Jean Vanier dans ma vie

Jean Vanier, fondateur de L'Arche, est décédé le 7 mai 2019. Image tirée du documentaire 'Summer in the Forest'.
Image tirée du documentaire ‘Summer in the Forest’.   (CNS photo/Abramorama)

J’ai été amené à connaître l’existence de Jean Vanier en 1978. Un ami parti à l’aventure avait abouti à L’Arche de Trosly. Ce qu’il en rapportait avait semé en moi le désir de vivre un jour l’expérience de L’Arche.

À ma grande joie, cela s’est produit 20 ans plus tard, alors que je fus appelé, avec ma famille, à devenir le responsable d’une communauté en France et ensuite à Montréal. Douze années de participation intense à la vie de l’Arche durant lesquelles j’ai eu plusieurs occasions de rencontrer Jean Vanier y compris dans l’intimité à quelques reprises. Il me reste de ces moments un souvenir ému d’avoir été touché par un être dont la profondeur humaine demeure unique, une âme d’exception.

Canadien sans l’être

De ce côté de la planète, nous aimions rappeler que Jean Vanier était Canadien, bien que né à Genève en 1928. Il était l’un des fils de l’ancien militaire, diplomate et gouverneur général Georges Vanier et de Pauline Archer, elle-même diplomate et fortement engagée auprès des plus démunis. Le couple est d’ailleurs au cœur d’une démarche de béatification promue par l’archidiocèse d’Ottawa. Dans les faits, Jean Vanier n’aura passé qu’une petite partie de sa vie au Canada.

Pour tous ceux qui le connaissaient, son accent bizarre, tant en anglais qu’en français, en faisait un étranger de nulle part… Et pourtant, c’est dans un petit village au nord de Paris qu’il s’installa définitivement à partir de 1964, pour y fonder un petit foyer de vie, L’Arche, avec des adultes ayant une déficience intellectuelle. Ce petit bateau allait germer et produire des fruits qui continuent de se répandre au sein d’une Fédération internationale comprenant près de 150 communautés sur les cinq continents.

Il a aussi fondé Foi et Lumière avec Marie-Hélène Mathieu, Foi et Partage au Canada et l’association Intercordia encourageant le volontariat international chez les jeunes. Il compte plus d’une trentaine de livres publiés et s’est vu décerner plusieurs prix prestigieux tout en ayant été quelques fois pressenti pour le Nobel de la Paix.

Jean Vanier était donc moins Canadien que citoyen du monde. Lui, qui a côtoyé des hommes et des femmes de tous les coins de la planète, de toutes les classes sociales et de pratiquement toutes les cultures, mesurait mieux que quiconque la valeur du vivre-ensemble dans le respect de chaque individu considéré comme «une histoire sacrée».

Catholique sans l’être

Si le monde catholique aime à se le présenter comme un saint, il ne fut pas si facilement reconnu par l’institution et même plutôt perçu comme un être original. 

… LIRE LA SUITE SUR PRESENCE-INFO.CA

Advertisements

Si différents et si pareils à la fois

À Montréal, en 2003, à l’occasion de l’examen médical obligatoire pour l’immigration de mes deux fils ramenés de l’étranger, le médecin accrédité, un homme au regard méprisant, a inscrit sur chacun des deux formulaires, au feutre noir gras et en lettres capitales immenses : « Sévèrement handicapé ». C’était comme si tous les renseignements contenus dans les formulaires n’avaient plus aucune valeur. Le message était clair : pour le fonctionnaire à qui était destiné le rapport, seul ce jugement devait compter. Désormais, mes fils étaient considérés comme des « fardeaux excessifs » pour la société canadienne.

Christian et François, mes joyeux "fardeaux"

Christian et François, mes joyeux « fardeaux »

Il aura fallu plus de quatre ans d’appels et de recherches d’appuis pour qu’enfin ils puissent devenir citoyens canadiens. Si j’en suis toujours aussi reconnaissant, je crois que mes fils n’auraient jamais dû avoir à vivre un tel mépris en raison de leur état. Tous les deux présentent une déficience intellectuelle relativement importante. Ils ont été abandonnés à la naissance dans des circonstances différentes. Ils ont eu la chance d’être confiés à des organismes d’adoption leur assurant dignité et respect. Ceux-ci ont cherché pour eux une famille aimante. Comme n’importe quel enfant, les nôtres ont reçu le meilleur mais ont connu aussi les fragilités de leurs parents adoptifs. Ils ont développé leur potentiel en se sentant en sécurité au sein d’une grande famille. Ils sont heureux, comme la plupart des gens, différents et pareils.

Chaque année, dans le cadre de la Semaine de la déficience intellectuelle, on se plaît à mettre en valeur les réalisations et les histoires heureuses qui concernent ces personnes dont le handicap occasionne généralement des regards inquiets et qui sont, encore aujourd’hui, parfois victimes de discrimination. Lorsqu’elles peuvent naître et évoluer dans un milieu favorable, nous voyons alors se produire des réussites émouvantes. Cette semaine, c’est l’occasion de nous en faire raconter : un groupe punk-rock de trisomiques finlandais en finale de l’Eurovision; des actrices et acteurs dans tel film ou telle série-télé; un autiste de haut niveau ayant permis à un groupe de recherche de faire telle découverte, une chanteuse à la voix d’or, etc. Mais pour le reste de l’année, ceux-ci retomberont dans leur anonymat et leur effacement de la vie sociale. On aura recours aux associations, aux services d’adaptation scolaire et aux centres de réadaptation pour continuer les efforts d’intégration. Comme pour les femmes, les autochtones, les personnes homosexuelles et autres groupes qui font l’objet de discrimination, avouons qu’une journée ou une semaine ne fait que réveiller un peu les consciences. On se dit alors : « Ah oui! C’est vrai, ils existent aussi. » Et puis on retourne à notre vie.

Plutôt que de les considérer comme des fardeaux ou des personnes au potentiel limité, je préfère voir leur force spécifique et ce en quoi ils nous ressemblent. Leur force, c’est de savoir vivre, mieux que nous, en assumant leur unicité, leur différence, car c’est cette image que nous leur renvoyons au quotidien. Notre ressemblance est plus subtile. Il s’agit de notre vulnérabilité. Tous les humains naissent dans une dépendance désarmante. Ils meurent le plus souvent dans une fragilité tout aussi dépouillée. Entre les deux, ils se démènent pour cacher ce caractère vulnérable. C’est dans cet intervalle que se joue le jeu des masques. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont moins performantes que nous pour cacher leur vulnérabilité. C’est pourtant là tout le sens de leur existence, car à leur tour elles sont le miroir de ce que nous sommes, au fond : des êtres dont le cœur est constamment blessé et qui ont besoin des autres pour le réparer… Le mien est en bonne voie de l’être, grâce à mes fils, et je m’efforce de ne pas trop l’emmurer de nouveau.

Trouvez donc un peu de bonheur pour Noël !

L'activité étourdissante de Noël

La frénésie étourdissante de Noël

Les dernières heures avant Noël ne sont jamais reposantes. Personne ne peut échapper aux courses folles pour parvenir à  réunir à temps aliments, décorations, cadeaux et autres objets utiles afin que tout soit comme il faut pour le bonheur total !

Mais qui peut affirmer sans risque que ce Noël-ci sera parfaitement joyeux ? Il y a tous ces « mais », ces « peut-être que », ces « j’aurais dû », ces « va-t-il apprécier? », même ces « pas vraiment le choix », bref, tous ces regrets et ces incertitudes qui traînent quelque part dans notre conscience et qui, cette année encore, viendront sans doute un peu parasiter notre quête du jour parfait.

La quête du bonheur commence dans la rencontre. En général, on cherche le bonheur auprès d’un être à aimer et de qui être aimé. Quand ces deux conditions sont réunies, les enfants sont une option plus que probable et le couple devient famille. Mais il arrive aussi que les enfants viennent alors que l’amour conjugal n’est déjà plus là ou qu’il est en voie de s’éteindre. Qui, au cours de l’année, peut affirmer sans hésiter que le bonheur est total et permanent dans sa famille? Parlons-en un peu, notamment des jeunes enfants. Les récentes statistiques montrent que

les unions des jeunes parents se font et se défont à la vitesse grand V. À peine à la maternelle, plus d’un enfant sur quatre a déjà vu ses parents se séparer ou reformer une union, 15% des enfants ont connu au moins deux épisodes du genre et 5% en ont vécu jusqu’à trois. […] Ainsi, pour ce qui est des modes de garde au moment de la séparation, 66% des enfants vivent avec leur mère, 31% sont en garde partagée et à peine 3% vivent avec leur père. À la maternelle, parmi les enfants dont les parents sont séparés, un enfant sur cinq ne voit carrément jamais son père. D’ailleurs, 12% des mères ont déclaré que leur relation avec leur ex-conjoint était mauvaise ou très mauvaise. Silvia Galipeau, journaliste à La Presse

Silvia Galipeau cite Élise Mercier-Gouin, psychologue au centre jeunesse de Montréal : «Ce qui me préoccupe, c’est quand j’entends que 20% des enfants ne voient plus leur père. Si un enfant perd un parent, il perd un des éléments de protection à la base de son développement personnel», dit-elle. La journaliste continue : « Mais ce n’est pas parce que les parents sont encore ensemble que le portrait est plus rose. L’étude révèle en effet que 25% des enfants de maternelle ont au moins un parent qui éprouve des difficultés conjugales importantes. En clair, cela revient à dire qu’au moins 50% des enfants, avant leur arrivée à la maternelle, auront vécu des situations traumatisantes qui ont des conséquences sur leur développement.

On a la preuve qu’au moins la moitié des familles sont ou ont été éprouvées dans les mois qui viennent de s’écouler. Les séparations ou les difficultés conjugales entraînent des tensions chez les adultes, mais plus encore chez les enfants. Tout le monde est touché, même les grands-parents, quand ce n’est pas les magistrats ! Devant ces statistiques, Silvia Galipeau interroge ses lecteurs dans son blogue, la Mère Blogue : « Pourquoi tant de détresse? Et surtout, comment en minimiser les impacts négatifs pour les enfants? »

Une commentatrice lui répond ceci :

Tout le monde veut vivre la PASSION, pas l’amour, la passion !! Rien de moins. Le conjoint(e) parfait, -physiquement- en particulier, la carrière extraordinaire – les enfants modèles – la maison grand luxe et l’automobile de l’année. Et les ébats brûlants dans les ascenseurs… Alors quand les choses commencent à s’affadir, quand la passion du mois précédent s’estompe, quand la nana a pris du poids après le premier lupiot et quand le beau mec se révèle être d’un ennui mortel les lundis, mardis, mercredis, jeudis et dimanches soir, quand on s’aperçoit que la maison est ma foi, bien ordinaire les jours de pluie, que l’auto reste en panne, et que finalement c’est pas vraiment cela qu’on avait pensé que ce serait on se dit : «Allons voir ailleurs si ce serait [sic] pas mieux !» (gofrankiego)

L’insatisfaction traverse nos vies sans cesse. Certains philosophes ramènent cette insatisfaction à l’angoisse inhérente à la condition humaine. Jean Vanier dit :

« [L’angoisse] est un élément fondamental de la nature humaine; nous pouvons chercher à l’oublier, à la cacher de mille manières, elle est toujours là. […] Car rien dans l’existence ne peut satisfaire complètement les besoins du coeur humain. » (Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, 2007, p.15)

Faut-il donc arrêter de chercher ce bonheur inatteignable ? La dépression guette ceux qui cessent de rêver, de croire en l’impossible et c’est parfois le suicide qui devient l’ultime libération.

Dans son livre Le goût du bonheur, où il analyse la pensée d’Aristote sur cette quête humaine, Jean Vanier indique qu’il ne peut y avoir de bonheur sans le plaisir. La recherche du plaisir est donc souhaitable. À la blague, il faut cependant éviter d’en faire un métier, car une étude scientifique montre que l’on perd le plaisir à pratiquer une activité dès lors qu’elle est rémunérée. Mais le plaisir peut aussi aboutir à rien lorsqu’il n’est que tourné sur soi. Il part aussi vite qu’il est trouvé, conduisant à une quête qui se rapproche de toutes les formes d’addiction.

Jean Vanier montre une voie où le plaisir peut devenir plus satisfaisant. Le plaisir est un facteur de bonheur lorsqu’il est partagé au coeur d’une relation faite de gratuité et de mutualité. La relation féconde, nourrissante, vécue dans une inter-dépendance non soumise, mais assumée, peut seule, sur le long terme, remplir la soif de l’être humain et le mettre en route vers la rencontre avec le divin.

Notre monde, parce qu’il est branché sur les médias sociaux, croit qu’il est dans la relation. Et c’est en partie vrai. Nous communiquons plus que jamais sur nous, nos sentiments, nos activités. Nous offrons nos sympathies à quelqu’un qui souffre et qui l’exprime dans un « statut ». Nous lui souhaitons un bon anniversaire, etc. Mais nous arrivons de moins en moins à nous rencontrer pour de vrai. Rencontrer, toucher, s’observer, s’émouvoir de l’échange, des sourires, des histoires qui ne seront jamais aussi bien racontées qu’en personne. Rappelons-nous chaque rencontre qui a été plaisante et enrichissante. En sommes-nous sortis plutôt vidés ou plutôt nourris ?

Sous le pseudo de Crispicrunch, une blogueuse vient de prendre la résolution du « Wô ». « Wô à cette vague monstrueuse d’égocentrisme libidineux dont je fais partie! » Elle dit ceci :

À la suite de cette réflexion politiquement incorrecte, où je vous passe les egos et les déceptions rencontrés en cours d’année,  j’ai exploré mes relations personnelles et sociales et je me suis aperçue que ce qui m’a franchement manqué, en 2010, ce n’est pas la famille ni la santé ni les projets, mais la présence physique des autres, de mes amis et de mes connaissances, dans ce que la vie a de plus spontané, de plus simple, en dehors de Facebook et de Twitter.

Il est évident que cette profusion de rencontres par ordinateur interposé va créer de plus en plus d’insatisfaction, car elle ne procure aucun réel plaisir. Si Crispicrunch s’engage à vivre des relations en chair et en os, pour l’année qui vient, peut-être devrions-nous l’imiter. Cela signifie passer un peu moins de temps devant l’écran et plus devant le visage de celles et ceux que nous ne ne voyons pas assez souvent. Le plus important n’est pas le nombre d’amis Facebook ou de followers Twitter. Cela ne procure aucune autre satisfaction que de nourrir notre narcissisme. Or le narcissisme, même s’il ne fait plus partie des maladies mentales, fait quand même partie de nos vies et de plus en plus à l’ère du numérique.

Le Temps des Fêtes est une période propice aux rencontres. Les vivrez-vous comme si elles s’imposaient à vous ou bien les choisirez-vous comme des opportunités de retrouver le plaisir d’être ensemble ? Il est temps d’aller au-delà de nos nombrils et de marcher à la rencontre des gens pour être en relations vraies. Le bonheur habite de ce côté…

Je vous souhaite donc, un très HEUREUX Noël !

ps: pour bien comprendre l’approche sur le bonheur de Jean Vanier, je vous recommande un article de Jacques Dufresne « De l’admiration contenue à la compréhension assumée ».