Le Christ par-ci, le Christ par-là là

JeanTremblay YGreck

Crédit: http://ygreck.typepad.com/ 

Dans une semaine, le règne de Jean Tremblay se terminera à Saguenay. Faisant partie d’un groupe peu envié de personnages qui comptent parmi les plus ridiculisés au Québec, il aura pourtant eu les coudées franches durant vingt ans pour terroriser celles et ceux qui ont tenté plus ou moins directement de s’opposer à ses idées.

Mon propos concerne moins ses invectives blessantes qu’il a adressées à quiconque s’est trouvé dans sa mire que ses allusions à la personne du Christ qu’il a plus d’une fois instrumentalisé pour ses propres intérêts, pour justifier certains de ses combats ou tout simplement pour se défendre d’être comme il est.

La plus récente allusion concerne justement ses réactions à l’emporte-pièce au Conseil de Ville qu’une journaliste qualifiait de « durs »! Il s’est empressé de légitimer une telle posture en la ramenant sur son terrain de prédilection, la religion : « Pensez-vous qu’il y a des paroles plus dures que celles du Christ ? C’est mon modèle. Il m’a inspiré. »

Regardons de plus près ce « modèle ». Jésus s’est-il montré si dur que Jean Tremblay l’affirme? La réponse est… oui. Car Jésus a été souvent confronté à l’incompréhension des foules et même de ses disciples ainsi qu’à l’hypocrisie des gens, surtout des responsables religieux. Voici quelques exemples des paroles dures à entendre :

  • « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : «Seigneur, Seigneur», qui entreront dans le Royaume des cieux, mais seulement ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7,21)
  • « Je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez sûrement pas dans le Royaume des cieux. » (Mt 5, 20)
  • « Va-t’en! Derrière moi, Satan! » (Mt 16, 21)
  • « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la;… et si ton oeil entraîne ta chute, arrache-le » (Lc 8,43-47)
  • « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,25-26)
  • « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8,34-35)

Et des paroles encore plus dures envers ceux et celles qui abusaient de leur pouvoir :

  • « Vous voilà bien, vous, les pharisiens! C’est l’extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, alors que votre intérieur est plein de rapacité et de méchanceté. » (Lc 11, 39)
  • « Malheur à vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques! » (Lc 11, 43)

On pourrait passer de longues minutes de lecture si on mettait à la suite tous les passages qui montrent un Christ « dur ». Ce n’est pas pour rien qu’un scribe se permit une remarque : « Maître, en parlant de la sorte, tu nous insultes, nous aussi! » (Lc 11, 45). Il peut sembler difficile de mettre en relation de telles paroles avec l’auto-affirmation de Jésus qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11,29). Et pourtant…

Imitation de Jésus-Christ

Jean Tremblay a sans doute connu le fameux petit livre publié à la fin du XIVe siècle et intitulé L’imitation de Jésus-Christ. Ce livre est une profonde méditation sur la vie du Christ et un appel à imiter ses attitudes, surtout celles concernant sa profonde humilité, lui qui s’en est toujours remis à Dieu pour tout ce qu’il a fait. Je me propose donc de souligner quelques passages qui valent pour toute personne, à commencer par moi-même, et qui ne peuvent pas ne pas s’adresser à notre vertueux maire…

Dès la première page, il est écrit : « Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité ? » Et plus loin : « Ne rien s’attribuer et penser favorablement des autres, c’est une grande sagesse et une grande perfection. »

L’auteur médiéval va plus loin, s’inspirant toujours de la figure de Jésus:

« Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu’il y a dans l’homme. Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît. S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité. »

Si ce livre a connu une diffusion ininterrompue depuis 600 ans, c’est sans doute qu’il a dû frapper assez juste sur ce que c’est que d’avoir pour modèle le Christ lui-même.

Imiter Jésus est une chose, s’imaginer être à sa place en est une autre ! Si Jean Tremblay s’est plu à pourfendre ses adversaires, ce n’était certes pas pour défendre le Christ, comme lui-même défendait la Vérité, mais bien plus souvent pour les envoyer paître de la manière la plus vile. Dire tout et son contraire, accuser l’un et ridiculiser l’autre, sont des manières qui n’ont rien à voir avec le modèle allégué du maire Tremblay.

En tant que croyant ayant pour modèle le même personnage que celui du maire sortant, je me suis senti profondément vexé chaque fois que Jean Tremblay a usé de son baptême pour frapper des gens du haut de son pouvoir, car si le Christ a dû user de mots « durs » pour faire passer son message, jamais il n’a manqué de respect envers ses interlocuteurs et jamais il ne leur a fermé la porte à un vrai dialogue, allant même jusqu’à accueillir un éventuel adversaire en pleine nuit pour lui éviter des représailles. C’est encore lui qui a montré le chemin ultime du pardon lorsqu’il a affranchi ses bourreaux sur la croix.

Blessé par les attitudes incompatibles de Jean Tremblay avec notre foi commune, j’aspire de sa part à une demande de pardon sincère adressée à toutes les personnes qu’il a sciemment offensées au cours de sa vie publique… C’est peut-être de cette façon qu’il pourra montrer de la manière la plus authentique qu’il est un vrai disciple du doux et humble Jésus.

Peut-on (faut-il) juger ?

Il n’y a pas que les catholiques qui se battent pour la vérité!

Depuis quelques semaines, certains de mes collègues et moi-même sommes visés par des gens qui proviennent de milieux traditionalistes catholiques. À la suite de calomnies proférées par un certain J. Lamirande dans un texte publié par les Nationalistes du Saguenay, j’ai tenté d’offrir une voie alternative afin que la conversation demeure possible plutôt que d’être une suite ininterrompue de positions défensives et offensives. Les deux textes ont été recopiés ensuite sur un forum de discussion traditionaliste qui permet à ses membres de pouvoir les commenter. L’un de ces catholiques traditionalistes m’a même mis au défi, via Facebook, d’aller « me défendre » sur ce forum, étant donné que j’osais afficher publiquement mes positions.

Dans la même période, j’ai fait partie des co-signataires d’une lettre ouverte qui avait pour but de présenter une autre manière de parler de la foi dans les médias, alors que seul le maire Jean Tremblay semblait pouvoir le faire grâce à sa tribune d’élu. Voici que, du même giron traditionaliste, une réponse à cette lettre écrite par un certain Urbain IX* (!) vient à nouveau qualifier mes collègues et moi-même de «modernistes», dans le sens de ce courant historique qui a été rejeté et même condamné à maintes reprises par plusieurs papes depuis plus de deux siècles. Bref, en nous identifiant à ce courant, il va de soi que l’angle d’attaque vise précisément à discréditer toute prise de parole de notre part et à étiqueter le Diocèse de Chicoutimi et son évêque comme une Église « infectée ».

Discussions stériles

Le genre de débat que souhaitent généralement les personnes liées à une mouvance bien campée, qu’elle soit traditionaliste ou autre, est assez classique. En réalité, leur maxime pourrait se formuler ainsi: «Tôt ou tard, vous comprendrez que vous aviez tort». Je vais donc les satisfaire immédiatement: « J’ai forcément tort ». Voilà, je l’ai confessé! Je m’applique ainsi à répondre à une interpellation de l’apôtre Paul aux Philippiens: « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » (Philippiens 2,3). Disons que j’ai cependant encore bien du chemin à parcourir pour que ce soit vrai à chaque instant! Par ailleurs, affirmer ceci ne constitue pas un renoncement à tout ce que je crois… Au contraire, le même Paul nous dit ceci: « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu as tout reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Corinthiens 4,7). Tout ce que je crois, c’est ce que j’ai reçu, c’est ce que nous recevons en Église, dans l’Esprit Saint. Dans la quête de vérité, on ne trouve rien qui ne soit donné. C’est mieux pour l’orgueil. Nous avons ainsi reçu les vérités transmises par la grande tradition de l’Église et condensées dans les dogmes, les conciles, etc. Mais les formulations de ces vérités révélées sont généralement « encapsulées » dans une culture, une langue, les mots d’une époque à laquelle elles réagissent, à partir des conceptions que l’on se fait du monde et du cosmos, avec les apports des diverses sciences, etc. Bref, si la Vérité est de l’ordre d’un donné définitif (et immuable), sa transmission demeure plus sujette à controverse, ce que contestent les traditionalistes qui ont tendance à figer la tradition, croyant qu’à chaque fois qu’on la revisite, on la trahirait un peu. Leur attachement se porte de manière encore plus tangible sur le rituel eucharistique modifié après plusieurs siècles à la suite du Concile Vatican II.

À une époque comme la nôtre, les gens qui, comme moi, se sont investis dans l’Église catholique, le font le plus souvent avec la conviction intime qu’ils y sont appelés, qu’ils peuvent y apporter leur contribution, qu’ils répondent ainsi de leur mieux à leur vocation. Cette Église d’après Vatican II et tous les papes qui l’ont conduite depuis sont taxés d’imposteurs par certains groupes traditionalistes, sous prétexte qu’ils auraient vidé de sa substance la sainte Église catholique romaine pour la remplacer par une coquille remplie de la vacuité de l’esprit du modernisme. Alors ces pauvres personnes engagées, au mieux se sont trompées ou l’ont été, au pire sont complices de l’imposture. Le Diocèse de Chicoutimi, infiltré par les progressistes-modernistes, serait donc à l’avant-garde du front relativiste de cette Église faussaire. Et Jocelyn Girard, parmi d’autres, en serait un activiste, sournois ou naïf, ça reste à voir selon sa capacité de se défendre des accusations. Je vous l’avoue ici: me prêter un tel pouvoir, c’est un coup dur pour mon humilité! Vite que je me répète l’Épître aux Philippiens!

Imaginons les choses autrement…

Pendant que des milliers de chrétiens sont persécutés dans certains pays du Moyen-Orient, nous vivons encore, en Occident, dans un monde où les opinions peuvent s’exprimer librement. J’ai une pensée en ce moment pour Asia Bibi, au Pakistan, pour Meriem Yahia Ibrahim Ishag, au Soudan, des mamans attachées à leur foi chrétienne qui ont été condamnées à mort pour avoir osé l’exprimer clairement (les jugements auraient été cependant renversés récemment dans les deux cas). Là-bas, des femmes sont condamnées pour oser dire une vérité toute simple: « je suis chrétienne ». Ici, certains condamnent ceux et celles qui ne sauraient pas le dire sans l’appui et l’adhésion parfaite à une somme théologique qui pèse des milliers et des milliers de pages d’enseignements dogmatiques – le tout sans se tromper! Alors imaginons qu’un jour nous en soyons rendus, ici au Québec, à ce point poussés dans nos retranchements par une culture laïque devenue vindicative qui se mettrait à traquer toute foi confessée. Si le simple fait de s’avouer croyant devenait périlleux, risqué pour sa vie, je voudrais bien, alors, voir comment nos débats rhétoriques sur la vérité transmise comme un dépôt intact et immuable trouveraient tout à coup une place… somme toute relative!

Nous serions plutôt forcés, catholiques de toutes tendances, de gauche comme de droite, de la tradition ou du progrès, du passé triomphal ou de la modernité, à tous nous serrer les coudes et… à prier. C’est exactement ce qui se passe en Irak, en Égypte, en Syrie, et partout là où l’on a démonisé les chrétiens en les rendant responsables du malheur ou en les pourchassant comme des infidèles sur une terre où ils ne sont plus tolérés après des siècles de coexistence. Nous pouvons nous faire du mal en nous condamnant mutuellement: « vous les tradis… » « vous les progressistes », « ce pape est un apostat », « n’avez-vous pas lu Léon VIII? » etc. Je vois juste que ça ne nous mènera nulle part, comme c’est le cas maintenant.

Je crois que nous devrions plutôt, tous les croyants et croyantes qui se réclament de Jésus-Christ, revenir à l’essentiel. Apprendre à nous côtoyer serait un premier pas. J’aimerais dire ceci à mes « frères » et à mes « soeurs » traditionalistes: sortez de l’ombre et parlez en votre nom. Acceptons que la Vérité nous dépasse tous et qu’elle est inaccessible à nos pauvres moyens. Elle existe bien. Elle a été prodiguée aux humains de toutes les générations, dans une révélation progressive particulièrement lisible dans l’histoire judéo-chrétienne qui la contient en totalité – mais pas en exclusivité – et ce jusqu’à son degré ultime lorsque le Verbe de Dieu lui-même s’est incarné en Jésus de Nazareth, et qu’il est mort et ressuscité pour tous les humains, sans exception, non sans avoir laissé un héritage riche d’enseignements, lui qui était La Vérité. Celle-ci a été toutefois reprise par des hommes, de manière spiralée, d’un concile à l’autre, et s’est déclinée peu à peu en dogmes de foi et en catéchismes successifs. Nous pouvons vivre sans la connaître intégralement, mais nous ne pouvons pas vivre humainement si nous cessons de la chercher. Car chercher la Vérité est la vraie nature de l’être humain.

Plutôt que de nous lancer des pierres, prions donc ensemble pour que le Règne arrive. Oeuvrons ensemble pour en donner des signes visibles. Et abreuvons-nous ensemble à la même source: Jésus vivant qui communique sa vie encore sous diverses formes et principalement dans l’eucharistie. Et faisons confiance en l’Église qui cherche aussi, en lisant les signes des temps, à ne communiquer rien d’autre que ce qu’elle a reçu. Je me trompe peut-être, sans doute, certainement. Une chose m’est cependant d’une certitude absolue: il y a un Dieu créateur qui veut éviter à l’humanité qu’elle ne se perde encore et encore. Et son unique moyen, hormis la vérité, c’est l’amour:

« Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. » (Psaume 84, 11-12).

Ce sont les quatre points cardinaux. Nous devons n’en délaisser aucun. C’est la proposition que je dépose. Ne laissons jamais notre souci de la vérité réduire l’importance de l’amour, celui qui nous vient de Dieu et celui que nous devons à notre tour prodiguer, ni la recherche active de justice et de paix. Et comme dans toute relation d’amour, laissons la vérité « germer de la terre » (du vécu, de l’expérience), c’est ainsi que la justice « du ciel se penchera » comme un fruit prêt à cueillir. Sur ce chemin, je suis prêt à rencontrer toute personne de bonne volonté, qu’elle soit « tradi » ou n’importe quoi d’autre. Peut-on juger? Bien sûr, mais le faut-il?

*Si je désirais entrer dans le combat auquel on me convie, je me permettrais de commencer en interrogeant le pseudonyme de mon interlocuteur… Le dernier pape à s’être appelé Urbain est le huitième du nom… Faudrait-il en déduire que l’anonyme derrière Urbain IX aurait des prétentions papales? Voyez-vous, c’est exactement la méthode utilisée dans ce genre de débat… On tape sur l’adversaire et on compte les coups gagnants. Non, ça ne m’intéresse pas. 

Ces messagers de la haine et du mépris

Discussion

Discours haineux dans les médias sociaux

Je suis souvent tombé sur des commentaires laissés à la suite de billets publiés sur différents blogues qui consistaient simplement à démolir les autres sur des arguments non fondés sur les idées, mais sur le fait que des personnes osent défendre des opinions différentes de la leur. On trouve de tels commentaires sur n’importe quel blogue : ceux de sports, ceux de journalistes d’opinion, ceux de politiciens, ceux de gens d’Église, ceux de mouvements démocratiques, etc. Je ne sais pas pour vous, mais je suis souvent choqué par ce que je lis, car on attaque les personnes en les traitant de noms disgracieux et en utilisant des expressions dégradantes, plutôt que de simplement argumenter contre leurs idées si on n’est pas d’accord.

Lundi, le maire de Saguenay a choisi de réciter la prière interdite avant le début du conseil municipal malgré les menaces qui pèsent sur lui d’outrage au tribunal. Le Collectif citoyens pour la démocratie (contre le « nous » inclusif du maire) s’y est donné rendez-vous pour manifester et dénoncer le maire. C’est un droit en démocratie et il faut le respecter. J’aime la démocratie. J’aime le débat d’idées. Mais j’ai le réflexe de me mettre sur la défensive lorsque je sens que ça devient personnel, qu’on attaque la personne dans sa dignité, d’un côté comme de l’autre. J’ai encore cette sensibilité d’adolescent qui a subi, pas plus que d’autres, les sarcasmes des plus grands qui s’en prenaient à ma taille. Ça fait partie de moi. Mais je ne suis pas seul, je l’ai vérifié tant de fois.

L’anonymat qui permet de dire n’importe quoi

Le mouvement laïque québécois a choisi de publier les commentaires haineux reçus à la suite de son appui à la contestation de la prière et des symboles religieux sur une page web intitulée  Les amis du maire. On peut trouver que c’est justifié de faire savoir ce que les gens écrivent sur les autres, souvent de manière anonyme ou pseudonyme. Mais je vous rassure, la bêtise et l’insolence ne sont pas limitées à ces courriels pro-maire Tremblay. On trouve des commentaires aussi odieux sur différents sites de blogueurs dont celui de Patrick Lagacé par des lecteurs qui ne prennent pas le temps de la distance et qui écrivent comme ça vient, sans trop réfléchir (j’espère !). Il faut les parcourir un peu de temps en temps, pour la curiosité intellectuelle de constater que la haine et l’hostilité sont bien présentes de toutes parts et demandent à s’exprimer. Oui, le mépris et la diffamation se retrouvent en abondance de tous côtés.

Cette semaine, le reportage de Pierre Duchesne à l’émission Les coulisses du pouvoir sur le pouvoir politique des médias sociaux et l’anonymat de certains militants a fait la une. C’est là une autre dimension de cette nouvelle tribune que sont les blogues et le web 2.0. Certaines personnes ne peuvent se permettre de s’exprimer sous leur vrai nom. C’est justifié lorsque ces dernières peuvent être exposées à de la discrimination ou faire l’objet de menaces. En général, c’est surtout parce qu’elles expriment des faits vérifiables. Notre système démocratique a besoin de cet anonymat pour permettre d’orienter les enquêtes de gens compétents. Mais lorsque l’anonymat devient le moyen privilégié d’individus pour émettre des propos haineux et mensongers, pour attaquer des élus sur leurs attitudes ou leur personne, je me dis que les médias sociaux sont aussi des véhicules ambivalents car ils permettent une diffusion à large échelle et, peut-être, un auditoire pas suffisamment mature pour recevoir tout cela avec la bonne distance.

Peut-on aspirer à une société plus adulte ?

Les chicanes d’enfants d’école, comme on disait autrefois, se déportent souvent dans l’âge adulte. Or, en quoi reconnaît-on une personne adulte ? Olivier Reboul en fait cette définition :

La maturité, concept biologique et, par extension, psychologique, signifie l’état d’un organisme qui a atteint son plein développement; le signe le plus clair en est l’aptitude à la reproduction. La majorité, concept d’ordre juridique et social, est l’âge légal où l’on attribue à l’être humain l’entière responsabilité de ses actes, ainsi que les droits qu’elle implique; être majeur, c’est être homme ou femme à part entière, c’est pouvoir exercer les rôles essentiels à la vie sociale, dont les principaux sont le mariage, le métier, la citoyenneté, le plein usage de ses biens. […] L’âge de la maturité n’est pas toujours identique à la majorité; dans nos sociétés industrielles, l’âge où l’on peut exercer un métier, l’âge de la production est nettement postérieur à celui de la reproduction; et Rousseau voyait déjà dans ce décalage une des grandes sources de nos misères. Quant à la maturité psychologique, cette sûreté de jugement qu’on n’acquiert que par une longue expérience, elle n’arrive que fort tard, parfois même jamais.

C’est la dernière phrase qui me frappe. Je la lis et la relis. Je me désole sur le « parfois même jamais ». Et pourtant, cette maturité me paraît si essentielle ! Je pense que pour mériter un système démocratique, il faut développer cette maturité psychologique sans cesse et sans cesse. Cela signifie de pouvoir exercer sa maturité (physique) et sa majorité (ses droits) avec une capacité de percevoir les enjeux des questions de société et de rechercher le bien commun. Pour aujourd’hui, je me désole de constater que, collectivement et à partir de positions exprimées individuellement, le chemin vers la maturité humaine est encore bien long à parcourir…

Prière, symboles religieux et démocratie

Prière au conseil municipalSujet controversé. L’actualité nous invite à approfondir une question plus fondamentale qu’elle ne paraît. Je veux parler  du conseil municipal de Ville de Saguenay et de son maire Jean Tremblay, et leur décision de porter en appel leur combat juridique pour conserver des symboles religieux dans des salles de délibérations et surtout la prière récitée avant chaque séance.

Je me permets de préciser que cette saga n’est pas d’abord le combat d’un seul homme, Alain Simoneau, qui serait brimé dans sa liberté de conscience. Il faut clairement spécifier qu’il s’agit de la « croisade » du Mouvement laïque québécois contre toute forme de manifestation religieuse dans l’espace public, en particulier depuis une dizaine d’années contre les villes et les instances gouvernementales qui « persistent » à mentionner ou manifester des attitudes ou des références à caractère religieux au moment de leurs séances et dans leurs lieux publics.

Je me suis plu à parcourir le jugement de la juge Michèle Pauzé. On y trouve des informations fort éclairantes. En particulier, le long témoignage de la spécialiste des religions Solange Lefebvre est d’une pertinence capitale pour la compréhension des oppositions ici présentes, quoiqu’il n’est nullement mentionné par aucun observateur ni aucun journaliste (voir Jugement Pauze, pages 23-28) . Elle fait valoir que la référence « théiste » à Dieu et à des symboles religieux demeure très largement répandue au Canada et dans les sociétés démocratiques modernes. On n’a qu’à penser à la Constitution canadienne qui réfère à Dieu, à l’Hymne national qui parle de la croix en français et de Dieu en anglais, de même qu’au drapeau du Québec qui affiche la croix et l’Assemblée nationale son crucifix. Dans d’autres provinces, des jugements ont aussi été favorables au maintien d’une prière qui comporte une dimension inclusive. Le jugement rapporte également qu’en 2008, le conseil municipal de Saguenay a modifié le texte de la prière en le rapprochant davantage d’un texte du conseil municipal d’une ville de l’Ontario (jugement Renfrew en 2004) qui présente un caractère largement inclusif. Enfin, il est à noter que le conseil municipal a procédé à cette occasion à un « accommodement raisonnable » en précisant que la prière précède le début de la réunion du conseil et qu’un délai de deux minutes est laissé pour que les gens qui se sentent brimés par cette manifestation puissent intégrer la salle de délibérations avant que ne commence la séance. Bref, malgré le caractère unique du maire Tremblay, il semble bien que des efforts aient été entrepris afin d’accommoder le plaignant dans cette affaire, mais la victoire attendue n’était visiblement pas dans le compromis.

Une question de démocratie et de tolérance

Mme Lefebvre a montré dans son témoignage qu’il existe au moins quatre niveaux des rapports entre la religion et la sphère publique, allant du militantisme antireligieux à l’approche religieuse intégrale (comme en Iran, par exemple). Le combat du Mouvement laïque québécois est pratiquement unique au monde, car il se situe dans le premier niveau: supprimer toute forme de « religieux » de l’espace public.  Mme Lefebvre a montré à quel point les États modernes souhaitent d’abord et avant tout la paix sociale et permettent la présence plus ou moins grande d’éléments appartement à des religions ou à des traditions au sein de leurs institutions, que ce soit en France, un État complètement laïque, aux États-Unis et ailleurs. Dans ce sens, on pourrait être tenté d’accréditer la thèse que ce mouvement se montre férocement antireligieux, frisant parfois avec l’intégrisme même qu’il prétend combattre. Dans ce cas-ci, il semble bien que ce soit moins les « religieux » qui se montrent fondamentalistes que les « laïques » eux-mêmes.

Je trouve personnellement que ce n’est pas sain qu’un individu seul, soutenu par une association agressive et dont le membership demeure peu significatif dans l’ensemble du Québec, soit capable d’opérer via les tribunaux des changements sur des traditions qui n’ont jamais été mises en cause autrement et dont personne ne songerait à en faire une cause majeure. S’il est arrivé effectivement que la religion, ici disons-le clairement : des représentants autorisés de l’Église catholique, aient pu brimer des individus, agresser sexuellement, imposer une manière de se situer dans le monde, etc. et causer ainsi des torts graves à des individus et à des groupes, ce n’est pas en effaçant toute trace qui nous rappellent leur existence que nous trouverons une libération! Cela relève davantage de la vengeance que du rétablissement. Les règlements de compte doivent se situer au niveau des poursuites contre les personnes et groupes concernés. Étendre un tel combat à toute forme de présence de croyances religieuses traditionnelles au Québec dans les lieux publics devient une expédition à la Don Quichotte qui voyait partout des ennemis alors qu’il n’en était rien.

Sur la dimension spécifiquement religieuse

Un ami écrivait ceci récemment en référence à cette affaire :

Dans le débat sur la prière au conseil municipal, est-ce que quelqu’un a cité la phrase de l’Évangile qui dit : « Mais toi, lorsque tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui est là, dans cet endroit secret (Matthieu 6,6) » Just saying. Ça pourrait être dit avec une pointe d’humour! Mais je sais bien que la cause du maire de Saguenay c’est aussi celle de chrétiens qui trouvent qu’ils sont les seuls à faire des compromis.

Comme je n’ai pas demandé son autorisation, je ne citerai pas son nom, mais je pense qu’il pose assez bien le problème religieux lié à ce procès. Les chrétiens, les catholiques en particulier, qui demeurent largement majoritaires au plan de leur identité religieuse, bien que peu visibles dans les manifestations et les cérémonies auxquelles on devrait les croiser, ont depuis longtemps fait le choix d’une pratique religieuse privée, plus discrète. Prier en secret est une invitation de Jésus afin d’éviter le caractère ostentatoire qu’il critiquait des Pharisiens de son époque. Même les évêques ne se prononcent pas vraiment sur cette question, comme on l’a constaté, car il y a tant d’accents différents dans les manifestations de la foi. Il faut respecter à la fois ses aspects plus personnels, intimes, et savoir comment vivre avec ses côtés plus festifs et collectifs.

On peut parfois penser du maire Jean Tremblay qu’il veut afficher sa foi religieuse ouvertement et que cela relève de la prétention. À lui et à son confesseur d’en juger! On peut bien aussi lui reprocher son caractère intempestif et intransigeant. Mais cela n’a rien à voir dans ce qui se passe ici. Sur ce qui concerne strictement le procès et le combat du conseil municipal pour défendre sa position devant les tribunaux, je crois que cette prière ouverte et inclusive avant le début d’une réunion où 20 élus prendront des décisions importantes est à voir comme un court instant où le caractère solennel de cette récitation permet à ceux qui la disent de bien prendre conscience qu’ils travaillent au service de plus grand qu’eux-mêmes.

Je pense donc qu’il faut soutenir le pourvoi en appel de Ville de Saguenay et continuer à lutter pour une société plus tolérante et ouverte. Je ne trouve pas cette attitude de la part du Mouvement laïque québécois. Quant à M. Simoneau, il doit apprendre à vivre dans une société où tout n’est pas réglé sur l’individu. Le prix de la démocratie, c’est de vivre avec la différence, même quand celle-ci peut aller jusqu’à « brimer », un peu, l’être individuel, au service du bien commun.