De qui sommes-nous les frères, les soeurs?

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Après une attaque chimique le 3 avril à Idleb, en Syrie (CNS photo/handout via EPA)

 

Voir une fois de plus des images d’enfants syriens gazés arrache le cœur. Même chose pour la Somalie et le Soudan, encore aux prises avec une famine. De telles visions d’enfer interpellent immédiatement le sens de la famille.

Tous les parents du monde protègent leur progéniture, lui procurent le nécessaire, l’éduquent et lui donnent un milieu familial et social qui permet la croissance, en tentant de lui éviter tout mal. La nature nous a dotés d’un instinct de préservation élémentaire. Nous y répondons en élargissant le cercle familial à l’ethnie, parfois à la patrie.

Mais lorsque la fatalité s’abat sur une famille, comme il arrive pour des milliers en Syrie et ailleurs, c’est l’instinct de survie qui prend le dessus. Nous pouvons assister à cette réalité chaque jour par le biais des médias. Là où la guerre fait rage, les pères et les mères font tout pour protéger leurs enfants des bombardements et de la violence des combats. La fuite devient souvent la seule issue quand elle est encore possible. Nous répugnons à entendre leurs hurlements de douleur. N’avoir jamais vécu un tel drame ne nous épargne pas du devoir de nous y projeter afin de chercher à comprendre et à compatir.

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Pour restaurer la fraternité humaine

À la lecture du message du pape François à l’occasion de la journée mondiale de la paix 2014, la conviction m’est venue qu’on y trouve une clef essentielle pour que la paix dans le monde progresse dans les années à venir. Dans son long message, le pape reprend essentiellement la vision chrétienne de la paix qui se construit à partir d’une vraie fraternité dont on fait l’apprentissage au cœur de la famille :

la fraternité est une dimension essentielle de l’homme, qui est un être relationnel. La vive conscience d’être en relation nous amène à voir et à traiter chaque personne comme une vraie sœur et un vrai frère ; sans cela, la construction d’une société juste, d’une paix solide et durable devient impossible. Et il faut immédiatement rappeler que la fraternité commence habituellement à s’apprendre au sein de la famille, surtout grâce aux rôles responsables et complémentaires de tous ses membres, en particulier du père et de la mère. La famille est la source de toute fraternité, et par conséquent elle est aussi le fondement et la première route de la paix, puisque par vocation, elle devrait gagner le monde par son amour.

Alors en cette journée mondiale et en ces 24 heures pour la paix, j’y vais de ma petite contribution, si le goût vous vient de lire ce qui suit.

Dans ma famille

Tout au long de ma lecture, je me suis surpris à penser à mes parents et à chacun de mes cinq frères et à mes deux sœurs. En effet, le pape reprend le récit d’une histoire célèbre, celle des deux « premiers » frères, Caïn et Abel, fils d’Adam et Ève (cf. Genèse 4). Le refus de Caïn d’assumer cette première fraternité le conduit au meurtre de celui dont il est envieux. Dans une famille, même si parfois on peut en ressentir l’envie, on ne tue généralement pas son frère! On se querelle, on boude quelque temps, on se pardonne et la vie pacifique reprend son cours… En jouant la rupture plutôt que le rapprochement, Caïn, par le jeu du mythe originel, crée la division et le conflit au sein de l’humanité qui perdureront jusqu’à nos jours. Et puisque la leçon de cette histoire est que tous les humains sont frères et sœurs, c’est donc bien nos frères ou nos sœurs que nous tuons lorsque nous guerroyons, que nous terrorisons ou que nous assassinons.

Dans ma famille, personne n’a tué personne. C’est déjà pas si mal! Mais qu’en est-il de la route de la paix? Comme le pape nous invite à repartir de nos liens familiaux pour élaborer un projet de paix et le faire rayonner, je me suis dit qu’il était peut-être temps que je fasse le point sur ma relation avec mes frères et mes sœurs. Je me permets de le faire publiquement, en espérant que cela puisse inspirer d’autres à le faire. Voyons cela comme un exercice personnel d’évaluation du degré de paix qui persiste ou non de mes relations fraternelles.

Mon frère aîné s’appelle Mario. Nous avons 18 mois d’écart. Il fut entrepreneur prospère avant d’occuper depuis quelques années un poste prestigieux dans la région de Québec. Enfant, c’est toujours vers lui que je regardais, un peu comme Caïn. Jaloux, je l’ai été, de ses privilèges de grand, de ses amis, de ses jeux et de ses réussites! Mais cette jalousie, plutôt que de m’éloigner de lui, me fut surtout une émulation extraordinaire pour « performer » et développer mes propres qualités. À une époque, nous étions devenus assez complémentaires, ayant même collaboré à sa première grande entreprise durant plus de six ans. Notre relation a connu des rapprochements et des éloignements, mais est toujours demeurée fraternelle. Mario sait encore faire appel à mes services lorsque le besoin s’en fait sentir, notamment pour ce qui concerne le domaine de la religion qu’il vit un peu par procuration… Quant à moi, je continue d’avoir pour lui une juste admiration qui me permet d’apprécier ce qu’il est devenu, particulièrement depuis qu’il a choisi, avec sa conjointe, d’adopter deux petites filles à un âge où généralement ce sont de petits-enfants qui commencent à poindre! Avec lui, ma relation est au beau fixe. Pour 2014, je souhaiterais retrouver un peu de cette complicité que nous avons déjà eue. Pour cela, je chercherai à me faire plus proche de ses préoccupations et de sa vie de famille.

DocumentMon deuxième frère s’appelle Bernard. Nous avons deux ans d’écart. Il paraît que c’est difficile d’arriver en troisième place au sein d’une fratrie. Personnellement, j’avais bien des désirs refoulés en tant que deuxième aussi! Aucune position ne doit être plus simple que les autres de toute façon. Lorsque je ne pouvais pas jouer avec le grand frère, on m’imposait de le faire avec le petit! Nous avons donc beaucoup joué, Bernard et moi, avec les cousins aussi. Mais il était beaucoup plus réservé que ses aînés et présentait des difficultés que nous n’avions pas connues pour ce qui est des résultats scolaires. Diabétique à 18 ans, il a souvent des problèmes de santé collatéraux. Il a dû lutter pour être perçu comme une personne qui a de la valeur. Il l’a fait en tentant quelques entreprises notamment dans la restauration. Il aimait être le patron, mais c’est un homme doux et bon qui se laissait facilement abuser par tout un chacun. Aujourd’hui, il est enfin en bonne position en tant que propriétaire d’une petite entreprise qui marche bien. Notre relation est épisodique, mais cordiale. Ma femme réussit souvent à lui décrocher un fou rire. Je me fais du souci pour sa santé précaire. En 2014, je crois que je pourrais me rapprocher de lui en me montrant plus intéressé par sa réussite et en demeurant prêt à le soutenir en cas de maladie.

Vient ensuite ma première sœur, Martine, trois ans et demi d’écart. Notre enfance lui causa plus de frustrations qu’à tous mes frères. Elle était une fille après trois garçons. Notre père semblait la protéger plus que nous autres, mais elle percevait cela comme une forme d’injustice, avec des interdictions plus lourdes. Nous n’étions généralement pas des plus gentils avec elle, la traitant souvent de noms grossiers, c’est si facile à faire réagir une fille! Elle fut ma seule élève de piano! Elle n’a jamais appris, la pauvre, car j’étais un piètre enseignant de cet art que je ne maîtrisais pas tant. Adolescent, je suis devenu plus acceptable comme frère. Elle aurait voulu que je sorte avec l’une ou l’autre de ses copines. Mon orgueil de cadet ne m’a jamais permis de m’imaginer sortir avec une fille de l’âge de ma soeur! J’ai peut-être manqué de bonnes opportunités, qui sait? Ma sœur apprécie toujours les moments où nous pouvons parler de sujets qui nécessitent une certaine réflexion. Aujourd’hui, elle voit ses cinq enfants, surtout les aînés, converser avec moi et cela semble lui procurer une certaine fierté. Nous sommes proches géographiquement depuis quelque temps, mais le rythme de nos deux familles est très différent, ce qui ne permet pas que nous nous fréquentions aussi souvent que nous en aurions envie. En 2014, je voudrais pouvoir redire à ma sœur combien je suis fier de la vie qu’elle mène. Son ouverture, sa capacité d’accueil et sa qualité d’hôtesse incomparable font de son foyer un lieu chaleureux où l’on fait toujours de belles rencontres.

Trois autres garçons viennent ensuite. Il y a d’abord Richard, cinq ans d’écart. Il est le premier blond de la famille, alors que mes deux frères et ma soeur avaient les cheveux foncés. Je tirais davantage vers le roux, ce qui me rendait différent au regard des gens. La blancheur des cheveux de mon jeune frère avait tôt fait de me renvoyer au groupe des aînés! Richard était enjoué, fonceur, sportif. Plus jeune, il aimait rencontrer les gens. Il fut mon premier vendeur suppléant de barres de chocolat pour les cadets de l’armée! Grâce à lui, j’ai remporté le prix du premier vendeur quand j’avais 13 ans, mais c’est à Richard que je devais ce titre! Il reçut un diagnostic de diabète juvénile à l’âge de sept ans. C’est un moment important dans la vie de famille, presque une rupture avec ce qui a précédé. Ce jour-là, les desserts sont devenus une denrée rare, réservés uniquement aux jours de fête. Mon père avait pris sur lui la charge des piqûres quotidiennes d’insuline. Cela semblait le rendre souffrant. Richard a connu une entrée sans doute trop rapide dans la vie adulte. Son mariage hâtif fut une catastrophe. Son combat pour garder un lien avec son fils est quasiment épique. J’ai toujours eu une relation différente avec lui, un peu comme si c’est avec lui que j’ai pu réellement me sentir comme un grand frère. Après des années de galère, il a enfin trouvé son âme sœur. Avec elle, la paternité est arrivée comme une évidence toute naturelle, par l’adoption de deux enfants présentant une trisomie 21. En 2014, je veux poursuivre ce lien privilégié avec lui et sa petite famille, par des invitations mutuelles et des activités partagées.

Vient après le second blond de la famille, Nicolas. Il est né moins d’un mois après la mort de mon grand-père. Comprenons qu’il y avait beaucoup de turbulences dans la famille. Sa naissance marque aussi un autre moment significatif, car c’est quelques mois plus tard que nous déménagions pour habiter dans un nouveau logement annexé à la maison de ma grand-mère. Je partageais une chambre avec mes frères Bernard et Richard. Nicolas allait partager celle de l’aîné. Ma grand-mère s’était prise d’une affection sans doute excessive pour le petit dernier. Elle prenait souvent Nicolas chez elle, le gardait à dormir auprès d’elle. Il a toujours été d’une grande sensibilité. Lui aussi fut un excellent vendeur de chocolat, me permettant de gagner deux années de suite le prix du meilleur vendeur chez les cadets! J’ai sans doute un peu profité de son sans-gêne. Nicolas a toujours démontré une qualité très élevée du sens de la responsabilité. Il décida de se marier très jeune suite à la grossesse de sa petite amie. Il eurent trois filles ensemble, mais leur couple n’a pas su durer. Mon frère s’est un peu révolté face à ce qu’il vivait comme un abandon et une non-reconnaissance. Il connut ensuite quelques années de vagabondage qui me faisaient réagir. Étant le parrain de sa première fille, j’avais parfois la chance d’être interpellé par lui pour que je lui parle à elle! J’ai toujours tenté, à travers elle, de rester proche de lui, peu importe la manière qu’il avait de mener sa vie. Aujourd’hui, je le trouve enfin redevenu lui-même, un homme d’affaires toujours entreprenant, mais aussi et surtout un conjoint respectueux et engagé, un père qui demeure adulé de ses filles, même si elles savent bien trouver ses failles! En 2014, je voudrais devenir proche du couple qu’il forme avec sa nouvelle fiancée et poursuivre ma collaboration ponctuelle à ses entreprises.

Le dernier garçon s’appelle Stéphane, 11 ans d’écart. J’étais souvent le gardien à cette époque où mes parents sortaient fréquemment pour des rencontres au sein d’associations. Il est sans doute le premier enfant dont j’ai eu à prendre soin de temps en temps. Il est peut-être à l’origine de ma vocation de père! Stéphane a démarré lentement dans la vie, surtout au niveau du langage. Il a beaucoup bûché pour obtenir des résultats scolaires. Son adolescence fut très pénible. Il était très proche de ma mère et en grand besoin d’attention de notre père qui, à cette époque, travaillait beaucoup et ne parvenait pas à être bien présent à la maison. Lorsqu’il fit son coming out au sujet de son homosexualité, cela n’avait pas semblé une si grande surprise pour tous, sauf pour notre père. Le cadre de cette annonce, une soirée familiale du temps des Fêtes, avait donné à tout ceci un caractère dramatique qui aurait pu faire un bon sujet télévisuel! Mon amour pour ce petit frère s’est avéré plus fort que sa différence, moi qui avait étudié en théologie et qui enseignait en ces matières. Stéphane a été pour beaucoup dans ma quête pour comprendre l’homosexualité, dans mes ouvertures aux personnes homosexuelles, parce que j’avais un frère comme elles. Je pourrais même affirmer que par ce chemin de compassion, j’ai trouvé la route de la paix avec toutes les personnes qui présentent des différences. Stéphane est aujourd’hui un homme d’affaires prospère, un patron généreux et un véritable générateur de liens familiaux. Nous lui devons quelques conférences téléphoniques imprévues où il parvient à rassembler tous les frères et soeurs pour discuter de la prochaine fête des parents ou d’une occasion particulière. En 2014, je voudrais lui rendre hommage d’une quelconque manière, pour sa résilience, pour le chemin qu’il a parcouru, pour l’intérêt qu’il porte à ce que notre famille demeure unie.

Vient ensuite la petite dernière, Hélène, 14 ans d’écart! J’ai reçu l’honneur de pouvoir être son parrain. Je me rappelle l’avoir promenée dans le petit couloir de chez nous, entre la cuisine et le salon, pour l’endormir le soir en lui fredonnant des chansons. C’est d’elle que j’ai appris à faire cela et que j’ai ensuite pu reprendre avec mes enfants! Autant Stéphane peut affirmer avoir souffert de l’absence de son père, autant Hélène peut dire le contraire pour elle-même! Bébé gâté à son papa, voilà ce qui la décrit le mieux dans l’enfance! Comme les deux autres blonds avant elle, Hélène est une véritable fonceuse, une personne qu’aucune limite ne peut arrêter, à l’exception du gros bon sens qui la rattrape parfois! Elle m’a permis de rester proche en étant une véritable filleule pour moi et en jouant quelques fois de cette relation pour obtenir certains privilèges, jusqu’à venir passer quatre mois avec nous en France et à être ma première stagiaire à vie comme directeur! Elle rayonne aujourd’hui, dans l’ombre d’un conjoint et même d’enfants célèbres, travaillant avec ardeur dans le monde des médias. Je suis fier d’elle. Elle sait mettre les talents des autres en évidence sans toujours en obtenir la reconnaissance qu’elle mériterait. En 2014, je veux rester disponible pour elle comme devrait l’être un parrain ou une marraine, car c’est un rôle à vie! Je voudrais pouvoir la soutenir dans ses démarches pour décrocher le poste qu’elle convoite. Je voudrais surtout me laisser toucher davantage par l’excès de talents dans sa famille qui n’empêche pas ses membres de rester simples et accessibles.

Ces huit enfants ont eu la chance d’être conçus dans l’amour, choisis et aimés par deux parents hors pair. La vie simple qu’on y menait n’a jamais affecté l’amour reçu et partagé. Nos parents auront été, selon la vision chrétienne de la famille, un modèle de vie conjugale, avec ses hauts et ses bas, ses moments de tendresse et ses tensions, demeurant unis dans les épreuves autant que dans les bonheurs…

La route de la paix

processus de paix familialComme le dit le pape François, la famille est la route de la paix par laquelle nous pouvons construire la fraternité humaine. Après ce petit résumé de mon parcours familial, je constate que le désir profond qui me pousse à espérer que la paix s’installe dans le monde, comme une bonne nouvelle pour tous, me vient effectivement de mes relations plutôt harmonieuses au sein de ma propre famille. À partir de cette base solide, j’aimerais que mon désir s’étende à toutes mes relations réelles et « virtuelles », mais également à toute la fraternité humaine à laquelle j’appartiens. N’est-ce pas un exercice à faire chacun et chacune pour soi, d’évaluer ainsi le niveau de paix vécu dans sa famille? Ainsi, en prenant soin des relations de fratrie, nous nous entraînons à soigner également celles qui affectent notre fraternité humaine.

Imaginons chacune des petites cellules familiales qui se développent en favorisant la paix et qui en recoupent d’autres peu à peu, comme un grand mouvement de paix qui gagne toutes les couches de la société et toutes les parties du monde! Ne serait-ce pas un peu magique d’imaginer cela possible en 2014? La paix par la famille? Oui, je crois que c’est le seul chemin possible.