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Faites l’amour, pas La Voix!

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Aimons-nous quand même
Aimons-nous jour après jour
Aimons-nous quand même
Aimons-nous malgré l’amour
(Yvon Deschamps)

Alors que s’achève la cinquième saison de La Voix (TVA), je me permets un commentaire au sujet d’une expression qui revient sans cesse dans la bouche des participants et participantes tout autant que de leur coach: « l’amour du public »… Je ne veux surtout pas être rabat-joie, car les spectacles dominicaux sont des bijoux de divertissement. Là n’est pas mon point.

Mon sentiment est le suivant: recevoir des applaudissements d’une foule en délire, accueillir après chacune de ses prestations les envolées affectives des coachs qui ne trouvent plus de superlatifs, tellement qu’ils sont sans voix (!), découvrir les louanges d’adoration sur les réseaux sociaux, gagner le vote du public, tout ceci peut-il être réellement perçu comme de l’amour? Si telle est la conception que nous avons de l’amour, cela ne pourrait-il pas expliquer quelque chose de l’état actuel de notre monde?

« Mon public m’aime, j’aime mon public! »

L’amour est bien plus qu’un sentiment lié à une émotion. L’amour ne vient pas d’un « coup de cœur », il est nourri par l’engagement, la loyauté, la fidélité. L’amour ne s’exprime pas uniquement lorsque la personne aimée est à son meilleur, comme ce fut le cas pour la plupart de ces chanteurs et chanteuses au talent, il faut le dire, exceptionnel. L’amour est d’abord et avant tout un don de soi-même. Dans la générosité de l’artiste qui se donne sur scène, il peut bien y avoir quelque chose de l’amour, mais il est incomplet. Car l’amour donné appelle une réponse de même nature. Et la réponse du public n’est pas de nature à nourrir une vraie « relation ». Celle-ci ne peut finir que dans le manque.

« Le public » est un concept télévisuel qui s’exprime par des « j’aime » ou « j’aime pas », correspondant aux cotes d’écoute. Il ne s’agit pas d’amour, mais d’affects, d’élans émotifs, de passions momentanées: « Cet artiste me fait vibrer, j’ai des frissons, je l’aime! » En réalité, j’aime ce qu’il me fait, mais cela viendrait d’un autre que j’aimerais tout autant. Cet amour interchangeable venant d’un être collectif indifférencié n’a rien d’un amour réel, concret. Il n’est qu’une vague émotionnelle passagère.

Une élimination à La Voix peut susciter un spleen terrible, un post-partum « sans voie », car le chemin sera plus terne et plus ardu après que le public se sera tourné vers d’autres, sans se soucier de qui n’est plus de la course. Voilà ce qu’est le public, un « esprit sans âme » qui se constitue l’instant d’un événement et qui se reconfigure au gré de la prochaine saveur du mois. Vous appelez ça de l’amour? Si cela peut être bon pour l’égo, pour l’effet d’adrénaline plus intense que n’importe quelle substance, pour le sentiment d’exister, cela n’est toujours pas de l’amour. Le public achète des albums, des billets qui font vivre l’artiste, mais il ne donne pas d’amour. Il ne fait que refléter sa jouissance face à ce qu’il reçoit de l’artiste: un orgasme émotionnel. Mais l’orgasme ne dit rien de l’amour. S’il est quelque chose qui peut se produire sans amour, c’est bien un orgasme…

Quelle est la substance de l’amour?

S’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. (1 Corinthiens 13, 1)

Le public aura eu des émotions face à un ou une artiste et aura apprécié ou pas sa personnalité, sa chanson, sa performance. Apprécier est une toute autre chose que d’aimer. Le public affamé de frissons va continuer de les chercher ailleurs sans jamais s’arrêter, retournant son fauteuil vers qui lui fera connaître de nouvelles sensations. Le public est, dans sa nature même, infidèle et ingrat. Au contraire, l’amour authentique ne s’épuise jamais.

Ceux et celles qui aiment l’artiste pour de vrai ne seront toujours qu’un petit nombre. Ils sont à compter, en tout premier lieu, parmi ses proches : conjoint conjointe qui l’a soutenu indéfectiblement dans les moments creux de sa carrière, enfants qui le chérissent tel qu’il est dans la vraie vie, avec ses grandeurs et ses limites qu’eux seuls connaissent bien, parents dont la fierté pour leur talentueux rejeton n’a jamais été conditionnelle à ses succès… Et ainsi de suite pour tous ceux et toutes celles qui font partie de sa vie réelle et qui seront encore là demain.

Le véritable amour que nous cherchons tous et toutes ne se trouve pas dans une décharge anonyme et massive de vibrations qui rend accrocs ceux et celles qui en font l’expérience. L’amour vrai n’a même pas besoin de réciprocité, car il est don gratuit.

Attristé par la déveine de mon beau-frère Michaël, j’aimerais lui offrir ces mots en conclusion:

Car tu comptes pour moi, tu as du prix à mes yeux, et je t’aime. (Isaïe 43, 4)