Choisir l’humain, pas l’instinct!

Photo: Le Progrès-Dimanche

J’ai été étonné de découvrir, dans l’édition du 6 mars du journal Le Progrès-Dimanche, un reportage sur le groupe qui se nomme La Meute. Ce regroupement se donne pour objectifs de « s’opposer à l’immigration massive d’islamistes radicaux et d’être « contre la charia et le projet de loi 59 ». Bien qu’il soit relativement commun d’attirer des adeptes d’une page ou d’un groupe sur un réseau social, le nombre de 25 000 abonnés, dont « environ 300 » originaires de ma région du Saguenay-Lac-St-Jean, a paru suffisamment important pour que l’hebdomadaire régional lui accorde la une et deux pages complètes, malgré l’anonymat de la source qui s’est justifié de vouloir protéger ses enfants.

Quelles motivations?

Il me semble pouvoir identifier deux éléments qui sont à même de nourrir « le loup » qui sommeille en nous et qui pourraient inciter certains d’entre nous à s’affilier à un tel groupe : la peur et le repli.

Les réseaux sociaux nous relaient quotidiennement des situations qui mettent au premier plan des coutumes de certaines régions du monde qui paraissent incompatibles avec notre mode de vie et qui suscitent parfois notre indignation. Les médias de masse s’intéressent hautement aux groupes religieux associés à des franges islamistes aux ambitions guerrières. Toutes ces informations alimentent la peur que de telles pratiques puissent un jour s’imposer à notre culture et que les violences de ces intégristes finissent par nous atteindre. La confusion entretenue permet difficilement de faire la part des choses dans notre esprit entre un musulman qui s’installe ici pour y vivre, travailler, élever sa famille et prier, dans le respect des lois, et l’infime minorité des islamistes qui ont pris le chemin de la force pour imposer une vision tout-à-fait contestable de leur religion par les musulmans eux-mêmes.

Le second élément est conséquent à la peur. De fait, celle-ci peut conduire à une forme de repli identitaire vers un « nous » qui nous semblerait tout-à-coup rassembleur parce qu’il véhiculerait des valeurs supérieures à celles des populations arabo-musulmanes. Un tel groupe nous rallierait, défendrait nos valeurs et nous apporterait un sentiment de sécurité, le tout en nous imposant, en retour, une fermeture à l’autre, cet autre lui-même étranger à ces mouvements violents et dont nous nous priverions pour continuer de croître.

Le mythe de l’invasion

En effet, que l’on approuve ou non les politiques d’immigration ou d’accueil des réfugiés de nos gouvernements, la peur d’une invasion que la Meute qualifie même de « massive » par un courant islamique radical ne trouve aucun fondement. Même les 25 000 réfugiés accueillis récemment dans l’ensemble du Canada représentent moins de 0,7% de la population. On ne peut aucunement parler d’une invasion, et encore moins « au sein de nos gouvernements fédéral et provincial » ! Au contraire, les études démontrent que, partout au Québec, l’intégration des familles arabo-musulmanes est généralement harmonieuse et qu’elles comptent parmi celles qui font le moins de vagues.

De plus, pour assurer notre propre survie démographique, maintenir notre niveau de vie y compris nos retraites, et même améliorer notre situation économique, il est clair que nous devons augmenter l’immigration plutôt que de la limiter.

Une hostilité à peine voilée

Des groupes comme La Meute, même s’ils se présentent comme respectueux des lois et de la démocratie, choisissent des symboles qui, au contraire, témoignent du besoin de se montrer forts en se regroupant autour de symboles hostiles. Pour nous faire une idée assez juste de l’effet que cela peut produire, imaginons un instant faire partie d’un petit groupe d’étrangers se retrouvant au milieu d’une meute de « locaux » inhospitaliers…

Il importe de bien comprendre le phénomène des migrations. Selon des sources compétentes, on estime que la moitié des déplacements forcés se termine en tragédies. Des centaines d’enfants sont morts dans les derniers mois en suivant leurs parents désespérés qui risquent tout dans l’ultime espoir de trouver une terre accueillante. On ne quitte pas tout ce qui fait partie de son histoire, son pays, sa culture, ses biens sans que l’on soit poussé par un élan vital de dernier recours.

Nous pourrions croire que nous sommes nés « du bon bord » et que nous sommes en droit de garantir nos privilèges, nos traditions, notre culture aux dépens de notre devoir d’hospitalité. Jusqu’à présent, l’hospitalité comptait parmi les plus belles valeurs de notre société! Ne devrions-nous pas la protéger aussi? Invitons-nous mutuellement à déployer notre empathie : si un jour nous étions à la place d’un réfugié ou d’un migrant, empêchés de vivre notre vie normale, incapable d’assurer la subsistance de notre famille, courbés sous la répression de plus en plus vive ou vivant sous la menace de bombardements quotidiens, ne serions-nous pas, nous aussi, remplis de gratitude envers un peuple qui ouvrirait ses frontières et nous offrirait son hospitalité?

Choisir l’humain, pas l’instinct

Il n’existe pas deux classes d’êtres humains : nous le sommes tous, ou pas du tout. Notre humanité se mesure à notre capacité d’ouverture à l’autre, au bonheur de partager nos joies et nos richesses. L’hospitalité est la dimension de l’être humain qui témoigne le mieux de la profondeur de son humanité. Sommes-nous capables de faire mieux que de nous regrouper en meutes hostiles pour assouvir un instinct de protection que rien, ici et maintenant, ne justifie?

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