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Église et avortement, une fissure dans l’intransigeance

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Manifestation pro-vie à Ottawa, le 14 mai 2015 (CNS photo/Chris Wattie, Reuters)

 

Le pape François a annoncé dans sa lettre apostolique concluant l’Année de la miséricorde qu’il prolongeait indéfiniment l’autorisation pour tous les prêtres d’accorder l’absolution aux femmes confessant avoir eu recours à l’avortement. La chose était possible pour les évêques et certains confesseurs désignés, mais il n’en fallait pas plus pour que des catholiques y voient une fissure dans l’édifice légal et moral de l’Église.

Le message de François est particulièrement clair: «Je voudrais redire de toutes mes forces que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père.»

L’Église ne change rien à son enseignement moral sur le péché d’avortement.

Cependant…

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Du monstre au héros… à l’humain respectable

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En 1988, après la victoire en Cour suprême.

Henry Morgentaler est décédé aujourd’hui à 90 ans. Lorsqu’il a commencé son combat pour le droit absolu des femmes à disposer de leur corps librement, dans les familles traditionnelles comme la mienne, il était jugé comme un véritable monstre. Comment pouvait-on imaginer tuer des bébés dans le ventre de leur mère? Mes parents étaient révoltés lorsque ce médecin affichait ses convictions, soutenues par les groupes féministes purs et durs à coups de manifestations qui montraient une autre image de la femme que celle habituellement valorisée!

Enfant, j’étais révolté tout comme mes parents. Lors du jugement de la Cour Suprême en 1988, je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait célébrer l’exécution annoncée de tous ces foetus, moi qui fut élevé dans une famille de huit enfants voulus, désirés, aimés.

Une certaine ouverture

Ma vie d’adulte allait me conduire à rencontrer ces femmes qui pensaient autrement que dans mon milieu familial. D’abord des professionnelles dont la vie de travail paraissait fondamentale, tout autant qu’à moi. Celles qui étaient ouvertes à l’enfant le souhaitaient au moment favorable. Elles affichaient l’importance de la planification des naissances. La contraception faisait « naturellement » partie de leur vie. Avec ma conjointe, nous avions fait le choix de nous en passer. Nous voulions des enfants, point. J’étais donc en contradiction apparente avec mes collègues sur ces questions tout en respectant leur choix.

Le premier choc de l’avortement nous frappa alors que l’anxiété commençait à nous envahir face au fait de ne pas parvenir à procréer. Nous apprîmes qu’une jeune cousine était partie à l’extérieur de sa région pour subir une interruption de grossesse, à l’encontre de l’avis de ses parents, des catholiques pratiquants et très engagés. Je me rappelle avoir pleuré avec ma femme au moment où nous parlions avec sa tante et la priions de convaincre sa fille de laisser naître l’enfant en nous engageant à l’adopter ou à en prendre charge jusqu’à ce que sa maman le puisse et le veuille. Rien à faire. C’était un vrai drame pour notre couple infertile. Cependant, nous avons été touchés par le témoignage de ses parents qui, après toutes les tentatives de persuasion auprès de leur fille, s’étaient résignés à la laisser faire sans pour autant jamais la renier. L’amour était plus fort que le crime commis.

Au plus profond de moi, je le confesse, toutes les raisons évoquées ne me paraissent jamais vraiment inéluctables, car elles ont toutes une solution réelle et envisageable: l’adoption. N’avons-nous pas, ma femme et moi, adopté cinq enfants qui sont nos véritables amours? Pour cela, il a bien fallu qu’ils naissent! Et c’est cette générosité de la femme qui accepte d’accoucher et de confier son enfant à l’adoption que nous avons souvent célébrée, ma femme et moi, parce qu’elle nous offrait ainsi la chance d’être parents. Et c’est pour cela aussi que nous nous sommes engagés dans une association qui fait la promotion de l’adoption des enfants les moins « désirables« . Mais je vois que cette solution est rarement prise en compte par les femmes qui choisissent l’interruption de grossesse… Je dois donc accepter ce choix par respect de la liberté et de la conscience.

Avec le temps et la minimisation de ma culture machiste au sein de groupes de travail équitables, j’ai commencé à mieux saisir le dilemme qui envahit une femme aux prises avec une grossesse non désirée. Je crois comprendre de mieux en mieux (du mieux que je peux serait plus juste) le trouble qui envahit une femme lorsqu’une altérité s’installe et se met à jouer avec ses hormones. Mon observation des changements hormonaux est assez aiguisée avec les années de mariage (oups, ça c’est le macho qui remonte en moi)! Bref, j’en suis venu, avec le temps et peut-être une certaine compassion, à au moins ne plus m’objecter à ce qu’une femme, une fois qu’elle a toutes les données en main, puisse faire le choix – malheureux quoi qu’on en dise – de supprimer cette vie en devenir.

La première raison qui me porte à cela, c’est que je suis un homme et que jamais je n’aurai à faire ce choix. Je ne pourrai jamais le comprendre totalement. M’y opposer, en tant qu’homme, ne semble pas recevable, même si en tant que père potentiel (n’oubliez pas que j’adopte des enfants), je revendique le droit de me sentir concerné. La seconde raison est plus philosophique. Mener une guerre à coups de pancartes, de manifestations et de slogans ne peut que nous diviser davantage comme peuple et susciter la haine viscérale de l’autre camp. C’est d’ailleurs un peu la leçon que je tire de la dernière année des Français autour du mariage gay. L’opposition s’est tellement cristallisée qu’il faudra des années et peut-être des générations avant que les blessures ne guérissent et que le respect revienne peu à peu. L’amertume des « perdants » dans cette cause est palpable. La vindicte de l’autre camp l’est tout autant. Ce n’est pas ce je que souhaite pour mon pays.

Un respect pour l’homme

Bref, le Dr Morgentaler ne peut pas être identifié à un monstre car c’est une cause humaine qu’il a défendue alors que très peu d’hommes ne l’auraient fait comme il l’a fait. Il a été vu comme un héros par un grand nombre de femmes. Pour moi, il ne le sera donc qu’à moitié même si, aujourd’hui, c’est cette figure qui semble célébrée alors qu’on annonce son décès. Sur les médias sociaux, je vois à quel point il a su gagner le respect d’une grande partie des femmes et de toutes les féministes. Cependant, pour moi, maintenant, c’est l’humain que j’aimerais reconnaître. Je voudrais lui demander pardon de l’avoir jugé comme un monstre, même si je déteste, sans pouvoir rien y faire, l’idée d’imaginer qu’on aspire ou qu’on découpe un foetus, un être-humain-en-devenir conçu dans une rencontre sexuelle qui n’a pas suffisamment pris en compte la possibilité qu’il fasse partie de l’équation… Le Dr Morgentaler restera pour moi un homme qui s’est battu pour ses principes, ses convictions, au service d’un grand pan de l’humanité, la moitié en fait, afin qu’elle puisse avoir le droit de dire non et d’être traitée avec respect dans un contexte médical de qualité. Voilà, quand même, un être humain qui a de la valeur…

Vous le sentez, chacun des mots qui précèdent est difficile à écrire. Et c’est bien là que réside mon malheur: pour chaque femme qui fait le choix d’interrompre sa grossesse, une vie humaine est supprimée. Malgré toute mon ouverture, je ne peux taire cette douleur qui revit en moi, chaque fois que je viens à savoir qu’un avortement a eu lieu… Heureusement que je n’ai pas cette conscience pour les 100 000 qui ont lieu chaque année au Canada et près de 30 000 au Québec seulement. C’est un fait et c’est sans doute irréversible.

Alors peut-on, à tout le moins, réclamer tous ensemble qu’une véritable éducation à la sexualité et à l’amour soit mise en place et qu’elle valorise la prévention plutôt que la solution fatale? J’aimerais bien qu’un nouveau (plutôt une nouvelle!) Dr Morgentaler se lève pour défendre cette cause-là, aussi.

Le plus grand tabou québécois

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Qu’on n’en parle plus, jamais!

Préambule

1: Je suis un homme, « blanc et catholique » de surcroît, et je vais m’exprimer sur un sujet pour lequel il existe une convention tacite que les hommes ne sont ni crédibles ni qualifiés, n’étant pas concernés… (Je vous aurai prévenus).

2: Je ne m’oppose pas au libre choix des femmes à disposer de leur corps y compris de choisir l’interruption de grossesse. (Ne me jetez donc pas de pierres, pas tout de suite.)

3. Je me pose quand même des questions sur le sort qu’on fait à ces « pas encore humains » qui n’ont donc aucun droit, mais seulement le privilège de naître quand la volonté de celles qui les portent leur est farovable. (Là vous pouvez commencer à ramasser vos cailloux.)

Après ces remarques préalables, j’espère que vous pourrez lire ce qui suit en ne me prêtant aucune intention autre que celle d’apporter quelques réflexions personnelles sur une question qu’il est actuellement impossible de poser… J’aimerais bien que vous vous rendiez jusqu’au bout de votre lecture avant de me lyncher!

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Le 26 septembre 2012, la Chambre des communes du Canada a rejeté très majoritairement une motion privée d’un député conservateur demandant « Qu’un comité spécial de la Chambre soit créé et chargé d’examiner la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant devient un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, et de répondre aux questions énoncées […] » Ça y est, l’avortement, encore! On dit souvent que le sujet est réputé avoir été réglé définitivement, mais cette motion s’ajoute à de nombreuses tentatives pour mettre à l’agenda parlementaire un débat sur le thème général de l’avortement à partir de la reconnaissance d’un droit à naître du foetus. Réglé définitivement?

Qu’a-t-on réglé avec ce vote?

Partout au pays, on a dénoncé cette initiative singulière comme une nouvelle tentative de revenir en arrière en vue de recriminaliser l’avortement et donc de supprimer le droit, fondamental, des femmes à disposer librement de leur corps. Pour les groupes et individus qui ont dénoncé cette approche, le vote est donc une nouvelle victoire des femmes et une victoire du droit. Ne jamais accorder de droit à un foetus semble être la manière définitive de régler la question de l’avortement au pays. Donc discuter un tant soit peu de la réalité de son existence ne peut en aucun cas être à l’ordre du jour.

Comme d’autres avant lui, le député Woodworth a cherché une façon de donner des droits au foetus. Notons que celui-ci en a été complètement privé depuis la décision de la Cour Suprême du Canada en 1988 d’annuler l’article 251 du code criminel concernant l’avortement:

L’article 251 porte clairement atteinte à l’intégrité corporelle, tant physique qu’émotionnelle d’une femme. Forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener un fœtus à terme à moins qu’elle ne satisfasse à des critères sans rapport avec ses propres priorités et aspirations est une ingérence grave à l’égard de son corps et donc une violation de la sécurité de sa personne. La Charte exige donc que l’art. 251 soit conforme aux principes de justice fondamentale.(7) (Source)

Cette décision historique était sans conteste une victoire décisive pour les femmes, y compris pour celles qui n’ont jamais voulu avoir recours à l’avortement. Ainsi donc, aucune instance « extérieure » fut-elle son conjoint et père du futur enfant ou même l’État, ne pourrait jamais imposer à une femme de poursuivre sa grossesse contre son gré. Comprenons que cette victoire devant le plus haut tribunal scellait définitivement l’égalité entre hommes et femmes, puisque les femmes conquéraient enfin le dernier élément qui manquait pour que la liberté sur leur propre corps leur soit légalement entièrement reconnue (je note cependant qu’il arrive encore que des conjoints imposent à leur partenaire de choisir entre eux et l’enfant, ce qui ne fait pas toujours de l’avortement un choix vraiment libre…).

Le rejet de la motion 312 n’est donc, sans plus, que le reflet de ce qui est devenu « l’esprit du temps » au sein de notre société progressiste.

Oui, mais…

Lors du rendu du jugement de la Cour Suprême, la juge Wilson, celle qui avait pourtant donné l’interprétation la plus large en faveur des femmes, avait aussi appelé le Gouvernement à préconiser « un moyen qui permettrait d’atteindre un équilibre entre les droits de la femme enceinte et l’intérêt de l’État à protéger le fœtus, selon le stade de développement du fœtus ». (Source) C’est précisément au regard de cette demande que le Gouvernement n’a jamais fait ce à quoi il avait été appelé par la Cour. Ainsi, depuis 24 ans, le foetus, qui avait tous les droits du fait de l’illégalité de l’avortement, n’en a désormais plus aucun…

Ailleurs dans le monde, dans des États modernes et progressistes comme la France, la Belgique, il existe des lois encadrant la pratique de l’avortement (IVG). Ainsi, certains États ont retenu le principe de précaution en adoptant une règle à l’effet que les premiers signes d’activité cérébrale constituaient le début de la vie humaine (12 semaines). D’autres ont privilégié la piste de la viabilité hors utérus (aujourd’hui à 24 semaines). Bref, dans ces pays, le foetus a des droits qui peuvent être concurrents à ceux de la mère. C’est dans ces cas uniquement, lorsque la grossesse a dépassé 12 ou 24 semaines selon la législation locale, qu’un juge peut décider si l’avortement doit être autorisé ou non, en fonction des motifs plaidés par la demanderesse.

Au Canada, ce n’est qu’après être sorti, vivant, du sein de sa mère que l’enfant débute sa vie humaine « légale ». Je ne peux donc qu’être tourmenté, encore, devant cet état de fait (plutôt que de droit) qu’une motion comme celle désignée 312 aurait pu contribuer à modifier, éventuellement.

En effet, le comité souhaité par le député Woodworth aurait permis de réfléchir (et non pas de criminaliser), avec l’aide de la science et non pas de la religion, sur le début de la vie humaine et à partir de quel moment le droit devrait commencer à protéger le plus petit. Il me semble que cela n’enlève rien au droit d’une femme à disposer librement de son corps… jusqu’à ce que l’être vivant en elle soit déclaré lui-même « humain » et disposant alors de droits « en équilibre ». Le seul fait que de tels droits puissent être reconnus pourrait sans doute ajouter un élément à prendre en compte dans la réflexion qu’une femme enceinte porte sur le principe d’une vie en elle qui peut être respectable, dans la mesure où elle dispose des repères pour décider d’interrompre le processus biologique avant que le droit de l’enfant n’entre en jeu.

Voilà donc où se situe mon malaise d’homme et de père, notamment d’enfants adoptés… Je sais que bien des femmes éprouvent le même malaise, mais à moins d’accepter d’être fustigées sur la place publique, comme Rona Ambrose, ministre de la condition féminine, bien peu d’entre elles ne voudront soulever ne serait-ce qu’un soupçon de ce sujet… Et vous, qu’en pensez-vous?

Oui, le droit (éventuel) de l’enfant à naître est vraiment le plus grand tabou des Québécois.

La corde et les aiguilles à tricoter

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Curieuses coïncidences. Aujourd’hui, je découvre une lettre d’opinion publiée dans le Nouvel Observateur Plus, écrite par une femme qui réagit vivement à la proposition d’un politicien français du Front national de « dérembourser » les avortements dits « de confort ». La dame, enceinte, interpelle le politicien ainsi: « prêtez-moi une aiguille à tricoter », voulant insinuer que sa proposition ne ferait rien d’autre que de ramener la France à l’ère des « on s’arrange comme on peut » et des « charcutages ». La même journée, je tombe sur un billet de Pascal Henrard intitulé « Vite, donnez-moi une corde », en lien avec l’actualité canadienne. Une corde de pendu et des aiguilles à tricoter, quel drôle de mélange. Pourtant, c’est P. Henrard lui-même qui m’amène à faire ce lien quand il dit « que s’est-il passé pour qu’en quelques années, l’avortement soit de nouveau un sujet de conversation? » Voilà… Dès qu’on parle de la peine de mort, on en vient d’une manière ou de l’autre à l’avortement.

Une grosse bourde

La bourde du sénateur Pierre-Hugues Boivenu, qui admet avoir toujours pensé que chaque meurtrier devrait disposer d’une corde dans sa cellule, impliquant qu’il puisse ainsi choisir de se donner la mort quand il le voudrait, a produit de nombreux commentaires et a fait jaser tout le pays cette semaine. Comme il est de mise face à de tels sujets de polémique, de profondes divisions se sont vite mises au jour. La rétractation du sénateur n’a pas eu l’effet d’apaisement escompté, au contraire. Et lui-même en a remis une couche en présentant pour sa défense qu’il disait tout haut ce que beaucoup de gens pensent, pour preuve les centaines de courriels qu’il aurait reçus en appui à sa déclaration. Morale de cette histoire: le débat sur la peine de mort n’est pas définitivement réglé au Canada. Comme le démontre d’ailleurs l’éditorialiste André Pratte, les différents sondages, à l’exception du plus récent, donnent un appui majoritaire et constant des Québécois depuis 1990 au rétablissement de la peine de mort au Canada (c’est aussi ça, notre société distincte!). Cette constance ne peut qu’alimenter les aspirations du Parti Conservateur à obtenir une occasion de légiférer et les justifier d’incendier les médias de temps en temps avec cette question… Tout comme l’avortement?

Les aiguilles à tricoter

Je lis souvent des gens réfléchis qui affirment avec fermeté que le débat sur l’avortement est réglé définitivement au Canada. J’en avais même fait un billet quand le ministre de la Santé et des Services sociaux avait été accusé d’avoir financé un organisme pro-vie. Or, les sondages montrent également une grande division au Canada sur cette question. Depuis quelques semaines, en France, le débat revient dans l’actualité, alors que ce pays a pourtant une loi très claire permettant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à 12 semaines avec un remboursement à 70% des frais et l’interdisant après ce terme. Si les Français continuent de débattre de cette question alors qu’ils ont une loi encadrant l’avortement, pourquoi faudrait-il déplorer que des Canadiens et des Québécois souhaitent définir un cadre législatif dans leur pays? Car peu de gens savent que depuis le jugement de la Cour suprême du Canada en 1988, aucune loi n’est venue remplacer celle qui avait alors été invalidée. Cela signifie que « les avortements peuvent être pratiqués en tout temps pendant la grossesse et pour n’importe quelle raison. »

Les gens intelligents font des catégories

J’en ai un peu marre de voir la facilité avec laquelle les commentateurs de l’actualité font généralement des amalgames simplistes, soit: la droite = les conservateurs = pour la peine de mort = contre l’avortement. À l’inverse, ils diront: la gauche = les progressistes = contre la peine de mort = pour l’avortement.

Dans une des discussions sur l’un de mes billets, un interlocuteur (Papitibi) me confiait : « Je vais sans doute vous surprendre, mais le “go-gauche” que je suis n’en appartient pas moins à la “droite morale” ». Et il poursuivait en affirmant qu’il était contre l’avortement sauf dans des cas extrêmes. C’est bizarre, mais j’avais l’impression de trouver quelqu’un qui me ressemblait, et qui ressemblait peut-être aussi à des milliers d’autres. Les gens de gauche peuvent avoir un projet social, progressiste, égalitaire, équitable, écologique, mais pas forcément acheter l’idée d’un droit absolu des femmes à l’avortement. De même, des gens de droite peuvent avoir un projet de libéralisme économique et défendre les libertés individuelles à outrance et ne pas forcément vouloir enlever quoi que ce soit au droit des femmes à disposer de leur corps ou même vouloir à tout prix que la peine de mort soit rétablie! Pour moi, c’est là que réside la pensée unique: quand on vous enferme dans un camp ou dans l’autre sans aucune nuance.

Et finalement, la religion ?

Je crois en Jésus-Christ et je suis catholique. Je suis contre la peine de mort, dans tous les cas. En fait, je suis contre toute possibilité qu’un être humain soit autorisé à donner la mort à un de ses semblables, en toutes circonstances. Je suis donc contre l’avortement, contre l’euthanasie, contre le suicide assisté, contre les armes, contre la guerre. Comment pourrez-vous donc me cataloguer: conservateur fini ? Rétrograde idiot? Religieux intégriste? Essayez en mettant tous ces « contre » ensemble, vous n’arriverez pas à me caser autrement que comme… catholique.

En tant que tel, je suis donc aussi pour la liberté de conscience. Qu’un prisonnier en arrive à attenter à sa vie, s’il n’a bénéficié d’aucune aide, c’est une affaire entre lui et son dieu tant qu’il en confesse un. Qu’une femme en vienne à choisir d’interrompre sa grossesse, c’est bien sûr son affaire, mais une donnée supplémentaire est en cause: il y a une autre vie en jeu en plus de la sienne. Quel est le statut de cette vie? Nous n’en avons reconnu aucun à l’heure actuelle. Est-ce que poser la question nous fera revenir à l’époque des aiguilles à tricoter et des femmes mutilées? Non merci. Est-ce que cela conduira l’État à supprimer tout financement aux cliniques d’avortement pour empêcher les moins nanties d’y avoir accès en toute sécurité? Non merci. Ouvrir le débat sur l’avortement peut faire que certains groupes militants pro-vie appellent à une politique « zéro-avortement » et manifestent dans les rues, mais ça ils le font déjà. Dans un monde idéal, ils auraient tout mon appui. Dans le monde actuel, une telle politique n’est certainement pas réaliste ni rassembleuse. Il faut donc viser quelque part au centre.

Je vais donc avoir à pleurer tout ce qu’il me reste de vie chaque fois qu’une vie sera supprimée en toute conscience, n’importe quelle vie humaine, celle qui a à peine commencé ou celle qui est objet de toutes les admirations ; celle qui semble n’apporter que des emmerdes ou celle qui ne serait qu’un fardeau excessif. Je donnerai mon aval aux politiques visant à assurer la sécurité qu’il est nécessaire et raisonnable d’appliquer, tout en favorisant la réhabilitation, car je crois en une deuxième et même une troisième, voire une quatrième chance de se reprendre en main et de changer… Oui, tout comme Jésus, je crois en la personne humaine. Et si telle est ma croyance, je me dois de respecter cette femme qui, en son corps, porte une autre vie dont elle ne veut pas, qu’elle ne veut ou ne peut pas mener à terme, malgré toutes les possibilités qui s’offrent à elle, dans la mesure où elles lui ont été présentées. Nous vivons dans cette société où la liberté a été chèrement gagnée. Et la liberté aura toujours un prix. Parfois ce prix, c’est malheureusement une autre vie…

Une fois là, à moi, le catholique, qui ne veut ni corde ni aiguilles, il me reste encore la foi (la prière), l’espérance (en la miséricorde) et la charité (un amour gratuit pour toute personne au-delà de ses actes). Et ça, c’est déjà énorme…