-là, j’étais plus choqué par le rejet de mon père (non pas de son fils, en tant que tel, mais de toute possibilité pour lui de vivre ouvertement son homosexualité, y compris l’interdiction d’inviter qui que ce soit qui serait comme lui). Ce fut le début de ma recherche pour comprendre.

Une rencontre au cœur de la souffrance

Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu accès à de vrais témoignages de la blessure infligée aux personnes homosexuelles (pour ce qui me concerne c’étaient des hommes), alors que je m’étais inscrit à une série de rencontres au sein d’une église baptiste où je me suis laissé entraîner dans un chemin insoupçonné. Pendant six mois, une fois par semaine, après les temps de prière et les catéchèses (qui, paradoxalement, dénonçaient les unions homosexuelles comme contraires au plan de Dieu), nous nous retrouvions en petits groupes. Le mien était constitué de sept hommes murs dont trois homosexuels. Chaque mardi soir, pendant une heure, nous étions comme dans une bulle protégée. Nous avions le droit de tout dire, de partager tout ce que nous avions à exprimer et nous étions tenus à la confidentialité.

Les personnes homosexuelles de mon groupe ont fait plus pour moi que toutes les lectures que j’ai pu faire sur le sujet. On aura beau chercher le gène de l’homosexualité dans l’ADN humain (et éventuellement le trouver), la science ne permettra jamais l’accès à la profondeur de l’humanité blessée d’une personne homosexuelle. Si je n’arrive toujours pas à déterminer le « début » de l’homosexualité d’un être humain (avant ou pendant la conception, après la naissance), je sais une chose avec certitude : il ne s’agit pas d’un choix. C’est quelque chose qui fait partie (ou qui vient à faire partie) de la structure psychique profonde de la personne. Il ne s’agit pas seulement d’une tendance, mais d’une composante de l’identité réelle de la personne. Et cela ne se déconstruit pas, ou peut-être que dans des cas très exceptionnels si j’en crois certains témoignages que j’ai entendus au cours de ces six mois.

Bref, j’ai beaucoup plus de respect pour la personne qui, pour arriver à s’assumer elle-même, comme premier pas vers un chemin d’épanouissement personnel, doit pouvoir afficher son identité de genre au risque de subir du rejet, de l’intimidation, parfois de la violence physique ou même l’emprisonnement ou la condamnation à mort dans certains pays. Il faut être complètement aveuglé par ses propres préjugés pour croire que ces personnes ont choisi d’être ce qu’elles sont…

Le retard de l’Église catholique

J’en viens donc à ma réflexion en Église. Je suis agent de pastorale, professeur et blogueur. Un jour, en commentaires à l’un de mes billets, un individu m’a longuement interpellé sur l’attitude violente de l’Église catholique à l’égard des personnes homosexuelles. J’avais beau argumenter sur la différence entre la morale que l’Église défendait et les attitudes pastorales des prêtres et du personnel qui se développaient de plus en plus en direction de l’accueil inconditionnel, mon interlocuteur me renvoyait toujours à la blessure causée par la définition de l’homosexualité qui laisse à penser que ces hommes et ces femmes ne pourraient jamais être considérées comme de « vraies » personnes et que le jugement posé sur elles pouvait encore aujourd’hui alimenter la peur et la haine en raison de ce qu’elles sont et pas seulement de leurs « actes intrinsèquement désordonnés ».

Autrefois, on mettait au rang des « passions » la tendance homosexuelle, comme l’alcoolisme, la pyromanie ou la perversion meurtrière. Et, bien entendu, la société devait s’assurer d’empêcher la mise en œuvre de telles passions (pensons à l’époque de la Prohibition). Mais qui peut prétendre encore que l’homosexualité ne serait qu’un penchant mauvais à combattre à tout prix?

Une Église rigide ou l’Évangile libérateur

Je me suis rendu à l’évidence que l’Évangile de Jésus-Christ ne peut pas légitimer une telle violence contre des frères et des sœurs en humanité. La réalité est que ces personnes sont comme elles sont. La foi nous conduit à reconnaître que Dieu nous aime tels que nous sommes, car il nous aime comme une mère ou un père aime ses enfants. Si mon propre père a pu faire le cheminement lui permettant d’accueillir son fils homosexuel et son conjoint dans sa propre maison et même de développer une relation privilégiée avec lui, combien Dieu lui-même ne pouvait-il pas les aimer de manière infinie? S’il les aime d’un tel amour, comme il m’aime et comme il aime tous ses enfants, ne veut-il pas pour eux le même chemin de bonheur et de vie? Ma réflexion m’amène à la conviction que ce chemin passe irrémédiablement par l’expérience de l’amour humain. Aimer son prochain, bien sûr. Mais l’amour conjugal, que l’Église se représente comme le signe sensible de l’amour de Dieu pour les humains, ne devrait-il pas être accessible à tous, sans exception?

Mon frère est en couple depuis de nombreuses années. Comme tous les couples, celui-là a ses petits défauts, ses petites habitudes, ses petites fermetures. Comme tous les couples, les conjoints de même sexe ont leur manière unique de s’aimer et d’aimer les membres de leurs familles. S’ils peuvent vivre sereinement leur amour, ils ont la même capacité de rayonner et d’exercer une réelle fécondité dans la société, là où ils sont suffisamment reconnus pour n’avoir plus besoin de recourir à la pitié ou à la compassion pour vivre leur vie tranquillement.

Mais ce n’est toujours pas le cas dans l’Église. Pourtant, celle-ci se trouve confrontée à sa propre évolution sur le mariage depuis les 50 dernières années. Autrefois considéré uniquement comme un contrat social pour la protection de la femme et la procréation, la définition du mariage a fini par intégrer l’amour mutuel comme la base d’une union fidèle et féconde. L’Église reconnaît aujourd’hui que c’est l’amour qui est le fondement. Si tel est le cas, alors l’amour peut et doit pouvoir s’épanouir également dans un couple homosexuel.

Un combat à mener

J’en viens finalement là où j’aurais peut-être dû commencer. Dans mon diocèse, une équipe pastorale s’est proposé d’inviter les couples qui s’aiment à une fête de l’amour. Se voulant consistante dans sa démarche en lien avec sa manière de concevoir l’amour, cette équipe en était venue à la conviction qu’elle ne pouvait pas refuser l’entrée à des couples qui seraient jugés « objectivement non-conformes » à la morale chrétienne. C’est tout simple : si ces couples ressentent que leur amour est vrai, engagé, durable, fécond, ils ont le même droit que tous les autres à la reconnaissance de l’Église.

La fête de l’amour réalisée par l’Unité pastorale Valin, en avril 2016, fut une initiative qui s’est voulue inclusive de tous les amours conjugaux. À la différence d’une fête de la fidélité, elle ne prenait pas en compte la dimension sacramentelle du mariage, mais seulement l’amour du couple. L’équipe de préparation de cette fête ne voulait pas trier, car cela aurait été un jugement. Elle ne voulait pas exclure, car cela aurait été en contradiction avec sa démarche de reconnaissance. Il s’est ainsi trouvé quelques couples gays dans l’assistance. Mais comme pour tous les autres, il ne leur était pas demandé de s’identifier. Il leur suffisait d’être là, d’accueillir la bonne nouvelle, de ressentir la joie devant la beauté des amours humains et de recevoir la bénédiction du prêtre. Si cette fête a pu scandaliser quelques catholiques scrupuleux, elle aura eu le mérite de mettre la valeur de l’amour au premier rang. N’est-ce pas ce que l’apôtre Paul lui-même recommande dans sa célèbre Hymne à l’amour (Cf. 1Co 13)?

Il est probable que cette fête ait pu semer de la confusion dans certains esprits, mais la sortie regrettable de l’évêque, mon évêque, visant à réprimander publiquement cette équipe jusqu’à contribuer tout récemment à la démission de son prêtre-modérateur, me paraît comme un geste bien plus grave, car il ne pourra que saper les efforts sincères des baptisés qui, comme moi, cherchent encore à demeurer en communion avec une institution déconnectée de la vie des gens. Par l’un de ses évêques, l’Église se sera, une fois de trop, montrée impitoyable en vertu d’une morale figée, empreinte de pharisaïsme, plutôt que miséricordieuse à l’excès, comme l’y invite le pape François*. Elle aura surtout fait la sourde oreille à toute la recherche contemporaine et aux témoignages consensuels qui permettent d’envisager l’homosexualité autrement que comme une perversion ou un désordre de la nature qu’il faudrait guérir ou à tout le moins brimer dans son expression.

Les couples homosexuels constituent un véritable écueil pour l’Église. Même le dernier synode sur la famille n’a pu leur adresser un seul mot, compte tenu des divisions que le sujet suscitait. Les couples de même sexe sont des pierres d’achoppement qui mettent l’Église au défi de sa propre cohérence et de sa véritable mission : exclure ou accueillir; juger ou accompagner; demeurer pure ou descendre dans la boue humaine, au risque de se salir et peut-être même de mourir… par amour. Voilà pourquoi je me range aux côtés des personnes homosexuelles et que je soutiens leur désir de vie conjugale engagée dans la durée et reconnue : pour que mon Église soit ne leur soit plus cause de souffrances, mais qu’elle devienne de plus en plus passionnée par leur libération et par leur inclusion.


* Ce paragraphe de mon article m’a valu un blâme de mon évêque, avec l’appui de ses plus proches collaborateurs. Je le mentionne à l’intention des personnes qui pourraient s’offusquer à l’idée que Mgr Rivest ait pu laisser passer un tel commentaire sans prendre la défense de l’Église, ce qui n’est pas le cas, bien au contraire.

Pape et famille: trop tard pour le Québec?

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20160407t1336-2600-cns-pope-apostolic-exhortation_presEn lisant La joie de l’amour, je me suis réjoui qu’un pape démontre une compréhension plus juste de l’amour conjugal. En effet, la parole magistérielle de l’Église sur la famille, l’amour et la sexualité s’est souvent placée à une hauteur doctrinale qui ne rend pas suffisamment compte de la vie des couples qui cherchent à simplement vivre leur amour. Mais le souffle arrive-t-il trop tard?

Dans Amoris laetitia publié vendredi, le pape François a choisi d’exposer l’amour comme un chemin avec sa dynamique propre, soumis à la réalité, vécu au sein de la condition humaine qui est elle-même une lutte incessante pour le bonheur au cœur de la fragilité et de la blessure… Cette vision de l’amour conjugal représente un changement significatif dans la posture de l’Église. Celle-ci ne devrait plus se contenter de plaquer une image idéalisée du couple et du sacrement en s’attendant à ce que les époux y correspondent dès que les consentements sont échangés!

Un chemin, c’est une distance à parcourir, une destination à atteindre. Le point de départ, c’est lorsque le couple évoque pour la première fois le projet de s’engager mutuellement. La ligne d’arrivée, ce n’est rien de moins que l’idéal d’une communion parfaite.

Marié depuis 32 ans, je doute sincèrement que cet idéal ne soit encore atteint, et c’est tant mieux! Car la dynamique interne de l’amour empêche qu’il devienne inerte, statique ou achevé.

LIRE LA SUITE SUR PRÉSENCE-INFO.CA…

Ce que Dieu a uni…

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annulment« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » (Marc 10, 9) Avec le récent Synode sur la famille, cette question du divorce et du remariage a surgi de nouveau dans les échanges. Peu de gens de mon entourage arrivent à comprendre cet « endurcissement » face aux couples qui ont vécu un premier échec et qui se retrouvent jugés par l’Église en raison d’un nouvel engagement conjugal.

J’ai moi-même eu « l’honneur » dans ma vie d’être appelé à témoigner au cours de deux mariages dans ma famille. Les deux couples m’avaient demandé de préparer leur mariage avec eux et d’y apporter ma contribution lors de l’homélie. Je dois confesser aujourd’hui que j’ai échoué lamentablement. Non pas que ce que j’ai pu dire à l’époque n’avait aucun sens, bien au contraire! En tant que jeune théologien, j’ai énoncé clairement et avec fierté le rôle et la mission du couple dans le monde: « Être le reflet fidèle de l’amour de Dieu pour l’humanité, du Christ pour l’Église en se nourrissant quotidiennement à même cet amour divin ». Non, mon échec n’est pas théologique, il est plutôt anthropologique!

La très vaste majorité des couples qui s’adressent à l’Église, ici au Québec, pour se marier « religieusement », ont une très vague idée du sens théologique de leur engagement. Ils y viennent pour sceller leur amour et lui conférer une sorte de caractère sacré, ce qui montre bien leur « bonne foi ». Mais même s’ils se montrent patients en écoutant l’énoncé de mission qu’on leur confie, ils sont le plus souvent à des lieues de pouvoir en saisir toute la portée et de prendre un engagement aussi définitif.

Je crois sincèrement que je n’ai pas été digne de la confiance des deux couples qui ont voulu m’associer à leur démarche. J’étais pour eux une personne de confiance face à un univers devenu étranger (l’Église) et des codes de langage qu’ils ne comprenaient pas. En principe, j’aurais dû partir de leur projet, de leur amour, de leur volonté de s’établir comme couple plutôt que de leur imposer une sorte de mission qui ne collait en rien à leur situation. J’aurais dû leur proposer quelque chose d’intermédiaire, une fête de l’amour, une reconnaissance publique d’un projet en marche, mais pas un mariage. Les deux couples ont divorcé. Les quatre personnes se sont réengagées autrement et je n’ai pas été « demandé » pour être au coeur de leur nouvel engagement. Et ça se comprend!

Une mission qu’on embrasse progressivement

un-forum-discussion-lors-rassemblement-national-jeunes-religieux-religieuses-france_1_730_484Faisons un parallèle avec les personnes « consacrées », celles qui font un engagement au sein d’une communauté religieuse catholique. Celles-ci ont à vivre un certain nombre d’étapes avec des temps de discernement et parfois même d’épreuves. Une femme ou un homme se présente à une communauté, elle manifeste un intérêt. La plupart du temps, on lui montrera un certain détachement de manière à éprouver son désir. Elle reviendra et insistera. On lui proposera un temps relativement court pour « voir ». Parfois, on institue même une telle étape en appelant ces personnes des « regardantes » et on leur offre un accompagnement en vue de toujours s’assurer de leur liberté. Au bout de cette période qui peut durer un à deux ans, la personne peut demander à entrer dans la communauté. Si le discernement le confirme, on l’accueillera comme « novice ». Cette nouvelle étape lui permet de vivre entièrement dans la communauté, mais c’est un temps d’apprentissage, d’études, de travail. Le noviciat peut durer trois ans, parfois plus longtemps! La personne est toujours libre de quitter sans rompre un quelconque engagement. Ce n’est qu’après cette période qu’une première forme d’engagement plus formel entre en scène, la « profession temporaire ». La personne s’engage à approfondir sa vocation en étant pleinement membre de la communauté, mais ses « voeux » seront à réviser au terme de l’échéance qui peut durer de deux à trois ans, parfois plus! Enfin, parvenu au terme de ce temps qui vérifie constamment la liberté de l’individu et le discernement de sa vocation, celui-ci peut alors prononcer ses « voeux perpétuels » considérés comme irrévocables. Au total, un tel cheminement peut prendre de 5 à 10 ans avant de se conclure par un « mariage avec l’Époux ». La personne consacrée y reçoit la mission d’être fidèle et de témoigner de l’amour sans partage de Jésus pour elle-même et pour chaque être humain!

Revenons au mariage entre un homme et une femme. Ceux-ci ont passé quelque temps à se fréquenter, de moins en moins d’ailleurs. Ils ont assez souvent déjà vécu quelques mois ensemble, parfois plus. Et ils se présentent à l’Église. On leur donnera un weekend de préparation et on bénira leur alliance par le sacrement. Désormais, ils seront engagés de façon perpétuelle aux yeux de Dieu et personne sur terre n’aura plus le droit de « les séparer » (pas même eux)!

Ne voyez-vous pas, comme moi, une incohérence totale entre ces deux manières de s’engager devant Dieu et devant l’Église? Dans le premier cas, en outre, il s’agit d’une personne seule! Elle n’a qu’elle-même à scruter et à se voir cheminer vers son objectif alors que dans le mariage, il y a deux individus avec tout ce qu’ils sont: histoire personnelle, joies, peines, hésitations, peurs, désirs, etc.

Le sexe, le vrai problème?

La différence entre les deux situations, c’est la sexualisation de l’engagement religieux. Dans le premier cas, c’est la chasteté qui est en jeu. Dans le second, les relations sexuelles feront partie de l’équation tôt ou tard. Et comme il est rarement possible de les reporter de quelques années (!), vaut mieux alors unir les amoureux le plus tôt possible pour leur éviter le péché du « sexe hors mariage » (et bien sûr encadrer aussi l’arrivée d’enfants).

Je suis sans doute bien prétentieux de croire que la gradualité de l’engagement vocationnel devrait s’appliquer de la même manière à un couple chrétien qu’il est de mise pour une personne seule. Mais mon expérience personnelle me démontre que le mariage « religieux » devant Dieu et devant l’Église ne devrait survenir qu’après bien des années de fidélité que le couple aurait vécues et qui l’auraient éprouvé. Une majorité de couples ne survit pas au temps. Ceux qui survivent et qui reconnaissent la présence de Dieu et son amour indéfectible pour eux pourraient être accompagnés et invités à sceller cet amour dans l’alliance du mariage. C’est alors et alors seulement que nous pourrions parler d’un mariage « que Dieu a uni »…

Il est probable qu’ainsi nos tribunaux ecclésiastiques seraient beaucoup moins occupés qu’ils ne le sont actuellement et que les mariages célébrés à l’Église porteraient davantage la marque de la vocation sacramentelle dont nous avons tant besoin pour signifier au monde toute la beauté de l’amour qui s’engage, qui dure et qui se transforme au rythme du temps, à l’image et à la ressemblance de Dieu…

Synode 2014: Qui a gagné? Qui a perdu?

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S’il existait encore des gens parmi les catholiques qui croyaient que l’Église était à l’abri des influences politiques, des lobbys et des conflits de pouvoir, le dernier synode leur aura montré que ces jeux de coulisse ont toujours été présents, bien que la plupart du temps cachés ou plus discrets.

La détermination du pape François à ouvrir les vannes de la transparence et à exiger une parole libre de la part de tous les évêques participant au synode aura sans doute favorisé cette manifestation qui peut paraître incongrue avec la mission spirituelle et l’unité de l’Église. Mais en réalité, elle aura surtout permis de montrer à quel point les membres de la plus haute hiérarchie de l’Église sont d’abord et avant tout des êtres humains sensibles aux influences diverses et qu’ils se rallient naturellement au leadership intellectuel et moral de quelques chefs de file, comme nous tous…

Sur la ligne de départ

Après une année de consultation et de positionnement des uns et des autres, l’entrée en synode, alimentée par la tendance à polariser des médias, pouvait donner l’impression que le grand clash était commencé. Les dés des uns et des autres semblaient déjà joués. Il ne restait plus qu’à voir comment la partie se déroulerait. Si les médias (et nous tous) n’avaient à chaque jour qu’un résumé de l’allure de la journée à se mettre sous la dent, c’est incontestablement le rapport de mi-parcours (la relatio post disceptationem) qui a mis le feu aux poudres. Un grand nombre de participants au synode et d’autres évêques sont sortis dans les médias pour exprimer leur indignation de voir à quel point des interventions jugées minoritaires y prenaient de l’importance. C’est là que nous avons pu prendre conscience de l’importance de cette mouvance conservatrice et du poids qu’elle exerce au sein de l’Église et dans l’enceinte synodale.

Les tensions

Les questions débattues (disons plutôt exposées) par les évêques ont semblé se concentrer sur deux ou trois points de la doctrine, à savoir : la communion eucharistique qui devrait ou non être accordée aux divorcés-remariés ou réengagés; la possibilité de considérer un échec matrimonial et d’ouvrir, à certaines conditions, à un second mariage; et l’ouverture plus ou moins grande aux personnes homosexuelles en excluant cependant dès le départ toute idée d’un « mariage » pour des personnes de même sexe.

Les tenants plus radicaux de l’enseignement traditionnel se sont vite rendu compte que ce fameux rapport semblait ouvrir plus largement que ce qu’ils avaient entendu des exposés des pères synodaux, d’où leur vive réaction comme pour colmater des brèches soudainement apparues au matin d’un réveil brutal. S’il y avait une certaine proportion d’évêques qui se seraient montrés plus « ouverts » à des changements non seulement pastoraux, mais qui auraient eu pour effet de modifier « quelque chose » de la doctrine, ceux-ci sont restés plutôt discrets au cours de la deuxième semaine. Avaient-ils le sentiment d’avoir été trop loin? Ils sont effectivement assez rares à avoir osé exprimer leur ouverture personnelle en public après la montée fortement médiatisée de l’arrière-garde.

Le texte final

Le rapport final du synode est très différent de celui de mi-parcours. Les grandes questions en litige n’ont pas reçu les deux-tiers des votes pour qu’elles soient adoptées (dans le sens d’une plus grande ouverture pastorale). Certains y verront donc une victoire de la frange conservatrice qui aura probablement su garder l’intégrité de la doctrine devant un pape à tendance trop laxiste. D’autres y constateront à quel point il est difficile de déverrouiller certains éléments doctrinaux lorsqu’ils sont fixés par la tradition et que la tentative aura au moins servi à montrer qu’un courant qui s’attache davantage à la « miséricorde » et même à la notion de gradualité en morale est réellement actif dans l’Église actuelle.

Et après?

Certains voient dans la proposition du pape de tenir ce synode en deux moments distincts (il n’était prévu à l’origine que la session d’octobre 2015) comme une stratégie pour que les questions débattues en 2014 continuent d’être présentes dans les esprits des pères synodaux qui participeront à la séance de l’an prochain. sur les mêmes sujets. Ainsi, dans les médias, les Églises locales et les divers forums qui s’intéressent à ces questions, le débat se poursuivrait avec l’espoir que l’ouverture manifestée cette année puisse aller en grandissant. S’il s’agit réellement d’une stratégie ainsi orchestrée, il faut reconnaître en François une intelligence hors du commun et un sens politique particulièrement déroutant pour les hauts responsables de la curie romaine et pour les tenants des positions traditionnelles.

Plusieurs cependant diront que ces ouvertures sont bien minces et très loin des vraies préoccupations des hommes et des femmes de notre temps. Il est clair que de donner la communion ou non aux divorcés-remariés peut paraître un bien petit problème pour les gens qui ont rompu avec l’Église ou pour ceux qui font fi de l’interdiction en se présentant sans trembler à la communion avec une conscience claire. Il va de soi que de rappeler que l’Église ne veut pas discriminer les personnes homosexuelles tout en maintenant que leurs unions et leurs relations sexuelles sont condamnées par l’Écriture ne peut conduire à de grandes réjouissances de la part des groupes qui tentent de lutter contre l’homophobie! Mais il faut peut-être considérer ceci: si l’Église peut faire quelques pas dans ces directions en égratignant quelque peu l’épiderme de sa doctrine associée « depuis toujours » à la Vérité absolue et immuable, ces petites avancées pourraient éventuellement permettre de rompre avec l’absolutisme de la lettre de la Loi et de tendre vers une interprétation plus nuancée qui tiendrait compte avec plus de réalisme des différentes situations particulières.

Bref, une petite brèche dans une fortification réputée imprenable pourrait peut-être donner à voir quelques ouvertures qui indiqueraient que l’Église est en train de voir le monde avec plus de compassion et d’y reconnaître, enfin, que c’est aussi dans ce monde que l’amour de Dieu s’incarne lorsque son Esprit Saint peut souffler librement.

L’amour existe encore!

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Cet article est le dix-septième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de mars 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

La St-Valentin vient tout juste de passer. Au-delà de sa récupération commerciale, nous avons pu constater de nouveau l’importante vague d’expression amoureuse que cette fête génère. L’amour est dans l’air! Nous le voyons aussi avec les préparatifs des mariages qui seront célébrés à l’été, même s’ils sont moins fréquents qu’autrefois.

« De ton Valentin »

Le fameux saint Valentin serait mort en 270. On dit que ce prêtre offrait aux fiancés de bénir leur union en secret, alors qu’une loi romaine l’interdisait, parce que les hommes mariés feraient de piètres soldats! Valentin devait voir l’amour entre un homme et une femme comme un projet sacré voulu par le Créateur. Il souhaitait que leur union puisse recevoir la bénédiction divine. Pour cela, possiblement, il fut condamné à mort. Juste avant son supplice, on dit qu’il laissa à la fille de son geôlier, guérie par lui de sa cécité, des feuilles en forme de cœur avec ce mot : « De ton Valentin » !

La tradition chrétienne a toujours valorisé l’union des cœurs pour qu’ils n’en fassent plus qu’un, tout en conservant deux personnes entières! L’amour humain qui s’oriente peu à peu vers des fiançailles ou le mariage « pour le meilleur et pour le pire » semble avoir été voulu par Dieu dès la Genèse! Jésus lui-même n’a pas hésité à encouragé les épousailles à Cana. Si le mariage a connu une évolution dans le temps, entre la simple reconnaissance publique et l’engagement formel devant le prêtre, ce n’est qu’au XIIe siècle qu’il est devenu l’un des sept sacrements de l’Église.

Aime-t-on encore en 2014?

Les couples qui se forment à notre époque sont-ils animés du même amour que leurs grands-parents? Désirent-ils tout autant s’unir l’un à l’autre en s’engageant à se soutenir mutuellement et à ouvrir leur désir à une réelle fécondité? Nous voyons différentes formes de couples qui ne semblent pas toutes correspondre à cet idéal. Mais nous pouvons croire que ce qui se trouve à l’origine de l’amour conjugal est la plupart du temps une invitation lancée aux partenaires à mieux se connaître en vue d’éprouver les sentiments qui les rapprochent. Il arrive souvent que ces fréquentations soient écourtées. En effet, la majorité des couples font déjà vie commune lorsqu’ils communiquent avec leur paroisse. Leur connaissance mutuelle s’approfondit alors à l’intérieur de la vie ensemble, avec des ajustements importants, et aussi parfois des découvertes qui peuvent être lourdes de conséquences.

Si, par sagesse, l’Église propose une préparation adéquate des fiancés avant leur mariage, elle sait toujours reconnaître une bonne nouvelle lorsqu’elle rencontre l’amour authentique. Dieu aime sa création tout entière et le Christ aime son Église d’une tendresse absolue. Pour l’Église, l’amour sacramentel du couple, incluant un engagement inconditionnel, est une manière concrète de rendre l’amour de Dieu visible au sein du foyer et dans le monde.

L’amour traverse plusieurs stades. Entre l’étincelle des premiers regards et la profondeur du respect mutuel éprouvé par le temps, il y a matière à célébrer chacun de ces moments pour marquer la joie d’un amour qui rayonne grâce à l’unique source de tous les amours humains.

L’amour, l’union, (le contrat), la séparation

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L'amour passion

La Cour suprême du Canada a pris récemment une décision qui a de grandes conséquences, au Québec.

C’est maintenant tranché, les dispositions du Code civil du Québec qui concernent le mariage et l’union civile respectent la Charte canadienne des droits et libertés. La loi ne sera donc pas modifiée, contrairement à ce que la Cour d’appel avait décidé en novembre 2010. Ainsi, les conjoints de fait, au moment de la rupture, n’ont pas droit aux mêmes protections que les couples mariés ou unis civilement tels que la pension alimentaire ou le partage du patrimoine familial. (Source)

Cette décision très partagée est loin de faire l’unanimité. Et avec raison. Si cette cause a été autant suivie, ce n’est sans doute pas uniquement parce qu’elle confrontait un riche milliardaire à son ex-concubine, également la mère de leur trois enfants. Disons toutefois que ce n’est pas étranger à sa médiatisation exceptionnelle. Mais c’est aussi et surtout parce que le Québec est le champion mondial de l’union de fait et que 60% de tous les enfants qui naissent actuellement sur son territoire le sont dans un contexte où il n’existe que très rarement une « convention » ou un « contrat » entre les parents. De plus, il y a une différence de 10 ans entre la durée moyenne des couples mariés par rapport aux couples en union de fait (près de 15 ans pour les mariés vs moins de 5 ans pour les concubins). Cela explique donc la vulnérabilité des conjoints, en particulier les femmes qui laissent leur travail pour prendre soin des enfants. Si les enfants peuvent quand même bénéficier d’une pension alimentaire, la mère peut se retrouver en grande précarité.

Amour ou Contrat

Comme on le voit actuellement en France, où le mariage fait l’objet d’un débat qui divise la société, en raison du projet de loi permettant aux couples gays de se marier, avec tous les avantages que cette forme d’union procurerait (patrimoine, filiation par adoption ou procréation assistée, etc.), la forme juridique qui est donnée à l’union de deux personnes est d’une importance capitale. En effet, même si au départ c’est l’amour qui réunit deux êtres, se mettre ensemble relève d’une décision qui devrait, normalement, se fonder sur des motifs plus rationnels. Faire vie commune, ce n’est pas seulement vivre ensemble parce qu’on ne voit pas comment on peut arriver à vivre loin de l’autre! C’est un projet de vie…

Au début, dans le débat qui a cours en France, j’étais surpris de voir que, même parmi mes amis catholiques, ce n’est pas tant l’amour qui est valorisé dans le mariage, mais plutôt le cadre juridique de la propriété des biens appartenant au couple, la filiation et l’héritage laissé aux enfants. On a donc beaucoup mis de l’avant la notion de contrat régi par le code civil. Au Québec, il semble que nous avons mis cela au second plan, comme si l’amour passionné du début allait toujours durer et que la rupture n’était pas envisageable… L’amour aurait cette fâcheuse tendance à faire oublier les statistiques. Moins de 5 ans en moyenne pour la durée de vie d’un couple, ce n’est pas si long dans une vie… Surtout lorsqu’on accumule maison, meubles, argent et… enfants.

Même s’ils choisissent spontanément l’union de fait, tous les couples ne sont pas forcément décrochés du réel au point de ne rien prévoir. Certains feront une convention chez le notaire. D’autres s’assureront au moins d’acheter conjointement les biens qu’ils consommeront en prenant soin d’indiquer le nom des deux acheteurs. Mais ils sont loin d’être en majorité. Pour les enfants, c’est différent… À moins que l’enfant ne soit celui d’un seul partenaire, il est normalement « partagé » en cas de rupture, incluant les responsabilités inhérentes.

Un peu de raison

Rupture

Rupture

Les chrétiens qui se marient à l’église préparent une « célébration de leur amour ». C’est ainsi qu’on les invite à considérer l’engagement mutuel. Mais l’Église insiste fortement et depuis longtemps, parfois sans être bien comprise, sur une bonne préparation au mariage qui permet notamment au couple d’envisager toutes les questions de la vie ensemble afin d’éviter que l’amour ne se réduise à « l’eau fraîche » de la passion. Je me rappelle, il y a déjà 28 ans, lorsque ma femme et moi avons suivi ce cours. Nous étions surpris par le nombre de questions auxquelles nous n’avions pas forcément réfléchi: la communication dans le couple, la vie en société, les amis, le travail, les loisirs, le partage des tâches, la sexualité responsable et respectueuse de l’autre, la décision d’avoir des enfants et leur planification, sans oublier la dimension spirituelle qui devient une véritable question à mesure que le temps progresse. Cela fait bien des sujets à discuter dans un couple et ça les aide à quitter pour quelque temps la fusion irrépressible qui fait suite au coup de foudre! Je me dis que cette préparation devrait servir à n’importe quel couple, encore davantage si le choix ultime du mariage n’est pas retenu. 

Bref, il me semble, bien simplement, que le jugement de la Cour suprême du Canada devrait avoir ceci de bon qu’il donnera à bien des couples déjà formés et à tous les autres qui pensent à « se mettre ensemble » quelques sujets de discussion qui sont également de bonnes occasions de mieux connaître son partenaire.

Ceci dit, il existe concrètement plusieurs formes de partenariat amoureux. Je me réjouis de cette diversité. Je me réjouis également que tous les « régimes » ne procurent pas tous les mêmes avantages ni les mêmes responsabilités. Au mariage traditionnel, civil ou religieux, s’ajoutent l’union civile et l’union de fait. Chacune de ces formes porte une dose d’engagement face à l’autre selon une détermination plus ou moins forte. Entre le concubinage, sans doute « moins engageant », qui fait et défait les couples parfois si rapidement que les proches n’arrivent pas toujours à se rappeler du nom du nouveau conjoint (!) et le mariage où l’on jure fidélité jusqu’à ce que la mort sépare (!), les conjoints et conjointes ont des possibilités variées qui correspondent à ce qu’ils désirent vivre, dans la mesure où ils se sont posé les bonnes questions.

Personnellement, je me dis que si j’avais voulu me préserver pour moi-même quelques biens ou revenus, je n’aurais peut-être pas choisi le mariage sous le régime de la société d’acquêts! Pour tous les futurs couples, le fait de ne pas vouloir aller aussi loin dans l’engagement peut cacher une « réserve » face à l’autre qui devrait, en soi, faire l’objet d’une bonne discussion avant de se mettre ensemble!

Choisir ses combats, vraiment?

Standard

Bran et le mestre Luwin (Le Trône de fer)

Il faut choisir ses combats si on ne veut pas les perdre tous! Cet adage est devenu présent dans la vie courante et plus encore dans le domaine de l’éducation des enfants. Les intervenants aux compétences variées nous incitent à nous concentrer sur quelques aspects du comportement de notre enfant, car on ne peut pas tout réformer en même temps. Je concède qu’il faut savoir parfois nous concentrer sur quelques particularités pour avancer, mais il me semble que le risque de négliger d’autres éléments fondamentaux est très présent si nous en restons constamment à trier les combats que nous pouvons gagner plutôt que de nous lancer dans une vraie démarche de croissance, disons, plus intégrale.

Combat pour la Vie

Les catholiques semblent avoir pris depuis quelques décennies cette stratégie du choix sélectif des combats. Pensons à l’avortement. Certains militants pro-vie sont tellement concentrés sur ce combat qu’ils en finissent par ne plus rien voir des interpellations évangéliques pourtant si criantes pour plus de justice, pour l’égalité des sexes, pour l’inclusion et l’intégration, pour le respect des différences, pour la dignité au travail, pour l’accompagnement en fin de vie, pour l’éducation accessible à tous, pour l’édification d’une société où la Vie est servie avant tout par l’amour. Je me rappelle avoir interpellé directement le directeur-fondateur du magazine américain pro-vie LifeNews.com le soir où Troy Davis a été mis à mort suite à une condamnation controversée. Je lui demandais de prendre position et d’inviter ses lecteurs à se rallier au mouvement mondial qui avait cours afin de tenter d’empêcher l’exécution. Il m’avait répondu quelque chose comme: « Lorsque les opposants à la peine de mort s’opposeront à la mise à mort des foetus, je me battrai à leurs côtés. » Voilà où nous mène la sélection de nos combats lorsque cela implique le désengagement face à d’autres situations tout aussi tragiques. L’évêque de Nanterre, Gérard Daucourt, a publié ce jour une lettre adressée à ses diocésains. J’apprécie particulièrement la conclusion qui ouvre plus largement « le combat » à mener:

Notre combat de chrétiens pour la vie et pour l’homme est un. Il concerne aussi bien l’embryon que le malade en fin de vie, la famille que les chômeurs, les immigrés en difficulté que les personnes handicapées, etc. L’Eglise se sait concernée par toutes ces situations. Chaque membre de l’Eglise doit faire partout, en tous ces domaines, tout ce qu’il peut ! (source)

Cet appel d’un responsable de l’Église a de quoi nous faire réfléchir. Il est lancé dans un contexte où les catholiques français sont engagés dans un combat vigoureux contre le mariage gay et contre l’adoption par des couples homosexuels qui aurait pour conséquence, entre autres, de taire la vérité biologique que chaque être humain a un père et une mère. Tout en encourageant les catholiques à s’engager respectueusement dans un débat honnête sur ce sujet, l’évêque les appelle sagement à ne pas négliger les autres fronts. Je me sens concerné par ces choix de société qui ont déjà été mis en oeuvre ici au Canada et au Québec. Le mariage gay est désormais reconnu. L’adoption par des couples homosexuels est légitime. Il y a aussi bien d’autres « pratiques » qui ont été instaurées légalement alors qu’elles contrevenaient à l’éthique chrétienne. Qu’on pense simplement à l’accès libre à la contraception et à l’avortement. Il y en a d’autres qui risquent d’être sous peu autorisées, comme l’euthanasie et le suicide assisté. Bref, les temps sont durs pour les chrétiens qui résistent à ces nouvelles normes sociales fondées essentiellement sur une vision large des droits fondamentaux individuels, souvent à l’encontre d’une certaine idée du bien commun.

À force de perdre…

L’Église catholique a « perdu » de nombreux combats ainsi menés depuis les débuts de la sécularisation. Au-delà du fameux pouvoir d’influencer qu’elle exerçait autrefois, c’est surtout la réceptivité face à sa vision morale et son enseignement social qui fait défaut. Visiblement, les États de ce monde se laissent emporter par la vague relativiste qui donne la primauté de son destin à l’individu. Les « vainqueurs » parlent de progrès social et s’attribuent le terme de progressistes. Bien entendu, les « perdants » ne peuvent voir dans ces changements un progrès réel. Généralement, à force de perdre, les perdants finissent soit par se rallier au vainqueur, histoire de souffler un peu avant de fomenter de nouvelles alliances ou bien en se trouvant, finalement, pas si mal dans le camp adverse; soit par occuper le champ de la résistance. Il en est ainsi dans toutes les guerres. Il est donc possible, ici au Québec, qu’une bonne partie des croyants appartenant à l’Église catholique ait fini par se résigner à l’état de fait et à ne plus résister. Il est possible, qu’en ne résistant plus, ceux-ci en viennent à ne plus trouver mal ces nouvelles pratiques et même à en dégager des aspects positifs. Parfois, je me sens un peu comme ces fidèles attiédis. Parfois aussi, je me laisse attirer par la fougue des résistants! Comme dans toute « guerre », il n’est pas toujours possible ni souhaitable de rester neutre. Mais il se peut également que je me trompe de guerre…

Je me permets ici une analogie en vue de chercher une troisième voie. J’ai suivi les deux premières saisons de la série « Le Trône de fer ». On y voit sept petits royaumes combattre les uns contre les autres afin de conquérir le fameux trône, symbole de suprématie sur tout le continent imaginaire de Westeros. On y trouve une ville-forteresse pour chaque royaume. Celle-ci abrite une « noble maison » d’où est issu le roi local. Et ces villes sont sous la responsabilité d’un « mestre », l’équivalent plus ou moins d’un maire moderne, désigné on ne sait pas comment mais dont l’âge vénérable le rend presque éternel! Ces villes tombent tour à tour sous la domination d’un ennemi, mais le mestre est généralement maintenu en place par le conquérant, car il le reconnaît comme un sage respecté ayant autorité sur les habitants. Le mestre sert moins le roi que la ville à laquelle il est lié par serment, peu importe qui fixe les règles. Alors voilà: être « mestre » ne pourrait-il pas devenir une sorte de rôle qu’occuperaient l’Église et les chrétiens dans la société actuelle?

L’idée me plaît assez: que les chrétiens adoptent plus ou moins les attitudes des mestres pour leur ville, leur province, leur pays. Cela signifie d’abord et avant tout qu’ils servent honorablement leurs concitoyens et concitoyennes. Bien sûr, les mestres doivent se soumettre au pouvoir en place en faisant respecter ses lois. Certains mestres de la série « Le Trône de fer » manifestent cependant une grande liberté dans leur relation au roi, sans se montrer arrogants, parce qu’ils ont justement le respect des habitants. Ainsi donc, les mestres peuvent influencer positivement les décisions royales.

Dans mon pays, les lois concernant des situations éthiques ne sont pas absolument contraignantes. Je m’explique: personne n’est obligé d’avorter ou de se marier, même si c’est autorisé. Le mestre peut se présenter comme un conseiller, un guide, un confident pour toutes personnes aux prises avec des décisions importantes pour la conduite de leur vie et confrontées à des dilemmes lourds de conséquences. Un bon mestre devrait pouvoir accueillir, soutenir et accompagner ces femmes et ces hommes peu importe leurs choix moraux. Un mestre devrait savoir alerter le pouvoir en place lorsque des habitants de sa « ville » vivent des situations d’injustice, d’iniquité ou d’abus. En fouillant davantage ce rôle de mestre, peut-être pourrions-nous trouver notre vraie place de chrétiens dans la société…

Dans cette analogie du mestre, je vois évidemment quelque chose qui nous rapproche de Jésus et de son Évangile. Le Maître est venu pour tous, a accueilli les uns et les autres sans distinction de religion, de statut, de moyens. Il a proposé à tous un horizon de sens qui attira de grandes foules, surtout au début, et qui en laissa bien d’autres perplexes. Dans le monde qui est le nôtre, nous savons que le langage de la foi n’est pas toujours reçu avec la joie qu’il a procurée aux croyants comme moi lorsque nous avons choisi de marcher à la suite de Jésus. Mais rien n’empêche de continuer d’en vivre et de présenter une sagesse digne d’un mestre et, plus encore, digne du Maître lui-même. Pour moi, cela signifie une démarche personnelle de désarmement total. Et qui dit désarmement, dit donc qu’il n’est plus un combattant, du moins pas comme on pense. Comme notre poète et chansonnier Fred Pellerin l’écrit : « J’apprends à me tenir debout… Et puis une défaite qui vaut toutes les victoires… » En réalité, le vrai combat est bien plus grand que la victoire. Le combat des chrétiens vise la fin de toute haine pour que seul l’amour subsiste. La fin de la haine paraît plus souvent dans la défaite que dans la victoire. La fin de la haine, c’est Aimer. C’est le combat qu’a mené sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, certainement une grande « mestre » pour notre temps, et qui me permet de conclure…

Or, aimer c’est se donner;
aimer c’est se livrer ;
aimer c’est se sacrifier;
aimer c’est s’enchaîner à ce que l’on aime;
aimer c’est brûler;
aimer c’est se consumer ;
aimer c’est ne rien refuser ;
aimer c’est tout abandonner à l’amour…