Quelles suites donner à ce synode?

Un des couples invités au synode, avec leur petit. Photo: L'Osservatore Romano

Un des couples au synode et leur petit. Photo: L’Osservatore Romano

Le synode romain sur la famille a pris fin le mois dernier en laissant une impression largement partagée qu’il a ouvert bien peu de choses. On pourrait croire que tout ce branle-bas de combat ne fut qu’un spectacle assez désolant de deux factions, conservatrice et progressiste, s’affrontant dans l’arène synodale. Et qu’au final, ce serait plutôt la frange attachée à la tradition et à la doctrine qui l’a remporté. Mais est-ce vraiment le cas? Entre les attentes déçues et le réalisme pastoral, quel chemin peut-il s’ouvrir pour les baptisés?

La doctrine immuable…

Certaines questions controversées devaient être abordées lors du synode, notamment autour de l’homosexualité et des divorcés-remariés, à la fois pour leur statut dans l’Église mais également pour ce qui est de leur accès à la communion.

Pour ce qui est de l’homosexualité, finalement très peu discutée, les pères synodaux en sont restés à une formule vague encourageant l’accompagnement des familles aux prises avec cette situation et à l’accueil toujours chaleureux à faire aux personnes homosexuelles. Rien cependant sur une forme de reconnaissance d’un « droit » à l’épanouissement affectif et encore moins sur la possibilité , « même de loin », de reconnaître les couples ou les familles avec des parents homosexuels. Il est clair que cette question est encore trop délicate et surtout trop diversement perçue pour susciter un quelconque déplacement doctrinal.

Les divorcés-remariés ont été au cœur de nombreux échanges. La recommandation de faciliter les procédures conduisant à la déclaration de nullité de mariages non valides aura certainement des conséquences positives, bien que, pour la plupart des couples dans cette situation que nous connaissons, cette démarche n’est plus très prisée. Il serait surprenant de voir une augmentation importante en cette matière.

Par contre, la reconnaissance d’une forme d’union reconnue par l’Église dans le cas de divorcés-réengagés est loin d’être sur le point d’aboutir positivement! Même si tous reconnaissent que le retour en arrière (revenir avec l’ex-conjoint-e) est exclus la plupart du temps et que la recomposition des familles modifie de manière permanente la situation des couples, le synode n’a fait aucun pas dans la direction de ces dernières. On en revient toujours avec la situation objective d’adultère incluant comme unique solution pour le couple de vivre en frère et sœur. On tape donc encore sur le clou du tabou de la sexualité.

La seule petite ouverture qui a été faite a consisté en la reconnaissance du « pouvoir » de l’évêque diocésain dans le discernement des situations particulières pouvant aller jusqu’à autoriser, après un « chemin de pénitence », la communion à certains divorcés-remariés. Il s’agit d’une minuscule brèche, mais bien réelle, qui va justement dans le sens de la synodalité et de la collégialité, et qui pourrait faire en sorte que certains évêques avancent dans cette direction alors que d’autres pourraient en rester au statu quo. Ce serait la première fois depuis longtemps que l’Église catholique, fortement centralisatrice, puisse accepter certaines adaptations selon les régions et les cultures.

La responsabilité des baptisés

Durant tout le temps de ce synode, nous avons très peu entendu parler des 18 couples présents dans l’enceinte. Ceux-ci ont eu droit à leur trois minutes de prise de parole, mais n’ont pas participé aux comités linguistiques qui devaient faire remonter les propositions en vue du rapport final. La participation des « fidèles » a donc été réelle, mais plutôt ténue.

Dans mon diocèse, nous avons été très peu nombreux à participer aux deux consultations préalables commandées par le pape François. Pour le synode extraordinaire de 2014, faute de temps pour organiser une telle consultation, les réponses de notre diocèse ont été apportées par un seul répondant. Pour la consultation de 2015, l’équipe diocésaine de pastorale a tant bien que mal invité les gens à répondre à un questionnaire simplifié. Les réponses obtenues se comptent avec les doigts d’une seule main! Se passerait-il, au sein de l’Église, parmi les baptisés engagés que nous sommes, une forme de désengagement, comme en politique?

L’archevêque de Gatineau, Mgr Durocher, affirmait, à la fin des trois semaines de travail, que « le synode est loin d’être fini». Il voulait dire par là qu’il y a matière à réflexion et à agir dans nos diocèses. L’homme d’Église a lui-même repris les 94 recommandations du synode en surlignant les articles qui pouvaient conduire à des actions dans les paroisses. Il a conclu de cet exercice : « Mon texte est maintenant rempli de violet! ». Il y a donc une responsabilité qui est renvoyée aux Églises locales. Qu’en ferons-nous, dans chaque diocèse? Y a-t-il des hommes et des femmes qui désirent approfondir les recommandations et entrer en dialogue avec leur évêque?

Si nous prenons l’invitation du pape François au sérieux, il ne faudrait pas arrêter maintenant ce qui vient d’être commencé, à savoir la possibilité d’une réelle prise de parole par le peuple, en communion avec ses évêques. Je serais le premier à désirer réfléchir avec d’autres aux questions soulevées, aux réponses apportées et surtout à toutes celles qui n’ont même pas été « tentées ».

La famille et les vérités universelles qui ne le sont plus

Le deuxième synode sur la famille s’est ouvert à Rome. Avec la rencontre mondiale des familles qui s’est déroulée tout récemment à Philadelphie et à laquelle le pape lui-même a mis tout le poids de sa présence pour marquer l’importance de l’événement, l’Église catholique semble soudainement se soucier des «problèmes» de la famille contemporaine avec l’intention de lui apporter des solutions.

À quoi peut-on s’attendre réellement? L’Église peut-elle véritablement aller à la rencontre des familles et se faire entendre sur les questions qui la divisent elle-même de l’intérieur?

Les familles sont ailleurs

Chez nous, la famille catholique est devenue largement autonome face au magistère. Si une minorité semble continuer de s’y référer pour sa conduite morale, la majorité lui accorde bien peu de d’importance pour lui dicter sa manière de se comporter, que ce soit au chapitre de la contraception, du divorce ou de l’union homosexuelle, trois des questions qui ont été abordées au synode de l’an dernier.

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Vois comme c’est beau!

Voici le vingt-cinquième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de janvier-février 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

vois comme c'est beauLa communication que fait L’Église de ses positions théologiques et morales peut paraître rébarbative et culpabilisante, comme si elle ne parvenait pas à poser un regard positif sur l’être humain. Pourtant, l’Église est porteuse d’une tradition biblique et spirituelle qui reconnaît le caractère prodigieux de la personne humaine.

Dès la Genèse, après chaque jour de la Création, Dieu regarde son œuvre et la déclare « bonne ». Et ce n’est qu’après avoir créé l’homme et la femme que son niveau de satisfaction est le plus élevé. Il se dit à lui-même :  « cela est très bon » (Genèse 1, 31). Dans le Psaume 8, l’auteur s’émerveille devant l’immensité de l’univers et s’interroge sur le bon sens de Dieu : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,  le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » (vv. 5-6). Et l’élan du psalmiste reprend, comme en extase : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 139, 13).

Alors que son peuple s’écartait de l’Alliance, Jésus a su y déceler la bonté et la reconnaître. Ainsi dit-il d’un savant qui fait preuve d’intelligence face au plus grand des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12, 34) ; il reconnaît la capacité de se relever de la femme adultère qu’il sauve d’une mort certaine (cf. Jean 8) ; il fait l’éloge de la leçon de foi qu’il reçoit d’une étrangère (Marc 7, 24-30) ; plus surprenant encore, il prétend n’avoir jamais vu une foi si grande en Israël que celle confessée par un païen qui, plus est, est officier de l’envahisseur romain (Matthieu 8, 5-30) !

Mettre en valeur le bien perçu

Que ce soit face à des pécheurs, des étrangers ou des membres d’une force d’occupation, un œil sage doit savoir, au-devant de tous, mettre en valeur le bien qu’il perçoit. Mais il peut sembler qu’en Église nous soyons moins empressés de nous engager de cette manière. En pointant davantage le péché, la perte des valeurs, la culture de mort, le relativisme qui domine, aurions-nous oublié d’en discerner aussi le bon grain, la charité en acte, les valeurs évangéliques qui s’en dégagent ?

Après un synode où l’on a vu des tensions vives entre partisans d’une approche morale qui tient compte de la croissance et ceux d’une formulation tranchante de la Vérité, nous sommes invités par le pape François à reconnaître les semences du Verbe dans l’humanité même si celle-ci n’agit jamais parfaitement en conformité avec la loi divine.

Et si nous commencions la nouvelle année en reconnaissant ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est juste dans le monde qui nous entoure ? Peut-être alors celui-ci entendrait mieux les invitations de l’Église à la croissance. « Vois comme c’est beau, dit la chanson : les enfants vivent comme les oiseaux ».

Miséricorde, bien sûr! Mais encore?

Avec le Synode des évêques sur la famille qui vient de se clore, peut-être n’avons-nous jamais autant lu ou entendu les mots « miséricorde » et « vérité », soit pour les opposer, soit pour les accorder, soit encore pour en privilégier l’un plutôt que l’autre. Depuis quelque temps, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche avec cette perception que les couples divorcés-remariés ou encore les personnes homosexuelles (seules ou en union) ont nécessairement besoin d’être vus comme ayant besoin de miséricorde pour que l’Église leur accorde de l’attention. Et c’est ici que je me dis: « en réalité, pas plus que moi! » En effet, moi qui suis marié comme un bon catholique, qui pratique encore sa religion en assistant à la messe et qui s’occupe plutôt bien de sa famille, oui moi, j’ai pourtant bien besoin de la miséricorde divine tout autant que ceux et celles dont on a discuté (sans eux bien sûr) durant toute une année et dont on parlera encore toute l’année qui vient.

Voir le bonheur et s’en réjouir

Un amour imparfait… comme le mien!

Ce qui me chicote, en fait, c’est l’incapacité de considérer le bien qui se fait en « territoire peccamineux ». Je m’explique, si mon statut par rapport à l’Église est « ok », celui des divorcés-remariés et des personnes homosexuelles « actives » est, selon la « doctrine vraie et immuable »: « vivent dans le péché ». Comme il s’agit de leur statut permanent, leur contexte est donc toujours marqué par la réalité objective du péché. C’est pourquoi l’Église veut leur prodiguer la miséricorde divine, non sans avoir préalablement brandi la vérité sur leur condition d’existence que Dieu ne peut que réprouver.

Or, il se trouve bien des témoins tout aussi crédibles partout autour de nous qui voient les choses différemment en observant la vie au sein d’un grand nombre de familles recomposées et d’autant d’unions homosexuelles. Plusieurs y reconnaissent de belles valeurs. Par exemple, ces couples formés de divorcés qui s’efforcent d’instaurer dans leur foyer une atmosphère de sérénité. Ils tentent de faciliter les choses pour leurs enfants dont certains peuvent être partagés entre un « nid » et l’autre. Ils font en sorte que leur adaptation soient la plus aisée possible et qu’ils ne cessent de se sentir aimés. Ils sont même parfois ouverts à la vie en projetant d’ajouter à leur progéniture. À la suite d’un premier échec conjugal, ils connaissent les chemins risqués ou dangereux pour leur fidélité et sont devenus habiles pour les éviter. L’amour qu’ils dégagent dans leur couple devient rayonnant. Il est bon d’être avec eux et ils font du bien autour d’eux. Si quelque témoin observait tout cela dans ma propre maison, il dirait certes : « Voilà un couple qui accomplit remarquablement bien sa mission chrétienne dans le monde en faisant rayonner l’amour divin dans son foyer ». Mais c’est là que le bât blesse: ces couples se sont écartés de la vraie voie et l’Église dont je suis ne cesse de le leur rabâcher afin qu’ils ne l’oublient jamais. C’est ainsi qu’on les prive officiellement de bénédictions et d’eucharistie pour les maintenir en état de pénitence publique. Comment pourrait-on alors reconnaître que tout ce qu’ils font de bien et de bon, tout ce qu’ils ont réparé à la suite de leur première union, tout ce qu’ils ont mis en oeuvre pour le bien de leurs enfants, tout ce qu’ils font dans la société en gagnant honnêtement leur vie, aurait à voir avec l’Évangile et les commandements du Dieu?

Famille recomposée

Il en est de même pour certains couples homosexuels. À l’Association Emmanuel, nous avons choisi de ne pas refuser les couples gais qui se proposent d’adopter des enfants en grand besoin d’amour en raison de leurs différences. C’est ainsi que nous pouvons voir, année après année, des familles où grandissent ces enfants entourés du même amour que celui qui est prodigué par des familles « ok » comme la mienne. L’amour des parents n’est-il pas nourri par la source de tout amour? Et cet amour pour des enfants qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas été gardés par leurs parents biologiques lorsqu’ils ont découvert leurs « particularités », peut-il venir d’ailleurs que du coeur du Père céleste et sa préférence pour les plus petits?

Moi je le dis humblement: il y a parmi ces couples certains qui m’édifient et qui m’inspirent. Si c’est là l’oeuvre de leur vie pécheresse, comment se fait-il que je grandisse à les côtoyer? L’amour et le bien peuvent-ils provenir d’autre part que de Dieu lui-même? Le diable se mettrait-il à faire le bien pour confondre les vrais chrétiens? Possible, mais ce n’est pas l’expérience que j’en fais.

Mais oui, il y a aussi la vérité, celle qui confronte chaque personne humaine pour qu’elle devienne plus vraie; mais aussi celle avec un grand V qui nous indique que nos vies ne respectent que rarement la rigueur à laquelle la religion nous interpelle. Que faire de cette Vérité? D’abord la chercher en nous-mêmes car elle y est inscrite. Et voir comment nous pouvons, dans une perspective qui respecte la croissance humaine, nous y conformer peu à peu, avec l’assistance miséricordieuse de l’Église!

Miséricorde pour tous!

La miséricorde ou la compassion qui vient du coeur aimant de Dieu est infiniment plus puissante que celle que nous pouvons nous-mêmes accorder à quiconque. Or, il se trouve que nous sommes tous faillibles et qu’en tellement d’occasions nous « péchons » en ne faisant pas le bien que nous aurions dû faire, en ayant des pensées destructrices, de jugement ou de haine, en disant des choses qui blessent ou qui intimident. Oui, en ce sens nous sommes tous pécheurs et avons tous besoin de nous en remettre à la grâce divine car Dieu seul est juge de nos vies.

Puisque nous sommes tous dans le même bain du « mal » qui nous entoure, devenons davantage solidaires du bien que nous nous efforçons de réaliser dans nos propres vies. Sachons reconnaître le bien partout où il s’accomplit et bénissons toutes les personnes, peu importe leur condition de vie, afin qu’elles poursuivent résolument dans la voie de cette option fondamentale dont Dieu se réjouit, car c’est cette option pour le bien qui rend le monde meilleur et qui peut le mieux honorer notre Créateur.

 L’amour, c’est de trouver sa joie dans le bien; le bien est la seule raison de l’amour. Aimer, c’est vouloir faire du bien à quelqu’un. (saint Thomas d’Aquin, XIIIe siècle)

Pour restaurer la fraternité humaine

À la lecture du message du pape François à l’occasion de la journée mondiale de la paix 2014, la conviction m’est venue qu’on y trouve une clef essentielle pour que la paix dans le monde progresse dans les années à venir. Dans son long message, le pape reprend essentiellement la vision chrétienne de la paix qui se construit à partir d’une vraie fraternité dont on fait l’apprentissage au cœur de la famille :

la fraternité est une dimension essentielle de l’homme, qui est un être relationnel. La vive conscience d’être en relation nous amène à voir et à traiter chaque personne comme une vraie sœur et un vrai frère ; sans cela, la construction d’une société juste, d’une paix solide et durable devient impossible. Et il faut immédiatement rappeler que la fraternité commence habituellement à s’apprendre au sein de la famille, surtout grâce aux rôles responsables et complémentaires de tous ses membres, en particulier du père et de la mère. La famille est la source de toute fraternité, et par conséquent elle est aussi le fondement et la première route de la paix, puisque par vocation, elle devrait gagner le monde par son amour.

Alors en cette journée mondiale et en ces 24 heures pour la paix, j’y vais de ma petite contribution, si le goût vous vient de lire ce qui suit.

Dans ma famille

Tout au long de ma lecture, je me suis surpris à penser à mes parents et à chacun de mes cinq frères et à mes deux sœurs. En effet, le pape reprend le récit d’une histoire célèbre, celle des deux « premiers » frères, Caïn et Abel, fils d’Adam et Ève (cf. Genèse 4). Le refus de Caïn d’assumer cette première fraternité le conduit au meurtre de celui dont il est envieux. Dans une famille, même si parfois on peut en ressentir l’envie, on ne tue généralement pas son frère! On se querelle, on boude quelque temps, on se pardonne et la vie pacifique reprend son cours… En jouant la rupture plutôt que le rapprochement, Caïn, par le jeu du mythe originel, crée la division et le conflit au sein de l’humanité qui perdureront jusqu’à nos jours. Et puisque la leçon de cette histoire est que tous les humains sont frères et sœurs, c’est donc bien nos frères ou nos sœurs que nous tuons lorsque nous guerroyons, que nous terrorisons ou que nous assassinons.

Dans ma famille, personne n’a tué personne. C’est déjà pas si mal! Mais qu’en est-il de la route de la paix? Comme le pape nous invite à repartir de nos liens familiaux pour élaborer un projet de paix et le faire rayonner, je me suis dit qu’il était peut-être temps que je fasse le point sur ma relation avec mes frères et mes sœurs. Je me permets de le faire publiquement, en espérant que cela puisse inspirer d’autres à le faire. Voyons cela comme un exercice personnel d’évaluation du degré de paix qui persiste ou non de mes relations fraternelles.

Mon frère aîné s’appelle Mario. Nous avons 18 mois d’écart. Il fut entrepreneur prospère avant d’occuper depuis quelques années un poste prestigieux dans la région de Québec. Enfant, c’est toujours vers lui que je regardais, un peu comme Caïn. Jaloux, je l’ai été, de ses privilèges de grand, de ses amis, de ses jeux et de ses réussites! Mais cette jalousie, plutôt que de m’éloigner de lui, me fut surtout une émulation extraordinaire pour « performer » et développer mes propres qualités. À une époque, nous étions devenus assez complémentaires, ayant même collaboré à sa première grande entreprise durant plus de six ans. Notre relation a connu des rapprochements et des éloignements, mais est toujours demeurée fraternelle. Mario sait encore faire appel à mes services lorsque le besoin s’en fait sentir, notamment pour ce qui concerne le domaine de la religion qu’il vit un peu par procuration… Quant à moi, je continue d’avoir pour lui une juste admiration qui me permet d’apprécier ce qu’il est devenu, particulièrement depuis qu’il a choisi, avec sa conjointe, d’adopter deux petites filles à un âge où généralement ce sont de petits-enfants qui commencent à poindre! Avec lui, ma relation est au beau fixe. Pour 2014, je souhaiterais retrouver un peu de cette complicité que nous avons déjà eue. Pour cela, je chercherai à me faire plus proche de ses préoccupations et de sa vie de famille.

DocumentMon deuxième frère s’appelle Bernard. Nous avons deux ans d’écart. Il paraît que c’est difficile d’arriver en troisième place au sein d’une fratrie. Personnellement, j’avais bien des désirs refoulés en tant que deuxième aussi! Aucune position ne doit être plus simple que les autres de toute façon. Lorsque je ne pouvais pas jouer avec le grand frère, on m’imposait de le faire avec le petit! Nous avons donc beaucoup joué, Bernard et moi, avec les cousins aussi. Mais il était beaucoup plus réservé que ses aînés et présentait des difficultés que nous n’avions pas connues pour ce qui est des résultats scolaires. Diabétique à 18 ans, il a souvent des problèmes de santé collatéraux. Il a dû lutter pour être perçu comme une personne qui a de la valeur. Il l’a fait en tentant quelques entreprises notamment dans la restauration. Il aimait être le patron, mais c’est un homme doux et bon qui se laissait facilement abuser par tout un chacun. Aujourd’hui, il est enfin en bonne position en tant que propriétaire d’une petite entreprise qui marche bien. Notre relation est épisodique, mais cordiale. Ma femme réussit souvent à lui décrocher un fou rire. Je me fais du souci pour sa santé précaire. En 2014, je crois que je pourrais me rapprocher de lui en me montrant plus intéressé par sa réussite et en demeurant prêt à le soutenir en cas de maladie.

Vient ensuite ma première sœur, Martine, trois ans et demi d’écart. Notre enfance lui causa plus de frustrations qu’à tous mes frères. Elle était une fille après trois garçons. Notre père semblait la protéger plus que nous autres, mais elle percevait cela comme une forme d’injustice, avec des interdictions plus lourdes. Nous n’étions généralement pas des plus gentils avec elle, la traitant souvent de noms grossiers, c’est si facile à faire réagir une fille! Elle fut ma seule élève de piano! Elle n’a jamais appris, la pauvre, car j’étais un piètre enseignant de cet art que je ne maîtrisais pas tant. Adolescent, je suis devenu plus acceptable comme frère. Elle aurait voulu que je sorte avec l’une ou l’autre de ses copines. Mon orgueil de cadet ne m’a jamais permis de m’imaginer sortir avec une fille de l’âge de ma soeur! J’ai peut-être manqué de bonnes opportunités, qui sait? Ma sœur apprécie toujours les moments où nous pouvons parler de sujets qui nécessitent une certaine réflexion. Aujourd’hui, elle voit ses cinq enfants, surtout les aînés, converser avec moi et cela semble lui procurer une certaine fierté. Nous sommes proches géographiquement depuis quelque temps, mais le rythme de nos deux familles est très différent, ce qui ne permet pas que nous nous fréquentions aussi souvent que nous en aurions envie. En 2014, je voudrais pouvoir redire à ma sœur combien je suis fier de la vie qu’elle mène. Son ouverture, sa capacité d’accueil et sa qualité d’hôtesse incomparable font de son foyer un lieu chaleureux où l’on fait toujours de belles rencontres.

Trois autres garçons viennent ensuite. Il y a d’abord Richard, cinq ans d’écart. Il est le premier blond de la famille, alors que mes deux frères et ma soeur avaient les cheveux foncés. Je tirais davantage vers le roux, ce qui me rendait différent au regard des gens. La blancheur des cheveux de mon jeune frère avait tôt fait de me renvoyer au groupe des aînés! Richard était enjoué, fonceur, sportif. Plus jeune, il aimait rencontrer les gens. Il fut mon premier vendeur suppléant de barres de chocolat pour les cadets de l’armée! Grâce à lui, j’ai remporté le prix du premier vendeur quand j’avais 13 ans, mais c’est à Richard que je devais ce titre! Il reçut un diagnostic de diabète juvénile à l’âge de sept ans. C’est un moment important dans la vie de famille, presque une rupture avec ce qui a précédé. Ce jour-là, les desserts sont devenus une denrée rare, réservés uniquement aux jours de fête. Mon père avait pris sur lui la charge des piqûres quotidiennes d’insuline. Cela semblait le rendre souffrant. Richard a connu une entrée sans doute trop rapide dans la vie adulte. Son mariage hâtif fut une catastrophe. Son combat pour garder un lien avec son fils est quasiment épique. J’ai toujours eu une relation différente avec lui, un peu comme si c’est avec lui que j’ai pu réellement me sentir comme un grand frère. Après des années de galère, il a enfin trouvé son âme sœur. Avec elle, la paternité est arrivée comme une évidence toute naturelle, par l’adoption de deux enfants présentant une trisomie 21. En 2014, je veux poursuivre ce lien privilégié avec lui et sa petite famille, par des invitations mutuelles et des activités partagées.

Vient après le second blond de la famille, Nicolas. Il est né moins d’un mois après la mort de mon grand-père. Comprenons qu’il y avait beaucoup de turbulences dans la famille. Sa naissance marque aussi un autre moment significatif, car c’est quelques mois plus tard que nous déménagions pour habiter dans un nouveau logement annexé à la maison de ma grand-mère. Je partageais une chambre avec mes frères Bernard et Richard. Nicolas allait partager celle de l’aîné. Ma grand-mère s’était prise d’une affection sans doute excessive pour le petit dernier. Elle prenait souvent Nicolas chez elle, le gardait à dormir auprès d’elle. Il a toujours été d’une grande sensibilité. Lui aussi fut un excellent vendeur de chocolat, me permettant de gagner deux années de suite le prix du meilleur vendeur chez les cadets! J’ai sans doute un peu profité de son sans-gêne. Nicolas a toujours démontré une qualité très élevée du sens de la responsabilité. Il décida de se marier très jeune suite à la grossesse de sa petite amie. Il eurent trois filles ensemble, mais leur couple n’a pas su durer. Mon frère s’est un peu révolté face à ce qu’il vivait comme un abandon et une non-reconnaissance. Il connut ensuite quelques années de vagabondage qui me faisaient réagir. Étant le parrain de sa première fille, j’avais parfois la chance d’être interpellé par lui pour que je lui parle à elle! J’ai toujours tenté, à travers elle, de rester proche de lui, peu importe la manière qu’il avait de mener sa vie. Aujourd’hui, je le trouve enfin redevenu lui-même, un homme d’affaires toujours entreprenant, mais aussi et surtout un conjoint respectueux et engagé, un père qui demeure adulé de ses filles, même si elles savent bien trouver ses failles! En 2014, je voudrais devenir proche du couple qu’il forme avec sa nouvelle fiancée et poursuivre ma collaboration ponctuelle à ses entreprises.

Le dernier garçon s’appelle Stéphane, 11 ans d’écart. J’étais souvent le gardien à cette époque où mes parents sortaient fréquemment pour des rencontres au sein d’associations. Il est sans doute le premier enfant dont j’ai eu à prendre soin de temps en temps. Il est peut-être à l’origine de ma vocation de père! Stéphane a démarré lentement dans la vie, surtout au niveau du langage. Il a beaucoup bûché pour obtenir des résultats scolaires. Son adolescence fut très pénible. Il était très proche de ma mère et en grand besoin d’attention de notre père qui, à cette époque, travaillait beaucoup et ne parvenait pas à être bien présent à la maison. Lorsqu’il fit son coming out au sujet de son homosexualité, cela n’avait pas semblé une si grande surprise pour tous, sauf pour notre père. Le cadre de cette annonce, une soirée familiale du temps des Fêtes, avait donné à tout ceci un caractère dramatique qui aurait pu faire un bon sujet télévisuel! Mon amour pour ce petit frère s’est avéré plus fort que sa différence, moi qui avait étudié en théologie et qui enseignait en ces matières. Stéphane a été pour beaucoup dans ma quête pour comprendre l’homosexualité, dans mes ouvertures aux personnes homosexuelles, parce que j’avais un frère comme elles. Je pourrais même affirmer que par ce chemin de compassion, j’ai trouvé la route de la paix avec toutes les personnes qui présentent des différences. Stéphane est aujourd’hui un homme d’affaires prospère, un patron généreux et un véritable générateur de liens familiaux. Nous lui devons quelques conférences téléphoniques imprévues où il parvient à rassembler tous les frères et soeurs pour discuter de la prochaine fête des parents ou d’une occasion particulière. En 2014, je voudrais lui rendre hommage d’une quelconque manière, pour sa résilience, pour le chemin qu’il a parcouru, pour l’intérêt qu’il porte à ce que notre famille demeure unie.

Vient ensuite la petite dernière, Hélène, 14 ans d’écart! J’ai reçu l’honneur de pouvoir être son parrain. Je me rappelle l’avoir promenée dans le petit couloir de chez nous, entre la cuisine et le salon, pour l’endormir le soir en lui fredonnant des chansons. C’est d’elle que j’ai appris à faire cela et que j’ai ensuite pu reprendre avec mes enfants! Autant Stéphane peut affirmer avoir souffert de l’absence de son père, autant Hélène peut dire le contraire pour elle-même! Bébé gâté à son papa, voilà ce qui la décrit le mieux dans l’enfance! Comme les deux autres blonds avant elle, Hélène est une véritable fonceuse, une personne qu’aucune limite ne peut arrêter, à l’exception du gros bon sens qui la rattrape parfois! Elle m’a permis de rester proche en étant une véritable filleule pour moi et en jouant quelques fois de cette relation pour obtenir certains privilèges, jusqu’à venir passer quatre mois avec nous en France et à être ma première stagiaire à vie comme directeur! Elle rayonne aujourd’hui, dans l’ombre d’un conjoint et même d’enfants célèbres, travaillant avec ardeur dans le monde des médias. Je suis fier d’elle. Elle sait mettre les talents des autres en évidence sans toujours en obtenir la reconnaissance qu’elle mériterait. En 2014, je veux rester disponible pour elle comme devrait l’être un parrain ou une marraine, car c’est un rôle à vie! Je voudrais pouvoir la soutenir dans ses démarches pour décrocher le poste qu’elle convoite. Je voudrais surtout me laisser toucher davantage par l’excès de talents dans sa famille qui n’empêche pas ses membres de rester simples et accessibles.

Ces huit enfants ont eu la chance d’être conçus dans l’amour, choisis et aimés par deux parents hors pair. La vie simple qu’on y menait n’a jamais affecté l’amour reçu et partagé. Nos parents auront été, selon la vision chrétienne de la famille, un modèle de vie conjugale, avec ses hauts et ses bas, ses moments de tendresse et ses tensions, demeurant unis dans les épreuves autant que dans les bonheurs…

La route de la paix

processus de paix familialComme le dit le pape François, la famille est la route de la paix par laquelle nous pouvons construire la fraternité humaine. Après ce petit résumé de mon parcours familial, je constate que le désir profond qui me pousse à espérer que la paix s’installe dans le monde, comme une bonne nouvelle pour tous, me vient effectivement de mes relations plutôt harmonieuses au sein de ma propre famille. À partir de cette base solide, j’aimerais que mon désir s’étende à toutes mes relations réelles et « virtuelles », mais également à toute la fraternité humaine à laquelle j’appartiens. N’est-ce pas un exercice à faire chacun et chacune pour soi, d’évaluer ainsi le niveau de paix vécu dans sa famille? Ainsi, en prenant soin des relations de fratrie, nous nous entraînons à soigner également celles qui affectent notre fraternité humaine.

Imaginons chacune des petites cellules familiales qui se développent en favorisant la paix et qui en recoupent d’autres peu à peu, comme un grand mouvement de paix qui gagne toutes les couches de la société et toutes les parties du monde! Ne serait-ce pas un peu magique d’imaginer cela possible en 2014? La paix par la famille? Oui, je crois que c’est le seul chemin possible.

Authenticité: un avant-goût du bonheur

Projet authenticité

L'authenticité, une attente pressante des jeunes (cliquer sur l'image)

J’étais en réunion ce matin avec l’équipe chargée de la pastorale jeunesse dans mon diocèse. Nous avions à vivre ensemble une étape de la Démarche appréciative (Appreciative Inquiry) visant à développer un projet qui rassemble les forces positives d’une équipe en nous projetant dans le futur avec « le meilleur de nous-mêmes ». Vivre ce genre de rencontres en tant qu’accompagnateur est toujours un véritable privilège, car les participants acceptent de livrer une certaine intimité, toujours offerte comme un présent fragile.

Ce groupe est surtout constitué de jeunes au début de la trentaine. Les entendre parler de leurs valeurs et des rêves qu’ils portent fut pour moi un vrai souffle d’air frais. Dans leurs désirs de s’engager avec les jeunes de notre région, un grand nombre de valeurs positives ont été nommées. J’aimerais simplement honorer cet effort d’expression en reprenant quelques-unes des valeurs qui ont été partagées.

Des valeurs inspirantes

L’authenticité a été le mot qui est revenu le plus souvent. Les jeunes ont soif de rencontrer des personnes authentiques. Dans un monde marqué par le cynisme et le désenchantement, où les institutions sont le plus souvent accusées de manquer de transparence et d’écoute, où les adultes d’un certain âge semblent parfois nourrir l’indifférence, l’aspiration à vivre dans une atmosphère qui permet d’être authentique me touche particulièrement. L’authenticité requiert la sincérité et l’intégrité… Autrefois, on aurait dit « le vrai ». En cherchant le vrai, l’authentique, n’atteindrons-nous pas ces zones en nous qui nous parlent de bonheur possible en étant d’abord nous-mêmes?

La liberté est un autre mot qui a été nommé par les participants. Dans leur travail, ils sont souvent confrontés à des salles remplies de chaises vides… Dans les paroisses, pourtant, on s’attend à ce que l’action de la pastorale jeunesse produise des résultats quantitatifs, c’est-à-dire plus de jeunes à la messe, plus de jeunes engagés dans les comités variés, etc. Mais ce n’est pas ce qui se arrive. Cette équipe me confiait : « Les anciens ont connu ce que c’était l’époque des salles remplies de fidèles, mais nous n’avons jamais vécu cela. Pour nous, il n’y a toujours eu que peu de gens, mais nous aimons rencontrer ceux qui viennent librement. » La liberté est nécessaire pour faire des choix personnels. Parmi ces choix possibles, celui de chercher du sens à sa vie, au sein d’un groupe lui-même en recherche et non pas en possession de la vérité, peut s’avérer source de bonheur à partager.

Le groupe a aussi identifié le sens de la famille comme une valeur importante. Les jeunes familles ont choisi massivement de bâtir leur cellule malgré le défaitisme de leurs aînés. Nous voyons de plus en plus de jeunes couples désirant affronter ensemble les aléas de la vie avec un souhait de fidélité plus prononcé qu’il y a quelques années, quand on se disait « Si ça ne marche pas, on se séparera. » Je constate, moi aussi, que les petits accrochages ne semblent plus fragiliser autant les jeunes couples, surtout lorsqu’ils ont des enfants à aimer ensemble. Le sens de la famille serait-il en résurgence? Je l’espère, car pour moi c’est le premier lieu du bonheur possible.

J’ai aimé également l’insistance sur le relationnel. Des mots comme: écoute, échange, accueil, soutien, équipe, alliance, empathie, respect, confiance… Vous me direz, ce sont des valeurs que toutes les générations ont cherchées ! Je vous répondrai alors qu’il est réconfortant que les jeunes les choisissent de nouveau. Aimer et être aimé, n’y revient-on pas toujours ? N’y a-t-il pas là des mots qui disent encore aujourd’hui l’essentiel du coeur humain ?

Le dernier mot parmi tant d’autres que j’aimerais évoquer est « cheminement ». Une participante a proposé l’image d’une affiche « en construction », comme on en retrouve tant sur nos routes et sur l’autoroute de l’information. Une personne humaine est toujours en construction, toujours en projet, jamais achevée. J’ai trouvé cette image inspirante, car c’est aussi ma plus grande espérance: cette personne que je rencontre là, sur mon chemin de vie, tout comme moi, est en cheminement, elle se transforme, aujourd’hui. Si personne n’est définitivement bloqué à un stade quelconque, n’y a-t-il pas de l’espoir pour le futur?

Ces quelques mots qui expriment des valeurs, des désirs, m’ont entraîné à nouveau dans mon espérance la plus profonde. Le monde est appelé au bonheur. Les jeunes que j’ai rencontrés ce matin y aspirent au moins autant que moi. Nous pourrons donc tenter, encore et encore, de le bâtir ensemble. Voulez-vous rejoindre ces nouvelles générations et croire en leur potentiel pour créer du bonheur ? Moi, j’en suis.

Avant la mort, n’y a-t-il pas la vie ?

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Image by elbfoto via Flickr

Mon dernier article traitait de la mort dans le contexte du débat sur l’euthanasie et le suicide assisté. Depuis quelques semaines, ce thème revient constamment dans l’actualité et c’est tant mieux. J’ai participé à plusieurs discussions de couloir, durant des pauses et même à une journée complète de formation sur le sujet à Alma récemment. Ça fait beaucoup de temps passé sur la mort. Il m’est venu à l’idée que nous ne réfléchissons peut-être pas tant que ça sur la vie, cette période de notre existence qui est la seule réelle sur laquelle nous ayons prise… Je suis tombé, par hasard, sur cette citation du Père Marcel Provost, décédé en août dernier, et qui s’étonnait ainsi:

« Ne pensez-vous pas qu’il serait autrement plus urgent de nous demander quel genre de vie nous allons mener avant notre mort? La vie de beaucoup d’entre nous est un énorme bâillement avant de rendre l’âme. Avant de s’interroger sur la mort et ce qui la suivra, il est capital et incontournable de prêter la plus grande attention à notre vie de tous les jours. » (Le Messager de Saint Antoine, nov. 2003).

Un énorme bâillement: quelle tristesse ! Les bouddhistes tibétains voient la chose de manière intéressante : en fait, penser à la mort, ils ne font que ça… jamais pour la mort en elle-même, mais comme un passage à un autre état de conscience. Et la seule manière de faire un transfert de conscience positif, c’est de s’y préparer par une vie bonne, une vie de qualité. C’est ainsi qu’on influence son karma de manière positive et qu’on peut aspirer à une vie future meilleure que la précédente. Bien entendu, on parle ici de réincarnation.

En ce qui me concerne, je ne crois pas en la réincarnation. J’aime plutôt l’idée de la résurrection où, en toute confiance, je me laisse accueillir dans les bras d’un Dieu d’amour infini qui me donnera de vivre auprès de lui dans un horizon éternel. Mais tant dans le bouddhisme que dans le christianisme, la qualité de ma vie présente est vitale pour m’aider à « finir en beauté ».

Ainsi donc, en vivant et en agissant sur cette terre d’une certaine manière, j’en arrive à développer un goût du bonheur qui n’est pas que promesse future, mais plutôt quelque chose que je peux savourer à petites doses dès à présent. Comment puis-je me procurer ces petites doses de bonheur ?

L’enfant qui m’éduque à l’amour

À un moment de ma vie où j’étais défait, brisé par le sentiment d’avoir échoué dans mon rôle de père auprès de mes fils aînés que nous avions dû forcer à quitter la maison dès leur majorité, j’ai fait l’expérience de l’amour du Père, au sein d’un groupe de tradition évangélique. J’ai un autre fils, François, trisomique 21, qui accourt vers moi à chaque fois que je rentre à la maison. À ce moment, je ne peux que tout laisser tomber de mes mains pour les rendre disponibles à l’accueillir au terme de sa course vers moi. Il s’y jette entièrement, sans freiner, au point, parfois, de me faire perdre l’équilibre, et au son d’un « Aaaaah, papa ! » qui m’enlève tous les tracas de la journée et me force à sourire de son geste si souvent répété… Voilà le meilleur exemple d’amour d’un fils envers son père. C’est cette image que j’ai transformée dans ce groupe de prière en m’identifiant à mon propre fils et en me projetant moi-même dans les bras de ce Père du ciel. J’ai alors compris l’amour de ce Père, à partir de mon propre amour pour mon petit François. Comment pourrait-il en être autrement ?

Je veux donc me préparer sur terre à courir vers ce Dieu au terme de ma vie. Pour cela, je dois cultiver plusieurs attitudes:

– la gratitude. La vie est reçue comme un don précieux. Chaque instant est une création nouvelle de vie. Chacune de mes respirations est un cadeau de vie. Tout ce que je vis est aussi occasion de devenir moi-même. Il me faut de temps en temps m’ouvrir à l’action de grâce pour cette vie qui me permet d’être ce que je suis.

– L’émerveillement. Chaque petite parcelle de vie est un miracle.  La configuration de la terre et de l’univers, l’eau, la végétation, les montagnes, la couleur du ciel, la vie sous toutes ses formes, l’animal de compagnie, etc. Et ce petit être qui naît dans une fragilité absolue, l’enfant que j’ai et que nous avons tous été et que nous demeurons sans cesse…

– La famille. C’est dès notre entrée au monde que nous sommes inscrits dans une famille. Des parents, souvent une fratrie. La vie commence toujours dans une famille, parfois aussi de remplacement comme pour mes enfants, et quelquefois dans une absence dramatique… La famille est le premier lieu pour découvrir la vie en société, les modes de relations, le respect. La famille est à investir plus que jamais.

– L’ouverture sur le monde. Notre terre est peuplée de plus de 7 milliards d’habitants. Notre univers immédiat en compte souvent quelques dizaines, mais l’ouverture réelle à la différence de ces autres proches est la source de nos relations avec l’humanité. C’est par une expérience positive de cette ouverture que nous créons un monde plus humain !

– L’entraide. Il ne suffit pas d’être ouverts, il faut parfois se mettre les deux pieds dedans ! S’ouvrir aux autres conduit toujours à s’ouvrir davantage. Les appels de la vie nous entraînent peu à peu vers les plus démunis, les exclus. Nous les aidons vraiment quand nous le faisons avec tout notre coeur, pas juste pour la « frime » comme on dit. Et si le coeur y est, le retour en rendement affectif est assuré  !

– Le pardon. J’ai beau être ouvert et vouloir aider, je trébucherai un jour ou l’autre sur un os, sur « l’écœurant » qui m’a fait du mal, quand moi-même je ne suis pas cet écœurant pour un autre que j’ai peut-être rejeté, engueulé ou même agressé. Alors il n’y a qu’une seule route possible, celle du pardon. La vie nous conduit sans cesse sur cette route car il faut la franchir pour grandir. On peut longtemps tenter de trouver des voies alternatives, mais un jour on doit se résigner positivement dans une démarche de pardon, c’est le prix de la croissance personnelle. Lorsqu’on grandit ainsi, la vie future est assurée, car on dispose des outils indispensables pour avancer.

Oui, la vie est plus importante que la mort. Pour le présent, comme pour l’après-mort. Alors je vote pour cette vie en abondance. Je vote pour que la vie continue de me mettre en relations avec tant de personnes bonnes au fond d’elles-mêmes et dont la bonté ne demande qu’à être mise au grand jour. Je veux de cette vie qui me comble en comblant les gens qui m’entourent.

Cette vie est possible ! Y croyez-vous ? Comment la faire surgir encore et davantage ?