À Orlando, la lettre tue pour vrai

Vigile à San Francisco le 13 juin en solidarité avec les victimes de la tuerie d'Orlando.

Vigile à San Francisco le 13 juin en solidarité avec les victimes de la tuerie d’Orlando. (CNS photo/John G. Mabanglo, EPA)

Les trois religions monothéistes ont en commun de faire reposer leurs positions dogmatiques et morales sur des écrits considérés comme «saints». Si l’on se pose en croyant ou croyante face aux Écritures de sa propre religion avec la conviction qu’elles doivent être prises «à la lettre» et ne peuvent aucunement être interprétées en fonction de l’évolution des connaissances et de l’esprit humain, il devient alors impossible de réfléchir et de discerner sur des choix éthiques propres à notre époque. Il n’y aurait plus qu’à suivre les prescriptions qui y sont édictées, même si le contexte de leur élaboration ne tient pas compte de la réalité actuelle.

Prenons le cas d’Omar Mateen, le tueur d’Orlando.

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Après une autre année pourrie…

Les reconstitutions en photos de l’année qui s’achève sont populaires sur les médias sociaux. Je ne sais pas pour vous, mais quand je regarde l’année 2014, je n’y trouve pas grand chose pour me réjouir. J’éprouve au contraire une douleur immense en considérant le mal qui sévit un peu partout sur la planète et je me demande souvent comment Dieu – oui, je suis croyant – peut-il nous regarder vivre sans souffrir lui-même atrocement de notre folie.

Montage espéranceJ’évoque seulement quelques situations qui m’ont laissé les plus grandes impressions. Au Québec, les élections du 7 avril ont ramené un parti au pouvoir qui avait un agenda caché. Heureux de la tournure antireligieuse qu’avait pris le débat sur la laïcité, il a pu capitaliser sur la grande insatisfaction face à l’enjeu principal mis de l’avant par le gouvernement Marois. Si j’ai pu ressentir un soulagement à voir que « cette charte-là » fut sévèrement rejetée, depuis je ne peux que pleurer avec toutes les victimes de l’arrogance de ce nouveau gouvernement qui, sans jamais annoncer ni avouer sa politique d’austérité, met systématiquement la hache dans tout le dispositif des services publics (santé, éducation, solidarité) que nous avions bâti et qui constituait, avec notre langue, une bonne part de ce qui fait de nous une société distincte en Amérique. Austérité rime avec morosité….

Si au moins la commission Charbonneau avait terminé ses audiences publiques autrement qu’en queue de poisson afin de nous permettre un véritable examen de conscience face à la corruption et à la collusion qui gangrènent les lieux de pouvoir, les contrats publics et notre culture démocratique, cela nous aurait permis une petite dose d’espoir. Mais non, une commission d’enquête c’est vraiment juste un gros show de boucane…

Déjà, après l’été dernier, j’exprimais mon dégoût devant l’actualité brutale à laquelle nous étions confrontés, notamment avec cette guerre de 50 jours entre Israël et le Hamas à Gaza, laissant plus de 2100 morts du côté palestinien dont les trois-quarts étaient des civils et parmi eux 500 enfants innocents. Ces morts s’ajoutaient aux dizaines de milliers résultant de la guerre civile en Syrie qui se prolonge désormais à l’abri des caméras occidentales puisque celles-ci se sont tournées vers le « Groupe armé état islamique » qui sévit dans le nord de ce pays et en Irak en décapitant des otages et en massacrant des villages entiers, s’en prenant aux minorités non-musulmanes sans pour autant négliger les musulmans eux-mêmes qui demeurent majoritaires parmi les morts décomptés. Ici encore, ce sont surtout les civils, des familles entières, qui sont tués pour l’intérêt de quelle propagande? À qui, en effet, sert le crime? Ajoutons à cette mouvance le groupe Boko-Haram au Nigéria qui, à la mi-juillet 2014, avait déjà plus de 2000 civils tués à son actif, sans compter les enlèvements de centaines d’étudiantes à qui le droit à l’éducation est refusé, tout comme avec les Talibans en Afghanistan qui n’ont pas hésité, eux, à massacrer 133 enfants dans une école de Peshawar au Pakistan. Dans les faits, le fondamentalisme religieux ne parvient qu’à exacerber le sentiment antireligieux et à légitimer les gestes haineux qui se multiplient, ce qui lui permet… de se justifier lui-même, même chez nous à Ottawa ou à St-Jean-sur-Richelieu! On tourne en rond.

Juste avant les Fêtes, je vois ces reportages photographiques qui nous montrent à chaque année comment sont traités les travailleurs chinois dans les usines d’accessoires de Noël ou encore ces enfants enchaînés dans l’industrie manufacturière au Bangladesh et j’en ai vraiment assez de ce système injuste et immoral. Récemment, un ami me faisait part de son désir d’écrire avec moi un texte sur l’espérance à l’occasion de Noël. En l’espace de trois semaines, je l’ai vu perdre d’abord un ami cher, symbole de la résistance à la morosité, mais plus encore, son enfant que sa conjointe portait fièrement. Lorsqu’on est sensible à la misère qui nous entoure et que le sort semble s’acharner sur nous individuellement, comment arriver à imaginer écrire un billet d’espérance?

Les petits riens qui changent tout

J’ai eu le même effet de recul. Je suis sans doute trop devenu perméable à l’état du monde. Il faut à mon ami et à sa conjointe, ainsi qu’à toute personne en quête de lumière, trouver la même étincelle qu’on a pu apercevoir dans le film La liste de Schindler, tourné en noir et blanc, au moment où une petite fille en robe rouge traverse l’écran. C’est alors que tout bascule. C’est ainsi que, dans ma vie à moi, il arrive des choses qui réactivent ma foi en l’avenir. Je ne citerai que deux de ces exemples. D’abord ma filleule Emma. Après une chirurgie ratée, l’hiver dernier, qui a eu des séquelles importantes pour sa santé, j’ai vu ce petit bout de femme s’accrocher à la vie et à l’amour de ses parents. Je l’ai vue travailler résolument à grandir malgré le handicap forcé par la médecine et peu à peu s’épanouir auprès de son « grand » frère qui l’adore. Son sourire est ravageur et me fait fondre chaque fois qu’il m’est adressé. Ensuite ma petite-fille Aurélie. Née il y a 15 mois avec quatre malformations cardiaques et une grande fatigabilité, elle a profité de chaque instant d’éveil pour accélérer son développement et croquer dans la vie. Soutenue par une communauté virtuelle infatigable, elle vient tout juste d’être opérée à coeur ouvert. Cette opération a été un succès. Et la petite se remet rapidement. Elle s’accroche à la vie et à son bonheur, surtout celui de pouvoir se fondre dans les bras de sa mère.

EmmaAurélieMes deux exemples ont une particularité commune: elles présentent toutes les deux une trisomie 21. Voir la vie comme elles la voient, s’éveiller aux autres, être curieuses de tout, goûter à chaque instant les multiples petits bonheurs quotidiens, se laisser porter par la vie, exiger une réponse à ses besoins réels, faire confiance, voilà le chemin qu’elles me montrent. Elles sont pour moi, en cette proximité de Noël, l’image de l’espérance. Elles sont l’image actuelle de cet enfant tout aussi fragile, né il y a 2015 ans (selon la datation de mon fils de neuf ans), qui a apporté une lumière nouvelle sur l’humanité en lui manifestant l’amour infini de Dieu, créateur et sauveur. Et sauveur de quoi alors? De la morosité et de la désespérance. De l’illusion du pouvoir et de la vérité-à-tout-prix. De la consommation sans autre but que le plaisir égoïste et l’absence de solidarité. Du repliement identitaire et religieux. De toute violence. Du mal en moi et dans les autres… De tout ça à condition que vous et moi y mettions du nôtre!

Emma et Aurélie sont un rappel de tout ce pour quoi Jésus est venu dans le monde: pour y apporter la seule chose qui compte, l’amour donné et reçu. Je vous souhaite donc cette chose unique qui a le pouvoir de vous combler, l’amour renouvelé de vos proches avec la bénédiction de Dieu pour vous-mêmes et pour votre foyer. Pourri Joyeux Noël!

Cet effacement qui nous tourmente

Une femme portant le niqab ou le tchador sur la rue ou encore à l’hôpital (vue récemment) vise essentiellement ne pas laisser paraître ses formes au regard de l’homme. Nous éprouvons généralement un malaise, ici au Québec, à la vue du voile intégral, particulièrement lorsque nous ne fréquentons pas « ce genre de femmes » dans notre voisinage. La surprise est toujours de taille. En tant que personne individuelle, la femme dissimulée parvient à ne pas exister publiquement, alors qu’elles est remarquée plus que les autres qui déambulent vêtues « normalement ». Mais sous ce voile qui la met en retrait du monde, qui est vraiment cette femme? J’aimerais explorer deux pistes me permettant d’induire deux interprétations concurrentes sur le port du voile intégral.

Un effacement socio-politique

Bien des défenseurs d’une laïcité visant à évacuer tout symbole religieux des lieux publics, le font souvent en amalgamant religion et politique. Ils constatent que les chefs religieux ne parviennent pas à s’entendre sur la portée et surtout sur l’obligation ou non de porter des symboles de leur appartenance religieuse. Il va donc de soi que les vêtements et accessoires associés aux religions ne sont pas des symboles religieux en tant que tels, mais socio-culturels et politiques. Ainsi, une personne qui « s’entête » à porter le signe de son appartenance, que ce soit une kippa, un turban ou, pire, un voile, c’est soit qu’elle a des ambitions prosélytes, soit un agenda politique intégriste. C’est moins sur la première des interprétations que l’on s’acharne à propos du voile islamique que sur la seconde. Forcément, la femme voilée ne peut être qu’une intégriste. Et plus elle se dissimule, plus sa « dangerosité » augmente, car elle porte sur elle le signe de cette frange religieuse qui ne supporte pas que la politique et la culture s’épanouissent de manière autonome face à leur religion.

Selon cette vision fondamentaliste, la femme n’a pas d’existence pour elle-même. Sa culture et sa religion fonctionnent de manière inséparable et, selon les coutumes de son ethnie, sa raison d’exister est d’être l’épouse d’un homme et la mère de ses enfants. Rien en dehors de cette double vocation traditionnelle. Rien non plus de très différent de ce que nous avions nous-mêmes comme vision traditionnelle au moins jusqu’à la moitié du siècle dernier. Mais voilà, elle vit ici, cette femme sans corps et presque sans visage. Et ici, l’égalité entre les hommes et les femmes est un combat que nous croyons avoir réglé — au moins dans le monde des idées, car il reste encore bien du chemin à parcourir au niveau du réel. Qu’elle soit consentante ou non au statut qui est le sien, selon sa tradition culturelle, cela importe peu à nos yeux. Nous la voyons esclave de cette pensée et nous estimons qu’elle ne pourra s’émanciper qu’à coup de charte.

Si la charte des valeurs québécoises ne visait que cette femme dénuée de pouvoir et qui a besoin de l’assistance des autres pour s’en sortir, elle pourrait avoir sa justification, dans la mesure, bien entendu, où elle entraînerait une telle libération. Ceci dit, la charte poserait tout de même question quant au mode d’imposition du changement que nous voulons tenir alors que nous sommes en démocratie. En effet, si nous croyons que les femmes, en Occident, se sont émancipées par l’éducation et le travail, pourquoi en serait-il autrement pour celles-là?

Un effacement mystique

À mon avis, la majorité des femmes qui portent le voile le font pour des motifs beaucoup plus personnels. Les femmes que j’ai rencontrées, avec qui j’ai parlé et qui ont, pour certaines, accepté de témoigner face à un public pas particulièrement favorable, me paraissent toutes de cette mouvance plus spirituelle voire mystique. En christianisme, nous connaissons un courant semblable d’effacement que les théologiens appellent la kénose. Plus encore que l’effacement, c’est même de l’anéantissement de soi qu’il faudrait parler! C’est l’interprétation que Paul de Tarse, le premier grand théologien chrétien, donne à l’expérience mystique de Jésus de Nazareth (cf. Philippiens 2, 7). Après sa mort et les témoignages convergents à propos de sa résurrection, il fallut comprendre le sens de la non-violence presque « acharnée » de Jésus qui est allé jusqu’à pardonner à tous ses ennemis alors qu’il était cloué sur une croix. Il y a clairement une voie chrétienne de la kénose qui invite les disciples à cette forme d’humilité surnaturelle. Pour ceux et celles qui s’y adonnent, l’effacement est leur leitmotiv. S’anéantir en Dieu pour être reconnu par lui est une spiritualité difficile à comprendre dans un monde où l’on ne cesse d’élever l’individualité et la performance comme des valeurs suprêmes. À la différence des musulmans, cet effacement est probablement plus de l’ordre de l’intériorité que de l’extériorité. Jésus lui-même a jugé sévèrement ceux qui, de son temps, se montraient trop empressés à afficher leur perfection religieuse en public! Et les premières décisions qui ont conduit à la rupture avec la judaïté étaient du même ordre: la foi est d’abord relation intime avec Dieu, dans un coeur à coeur secret où les signes d’appartenance, qu’ils soient physiques (circoncision), alimentaires (interdiction du porc) ou vestimentaires ne sont pas primordiaux, même s’ils peuvent aussi contribuer à la vie spirituelle.

Les femmes voilées que je connais me paraissent chercher quelque chose dans cet horizon. Elles ont leur propre rapport au divin, à Allah, qui ne passe pas forcément par l’interprétation des hommes, même si elles savent aussi recourir à la sagesse de leur tradition religieuse, très majoritairement masculine. Ne pas montrer son corps, ses cheveux, sa nuque, son visage et parfois ses mains à n’importe quel homme, constitue pour elles une réponse à Dieu lui-même et non pas une quelconque obéissance au mâle dominant. Difficile à comprendre, même pour moi qui aime scruter les Écritures, celles de ma tradition, qui ne sont que rarement limpides en ce qui concerne l’attitude à avoir envers soi-même. Si ces femmes sont conduites à se faire modestes, à s’effacer même du regard des autres, surtout des hommes, c’est qu’elles ont la conviction que cela leur est demandé par Dieu, le seul à qui elles veulent se soumettre.

Il est possible que certaines d’entre elles en viennent un jour à relativiser cette posture et à reconnaître que cela valait peut-être pour une époque, celle où les femmes avaient besoin d’être protégées des hommes rustres et irrespectueux. Mais même dans notre société évoluée, je consens qu’elles peuvent parfois avoir raison de douter du respect de bien des hommes modernes! Pour un croyant comme moi, l’analogie entre la kénose et l’effacement de ces femmes demeure cependant insatisfaisante. À tout le moins, elle m’invite au respect.

Respecter l’effacement

Pour les traditions mystiques, s’effacer n’est pas le contraire de l’estime de soi. Ces femmes, celles que je connais, ont l’estime de soi à la bonne position, parmi les plus élevées que je connaisse. Elles savent ce qu’elles valent et ont la conviction que leur apparence physique ne doit être ni un atout de séduction, ni un objet de jugement de la part des autres. L’une d’entre elles a demandé à ne plus être « amie Facebook » au terme d’une période de collaboration parce qu’elle ne voulait pas avoir une relation « privée » avec un homme qui n’est pas de sa famille rapprochée (je parle de la messagerie privée de ce média social…). J’en ai été peiné, me voyant subir une perte de relation. Bien sûr, son effacement me trouble comme il peut déranger bien des gens autour de moi! Mais je respecte ce choix d’autant qu’il est encore possible de la joindre par courriel par exemple, un outil qui garde une certaine distance.

Si tout était limpide dans le jeu des relations, il est possible qu’il n’y aurait nul besoin d’effacement socio-politique. Il est probable que l’effacement mystique se ferait plus discrètement, sans que cela n’affecte les relations d’amitié. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde. Nous vivons dans une relative confusion où il faut parfois respecter des choix qui bouleversent. Par respect pour ces femmes effacées, avec l’espoir qu’elles pourront un jour s’épanouir en pleine lumière, je continue de refuser la solution retenue par le Gouvernement du Québec, tout en reconnaissant que le débat ne fait que commencer sur les moyens à déployer pour s’assurer que chacune d’entre elles en vienne à se sentir pleinement intégrée à notre société.