Des pratiquants qui s’ignorent

La première chose que disent de nombreux baptisés s’adressant à nos paroisses est souvent : « Je ne pratique pas beaucoup, mais.. » Comme la religion fait jaser par les temps qui courent, il arrive que l’on entende les gens se justifier spontanément : « En fait, moi je ne pratique pas, mais… » Lors d’un récent spectacle auquel j’assistais, le chanteur, voulant introduire un classique religieux, s’est senti forcé lui aussi d’admettre que même s’il n’était « pas vraiment pratiquant », il avait toujours aimé ce genre de chants. Qu’arrive-t-il donc avec ce besoin de se justifier face à « la pratique »?

Il y a pratique et pratiques

Les couples en préparation d’un mariage ou les parents inscrivant leur enfant à la catéchèse disent : « Même si nous ne pratiquons pas, nous trouvons important de donner le meilleur à notre enfant… » Cela prouve bien que, depuis longtemps, nous avons assimilé « la pratique religieuse » à la fréquentation des sacrements en oubliant qu’il existe une multitude d’autres pratiques chrétiennes.

Qu’en est-il vraiment de ces pratiques ? Dans la Bible, surtout avant le christianisme, on voyait la pratique religieuse comme une réponse aux obligations et aux interdits de sa religion. Il y avait un grand nombre de prescriptions, certaines toutes simples et d’autres plus exigeantes. Ces devoirs visaient surtout à encadrer « la pratique quotidienne » du fidèle pour l’assurer qu’il était dans la bonne voie. Parmi toutes ces pratiques, celle du « sacrifice » était sans doute la plus importante. En effet, il s’agissait de se déplacer pour aller jusqu’à Jérusalem, au Temple. Et là, il fallait offrir un sacrifice en expiation de ses fautes. On repartait l’esprit tranquille en espérant que les grâces divines seraient abondantes. Cet « esprit de sacrifice » s’est perpétué chez de nombreux pèlerins fréquentant les sanctuaires pour offrir une aumône, allumer un lampion, parfois se confesser et repartir le cœur léger.

Pour des baptisés d’un certain âge, le sacrifice était lié à la messe. On y allait par esprit de sacrifice, pour plaire au Seigneur, pour faire son devoir de chrétien, pour ne pas risquer d’être écarté du paradis lorsque viendrait son heure. Et il pouvait arriver qu’on juge les absents…

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Photo : Ben White  (Unsplash)

Ce genre de pratique, bien que légitime, paraît insuffisant pour que la joie de Dieu soit complète! Jésus en avertira souvent les foules et ses disciples : « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. » (Mt 9, 13)

Les parents d’aujourd’hui peuvent parfois se sentir coupables de ne pas « pratiquer la messe », mais leur vie peut être remplie de miséricorde lorsqu’ils quittent leur confort momentané pour consoler un enfant, accompagner un parent malade, soutenir un collègue en difficulté, donner à des œuvres de bienfaisance, etc.

Ce genre de pratiques est tout à fait dans la ligne de l’Évangile. Si nous savions reconnaître à quel point la pratique de la charité n’est pas éteinte, peut-être saurions alors en révéler toute la grandeur qui à ceux qui croient à tort qu’ils ne sont pas « pratiquants »!

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Pitié pour les gens, pas pour leur ville

incendie-de-fort-mcmurray-ca-lair-dune-zone-de-guerre_1Comme tout le monde, j’ai été choqué par les images des incendies qui ont détruit une partie de la ville de Fort McMurray en Alberta. Comme tant d’autres, j’ai répondu à la demande de la Croix-Rouge pour soutenir l’aide d’urgence. Comme la majorité des gens qui possèdent un minimum de compassion, je suis peiné pour tout ce que les habitants de cette ville et de cette région ont subi et continueront de subir dans les prochains mois. Je ne fais que m’imaginer dans ce bourbier avec ma famille pour saisir à quel point rien ne sera plus jamais pareil pour ces sinistrés. Gens de Fort McMurray, vous avez toute ma sympathie.

Oui, mais…

yukon-4275802-oJ’ai déjà visité Dawson City, au Yukon. Cette ville qui n’en est plus une avait déjà compté 40 000 habitants en 1898, au plus fort de la ruée vers l’or. Elle n’en compte plus qu’un petit millier, principalement en attente des touristes qui y passent durant l’été. Curieusement, plus de la moitié de la ville a été détruite par un incendie catastrophique, en 1899. Cette année-là, la ville a vu partir 32 000 habitants et il n’en restait que 5 000, deux ans plus tard. L’incendie avait ruiné la quête de l’or jaune. Après le départ des miniers, des marchands, des saloons et des prostituées, les graves dégâts environnementaux avaient modifié le paysage de manière définitive et laissé la ville elle-même dans un état lamentable. Fort McMurray, c’est la répétition, en des centaines de fois plus polluant, de Dawson City.

J’ai entendu que pour aider à rebâtir la ville, il faudrait rapidement dire oui au fameux pipeline Énergie Est. De cette manière, on enverrait un signal de solidarité à toutes ces familles qui se sont ruées dans cette région depuis 10, 20 ou 30 ans, afin de se sortir de leur endettement ou du manque de travail dans leur région d’origine. Faut-il vraiment reconstruire Fort McMurray et dire oui au pipeline?

Des choix pour sortir du pétrole

Je ne suis pas spécialiste, mais on dit que le cours du pétrole ne remontera pas à des prix planchers qui assureraient la rentabilité de son extraction des sables bitumineux. Il est fort probable que les choix économiques affecteront cette région d’ici peu. Par ailleurs, tous les gens qui ont visité cette région – je pense entre autres à Nancy Huston, albertaine – se disent horrifiés par la vision d’enfer que cette exploitation honteuse cause à l’environnement, voyant même des conséquences sur le comportement des habitants.

De tous les lieux que j’ai visités sur Terre – et j’ai été dans tous les continents -, c’est l’endroit du monde où je me suis sentie le plus mal à l’aise. C’est comme si je voyais l’avènement d’une humanité… inhumaine. Une humanité qui n’est là que par rapport à une sorte de survie physiologique. (Nancy Huston)

La ville fonctionnait déjà au ralenti en raison du marché anémique du pétrole. Reconstruire ces maisons à grands frais dans une région destinée à se vider de toute façon d’ici 30 ans, lorsqu’on y aurait épuisé toutes les ressources du sous-sol, est-ce une vraie vision d’avenir? Il me vient en tête la fermeture de Shefferville et la chanson de Michel Rivard…

4915438_6_3ad1_pres-de-88-000-personnes-ont-ete-evacuees_1787aee326a8f1cb16d6ea758e98d2eeJe pense alors aux enfants des ouvriers de Fort McMurray. Ceux-ci sont déjà condamnés à quitter cette ville pour étudier et travailler obligatoirement dans un autre domaine que leurs parents. Ces derniers, vieillis, comme à Shefferville, quitteront peu à peu leur ville avec leurs pickups usés parce que l’argent n’aura plus afflué depuis trop longtemps.

J’ai vu une famille de ma rue avec laquelle nous avions des liens par nos enfants respectifs être divisée longtemps par le travail du père en Alberta. La famille a choisi de partir le retrouver il y a quelques mois. J’avais déjà de nombreuses questions face à ce choix, dans un contexte où la chute des cours du pétrole paraissait déjà alarmante. J’ai eu de la compassion pour les enfants qui partaient de leur chez-soi avec le cœur lourd. Et maintenant qu’ils font peut-être partie des familles sinistrées, quel choix ces parents feront-ils pour l’avenir de leurs enfants?

Je sais bien à quel point les difficultés économiques d’une famille sont déterminantes pour son choix d’habitat. Mais pour rien au monde je choisirais, aujourd’hui, de retourner vivre à Fort McMurray, une ville dont on connaît déjà la date de péremption. Et pour rien au monde je voudrais que nos taxes et impôts y contribuent. Qu’ils servent plutôt à relocaliser et à développer d’autres secteurs d’emploi.

Je me dis que nous sommes si nombreux à croire qu’il faut sortir du carcan pétrolier que nous ne pouvons pas ne pas estimer que la tragédie actuelle constitue une réelle occasion de penser et faire autrement.

Reconstruire ou pas ces quartiers dévastés? Voilà la question. Pour moi, il est plus que temps que nos gouvernements, nos entreprises et les ménages se tournent vers les énergies vertes. Si la nature s’est chargée de donner un signal très fort, peut-être faut-il simplement saisir ensemble le moment favorable pour repartir sur de nouvelles bases en soutenant dès à présent l’exil des familles de Fort McMurray pour l’amour de leurs enfants et leur avenir autrement que joué d’avance.