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Les premiers signes d’un nouveau monde

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Je suis finalement allé voir le film Noé réalisé par Darren Aronofsky. J’avais lu quelques critiques et déjà donné mon opinion sur la portée éventuelle d’un tel film basé sur des écritures anciennes et j’avais questionné les buts poursuivis. Et il est vrai que le film extrapole largement et invente passablement si on compare le scénario au récit biblique (cf. Genèse 6 à 8). Malgré tout, j’ai été touché par la tension dramatique et le poids de la décision qui réside entre les mains de Noé à la fin du déluge. Tout se joue entre la mort programmée et la vie comme nouveau possible.

Mort aux humains

Devant le spectacle qui se déroule de générations en générations, où se mélangent le mal et la bonté, avec plus d’effets sensibles du côté du mal, il va de soi que « n’importe quel créateur » serait déçu et en colère contre ses créatures. Les scènes de torture, d’assassinat, de guerre, de génocide, de négligence criminelle, ou encore de viol, de harcèlement, de discrimination, de corruption que les médias nous montrent chaque jour ne font que nous convaincre du fait que la justice est tout sauf une réalité dans notre monde. Et de voir ces mêmes créatures – nous-mêmes -, soi-disant les plus élevées de la création, celles à qui toute la terre aurait été confiée comme à des gardiens, les voir détruire sans relâche tout ce qu’elle contient ne peut qu’ajouter à la colère du créateur. Sur un plan humain, en effet, quel génie créatif pourrait accepter que d’autres détruisent son oeuvre en toute impunité? La sanction du Créateur est donc inévitable: « Il dit alors à Noé : « J’ai décidé d’en finir avec tous les humains. Par leur faute le monde est en effet rempli de violence ; je vais les supprimer de la terre. » (Genèse 6, 13)

Qui parmi nous n’a pas déjà songé un instant que la seule issue à tout ce mal ne pourrait qu’être la fin de tout? Dans le film, Noé se voit comme le justicier qui agit au nom du Créateur. Il comprend que la solution à ce carnage réside dans le « nettoyage » que les eaux accompliront lorsque son arche sera prête. Mais il croit aussi qu’il ne vaut pas mieux que tous les vivants qui seront exterminés, car il a compris qu’en lui-même et en ses fils, les penchants mauvais sont aussi bien présents. Oui, le mal existe et quiconque croit qu’il en est exempté se ment à lui-même.

L’alternative à la colère

Après le déluge, tout fait place à la vie nouvelle. Dans le film, ce sont les femmes qui permettent le retournement inattendu. Elles invitent à un autre regard sur Dieu. Celui-ci ne peut pas être un juge implacable qui ne ressent rien pour ses créatures. S’il peut lui-même être tenté par l’envie de tout supprimer, il ne peut pas ne pas se laisser émouvoir par une nouvelle vie. Alors que Noé a la conviction d’avoir trahi le Créateur en n’accomplissant pas jusqu’au bout ce qu’il croyait devoir faire, c’est sa fille adoptive qui lui donne la clé: Dieu s’en est remis à lui pour qu’il détermine ce qu’il convient de faire, entre aller jusqu’au bout de la justice en supprimant le genre humain ou faire confiance de nouveau en la bonté originelle de l’humain qui, au fond de son être, est d’abord capable aussi du meilleur.

En choisissant la voie de la bonté, Noé a fait le pari que son Créateur est prêt à une nouvelle alliance avec les humains. La Bible traduit ainsi cette idée:

« Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au coeur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, semailles et moissons, chaleur et froidure, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21-22)

Les spécialistes affirment que la Genèse est une oeuvre composite, issue de deux traditions. Une partie aurait été écrite autour de l’an 1000 et l’autre vers 500 avant notre ère. Il va donc de soi qu’il ne s’agit pas du récit des origines de l’être humain, mais bien davantage d’une réflexion profondément spirituelle. De tout temps, les humains ont été confrontés aux mêmes situations que celles dont nous sommes témoins de nos jours. Le mal et la bonté cohabitent comme l’ivraie et le bon grain de l’Évangile. Mais la violence semble aujourd’hui atteindre des sommets et il est difficile d’imaginer pire encore. Et la terre souffre de notre gestion égoïste et insouciante pour les générations qui viendront après nous. Durera-t-elle encore bien longtemps?

On a souvent entendu l’adage: « Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va. » Les récits de la Genèse sont une source toujours actuelle pour comprendre d’où nous venons. Et ce qu’ils nous enseignent est simple: nous sommes tous et toutes issus d’un battement de cœur infiniment bon, rempli d’un amour qui ne peut pas finir.

Le cœur de Dieu nous a voulus pour que nous rendions sa création glorieuse, mais le résultat est désastreux. Faudra-t-il un « nouveau » déluge? Faut-il de nouveau espérer que des catastrophes naturelles finissent par engloutir des humains par milliers pour que nous nous réveillions de notre torpeur et commencions à nous tourner vers le bien plutôt que le mal? Comme dans le film d’Aronofsky, un simple regard de l’homme au coeur endurci sur le visage d’un enfant peut tout changer. Je souhaite donc que chacun et chacune d’entre nous aient l’occasion, dans la suite de cet article, de pouvoir poser son regard sur un visage d’enfant. Que cette « vision » de l’insouciance, de l’innocence originelle et du bonheur simple nous inspire et nous conduise au seul choix qui convienne pour que le monde ait un avenir: l’amour. Et je conclus avec saint Paul, un autre grand témoin: « L’amour ne passera jamais. »

L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. (1re lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)

« Malheureuses, les femmes enceintes! »

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Ma mère fut enceinte à huit reprises et mit au monde six garçons et deux filles. Chaque fois qu’elle a l’occasion de parler avec un prêtre à propos des évangiles, elle revient sans cesse sur ce passage qui l’a terriblement perturbée (lire l’Évangile selon Matthieu, chapitre 24). Comme elle fréquentait assidûment la messe et que ce texte revient plus ou moins à chaque année, parfois plus d’une fois, elle a donc eu l’occasion de l’entendre proclamé durant pratiquement toutes ses grossesses. Cette annonce par Jésus des signes de la fin des temps allait à l’encontre de sa joie et de son espérance pour ses enfants. Par les temps qui courent, j’ose parfois désespérer de l’humanité jusqu’à avoir la tentation de croire que ce n’est pas bien de concevoir un enfant et le « livrer » à un tel monde… Et voici que ma belle-fille est enceinte. Avec notre fils, ils en sont à leur quatrième! J’ai tendance à les voir un peu naïfs alors qu’ils sont tous les deux heureux de cette perspective. Je me demande s’ils savent vraiment dans quel monde va naître leur petite Aurélie.

Des airs de fin du monde

Au rythme où nous détruisons cette planète, certains chercheurs sérieux commencent à établir des dates d’expiration de nos ressources énergétiques. Cela va de soi pour le pétrole et les énergies fossiles, mais également et de plus en plus pour les ressources alimentaires ainsi que l’eau potable. On ne les croyait pas vraiment lorsqu’ils ont commencé à nous interpeller avec la couche d’ozone et le réchauffement climatique. Aujourd’hui, il n’y a que les politiciens apparemment sous l’emprise des multinationales qui osent encore nier la réalité. Si ce qu’on nous prédit n’est vrai qu’à moitié ou au quart, il y a donc bel et bien une probabilité très forte que le monde dans lequel vivront les enfants qui naissent ces jours-ci sera moins confortable, plus dur, plus inégal encore que celui dans lequel nous évoluons.

Le portrait est clair: augmentation des cataclysmes naturels, des tensions internationales, des clivages sociaux, durcissement des positions des plus riches et des plus pauvres, les uns voulant sauvegarder leurs acquis, les autres n’en pouvant plus de leur arrogance et de leur égoïsme, etc. Bref, il y a en moi un « je ne sais quoi » qui me tire vers la dépression chronique… Si j’étais « enceint », j’ai tendance à croire que ce « je ne sais quoi » m’entraînerait vers une déprime pré-in-post partum! Oui, je le crois sincèrement, il faut être foncièrement optimiste pour mettre au monde des enfants en 2013…

Quelle espérance?

Mais d’où peut bien provenir cette énergie de vivre qui pousse à procréer? Bien sûr, un ventre qui « se grossit » de jour en jour d’une vie distincte est un message contradictoire envoyé à tous les prophètes de malheur. C’est comme si ces mères portaient en elle cette folle espérance que, malgré tout, un autre monde est possible. C’est comme si elles disaient, au-delà des mots, qui seraient de toute façon insuffisants :

Toi, mon enfant, je te prépare un monde parfait, la meilleure des vies possibles. Je te protégerai de toute malveillance. Je te prodiguerai tous les soins nécessaires à ta croissance, tant physique que psychique. Je t’aimerai d’un amour qui te fera traverser toutes les épreuves. Je serai avec toi dans tout ce que tu vivras. Tu seras heureux, je t’en fais la promesse…

Oui, il y a assurément un tel élan d’espoir qui inspire les futures mamans dans leur choix d’accueillir la vie qui pousse en elles. Mais je n’idéalise pas. Je sais bien que pour un grand nombre les conditions qui permettent d’espérer ne sont pas réunies. Certains enfants grandiront dans un ventre qui est la seule protection contre le monde hostile dans lequel leur mère semble se démener pour survivre. Leur sort en sera jeté dès qu’ils évacueront ce sanctuaire naturel. Ils seront appelés à subir tout ce que notre monde sait faire de mal: la pauvreté, la négligence, la violence, etc. Pas besoin de chercher ailleurs pour imaginer le pire, car nous savons qu’il existe aussi dans notre société tenue artificiellement dans un confort dont la fin est de plus en plus prévisible.

Je me demande souvent comment on peut continuer d’espérer sans avoir la foi. L’enfant qui naît vient avec ce don immaculé qu’est la foi, c’est-à-dire une attente intrinsèque qu’il lui sera fait du bien. C’est ce don qui est abîmé le plus souvent dans la tendre enfance, lorsque les parents, l’entourage, les services sociaux, l’emploi, l’argent, bref tout ce que comporte la vie des adultes vient interférer avec la vulnérabilité de l’enfant. Je vois donc dans cette espérance des femmes enceintes, une forme préservée de la foi originelle, celle qui fait confiance, celle qui espère.

Car de l’espoir, il en faut pour faire tourner le moteur de l’amour. Sans espoir, notre être se recroqueville, se ratatine sur lui-même et se met en stand by. Qu’attend-il? Qu’une main lui soit tendue, une main chaleureuse, une main généreuse, une main amoureuse. N’est-ce pas tout ce à quoi aspire notre « enfant intérieur », celui qui dispose d’une foi qui respire encore malgré son enfouissement sous les décombres?

Ma foi se porte bien, soyez rassurés. Car ma foi ne repose pas d’abord sur les humains seuls. Elle repose sur les humains reliés entre eux par cette inspiration de plus en plus partagée qui les pousse à l’urgence de l’inter-connectivité et de l’interdépendance, à une sorte d’écologie humaine. Les signes de cette montée sont bien perceptibles. Et je crois, sincèrement, qu’il faut un Dieu pour que les humains reçoivent leur vie comme un appel, une vocation, une mission de faire régner plus que jamais la justice et la paix. C’est ce Dieu qui a suscité chez tant d’humains l’élan d’aimer leur prochain comme eux-mêmes. C’est lui qui a inspiré l’auteur du Psaume 84 pour cette formule géniale:  « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent ». Voici donc mon espérance et mon attente: que des hommes et des femmes prennent au mot cette formule et font se rencontrer l’amour et la vérité, s’embrasser la justice et la paix. Le monde à venir ne pourra que s’en porter mieux et les enfants qui naîtront seront aspirés par ce mouvement fraternel et solidaire. Tout ça pour que les femmes enceintes, ma belle-fille surtout, aient raison d’espérer… Êtes-vous du nombre de celles et ceux qui portent ce rêve pour ma future petite-fille Aurélie?

La bataille des mythes religieux

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Le calendrier maya

Le calendrier maya

On nage en plein délire en cette énième veille de fin du monde.  Un prêtre m’a confié avoir reçu des appels de personnes déroutées, à la recherche de réconfort. Des amis m’ont demandé si je publierais un billet avant la fin du monde et j’en ai bien ri. J’ai répondu que je n’écrirais rien de nouveau que ce que j’ai publié il y a déjà un an!  Mais je me suis amusé à écouter quelques-unes des interprétations données par les divers spécialistes des religions. Ceux-ci sont souvent invités par les médias à commenter toute cette atmosphère apocalyptique. Même la NASA a fait son truc en diffusant depuis quelques jours une vidéo intitulée « Pourquoi le monde ne s’est pas terminé hier » pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient prédit la non-fin du monde! Bon, au moins, la NASA rapporte des données scientifiques, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres.

Peu importe la religion qui est citée, toutes ont une vision du temps actuel, du début du monde et de sa fin. Les religions annoncent une destruction finale et les images qu’elles proposent n’ont rien de bien rassurant. Ce matin, par exemple, sur Radio-Vatican, un spécialiste se montrait virulent contre les personnes crédules qui donnent du crédit à la thèse de fin de calendrier maya signifiant que le monde se finirait alors. Il a aussi parlé du Nouvel Âge qui annonce une ère nouvelle après la destruction du monde actuel et de toutes ses dérives. Mais il a surtout terminé par le rappel de la version chrétienne de la fin du monde, en citant notamment cette référence au livre de l’Apocalypse où l’on mentionne la vision de cette Jérusalem céleste (Cf. Apocalypse 21). J’ai eu froid dans le dos, car cette présentation d’un mythe en remplacement d’autres mythes ne me semble en rien aidante pour exprimer la vision chrétienne du monde, si on ne sait pas replacer les morceaux et surtout décrypter les symboles.

Les images de fin du monde : des métaphores!

L'Apocalypse

L’Apocalypse

Le mythe de l’Apocalypse, tel que présenté dans le livre qui porte son nom, est un genre littéraire, et non pas une prophétie qui décrirait avec précision comment vont se dérouler les temps de la fin. Depuis longtemps, les exégètes ont compris qu’il s’agissait surtout d’une description des souffrances des chrétiens persécutés à la fin du premier siècle et l’expression de leur aspirations à la justice et au droit de s’épanouir librement selon leurs croyances. C’était, pour faire moderne, une aspiration à la laïcité face à un État qui obligait tous les citoyens à adorer l’empereur et ses dieux! Bien entendu, les symboles qui y sont décrits et les visions du futur peuvent donner une orientation à notre vie présente car celle-ci est toujours en tension avec la fin certaine du monde. Mais y voir une description plus juste que celles qu’apportent les autres religions serait ramener le christianisme à une croyance mythologique où tout ce qui est écrit dans la Bible devrait prendre figure de vérité au sens littéral. Ce n’est pas de cette manière que l’Église catholique envisage son rapport aux Écritures, et heureusement!

Le jour où un mythe tiré de la Bible ou des Upanishads ou des Mayas ou de l’Égypte antique ou du Coran se réaliserait tel que décrit exactement dans les prophéties de la source la plus proche des faits, nous n’aurions d’autre choix alors que de croire à tout ce qui le contient, d’où la bataille des mythes!

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Cela nous conduit très loin de la spiritualité chrétienne. Pour cette dernière, rien n’est pourtant plus important que le présent! C’est le seul temps qui est. Le passé est déjà fini et l’avenir n’existe pas tant que nous n’y sommes pas arrivés. En effet, nous sommes toujours à tenter de rattraper la seconde suivante, mais dès que nous y sommes, elle est passée! Dans la Bible, il y a cette notion reprise des philosophes grecs qu’on appelle le « moment favorable » (Kaïros). 

S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun.*

En christianisme, cette notion de temps opportun est reprise amplement dans le Nouveau Testament. Il y a un temps pour chaque chose, pour les semences et pour la moisson… Mais sur une base plus spirituelle, le Kaïros  se présente aussi comme le moment où Dieu se manifeste. Les chrétiens partagent cette conviction que leur Dieu se rend présent à chaque instant. Chaque souffle de vie est rempli de sa présence. Il revient donc à l’humain de répondre à cette présence en se rendant lui-même présent à la Présence, pour ainsi recevoir et se nourrir de la Vie divine.

Rien à voir, donc, avec la crainte du futur, qu’il se termine à la façon des Mayas, des Hindous ou des Chrétiens. D’ailleurs, avec les 180 fins du monde annoncées et qui ne se sont pas réalisées à partir des mythologies religieuses, ne devrions-nous pas enfin comprendre que les religions ne sont pas compétentes pour déterminer cette fameuse date d’expiration? Revenons-en donc, de la fin du monde, et attardons-nous résolument au présent. Il y a tant à faire pour l’humanité à laquelle nous appartenons tous et toutes et pour la planète qui nous nourrit encore. Cessons de nous accrocher désespérément à la fin, car ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant!

Maranatha! 😉

* Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, pp. 96-97, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora.

Qu’elle soit, celle-là, vraiment bonne!

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Fin du monde

2012 sera peut-être l’année de la fin du monde! C’est aussi l’année de mes 50 ans. Une fin du monde pour ses 50 ans, c’est assez saisissant. Mais puisque mon espérance de vie devrait s’approcher du double, je trouve que c’est plutôt embarrassant que la fin du monde m’empêche de vivre plus longtemps!

Depuis le film 2012, une grande partie de la population terrestre estime possible que cette nouvelle année soit la dernière de l’histoire. Il suffit de consulter les blogues de fin du monde sur Internet pour s’en rendre compte. Ainsi, le 21 décembre serait le dernier jour qu’il nous soit donné de vivre. Et si c’était vrai? Jouons le jeu, voulez-vous?

Si 2012 est la dernière année, est-ce que je souhaiterais à tous mes proches les mêmes bons voeux habituels? « Bonne année, bonne santé et prospérité! » Que vaut la santé, si c’est pour que tout s’arrête? Que vaut l’argent, si c’est pour n’avoir pas le temps de le dépenser? Ne reste plus que “bonne”. Ce serait quoi, alors, une bonne année de fin du monde?

Si cette année était la dernière…

… Je la voudrais d’abord consacrée à la réconciliation et aux retrouvailles. Il y a plein de gens dans ma vie que je n’ai plus revus depuis longtemps. Certains, pour des raisons, finalement, assez banales, d’autres parce que nos routes se sont séparées. J’aimerais revoir toutes les personnes que j’ai aimées et appréciées, celles aussi qui m’ont fait suer (ou ch..). J’aimerais leur dire que leur passage dans ma vie a contribué à faire de moi ce que je suis. Mon coeur continue de porter tous ces visages qui se rappellent à moi parfois.

… Je la voudrais aussi la plus généreuse possible. La bonté est une attitude extraordinaire que nous avons parfois tendance à réserver pour plus tard! C’est donc maintenant qu’il faut se montrer magnanime, bienveillant, non seulement à l’endroit de celles et ceux qui nous sont proches, mais également envers les plus rébarbatifs! Si la fin est proche, alors cela devrait être plus facile de se dépouiller un peu. Pourquoi ne pas essayer?

… Je voudrais enfin – oh ! pas très longtemps – voir la paix régner sur terre. La paix n’est-elle pas l’une des aspirations les plus profondes de l’humanité? Si la fin est proche, n’est-il pas temps de remettre à plus tard nos velléités, nos rancoeurs, nos passions déchirantes, nos envies de posséder ou de nous approprier indûment ce qui est à d’autres, nos instincts de vengeance et de punition? Goûter à la paix ne pourrait-il pas ressembler à “pouvoir se vivre à la fois totalement vulnérable et en toute sécurité” (cf. Howard Thurman)?

… Enfin, je voudrais qu’elle soit reconnaissante envers tous les gens qui ne recevront jamais ou si peu de gratitude: tous ces prix Nobel de la paix qui accompagnent des gens en perte d’autonomie, en fin de vie ou en mal de vivre, ou qui font simplement rayonner un peu de bonté autour d’eux; tous ces compagnons de l’Ordre du Canada qui ont changé des vies et le visage de notre pays par leur travail quotidien, leur sens de la famille, leur implication au sein de leur collectivité; tous ces grands officiers ou grandes officières de l’Ordre national du Québec qui ont atteint l’excellence en vivant chaque jour leur vie du mieux qu’elles le peuvent, en se souciant de rendre le monde un peu meilleur parce qu’elles lui ont donné le meilleur d’elles-mêmes. Oui, si la fin du monde est proche, il vaudrait mieux ne pas l’attendre pour dire tout ce qu’on pense de bien à celles et ceux qui ont un quelconque mérite, à commencer par celui d’exister…

Pour la suite du monde

Mais si cette année n’est qu’une année de plus, alors il est certain qu’elle verra son lot habituel de conflits armés, surtout dans des pays qui auraient tant besoin de trêves; ses nombreuses famines avec un milliard d’humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour; ses cataclysmes meurtriers; et la propension toujours plus grande à la peur qui se développe chez nous comme ailleurs, conscients que nous sommes de la convoitise que nous engendrons dans les autres parties du globe, etc.

Oui, si cette année ne devait être qu’une autre année qui succède à la précédente, alors il ne nous resterait plus que de souhaiter qu’elle soit vraiment bonne… Mais pour qu’elle le soit, encore faut-il qu’elle soit pleine de vie. Maurice Zundel dit: « la question n’est pas de savoir si l’on sera vivant après la mort, mais d’abord d’être vivant avant la mort » (Vie, mort, résurrection).

C’est ainsi que je vous la souhaite, l’année 2012 : pleine de vie, vraiment bonne!

Y avoir cru quand même un peu

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Fin du mondeJ’écris ce texte deux heures après la fin du monde, du moins ce qui était annoncé comme sa première phase, par le pasteur californien Harold Camping. Ce dernier y a cru tellement fort qu’il a dépensé une petite fortune pour faire connaître à tous sa prédiction. Mais non, la fin du monde n’est pas venue, comme prédit. Cette fois-ci comme les dizaines d’autres fois avant.

Mais M. Camping a quand même réalisé un coup médiatique extraordinaire. Faire passer le mot-clé #findumonde (en anglais et dans plusieurs langues) parmi les tendances (trends) les plus populaires sur les médias sociaux, notamment Twitter et Facebook, c’est déjà un exploit en soi. Et même si ce n’est pas encore pour cette fois-ci, un nombre incalculable de gens sur la planète auront eu un certain contact avec l’un des volets les plus étonnants de la Bible, les fameuses prophéties de fin des temps.

Comme bien d’autres, je me suis amusé de cette nouvelle prédiction. J’ai relayé l’information sur cette annonce du pasteur fondamentaliste. J’ai lu et transféré quelques blagues. Admettez que lorsqu’une histoire semblable survient, l’humour se trouve à son paroxysme. Il y a eu aussi toutes sortes de réactions : certains ont choisi de fermer leurs écrans pour ne plus entendre parler de cette lubie; d’autres ont menacé ceux qu’ils « suivaient » (follow) sur Twitter de ne plus les suivre s’ils continuaient de polluer leur fil de nouvelles avec des histoires autour de la fin du monde; etc. La grande majorité s’est plutôt mise à identifier, le plus souvent en blaguant, des choses à faire avant l’échéance.

Je trouve qu’il est là, le génie de ces annonces apocalyptiques : pendant quelques heures, une grande partie de la planète 2.0 s’est mise à nommer ce qu’elle souhaitait faire avant, à regretter ce qu’elle perdrait. Certains sont peut-être même allés, secrètement, à se demander s’ils allaient faire partie de cette éventuelle cohorte d’élus qui seraient « ravis ».

La fin du monde arrive vraiment

Peut-être que je vous surprends. En fait, notre monde n’est pas bâti pour un temps infini. Les scientifiques l’ont démontré depuis belle lurette. Et toutes les religions parlent de cycles de naissance-vie-destruction. La Bible ne fait pas exception. Jésus lui-même, en son temps, n’a pas exclu cette idée. Certains spécialistes du Nouveau Testament avancent même que Jésus pensait que la fin surviendrait peu de temps après sa mort. C’est probable qu’il l’ait cru, même s’il donne une réponse évasive*. Mais sa propre fin est arrivée comme il l’avait prédit, c’est déjà un bon point !

Que ce soit pour des raisons naturelles, par notre incompétence à gérer les ressources qui sont mises à notre disposition ou bien par une quelconque action divine à un moment déterminé de l’histoire, la vérité est que ce monde aura une fin, que cet univers, aussi grand et infini qu’il paraisse, se contractera et implosera.

La seule perspective de la finitude de notre monde nous ramène donc à notre propre finitude. Si, aujourd’hui, la plupart d’entre nous avons considéré celle-ci avec humour, il doit bien y avoir, dans un espace secret, une croyance que cette fin risque d’arriver à tout moment. Il importe donc de conserver une petite question au terme de cette journée particulière: quelle valeur aura ma vie lorsque celle-ci s’achèvera? Oui, « valeur ». Puisque nous comprenons bien le sens de la valeur, des valeurs, de donner de la valeur, ce mot peut sans doute demeurer en notre mémoire pour en faire le bilan.

Et si, par hasard, fatalité ou volonté d’un dieu, c’était vraiment maintenant, la fin, ma fin du monde? J’aimerais alors que celle-ci ait été vécue à plein, qu’elle m’ait donné de développer toutes les ressources internes qui m’ont été fournies dès ma conception, à même mon code génétique, mais également d’acquérir tout ce qui m’aura été possible pour grandir encore et toujours. J’aimerais que mes ressources, mes talents et mes dons aient pu servir à celles et ceux qui me sont proches, mais également, par ricochet ou, je l’espère, par intention, à quiconque aura surfé dans les mêmes eaux que moi, à cette époque et dans l’avenir. J’aimerais que la fin de ma vie, de mon monde, soit un immense amen et un abandon total dans les bras de celui qui est la source première et l’océan ultime de l’Amour infini, le seul qui ne passera jamais.

* Voir Matthieu 24, 34