Le prophète et la Femen

Le 21 mars 2017, une militante Femen s’est trouvée acquittée à la suite d’un procès pour tapage et vandalisme dans le cadre du Grand Prix de Formule 1 à Montréal en juin 2015. Neda Topaloski et une complice s’étaient présentées, poitrines dénudées marquées de messages provocateurs, sur un site public où l’on exposait des voitures, grimpant sur l’une d’elles et proférant les slogans du groupe à tue-tête et d’où elles furent violemment interceptées.

Après l’acquittement, l’avocate de Mme Topaloski, Véronique Robert confiait au Devoir qu’il s’agit d’une décision importante pour le droit de manifester et pour les revendications féministes, la décision retenant surtout que l’intention était de transmettre un message contre l’exploitation des femmes.

Face aux manifestations des Femen à travers le monde, je suis, comme plusieurs, perplexe et parfois choqué. L’utilisation qu’elles font de leur corps, dont l’instrumentalisation par des tiers est dénoncée, pourrait porter à confusion et ne pas servir leur message, surtout lorsqu’il y a grabuge. Mais il faut admettre que cette nouvelle forme d’activisme s’avère efficace pour dénoncer l’exploitation des femmes et de leur corps en particulier.

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« Libérez-nous des… religions! »

La religion peut-elle libérer?

La religion peut-elle libérer?

À l’occasion d’une journée de formation qui nous a permis de faire le survol des grands éléments de l’histoire judéo-chrétienne, du point de vue de l’identité et de la mission de l’Église dans le monde, un collègue m’a interpellé par une question quelque peu déroutante. En faisant un rapprochement avec l’Exode des Hébreux qui s’étaient enfuis pour s’émanciper de la servitude dans l’Égypte des pharaons, celui-ci me dit : « Est-ce que l’Église ne serait pas un peu l’Égypte d’autrefois? » Mon premier réflexe fut de le renvoyer à lui-même: « Te sens-tu toi-même comme en servitude dans cette Église? »

Ce n’est que plus tard que sa question s’est mise à ruminer dans ma tête, en lien avec les événements que nous traversons au Québec depuis quelques semaines. Et cela m’a amené à me déplacer de ma position pour mieux tenter de saisir la colère contre l’Église. Lorsqu’une célèbre Janette déclare qu’il « n’existe aucune femme qui va se libérer par la religion », elle pointe, finalement, que la religion, notamment la catholique, la mienne, a donc pu, au moins dans sa manifestation « pharaonique », maintenir le peuple en servitude, et les femmes bien davantage. Il est souvent fait référence ces jours-ci, dans l’histoire « récente » de l’Église, à cette période qui correspond à ce que les historiens appellent « la Grande noirceur ». Notre premier réflexe, nous les croyants qui demeurons attachés à cette Église, c’est de réfuter cette interprétation relative à cette époque en répliquant: « Il y a bien d’autres choses que l’Église a accomplies et qui couvrent largement ses faiblesses! » Et nous avons raison. Mais les deux affirmations sur cette époque sont peut-être appelées à coexister. Car je crois que tout est vrai, dans ce qu’on raconte, en particulier des témoignages accablants concernant des membres du clergé ou les attitudes autoritaires de la hiérarchie, parce que ce sont des récits d’expérience, des histoires vécues. Mais il est tout aussi vrai qu’il y a également « autre chose ».

Je prendrai l’Égypte ancienne comme exemple. L’Histoire aime à se rappeler les grandes réalisations des dynasties égyptiennes antiques. Personne ne peut rester insensible devant les monuments qui résistent au temps et les descriptions de ces grandes civilisations dont nous gardons encore des traces dans notre patrimoine culturel génétique! Mais à travers toutes ces grandeurs, il y a eu forcément la servitude. Des peuplades entières étaient déportées et mises au service de la construction des ouvrages les plus grandioses qui soient. Et parmi ces peuplades, les Hébreux. Leur rapport à l’Égypte ne peut pas être du même ordre que celui que la grande Histoire a conservé. Leur appartenance comme groupe ethnique s’est consolidée dans l’expérience de siècles d’esclavage et surtout à travers leur libération. Pour les Hébreux et toutes les générations juives qui leur ont succédé, l’Égypte sera toujours symbole de domination, symbole du mal.

Ne peut-on pas considérer qu’une certaine proportion de nos contemporains, « libérés du joug de l’Église », gardent une mémoire aussi sélective de leur émancipation, grâce à la sécularisation? Toutes les grandes figures du féminisme québécois des années soixante, soixante-dix, n’auraient-elles pas, à l’instar du peuple sauvé par Moïse, personnifié leur servitude à travers l’image de cette Église dominante, opprimante, contrôlante? Or, si cette expérience ne peut être contestée en tant que vécu nommé et interprété, elle peut néanmoins être élargie par le témoignage d’autres femmes, d’autres hommes, qui voient aussi à quel point la civilisation occidentale n’aurait jamais été ce qu’elle est sans l’Église et parfois aussi que, grâce à elle, elles ont pu s’épanouir comme personnes! Le rapport à la vérité est toujours problématique lorsqu’il ne fait référence qu’à des expériences à partir de soi ou d’un groupe homogène ayant un même type d’expérience, d’où l’importance d’entendre d’autres témoignages, ceux des femmes qui ont trouvé dans cette religion, et surtout dans le rapport au Dieu vivant qu’elle rend possible, une véritable libération, à l’image de celle vécue par le peuple de l’Exode.

Guérir, ressusciter, chasser

Le pape François n’a de cesse d’interpeller ses propres coreligionnaires depuis son élection. Rarement on le voit interpeller les incroyants ou les « laïques ». Il appelle plutôt ses frères et ses soeurs à une Église moins soucieuse de rappeler les règles et les normes, moins portée sur la dénonciation des situations morales douteuses, et davantage présente à la vraie vie du monde et des personnes. Il va même jusqu’à dire que l’image de l’Église qui devrait le mieux correspondre à sa mission première serait celle d’un hôpital. Que fait-on dans un hôpital? On prend soin des gens, en commençant par les cas les plus urgents. On soigne, on apaise les souffrances, on les guérit. Ce n’est qu’après, dans le suivi avec un médecin, qu’on reçoit des conseils, parfois aussi des injonctions (!) à propos des meilleurs comportements possibles pour se maintenir en santé.

Et là, je me permets de revenir aux sources bibliques. Jésus, lorsqu’il envoie ses disciples en mission, ne les envoie pas sermonner le monde pour que les gens vivent autrement. Il leur demande clairement ceci : « guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons! » (cf. Matthieu, 10, 7-13). Il va de soi que Jésus lui-même, en son temps, n’a pas guéri tous les gens de la Palestine ni ressuscité beaucoup de morts. On ne peut pas retenir une interprétation littérale de ses commandements. Ce sont plutôt les signes du royaume de Dieu qu’il demande à rendre visibles comme il les a lui-même mis en œuvre, c’est-à-dire : plus de compassion pour les souffrants, plus de présence à ceux que la mort accable, plus d’inclusion des mis à part, plus d’accompagnement pour ceux qui sont blessés dans leur esprit, plus d’attitude positive pour chasser une certaine culture de mort. Lorsque la communauté met en œuvre un tel programme, elle n’accomplit rien de moins que ce que Moïse a fait avec son peuple: une libération.

Dieu aime son peuple, constitué de tous les humains de bonne volonté. Son amour divin se traduit par une alliance éternelle avec le peuple et avec chacune et chacun de ses membres. Être aimé infiniment, n’est-ce pas la source de toute libération? Si l’Église parvenait à réaliser ce passage pour elle-même, en quittant tous ses airs pharaoniques qui ont, trop longtemps, contribué à maintenir dans la servitude des fidèles dociles plutôt que de les guérir, les relever, les conduire à l’Amour qui s’est livré jusqu’à en mourir sur une croix, peut-être alors retrouverait-elle un certain attrait au sein de la société québécoise, peut-être même une seconde chance d’être non plus la tourmenteuse, mais bien celle dont la mission première consiste à libérer

Libérez-nous des religions? Absolument! De celles qui entravent la liberté, celles qui écrasent ou qui aliènent. Mais si une religion permet à ses membres de devenir des humains à part entière, c’est-à-dire libres, respectés dans leur dignité, écoutés dans leurs aspirations, pris en compte dans leurs capacités à être de véritables partenaires, peut-être alors en arrivera-t-on à souhaiter davantage d’une telle religion…

Le dilemme féministe

Fille ou Garçon

Un garçon, c’est bien; une fille, c’est non !

Depuis quelques années, les avortements sexo-sélectifs sont de plus en plus révélés au grand jour dans notre pays. Ce qui était au départ l’affaire de quelques individus serait en train de prendre des proportions inquiétantes. Pour la majorité des parents, connaître le sexe de son enfant à la première et surtout à la deuxième échographie est une source de fébrilité et d’amusement. Dans nos familles, on y va souvent de pronostics quand ce n’est pas carrément un jeu de paris ouverts! Mais il ne nous est jamais arrivé de mettre en question la poursuite de la grossesse si le sexe ne correspond pas au souhait des parents. Pour le premier, cela va de soi qu’on prend « ce qui vient ». Pour le deuxième, on peut espérer que ce soit l’autre sexe. Au troisième, les attentes peuvent être plus fortes si les deux premiers sont du même sexe… Mais si c’est encore une fille, alors que le couple veut bien un enfant, personne n’imaginerait un avortement en vue d’une autre grossesse qui, celle-là, donnerait, peut-être enfin, le sexe attendu. Non, jamais !

L’importance du mâle

La chasse aux fillettes est désormais bien documentée dans quelques pays. Elle semble arrivée chez nous, au Canada et même de plus en plus au Québec. Si cette situation survenait auparavant dans quelques cas isolés, le médecin ne devait pas s’interposer dans la décision de la mère de ne pas poursuivre sa grossesse. Il est plutôt convenu que c’est le choix de la femme qui prédomine et que ses raisons lui appartiennent à elle seule. Mais quand le phénomène s’accroît au point où il devient courant, on peut comprendre que les personnes qui font parties des équipes d’obstétrique se mettent à murmurer au point d’alerter les autres que nous sommes.

On attribue généralement cette situation aux familles immigrantes asiatiques, surtout chinoises et indiennes. En Chine, la politique de l’enfant unique, pour réduire la surpopulation, a provoqué cette surenchère pour que le seul enfant qui naisse soit un fils et non une fille. Avoir un fils, c’est mieux qu’une fille, peu importe les conséquences. Inutile d’énumérer les raisons qui peuvent pousser les couples à confier leur fille à l’adoption, le plus souvent en cachette, afin de pouvoir se donner une autre chance de mettre au monde un garçon. En réalité, ici-même au Canada français, le temps n’est pas si loin où nos familles préféraient encore les garçons aux filles. Quand Monsieur Dupont annonçait la naissance de son premier, cigare « bleu » en mains, c’était une joie souvent plus grande parmi les proches que s’il avait annoncé une fille… Le premier-né, s’il était garçon, était un signe providentiel. Il allait pouvoir suivre les pas de son père, que ce soit à la ferme ou dans une profession honorable et transmettre le nom de famille. Le deuxième fils serait éventuellement prêtre. Quant aux filles, leur sort était vite réglé: ou bien elles seraient ménagères ou bien religieuses. Bref, nous n’avons qu’à nous rappeler ces temps pas si anciens pour comprendre que d’autres cultures restent encore bien accrochées à la suprématie du mâle en matière de procréation.

Mais qui décide?

Comme il s’agit de phénomènes culturels qui influencent nettement l’identité individuelle des couples, il va de soi que, dans une société qui ne procure aucun droit à l’embryon ni au foetus, la tentation de recourir à l’interruption de grossesse sexo-sélective est bien réelle. En Chine, si le premier enfant est une fille, tant pis, ce sera cet enfant et ce sera le seul. Mais au Canada, seule la décision de la mère est prise en compte dans le choix d’interrompre la gestation. Il suffit de demander pour que cela se réalise. Admettons que c’est une situation inouïe pour un couple qui croit qu’il est éminemment plus souhaitable d’avoir un garçon qu’une fille pour commencer sa famille: « Ah bon? On peut supprimer et retenter le coup? Alors oui, allons-y, supprimons celle-ci et attendons de voir le prochain. »

En réalité, la femme est rarement seule à décider. C’est avec la pression de toute la famille, du conjoint et de leur culture communes que la décision de cesser la grossesse est prise. Et on assiste donc, après les handicapés, à la suppression massive de foetus féminins.

Le dilemme pro-choix

Les femmes du Canada ont bataillé chèrement pour obtenir le droit de disposer librement de leur corps, signifiant par le fait même le choix de garder ou non l’enfant qu’elles portent, peu importe la manière dont il a été conçu. Disposer librement, c’est pouvoir décider sans pression de quiconque. La pression d’autrui est un concept bien difficile à jauger. Par exemple, lorsque toute une société met en garde les couples sur la lourdeur que représente un enfant au pronostic de trisomie 21, par exemple, et que les témoignages des parents confirment souvent cette impression alors qu’ils revendiquent, au nom de la justice et de la solidarité nationale, de l’aide pour alléger leur charge, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’une forme de pression collective sur la femme qui doit choisir de garder ou non l’enfant dont le pronostic va dans ce sens.

En ce qui regarde le sexe de l’enfant, je fais l’hypothèse que le mouvement féministe est totalement piégé. Si les féministes continuent de lutter pour que d’aucune façon le droit à l’avortement ne soit jamais discuté ou débattu dans les parlements, elles finissent par ne plus pouvoir se montrer solidaires de toutes ces filles qui ne naîtront jamais sur la seule base qu’elles seraient plus tard des femmes comme elles. Il s’agit nettement de discrimination à l’égard des femmes, à commencer par le début de leur conception. Je trouve cela insensé. Quelle est la valeur de l’enfant à naître? Vaudrait-il plus s’il est de sexe masculin plutôt que féminin? N’y voyez-vous pas une question de société? Et lorsque nous voulons débattre de telles questions, ne revient-il pas à nos députés, en l’occurrence les femmes élues aux parlements, d’aller jusqu’au bout de leurs convictions sur l’égalité hommes-femmes en dénonçant cette vague croissante de suppression des foetus de sexe féminin?

Je suis prêt à aller au combat avec les féministes sur cette question, car je suis avec elles sur les implications de l’égalité dans toutes les dimensions de notre société.