Un choc des civilisations au Québec?

clashSommes-nous en train de vivre le « choc des civilisations » prédit par Samuel Huntington en 1992, qui affirmait que les conflits de notre époque seraient davantage liés aux différences civilisationnelles qu’à des enjeux économiques? Faut-il nous inquiéter du fait que des majorités de citoyens musulmans dans des États islamiques souhaitent que la charia devienne le cadre normatif juridique de leur pays? Et si ces musulmans majoritaires « chez eux » militent pour qu’il en soit ainsi, comment croire qu’ils ne le voudraient plus lorsqu’ils ont immigré « chez nous »?

À trop crier au loup…

Commençons par parler de « nous ». Nous formons historiquement une société majoritairement chrétienne. Mais nous savons bien que cette majorité est loin de se considérer pleinement conforme aux lois de l’Église, même aux temps de la Grande Noirceur. Le « droit canon » catholique peut, dans une certaine mesure, s’apparenter à la charia pour les musulmans, prévoyant des obligations, des interdits et des sanctions. Si les réformes les plus récentes de cette loi ne comportent plus de châtiments comme la peine de mort, c’est bien parce que la compréhension des Écritures a connu des adaptations qui permettent de contextualiser certains passages aujourd’hui devenus inapplicables. Par exemple, la lapidation est bel et bien un châtiment biblique, tout comme l’obligation de marier une jeune vierge qu’on aurait violée en payant simplement une dot au père pour laver « son déshonneur » (Deutéronome 22, 22-27). Et inutile de rappeler que la liberté de conscience ne fut pas le premier des droits promus par l’Église dès qu’elle fut reconnue « religion d’État »! Il est probable que l’émancipation de nos sociétés et la valorisation des libertés individuelles aient engendré une manière plus « spirituelle » de comprendre certaines transgressions et que, tout en les réprouvant, l’Église catholique a compris qu’elle devait consentir à laisser aux États l’autonomie de définir leurs propres lois.

Par ailleurs, nous connaissons tous plus ou moins des croyants fondamentalistes qui voudraient que leurs Écritures soient considérées comme la seule source du droit. Le roman de Margaret Atwood, La servante écarlate, montre bien ce que pourrait devenir une société dont le droit serait exclusivement tiré de la Bible. Il y a fort à parier que les inégalités seraient plus criantes et que la loi favoriserait certains, en apparence plus vertueux, au détriment de la majorité.

Quand nous crions au loup avec la charia, nous oublions peut-être que nous avons dans notre placard intégriste une charia biblique toute prête à être mise en œuvre et dont, fort heureusement, ni le magistère ni nos savants les plus érudits ne voudraient pour rien au monde qu’elle vienne à être instaurée! Est-il possible que nos indignations camouflent un désir secret de dicter leur conduite à certaines catégories de citoyen.e.s sans comprendre que, faisant ainsi, nous ouvririons le chemin à ce que nos propres libertés soient peu à peu vidées de leur substance?

Lois d’État et lois religieuses

La visée de la Loi est de permettre que chacun.e puisse vivre en toute quiétude, tant que son comportement ne vient pas brimer la liberté d’autrui ou qu’il ne porte pas atteinte au bien commun. Bien qu’inspirée du Coran, la charia n’en constitue pas moins une loi humaine qui vise l’ordre social et la régulation des comportements. Tout autant que pour la Bible, les croyants musulmans savent généralement nuancer ce qui est de nature à être appliqué littéralement et ce qui relève davantage de l’interpellation éthique et de la conscience de chaque individu. C’est d’ailleurs ce que nous entendons souvent de la part de musulman.e.s, lorsqu’ils et elles parlent de « leur islam » dans le sens d’une religion personnelle.

Ceux et celles qui ont quitté des républiques islamiques ont tourné le dos à des régimes répressifs qui n’adhèrent pas aux droits fondamentaux inscrits dans la Charte des droits de l’Homme. D’autres sont venu.e.s, attiré.e.s bien plus par nos libertés que par un quelconque intérêt à reproduire intégralement leur mode de vie. Mais il faut aussi comprendre que les inégalités qui sévissent dans plusieurs de ces pays incitent parfois les croyants, espérant un monde meilleur, à s’en remettre entièrement à Dieu pour la gouvernance de leur nation. Mais Dieu ne gouverne pas. Ce sont des hommes qui le font « à sa place ». Dans toute forme de gouvernance humaine, il y a toujours, au final, des privilégiés et des exclus. Or, c’est bien ce que nous désirons combattre, ici.

Notre vivre-ensemble, ici et maintenant

Plutôt que de craindre l’immigration musulmane comme étant vecteur d’importation de la charia, ne devrions-nous pas mieux nous engager à connaître nos concitoyens et concitoyennes venus de ces pays? Si, au plus secret de leurs cœurs, des musulmans rêvent qu’un jour le Canada et le Québec soient gouvernés par la charia, cela est-il si différent de tous ces ultra-conservateurs qui voudraient que soient démontées les cliniques de planning familial, que soient renvoyées au foyer les femmes et que soit réinstaurée la peine de mort ?

Il doit subsister en toute société démocratique une liberté de pensée et de s’exprimer sur de tels sujets. La raison humaine et la volonté de s’engager pour le bien commun feront plus et mieux que toutes les lois répressives que nous pourrions voter, comme la récente Loi 62 qui concerne principalement des femmes immigrantes, souvent plus vulnérables, accentuant le risque qu’elles soient la cible de propos et gestes discriminatoires, faute de se compromettre elles-mêmes face à leur propre conscience religieuse.

L’intégration repose sur une attitude et sur un travail de la société d’accueil. Attitude qui s’efforce à la patience en donnant du temps au nouvel arrivant pour comprendre dans quel monde il est tombé et pour s’y adapter. Travail pour que les instances concernées, qu’elles soient publiques ou de la société civile, résistent aux mouvements de peur et de rejet qui peuvent émerger tout naturellement devant les différences des modes de vie. Lorsque des élus et des gens d’influence sont les premiers à ne pas défendre les minorités et à ne pas encourager ce travail de bienveillance, les loups ne sont pas longs à s’ameuter, croyant avoir trouvé une proie facile…

Le droit de mourir et reposer en paix…

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Photo:  KENZO TRIBOUILLARD, AFP (La Presse)

Le résultat du référendum sur le cimetière musulman à Saint-Apollinaire, tenu le 16 juillet dernier, semble avoir créé plus de divisions que de consensus, même si le processus s’est réalisé de manière démocratique. Le déchaînement de la haine des uns contre les autres devient malheureusement routinier. On s’en passerait bien!

Cet exercice a permis de mettre au jour certains aspects de la problématique. En particulier, on aurait « découvert » qu’une petite minorité seulement de musulmans exige des cimetières exclusifs au lieu d’espaces spécifiés dans des cimetières existants. Cette idée ferait même en sorte de délégitimer la demande de l’Association islamique de Québec, qui serait maintenant pointée comme intégriste.

On meurt comme on vit…

Lorsque la vaste majorité des Québécoises et des Québécois étaient catholiques et pratiquants, leur fin de vie cadrait parfaitement avec leurs valeurs et leurs croyances. Il allait de soi qu’ils devaient être enterrés dans un cimetière à l’enseigne de la seule « vraie » religion. Il n’était pas question pour l’Église d’enterrer avec ses fidèles des défunts athées ou affiliés à une autre religion, y compris d’autres confessions chrétiennes.

Et puis les choses ont changé. On a vu l’Église s’ouvrir à la crémation à partir de 1963 et aux cimetières « chrétiens » dans les années 1980. Aujourd’hui, un grand nombre de catholiques non pratiquants ne voient même plus l’importance de faire enterrer leurs cendres et les conservent parfois dans des conditions douteuses.

L’évolution des coutumes funéraires va avec la manière de vivre et celle-ci est devenue multiforme.

 

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Choisir l’humain, pas l’instinct!

Photo: Le Progrès-Dimanche

J’ai été étonné de découvrir, dans l’édition du 6 mars du journal Le Progrès-Dimanche, un reportage sur le groupe qui se nomme La Meute. Ce regroupement se donne pour objectifs de « s’opposer à l’immigration massive d’islamistes radicaux et d’être « contre la charia et le projet de loi 59 ». Bien qu’il soit relativement commun d’attirer des adeptes d’une page ou d’un groupe sur un réseau social, le nombre de 25 000 abonnés, dont « environ 300 » originaires de ma région du Saguenay-Lac-St-Jean, a paru suffisamment important pour que l’hebdomadaire régional lui accorde la une et deux pages complètes, malgré l’anonymat de la source qui s’est justifié de vouloir protéger ses enfants.

Quelles motivations?

Il me semble pouvoir identifier deux éléments qui sont à même de nourrir « le loup » qui sommeille en nous et qui pourraient inciter certains d’entre nous à s’affilier à un tel groupe : la peur et le repli.

Les réseaux sociaux nous relaient quotidiennement des situations qui mettent au premier plan des coutumes de certaines régions du monde qui paraissent incompatibles avec notre mode de vie et qui suscitent parfois notre indignation. Les médias de masse s’intéressent hautement aux groupes religieux associés à des franges islamistes aux ambitions guerrières. Toutes ces informations alimentent la peur que de telles pratiques puissent un jour s’imposer à notre culture et que les violences de ces intégristes finissent par nous atteindre. La confusion entretenue permet difficilement de faire la part des choses dans notre esprit entre un musulman qui s’installe ici pour y vivre, travailler, élever sa famille et prier, dans le respect des lois, et l’infime minorité des islamistes qui ont pris le chemin de la force pour imposer une vision tout-à-fait contestable de leur religion par les musulmans eux-mêmes.

Le second élément est conséquent à la peur. De fait, celle-ci peut conduire à une forme de repli identitaire vers un « nous » qui nous semblerait tout-à-coup rassembleur parce qu’il véhiculerait des valeurs supérieures à celles des populations arabo-musulmanes. Un tel groupe nous rallierait, défendrait nos valeurs et nous apporterait un sentiment de sécurité, le tout en nous imposant, en retour, une fermeture à l’autre, cet autre lui-même étranger à ces mouvements violents et dont nous nous priverions pour continuer de croître.

Le mythe de l’invasion

En effet, que l’on approuve ou non les politiques d’immigration ou d’accueil des réfugiés de nos gouvernements, la peur d’une invasion que la Meute qualifie même de « massive » par un courant islamique radical ne trouve aucun fondement. Même les 25 000 réfugiés accueillis récemment dans l’ensemble du Canada représentent moins de 0,7% de la population. On ne peut aucunement parler d’une invasion, et encore moins « au sein de nos gouvernements fédéral et provincial » ! Au contraire, les études démontrent que, partout au Québec, l’intégration des familles arabo-musulmanes est généralement harmonieuse et qu’elles comptent parmi celles qui font le moins de vagues.

De plus, pour assurer notre propre survie démographique, maintenir notre niveau de vie y compris nos retraites, et même améliorer notre situation économique, il est clair que nous devons augmenter l’immigration plutôt que de la limiter.

Une hostilité à peine voilée

Des groupes comme La Meute, même s’ils se présentent comme respectueux des lois et de la démocratie, choisissent des symboles qui, au contraire, témoignent du besoin de se montrer forts en se regroupant autour de symboles hostiles. Pour nous faire une idée assez juste de l’effet que cela peut produire, imaginons un instant faire partie d’un petit groupe d’étrangers se retrouvant au milieu d’une meute de « locaux » inhospitaliers…

Il importe de bien comprendre le phénomène des migrations. Selon des sources compétentes, on estime que la moitié des déplacements forcés se termine en tragédies. Des centaines d’enfants sont morts dans les derniers mois en suivant leurs parents désespérés qui risquent tout dans l’ultime espoir de trouver une terre accueillante. On ne quitte pas tout ce qui fait partie de son histoire, son pays, sa culture, ses biens sans que l’on soit poussé par un élan vital de dernier recours.

Nous pourrions croire que nous sommes nés « du bon bord » et que nous sommes en droit de garantir nos privilèges, nos traditions, notre culture aux dépens de notre devoir d’hospitalité. Jusqu’à présent, l’hospitalité comptait parmi les plus belles valeurs de notre société! Ne devrions-nous pas la protéger aussi? Invitons-nous mutuellement à déployer notre empathie : si un jour nous étions à la place d’un réfugié ou d’un migrant, empêchés de vivre notre vie normale, incapable d’assurer la subsistance de notre famille, courbés sous la répression de plus en plus vive ou vivant sous la menace de bombardements quotidiens, ne serions-nous pas, nous aussi, remplis de gratitude envers un peuple qui ouvrirait ses frontières et nous offrirait son hospitalité?

Choisir l’humain, pas l’instinct

Il n’existe pas deux classes d’êtres humains : nous le sommes tous, ou pas du tout. Notre humanité se mesure à notre capacité d’ouverture à l’autre, au bonheur de partager nos joies et nos richesses. L’hospitalité est la dimension de l’être humain qui témoigne le mieux de la profondeur de son humanité. Sommes-nous capables de faire mieux que de nous regrouper en meutes hostiles pour assouvir un instinct de protection que rien, ici et maintenant, ne justifie?

La tolérance, vertu chrétienne?

Voici le vingt-neuvième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de juin 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 


différentes couleurs courte-pointeNous vivons dans un monde qui se diversifie de telle manière que nous en perdons parfois un peu nos propres repères. Bien sûr, l’immigration contribue beaucoup à cette diversité, grâce à  l’apport de personnes provenant des différents continents. Nous avons parfois le sentiment que ce sont tous ces gens d’ailleurs qui opèrent des changements dans notre société pour ou contre notre gré. Mais nous devons aussi considérer que le Québec de 2015 ne serait pas demeuré celui de 1960 ou de 1980 même si nous avions fermé nos portes à l’immigration.

Changer, c’est le propre de tout être vivant! Notre organisme se transforme chaque jour sans même que nous nous en rendions compte. Et nous nous découvrons une nouvelle ride, quelques cheveux blancs, des rondeurs en plus… Mais les changements ne sont jamais que superficiels. Ils nous atteignent aussi dans notre être profond. C’est à ce niveau que notre résistance est la plus forte. Une grande partie des personnes rencontrées au fil des ans me confient spontanément leurs difficultés avec les changements, tant dans la famille, le travail, les loisirs, la société en général, mais aussi dans l’Église, la pratique religieuse, les catéchèses ou célébrations.

Laisser le bien s’accomplir

Nous pouvons chercher des responsables pour tout ce qui change. Pourtant, lorsque nous les prenons un par un, la plupart des changements que nous vivons nous paraissent positifs. Ils vont généralement dans le sens d’une plus grande liberté, d’une place plus équitable pour tous et toutes, en particulier les femmes, d’une l’hospitalité qui fait la part belle à l’étranger, d’une autonomie du monde politique face aux influences religieuses, d’une meilleure compassion à l’égard d’autrui, de la possibilité de penser aussi à son bonheur plutôt que de vivre dans la complète abnégation, etc. Si nous pouvons apprécier chacun de ces changements, nous sommes souvent déstabilisés devant l’ensemble, car nous voyons nos us et coutumes malmenés. C’est dans ce contexte que la vertu de tolérance est sollicitée.

appel pour la toléranceDans un monde ancien, homogène, encadré par une religion exerçant le monopole sur les consciences, nous n’avions pas trop d’occasions de pratiquer la tolérance. Nous avions même tendance à condamner les différences qui nous étaient le plus souvent enseignées comme des comportements immoraux ou des croyances diaboliques. Pensons aux personnes attirées par d’autres du même sexe, aux non catholiques et aux juifs, aux « Anglais », aux tenanciers de bars ou de salles de danse… Tous étaient objets de condamnation sans concession!

Jésus nous apprend à tolérer la différence. Il n’a pas converti toute la Palestine, loin de là. Il n’a pas condamné les juifs qui le sont restés, ni les païens qui n’ont pas demandé le baptême. Il n’a pas non plus jugé les pécheurs, mais leur a offert le pardon divin en sacrifiant sa propre vie. Il est donc concevable de voir en l’autre – le différent – une personne de bonne volonté qui cherche aussi à accomplir le bien, à sa manière et à son stade de croissance personnelle. Ne nous est-il pas possible, alors, de prendre conscience du bien qui se réalise grâce à eux? Et si c’est le bien qui s’accomplit, ne trouve-t-il pas sa source dans l’unique Dieu vivant?

Si différents et si pareils à la fois

À Montréal, en 2003, à l’occasion de l’examen médical obligatoire pour l’immigration de mes deux fils ramenés de l’étranger, le médecin accrédité, un homme au regard méprisant, a inscrit sur chacun des deux formulaires, au feutre noir gras et en lettres capitales immenses : « Sévèrement handicapé ». C’était comme si tous les renseignements contenus dans les formulaires n’avaient plus aucune valeur. Le message était clair : pour le fonctionnaire à qui était destiné le rapport, seul ce jugement devait compter. Désormais, mes fils étaient considérés comme des « fardeaux excessifs » pour la société canadienne.

Christian et François, mes joyeux "fardeaux"

Christian et François, mes joyeux « fardeaux »

Il aura fallu plus de quatre ans d’appels et de recherches d’appuis pour qu’enfin ils puissent devenir citoyens canadiens. Si j’en suis toujours aussi reconnaissant, je crois que mes fils n’auraient jamais dû avoir à vivre un tel mépris en raison de leur état. Tous les deux présentent une déficience intellectuelle relativement importante. Ils ont été abandonnés à la naissance dans des circonstances différentes. Ils ont eu la chance d’être confiés à des organismes d’adoption leur assurant dignité et respect. Ceux-ci ont cherché pour eux une famille aimante. Comme n’importe quel enfant, les nôtres ont reçu le meilleur mais ont connu aussi les fragilités de leurs parents adoptifs. Ils ont développé leur potentiel en se sentant en sécurité au sein d’une grande famille. Ils sont heureux, comme la plupart des gens, différents et pareils.

Chaque année, dans le cadre de la Semaine de la déficience intellectuelle, on se plaît à mettre en valeur les réalisations et les histoires heureuses qui concernent ces personnes dont le handicap occasionne généralement des regards inquiets et qui sont, encore aujourd’hui, parfois victimes de discrimination. Lorsqu’elles peuvent naître et évoluer dans un milieu favorable, nous voyons alors se produire des réussites émouvantes. Cette semaine, c’est l’occasion de nous en faire raconter : un groupe punk-rock de trisomiques finlandais en finale de l’Eurovision; des actrices et acteurs dans tel film ou telle série-télé; un autiste de haut niveau ayant permis à un groupe de recherche de faire telle découverte, une chanteuse à la voix d’or, etc. Mais pour le reste de l’année, ceux-ci retomberont dans leur anonymat et leur effacement de la vie sociale. On aura recours aux associations, aux services d’adaptation scolaire et aux centres de réadaptation pour continuer les efforts d’intégration. Comme pour les femmes, les autochtones, les personnes homosexuelles et autres groupes qui font l’objet de discrimination, avouons qu’une journée ou une semaine ne fait que réveiller un peu les consciences. On se dit alors : « Ah oui! C’est vrai, ils existent aussi. » Et puis on retourne à notre vie.

Plutôt que de les considérer comme des fardeaux ou des personnes au potentiel limité, je préfère voir leur force spécifique et ce en quoi ils nous ressemblent. Leur force, c’est de savoir vivre, mieux que nous, en assumant leur unicité, leur différence, car c’est cette image que nous leur renvoyons au quotidien. Notre ressemblance est plus subtile. Il s’agit de notre vulnérabilité. Tous les humains naissent dans une dépendance désarmante. Ils meurent le plus souvent dans une fragilité tout aussi dépouillée. Entre les deux, ils se démènent pour cacher ce caractère vulnérable. C’est dans cet intervalle que se joue le jeu des masques. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont moins performantes que nous pour cacher leur vulnérabilité. C’est pourtant là tout le sens de leur existence, car à leur tour elles sont le miroir de ce que nous sommes, au fond : des êtres dont le cœur est constamment blessé et qui ont besoin des autres pour le réparer… Le mien est en bonne voie de l’être, grâce à mes fils, et je m’efforce de ne pas trop l’emmurer de nouveau.

Comment répondre au terrorisme?

Réponse à M. Jean-Paul Simard

Cher Jean-Paul, j’ai une grande admiration pour l’homme que vous êtes et je me considère plutôt dans une relation respectueuse et amicale avec vous. C’est dans cet esprit que je me permets une réplique à votre propos publié dans le journal Le Quotidien du 9 janvier 2015 et sur votre mur Facebook.

Vous utilisez l’expression « islamisation par le terrorisme ». Si vous écoutez bien – comme je vous l’ai déjà suggéré en vous fournissant même des références – la forte majorité des voix musulmanes qui se sont exprimées à chacune des occasions où les terroristes islamistes ont frappé (dont voici un exemple local), vous ne pouvez pas avancer cette thèse. Il ne s’agit pas d’une islamisation, mais bien d’une « terrorisation » au nom d’une idéologie de puissance et de peur que les terroristes associent à une certaine acception de l’islam. Il serait donc plus juste de ne pas tomber si facilement dans l’amalgame. Ce n’est pas parce qu’un endoctriné crie « Allah Akbar » (« Dieu est le plus grand ») en assassinant des vies au hasard ou en ciblant ses victimes, qu’il peut sans discernement être associé à l’islam en tant que religion. Et rappelons-nous toujours que ce sont surtout des musulmans qui sont tués par centaines de milliers en Afrique (cf. Boko Haram) et au Moyen-Orient au nom de cette « terrorisation » beaucoup plus proche du nazisme que de la religion. Personnellement, je ne crains pas l’islamisation ni le djihad tel qu’il est compris par l’ensemble des musulmans, à savoir « faire de soi une meilleure personne ». Je crains plutôt la haine sous toutes ses formes qui peut s’exprimer par n’importe quel humain sous couvert de n’importe quelle justification idéologique ou religieuse. C’est la haine qu’il faut combattre et non la religion « des autres », même de ceux et celles que nous accueillons.

Trop accueillants?

Revenons sur ce thème de l’accueil. Vous parlez de « l’idéologie » de la « terre d’accueil ». Vous savez pourtant que cette exigence traverse la Bible et les valeurs chrétiennes auxquelles vous vous associez tout comme moi par ailleurs. Dès la Genèse, avec Abraham, par exemple, l’accueil de l’étranger et l’hospitalité sont élevés au rang de vertus. Abraham montre même qu’il faut voir dans l’étranger la présence de Dieu lui-même. Si vous en faites une idéologie, vous niez par le fait même que ces valeurs sont profondément ancrées dans l’histoire judéo-chrétienne et celle de notre civilisation… Le problème réel avec l’accueil n’est pas d’avoir accueilli des étrangers à une époque ou l’autre. Pour la France, par exemple, on compte encore trop de mauvaises expériences d’intégration. Ce ne sont pas les citoyens de première vague qui prennent les armes contre leur société d’accueil, ce sont ceux de deuxième et de troisième génération! N’y voyez-vous pas un signe que l’accueil a été jusque-là défaillant? Que la déception et la colère ont fini par affecter les enfants et les petits-enfants? Il faut chercher les causes et ne pas s’arrêter aux symptômes. Je vous connais trop brillant pour ne pas chercher à approfondir. Et parmi les causes, il faudra bien un jour que nous fassions notre examen de conscience. La colonisation européenne et l’impérialisme américain auquel le Canada participe allègrement sont, pour l’essentiel, responsables de l’état actuel du monde et de la frustration grandissante des populations dominées par nos ambitions économiques et notre idée d’un « ordre mondial » à notre image. Ce sont nos politiques qui ont écrasé ces populations en conditionnant chez eux un désir de révolte. L’extrémisme actuel trouve sa source dans les inégalités économiques et l’arrogance géopolitique de l’Occident.

Et qui, au Québec et à Ottawa, s’est fait la main meurtrière d’un « islam radical »? Des Algériens ou des Yéménites? Pas du tout… Ce sont des citoyens d’ici, nés ici, devenus perméables à des thèses erronées sur Dieu telles qu’elles s’expriment largement par des aliénés d’une religion sanguinaire qui est autre que l’islam. Il y a là aussi réflexion à mener sur le vide spirituel qui peut conduire des jeunes adultes à des attitudes violentes et meurtrières envers leurs pairs au nom d’une certaine idée de la religion embrassée, quelle qu’elle soit.

L’expansionnisme religieux

Vous prétendez savoir qu’un nombre indéfini de « modérés » rêveraient de voir se réaliser ici l’expansionnisme de l’islam. Scrutez donc au fond de vous-même. N’avez-vous jamais fait ce rêve d’une terre entière devenue chrétienne? Ne l’avez-vous pas chanté dans vos assemblées dominicales? N’avez-vous pas soutenu nos missionnaires à l’étranger? Le prosélytisme est inhérent à la religion. La leur comme la nôtre. Nous nous réjouissons à chaque fois qu’une personne se convertit à la nôtre. Il en est de même pour eux. Et il en est de même également pour un athée qui convainc un croyant de l’absurdité de sa foi! Ce n’est donc pas un argument pour justifier un regard réprobateur adressé aux musulmans. Il y a des attitudes antireligieuses partout dans le monde: d’une religion envers une autre; de laïcs militants envers toutes les religions. Et les chrétiens ne sont pas à l’abri de persécutions. Jésus lui-même en a averti ses disciples! Même en cessant d’être chrétiens, nous ne serions pas à l’abri de « l’humanophobie », car le monde est ainsi fait que la différence de l’autre est potentiellement une agression contre la nôtre, et vice-versa.

Vous craignez le « métissage général ». Mais ne voyez-vous pas que notre pays est déjà une mosaïque culturelle? Sur un plan canadien, en commençant par les premières nations que nous avons spoliées et exploitées, nous retrouvons les européens anglo-saxons et français, ceux de l’est ou du pourtour méditerranéen, et les asiatiques qui arrivent par milliers, etc. Vous ne pouvez pas ne pas les considérer comme des citoyens à part entière. Ils sont Canadiens ou Québécois selon la perspective que nous retenons. Notre société s’est enrichie de ces diverses cultures accueillies puis intégrées le plus souvent en nous changeant nous-mêmes, en nous « améliorant »!

Pour une civilisation de l’amour

Venons-en maintenant à votre solution. Vous n’envisagez que l’amour inconditionnel. C’est le terrain où nous nous rejoignons. Mais l’amour inconditionnel n’attend rien de l’autre. Il n’exige pas la réciprocité, au contraire (cf. le Bon samaritain). Jésus ne demande pas de nous en tenir à l’amour de nos proches. Il demande d’aimer nos ennemis, de les aimer assez pour qu’ils puissent agir librement, au risque de notre propre perte! Si nous voulons vivre en tant que disciples du Christ, il nous faut embrasser le risque de la croix. Croire, espérer, aimer, comme vous dites, peut avoir des conséquences pour notre vie. La solution est effectivement l’amour inconditionnel. Nous faire les « prochains » des musulmans d’ici et leur tendre la main pour une fraternité inclusive est l’unique avenir possible ici comme ailleurs. Ainsi, plutôt que de nous perdre en tant que peuple, nous nous sauverons peut-être en réalisant quelque chose de la civilisation de l’amour…

 

100% xénophobes !

À la suite d’une nouvelle action haineuse à Chicoutimi où l’on a vu un commerce, propriété d’un Africain sans histoire, affublé d’autocollants à caractère xénophobe (cf. photo), dans un élan spontané j’ai écrit cette « déclaration » que j’ai publiée sur ma page Facebook. Je la reproduis ici afin que d’autres puissent y accéder sans l’intermédiaire du média social. 

La question est posée: Qui est Québécois?

Déclaration: 

Je suis Québécois de souche canadienne-française. Mon ancêtre est venu s’établir au Québec au 17e siècle. Un de ses descendants (peut-être deux) est venu fièrement s’installer dans un vaste royaume qu’on appelle le Saguenay-Lac-St-Jean, partageant parfois difficilement l’espace avec les premiers habitants, mais de manière moins dramatique qu’en certaines régions. De « colon » à agriculteur à fromager à électricien à comptable, mes aïeux ont vécu une vie bonne malgré des conditions difficiles. Ce qu’ils m’ont légué, c’est la valeur du travail, de la famille, de la langue française, de la religion chrétienne qui dit « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils fassent pour toi ».

Ces dernières années, d’autres familles nous rejoignent en ce Royaume pour tenter de suivre leur rêve, de vivre en harmonie avec les autres, de veiller à donner le meilleur à leurs enfants et leurs petits-enfants. Ils ne sont en rien différents de mes ancêtres. Ils ne sont en rien différents de moi et des miens. 100% Québécois, nous le sommes tous et toutes dès lors que nous partageons le désir de vivre ensemble, de communiquer franchement, d’établir des relations amicales, de nous respecter dans nos différences, de collaborer pour que le meilleur survienne pour nous-mêmes et pour nos propres descendants. C’est dans un tel contexte que je veux vivre. Tous ceux et toutes celles qui voudraient croire qu’ils ont un droit supérieur de vivre ici en empêchant quiconque de s’y établir sont dans l’erreur, soit par ignorance qui engendre une peur irrationnelle, soit par idéologie qui ne peut que produire la haine. Ceux-là n’ont pas leur place dans une société fondée sur l’amour, le travail et l’entraide dont nous avons hérité de nos ancêtres…

C’est ainsi que vous me trouverez toujours aux côtés de ceux et celles dont certains voudraient qu’ils quittent ce Royaume en raison de leur origine, de leur couleur, de leur ethnie ou de leur religion.

Voilà, c’est dit.
Jocelyn Girard, 11 décembre 2014
#100%Québécois