Des regards qui créent des murs

mur de berlinEn vivant désormais dans un monde virtuel où les informations nous submergent de toutes parts, tant les vraies que les fausses, les sérieuses que les superficielles, ne nous sentons-nous pas envahis d’un sentiment durable que le monde est plus mal en point que jamais?

Il y a bien matière à acquiescer. Regardons juste à côté de chez nous. Comment comprendre qu’un peuple libre, fier et puissant, ait été jusqu’à élire un être caricatural, à la suite d’une campagne d’injures, de faussetés répétées, suscitant haine et violence tournées vers des minorités? N’est-ce pas la plus grande démocratie qui a donné un tel résultat?

Un monde qui fait peur

Le monde dans lequel nous vivons a changé considérablement. Les politiques néolibérales ont permis la fluidité des échanges internationaux et la concurrence souvent déloyale lorsque les salaires de pays en émergence permettent des coûts de production outrageusement bas. L’ouverture des marchés y contribuant, nos usines locales ferment une à une, victimes de la délocalisation au profit d’actionnaires toujours plus avides et amoraux. Les grandes entreprises qui subsistent font la réingénierie de leurs processus, comptant de plus sur les sous-traitants et leurs emplois précaires. L’austérité ajoute une couche à la morosité. Prédire l’appauvrissement progressif de nos classes ouvrière et moyenne est devenu un truisme.

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Mais qui donc ce pape est-il?

Photo: Shoebat.com

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Alors que son passage aux États-Unis le consacre comme l’homme le plus populaire de la planète, certains ont perçu dans le ton et sur le visage du pape François un air de lassitude. Est-ce seulement la fatigue d’un voyage si astreignant pour celui qui approche les 80 ans? Est-ce plutôt l’effort qu’il doit consentir pour être toujours joyeux, accueillant, libre et disponible? Est-ce encore le fait que chacune de ses paroles risque de semer des vagues de débats pour et contre sa personne et ses prises de position? Et si c’était seulement parce qu’il porte secrètement une question tout-à-fait légitime, comme celle que Jésus posait à ses disciples : « Qui dit-on que je suis? » (Cf. Marc 8, 27 ss.)  L’effet de la question est augmenté par le contexte. C’est justement suite à un grand succès de foule que Jésus pose cette question, après avoir réuni plus de 4000 hommes et autant de femmes et d’enfants. Ce décompte d’époque vaut peut-être le million de fans réunis Philadelphie, ce 27 septembre! Alors sur ce visage las, j’ai perçu une inquiétude : « Et si les gens ne comprenaient pas ce que je tente de leur dire? » Tout ceci est hypothétique, me direz-vous. Bien sûr! Alors jouons le jeu et répondons simplement à la question hypothétique.

Pape courage

Certains voient dans le pape un nouveau François d’Assise. Aux prises avec une Église endormie par le poids d’une certaine richesse et surtout par une tradition qui fait peser un lourd fardeau aux baptisés, François se lève et appelle au renouvellement, à la conversion et à la réforme. Renouvellement parce que l’Évangile est toujours neuf. Conversion parce que personne ne peut prétendre l’avoir intégré sans tricher sur l’humilité. Réforme parce que même les structures de l’Église ont besoin d’être adaptées pour réaliser le service commandé par le Christ.

Pape rétrograde

Les sociétés sécularisées disent de lui qu’il est de la lignée de ses prédécesseurs et qu’il ne casse rien de neuf en matière de progressisme : la place des femmes (en Église), l’accès à l’avortement, l’homosexualité, le mariage des prêtres, etc. Il pourrait donc s’appeler Pie IX ou Jean-Paul qu’il ne dirait rien de bien différent! François se situe clairement dans la logique de la tradition de l’Église avec un désir de la pousser vers le monde, pour aller à sa rencontre non pas pour le juger, mais pour le comprendre de l’intérieur. En cela, il rappelle davantage Jean XXIII.

Pape fraîcheur

Pour la masse des gens qui le regardent aller, il est un vent de fraîcheur. Il a le bonheur accroché au visage parce qu’il témoignage de plus grand que lui. Il est Hildegarde par sa profondeur spirituelle et la qualité de sa réflexion devant les grands de ce monde. Il est aussi la petite Thérèse par sa candeur comme lorsqu’il lance devant les médias : « Qui suis-je pour juger? »

Prophète d’un monde à l’avenir incertain

Avec sa dernière encyclique, il est solidaire des nouveaux prophètes de notre monde. Les Naomi Klein et David Suzuki, Hubert Reeves et Albert Jacquard, tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont pris à bras le corps le combat contre le fatalisme et la résignation devant la toute-puissance de l’argent, la surconsommation, les inégalités et la domination des riches sur les pauvres. Par-delà ces personnes engagées, il semble seul à voir un horizon lumineux, celui d’un Amour qui le pousse à s’inviter sans cesse dans le concert des nations pour l’avenir du monde.

Il y a bien d’autres modèles qui peuvent servir à marquer un trait ou l’autre de la personnalité du pape François. Mais toutes ces réponses feraient-elles changer sa lassitude en satisfaction? Si l’on regarde ce qu’a fait son maître de Palestine, il est fort probable qu’avant de terminer sa mission, il se montera encore plus déterminé et prendra plus de risques au nom de l’amour.

Enfin, si François me posait à moi la question, comme Jésus l’a posée à ses disciples : « Et toi, qui dis-tu que je suis? » Alors je lui répondrais : « Tu es un fils véritable de l’humanité : le fils de Régina Maria et de Mario José, deux migrants italiens débarqués en Argentine en pleine crise pour la survie; le fils de l’Amérique Latine qui a connu corruption, dictature et luttes pour la dignité et l’égalité de tous; le fils d’une Église de pécheurs et pécheresses qui attisent tes élans de compassion; et surtout le fils bien-aimé du Père qui t’accorde toute sa confiance. » Et vous, que répondriez-vous à votre tour ?

Les repousses de l’Évangile

Voici le vingt-septième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition d’avril 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 


 

L’expression « seconde évangélisation » réfère à l’évangélisation d’un peuple qui a déjà manifesté de manière étendue une adhésion à la foi chrétienne et pratiqué ses rites (sacrements). Tel fut le cas du Canada-français. Nous naissions dans une famille catholique et nous étions baptisés et élevés dans un contexte social où le religieux était partout. Et nous recevions, à même notre éducation scolaire, ce qu’il fallait pour être équipés pour la mission.

Le monde a bien changé

Mais voici que les enfants naissent dans des conditions totalement différentes ! La plupart sont accueillis dans des familles qui n’ont plus de lien significatif avec l’Église, même si une certaine partie d’entre elles continue de requérir les sacrements. Il s’agit, selon bien des agents pastoraux, d’un reliquat de coutumes bien plus que des démarches de foi explicite.

Depuis l’exode des baby-boomers, l’Église a bien changé. La pratique hebdomadaire est devenue une affaire de « résistants » dont la détermination est anachronique pour le reste du monde. Les deux générations qui ont suivi – les X et les Y – ont eu de moins en moins de contacts avec l’Église. L’arrivée des Z (nés après 1995) permet de croire que ceux-ci auront été épargnés massivement de l’hostilité de leurs arrière-grands-parents, par « évaporation progressive » du transfert intergénérationnel.

Deuxième annonce

L’Évangile doit sans cesse être annoncé. Le pape François ne cesse de le rappeler. Or, dans un peuple qui l’a déjà reçu et vécu au point d’imprégner toute sa vie sociale, il faut entrer dans la seconde évangélisation. Spécialiste de la catéchèse, Enzo Biemmi, explique que cette « deuxième première annonce » est beaucoup plus compliquée que la première ! « Elle demande une action d’assainissement du terrain, une aide pour désapprendre avant d’apprendre, pour quitter les résistances qui viennent de fausses représentations de l’Eglise, des visions déformées de Dieu et de tout ce qui concerne la foi chrétienne ».[1]

Les jeunes sont curieux des approches spirituelles

Biemmi cite un proverbe africain : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». C’est l’impression que nous avons devant la désaffection accélérée de l’Église d’ici. S’il faut encore soutenir d’une main l’arbre qui tombe, « c’est-à-dire de continuer à entretenir la foi de ceux et celles qui l’ont reçue par héritage et qui la vivent par tradition, […] l’autre main doit s’occuper de la forêt qui pousse, de cette multitude de chercheurs et chercheuses de Dieu [hors] des circuits de l’Église. »

Mon espérance repose sur le caractère relativement « vierge » de la nouvelle génération, cette « nouvelle pousse » qui est en quête d’un sens à sa vie. Je vois des jeunes qui approchent la vingtaine et qui font preuve d’une belle curiosité pour le témoignage de croyants comme moi. Je suis convaincu plus que jamais que Jésus est le chemin à leur proposer, sans jamais l’imposer, mais en montrant combien ce chemin est source de croissance et de joie réelle pour ceux et celles qui l’empruntent. Il suffit de peu pour que les yeux s’illuminent et que les cœurs se réchauffent. Mais ce peu repose aussi sur nous, croyants « fidèles », car c’est à nous, guidés par l’Esprit, qu’il revient d’en témoigner dans leurs réseaux.

[1] « La seconde annonce, La grâce de recommencer. » Pédagogie catéchétique 29, Lumen vitae, 2014.

Un regard différent sur la souffrance

Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu! Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation. Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice ! Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication ! C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus. Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Sauvé par la mort d’un autre

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Dans le film Il faut sauver le soldat Ryan, un petit groupe d’infanterie est chargé de retrouver un simple soldat et de le rapatrier derrière la ligne de front afin qu’il soit épargné de la mort. Ses trois frères ont déjà été tués et le président des États-Unis souhaite en faire un exemple de compassion pour la mère endeuillée à qui il ne reste que ce fils. Le groupe de soldats réussit sa mission, au prix de plusieurs sacrifices humains. Le capitaine Miller, au moment de mourir, dit au soldat Ryan à peu près ceci: « J’espère que ta vie vaudra toutes les vies qui ont permis que tu sois vivant ». Vous imaginez peut-être le poids que cela représente, d’être « le sauvé » d’une guerre où la mort se répandait à profusion. Vivre avec le statut de « privilégié » comme le fut James Ryan ne doit pas être évident.

Un autre événement marquant s’est passé au cours de la même guerre. Un groupe de 10 prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz avait été sélectionné pour mourir d’inanition, en représailles à une évasion. L’un d’entre eux, François Gajowniczek, mari et père de plusieurs enfants, a été sauvé par le sacrifice d’un autre homme, Maximilien Kolbe, prêtre catholique, qui s’est offert en substitution pour aller mourir avec le groupe de prisonniers. Le commandant du camp, stupéfait par une telle offre, signala à ses hommes d’échanger les deux prisonniers. Le prêtre alla donc avec les autres et mourut à la place du père de famille.

Une vie à la hauteur du sacrifice d’un autre

Le soldat James Ryan et François Gajowniczek ont sans doute médité longuement sur leur salut et ont certainement dû rendre grâce au ciel pour leur vie sauve. Mais mener toute sa vie avec le poids de se montrer à la hauteur du sacrifice d’un autre ou de quelques autres a pu être culpabilisant, puisqu’aucune vie ne peut en valoir une autre. Personnellement, je pense que j’en aurais fait une obsession, ce qui semble avoir été le cas du soldat Ryan:

La séquence finale […] du film est celle où on voit un vieux vétéran de cette guerre, avec ses enfants et ses petits-enfants, au cimetière militaire américain de Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Face à la tombe du capitaine Miller, James Ryan demande à sa femme de lui confirmer qu’il a vécu une vie digne et qu’il est un homme bien. Ainsi, le sacrifice de Miller et des autres n’aura pas été fait en vain. Ryan, alors rassuré, salue avec gravité et respect la tombe du capitaine Miller, tombé au champ d’honneur pour le sauver. (Source)

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

Le père de famille sauvé par le père Kolbe a vécu lui aussi avec la conséquence d’une vie offerte à la place de la sienne. Il survécu au camp de concentration et retrouvé sa femme et ses enfants, grâce au sacrifice d’une autre vie offerte gratuitement, sans même qu’il ait eu à le réclamer.

Quand j’y pense, il y a plein de gens qui, d’une manière ou d’une autre, donnent quelque chose de leur vie pour d’autres. Les parents se décentrent d’eux-mêmes pendant les 20 ans que dure l’éducation de chacun de leurs enfants. Et ce n’est jamais fini, demandez aux grands-parents! Être parent ne tue pas, c’est certain. Mais ça empêche certainement de ne penser qu’à soi et à ne chercher qu’à combler ses propres désirs.

Il y a aussi ces héros qui acceptent généreusement de partager un organe pour sauver la vie d’un frère, un enfant, voire même un étranger! Donner un rein ou de la moelle osseuse pour sauver une vie, c’est accepter de rendre sa propre vie plus vulnérable. N’est-ce pas un bel exemple d’altruisme?

Et il y a aussi tous ces aidants, dans la rue, dans des centres de désintoxication, des centres pour femmes, des maisons de soins palliatifs, etc. Ou encore simplement une femme ou un homme qui choisit de se dévouer quelques années à la maison pour le bien-être de sa conjointe atteinte de maladie dégénérative. Tout ceci représente des dons de vie.

Je dois la vie à un autre

Quand je réfléchis encore plus loin, je ne peux m’empêcher de penser à Jésus de Nazareth, mort il y a environ 2000 ans. Cet homme qui s’est révélé être Fils de Dieu, a accepté de se laisser mener au supplice et à une mort certaine. Et il l’a fait en voulant que ce soit un sacrifice offert pour tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps. Je fais partie de ces gens pour qui Jésus a offert sa vie en échange de la mienne. Concrètement, grâce à lui et au don de sa vie sur la Croix, toutes les générations qui ont suivi et même les précédentes si on en croit les évangiles, ont vu une brèche s’ouvrir sur une vie nouvelle, une vie qui se transforme après notre mort terrestre, une vie éternelle. La mort régnait sur le monde puisque rien ne laissait croire qu’il y avait autre chose après elle. La foi chrétienne avance que Jésus a vaincu la mort par sa Passion et en se montrant Vivant à un grand nombre de témoins. Il a remporté son combat contre la mort non pas pour lui seul, mais pour tous ceux et toutes celles qui veulent y croire. Oui, le seul prix à payer, en échange de cette vie, c’est de croire en Jésus.

Sa vie donnée pour que je vive, moi, vous et l’humanité tout entière. Voilà le mystère de la substitution divine. Par amour pour sa création, pour les hommes et les femmes qu’il créa à son image et à sa ressemblance, par une miséricorde infinie, Dieu-Père accepte de livrer son propre Fils pour que celui-ci vive une vie d’homme et la vive jusqu’au bout, jusque dans la mort. Et parce que cet homme fut un prophète, un guérisseur, un homme qui soulevait les foules en apportant une parole neuve, empreinte de liberté, d’espérance et d’amour, le monde ne l’a pas reçu. Au contraire, il l’a rejeté en le livrant aux mains d’une parodie de justice qui s’est conclue par une condamnation inhumaine.

Je suis bénéficiaire d’une promesse de vie éternelle qui a été gagnée par la mort et la résurrection de Jésus. Car en le ressuscitant, Dieu-Père l’a reconnu comme son Fils unique et accrédité comme le Sauveur du monde.

Comment puis-je être à la hauteur d’un tel don? Ce don a plus de valeur que celui de l’escouade du capitaine Miller ou de Maximilien Kolbe, car tant James Ryan que François Gajowniczek en seront venus tôt ou tard à mourir eux aussi. Le don offert par Jésus ouvre sur une vie qui ne finira jamais. Il me suffit de l’accueillir et de me mettre à aimer, aimer encore, aimer toujours plus. « La seule mesure de l’amour, disait Bernard de Clairvaux, c’est d’aimer sans mesure. »

Un jour, lorsque je sentirai ma vie charnelle tirant à sa fin et que je demanderai, un peu comme James Ryan, si le sacrifice de Jésus sur la Croix aura valu la vie que j’ai menée, j’espère que la réponse de ce dernier sera seulement: « Mon enfant, tu as aimé, entre dans la joie de ton maître. »  En ce début de Semaine Sainte, comment ne pas méditer de nouveau sur le don extraordinaire que nous a offert un homme libre, libre d’aimer au point de donner sa vie plutôt que de se la faire prendre. Pour moi, pour vous, pour la terre entière dans les siècles des siècles…

Un Vendredi Solidaire de toute souffrance

drkghq6g1x3eibn4zxkpscriwq0Un Vendredi Solidaire de toute souffrance :

  • celle d’enfants qui subissent l’incapacité de leurs parents à donner le meilleur d’eux-mêmes, l’incompétence d’adultes à les accompagner avec tendresse… qui endurcissent leur cœur avant de commencer à vivre par eux-mêmes;
  • celle des femmes qui souffrent dans une relation au point de subir le harcèlement, l’abus, les coups, parfois même la mort… qui finissent par s’éteindre complètement;
  • celle des hommes qui s’enfoncent dans leur mal au point d’en venir à n’envisager que la mort pour leurs enfants, leur conjointe et eux-mêmes… et qui passent à l’acte fatal;
  • celle des jeunes filles privées de liberté par des traditions figées, portant même parfois atteinte à leur intégrité physique… et qui ne font plus qu’obéir servilement;
  • celle des personnes mal-aimées, avides de trouver quelque chose qui comblerait leur vie… qui se dépouillent d’elles-mêmes, de dépendances en dépendances;
  • celle de femmes déchirées entre leur désir intime et la réalité d’une grossesse non désirée… dont le choix définitif, quel qu’il soit, pourra engendrer de nouvelles souffrances;
  • celle des personnes malades qui n’ont plus d’espérance que la vie peut leur offrir encore quelque chose de bon, de bien… et qui réclament d’en finir;
  • celle des familles endeuillées par la violence de clans ennemis ayant causé l’enlèvement, la torture ou la mort des leurs… qui n’en finissent plus de les pleurer;
  • celle de villages entiers ou de peuplades sacrifiées à l’autel du profit et des décisions immorales d’actionnaires affamés… qui s’effacent sans qu’on entende leur cri;
  • celle des peuples harassés par des catastrophes naturelles, parfois à répétition, qui peinent à voir un avenir pour eux sur les cendres de tout ce qu’elles possédaient… et qui attendent encore l’aide promise;
  • celle des personnes regrettant leurs gestes passés, le mal qu’elles ont commis, et qui ne reçoivent pas l’accolade amicale qui les réinsèrent dans l’humanité… et qui en arrivent à ne plus croire en rien;
  • celle de personnes fragilisées par leur différence qui subissent le mépris, la calomnie, la discrimination, l’écrasement de la part de gens hostiles et malveillants… qui ne savent plus vivre autrement que courbés;
  • celle des peuples écrasés par les dictatures érigées sur des systèmes de compromission, de corruption, de fractures sociales… qui malgré tout se rassemblent dès qu’une lueur d’espoir se pointe;
  • celle de détenus en raison de leurs convictions, leurs croyances ou leur opposition… et qui rêvent peut-être encore d’un monde meilleur;
  • celle-ci, celle-là, la mienne, la vôtre…

Pour les chrétiens du monde entier, la mémoire de la Passion de Jésus n’est rien d’autre qu’une vague sans fin dont l’ondulation a pris naissance sur la Croix. Le Vendredi Saint, c’est la mise en croix de toutes nos souffrances. Par amour pour l’humanité, et l’amour jusqu’au bout, le Christ a initié par cette vague le mouvement perpétuel de la tendresse infinie de Dieu pour les femmes et les hommes de tous les temps.

La souffrance n’aura jamais de sens, à moins qu’elle ne soit un appel à nous mettre ensemble, à nous rendre compatissants et solidaires… La Croix, c’est le don le plus total de l’être le plus humain, l’espérance sans cesse renouvelée d’une vie en abondance, de relations retrouvées, de pardons accordés, de portes qui s’ouvrent sur la lumière d’une éternité possible. Mais ça, c’est surtout l’affaire de l’autre Jour…