Une Église en sortie… de crise?

Article que j’ai écrit et publié dans le webzine « Rencontre » du Centre culturel chrétien de Montréal (décembre 2018) – Cliquez sur l’image pour voir l’article en format pdf.

Les cas révélés récemment sont abominables. Les chiffres dépassent l’entendement. Et il faut craindre ce que révéleront d’autres enquêtes en cours ou à venir.  

Depuis l’aveu de son propre manquement à reconnaître la véracité des témoignages contre l’évêque chilien Juan Barros, le pape François n’a plus hésité à dénoncer la couverture systémique des abuseurs et à démettre les évêques accusés. Pour lui, la source de cette complicité est à trouver dans le cléricalisme qui a soutenu une politique de gestion défaillante des abus sur mineurs.  

La plupart des évêques, cardinaux et conférences épiscopales y sont allés de leur mea culpa, leur appel à la prière et à la repentance. Parmi les lettres pastorales publiées, celle de l’archevêque de Strasbourg1 mérite une mention. Néanmoins, chaque prise de parole épiscopale est généralement assortie de bémols pouvant miner la sincérité des regrets exprimés. En effet, la mise à distance du contexte durant lequel la plupart des faits allégués ont été accomplis et l’affirmation d’une imputabilité « partagée avec l’ensemble des laïcs » donne une impression regrettable de « oui, mais… » 

Même la « Lettre au Peuple de Dieu » du pape François dilue la responsabilité spécifique du clergé et des autorités ecclésiales. « Aujourd’hui, écrit le pape, nous avons à relever le défi en tant que peuple de Dieu », comme si, soudainement, il ne s’agissait plus seulement d’une expression théologique, mais bien d’une réalité concrète… 

L’historien Frédéric Gugelot lui oppose un jugement accablant : « Pour l’institution elle-même, le mal est fait. La confiance est rompue. C’est son fonctionnement qui a permis à de tels crimes de se dissimuler et de se perpétuer. Aucun évêque, archevêque, cardinal et donc pape qui puisse être épargné, non par culpabilité personnelle, mais par responsabilité générale. »2 

L’heure est désormais aux actions 

Victime d’un prêtre abuseur, John Swales a estimé que la lettre du pape n’allait pas assez loin. « Toute excuse sans geste concret est vide de sens », lui a-t-il écrit. La première chose et la plus essentielle, croit-il, c’est que les victimes puissent être écoutées et crues par les évêques à qui il demande d’« écouter dans le silence les histoires d’horreur des victimes et de leurs familles »3.  

Une simple reconnaissance générale ne suffit pas. En outre, il serait injuste de se limiter à quelques témoignages triés comme il arrive souvent. Il importe d’écouter toutes les victimes qui veulent s’exprimer, incluant celles dont le pardon est loin d’être accordé. Pour faire œuvre de réparation, « tout le peuple de Dieu » doit se mettre à l’écoute. 

Dans la mise à jour de sa politique de « Protection des personnes mineures contre les abus sexuels »4, la Conférence des évêques catholiques du Canada s’engage fermement par des mesures qui devraient éviter tout égarement futur. Mais les évêques n’en auront pas fini avec le passé tant que la reconnaissance restera incomplète. 

La parole libère souvent mieux que les poursuites juridiques, même si celles-ci y contribuent. Or, nous disposons d’un modèle éprouvé avec la Commission de vérité et de réconciliation du Canada sur les pensionnats autochtones. C’est une instance semblable, instaurée en partenariat avec les pouvoirs publics, qui devrait être soutenue et autorisée à tenir des audiences dans tous les diocèses non enquêtés. Un engagement ferme de l’Église auprès de telles instances serait un autre signe de sa détermination à écouter en vérité et à faire confiance à la justice réparatrice.  

Si cela vaut pour le dépistage et la condamnation des abuseurs et de leurs couvreurs, il y a par ailleurs bien d’autres réformes à envisager. Le schisme passif provoqué par les fidèles ayant quitté la barque avant son naufrage ne peut avoir échappé à l’Esprit. L’ère du service pastoral étroitement lié au pouvoir clérical se doit d’être dépassée. À tout pouvoir, il faut des contre-pouvoirs efficaces. L’Église ne peut échapper à cette règle. 

Une gouvernance magistérielle exclusivement masculine est un contresigne dans un monde où il n’est plus possible de fonctionner sans une égalité réelle. Ce que reprochent à l’Église tant de mouvements de la société civile ne peut plus être balayé du revers de la main comme si elle n’avait de conseils à recevoir de quiconque! La misogynie encore bien incrustée, l’homophobie patente et le rapport à la sexualité en général, présents dans les causes des abus, trônent au-dessus des nombreux sujets qui nécessitent une révision de la théologie et de la morale catholiques.  

Si autrefois tout se résolvait par des clercs au sein d’une hiérarchie excluant les non-ordonnés, il n’est plus possible, désormais, après l’appel du pape, de ne pas compter sur les autres membres marqués du même baptême. Un petit nombre de femmes ou d’hommes avec droit de parole, sans droit de vote, lors des synodes comme celui sur les jeunes, ne peut remplir cet objectif. En tout lieu de pouvoir, l’ordination ne devrait plus être un a priori pour déterminer la compétence et l’autorité en matière de gouvernance ecclésiale.  

Chaque vocation a sa place dans l’Église, et chaque baptisé, ordonné ou non, a la responsabilité de collaborer avec les autres. Le temps est peut-être venu de délier par nature l’ordination et le pouvoir et même de soulager de ce joug un grand nombre de prêtres. Toute fonction ou instance ecclésiale, en plus d’être limitée dans le temps, ne devrait plus manquer à figurer « toutes les composantes du Peuple de Dieu »5

Évoquer, comme certains, un synode sur les abus sexuels est certes une option sérieuse. Espérons que l’idée soit reprise lors de la rencontre du pape avec les présidents des conférences épiscopales. Mais au-delà de la crise et pour que l’Église demeure « en sortie », ne devons-nous pas exhorter François à se montrer cohérent avec son appel au peuple en convoquant « toutes ses composantes » à une réflexion en profondeur visant à crever l’abcès du cléricalisme et du pouvoir? Un tel exercice a un nom : un concile.  

« Ah, puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit ! » (Nombres 11, 29) 

[1] https://fr.calameo.com/read/00009813611c7f45543ea

[2] « Abus sexuels : la réforme de l’Église ne peut plus attendre », The conversation, 17 septembre 2018.

[3] « Une victime canadienne répond au pape François ». Présence Information religieuse, 19 septembre 2018.

[4] Cf. https://www.cccb.ca/site/images/stories/pdf/Protection_des_personnes_mineures_2018.pdf Lle délai de prescription pour porter plainte demeure une contrainte majeure pour les victimes (cf. Le Devoir).

[5] Cf. « Lettre au peuple de Dieu » du pape François.

Publicités

Sous respirateur, l’Église peut-elle renaître au Québec?

Église Saint-Charles-Borromée, à Québec. Photo de 2016.
Église Saint-Charles-Borromée, à Québec. 2016. (Photothèque Présence/P. Vaillancourt)

NDLR : l’auteur évoque un mouvement important qui se passe dans l’Église catholique depuis l’arrivée du pape François. Ce dernier, dans sa première encyclique, publiée en 2013, voulait une Église «en état permanent de mission». Dans la foulée, les évêques du Québec ont publié l’an dernier un document intitulé «Le tournant missionnaire des communautés chrétiennes». Dans la même veine s’est tenu, à l’Université Laval en août 2017, un colloque concernant plus spécifiquement l’application de ce virage à l’initiation et à la formation des croyants.

J’ai participé au colloque intitulé «Au cœur de la foi, la mission! Prendre le tournant missionnaire en formation à la vie chrétienne». Pour l’Église catholique du Québec, il faut reconnaître que d’avoir pu réunir ensemble 400 personnes engagées à plusieurs titres constitue le plus grand happening du genre à survenir depuis longtemps.

Et pourtant, malgré une organisation bien ficelée, il pourrait ne pas donner les fruits attendus.

Virage de bord?

Je travaille moi-même dans ce domaine de formation qui regroupe tout autant l’initiation chrétienne des petits enfants que la catéchèse aux différents âges de la vie. Comme bien des collègues, je tente de pousser ce mouvement chez nos «agents et agentes de terrain» pour modifier considérablement nos approches, notre vision du monde. Mais je dois avouer que les changements sont à peine perceptibles.

Un colloque à ce moment de la vie de l’Église devait frapper dans le mille. Pour donner le ton, les organisateurs avaient fourni aux participants un «Journal de virage de bord», un jeu de mots invitant ces derniers à une véritable conversion, y compris pour les évêques présents.

… LIRE LA SUITE SUR PRESENCE-INFO.CA

Église québécoise et laïcs: floraison ou last call?

Les membres de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017.

Les membres de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec ont rencontré le pape à Rome le 11 mai 2017. (CNS photo/L’Osservatore Romano)

Le pape François a eu l’occasion de rencontrer les évêques du Québec à deux reprises au cours de leur visite ad limina qui vient de se terminer à Rome. Dans son discours du 13 mai, il n’aurait pas hésité à appeler les évêques à «promouvoir la ‘floraison complète’ de l’implication des laïcs» dans l’Église. Avec le peu de baptisés qui lui demeurent attachés et le petit nombre, très majoritairement féminin, qui s’y implique, n’est-il pas trop tard pour encourager une telle ouverture dans l’Église?

«La floraison est le processus biologique de développement des fleurs. Elle est contrôlée par l’environnement (lumière, humidité, température) et les phytohormones. Dans la nature, la floraison est contrôlée par le phénomène d’induction florale.» (Wikipedia)

Un contrôle favorable… ou non!

La floraison comporte des facteurs internes et externes. Comme pour les humains, les hormones de croissance s’activent au temps opportun. Le phénomène d’induction, quant à lui, comprend plusieurs étapes qui doivent se succéder et que les jardiniers connaissent bien. Tenter de faire des semis de tomates à l’automne, par exemple, est peine perdue. Pour qu’elle soit optimale, la floraison doit se faire dans des conditions favorables et tenir compte de «l’environnement».

Appliqué à l’Église et aux laïcs, le concept suggéré par le pape paraît attrayant. Pourrait-il aider à discerner quand et comment permettre une nouvelle étape de la croissance du «laïcat»? Par exemple, «l’environnement» rendu favorable à l’Action catholique au milieu du XXe siècle et conduisant au concile Vatican II a pu activer de telles «hormones» à cette époque, suscitant par «induction» des leaders chrétiens dans la cité.

… LIRE LA SUITE SUR PRESENCE-INFO.CA

Quelles suites donner à ce synode?

Un des couples invités au synode, avec leur petit. Photo: L'Osservatore Romano

Un des couples au synode et leur petit. Photo: L’Osservatore Romano

Le synode romain sur la famille a pris fin le mois dernier en laissant une impression largement partagée qu’il a ouvert bien peu de choses. On pourrait croire que tout ce branle-bas de combat ne fut qu’un spectacle assez désolant de deux factions, conservatrice et progressiste, s’affrontant dans l’arène synodale. Et qu’au final, ce serait plutôt la frange attachée à la tradition et à la doctrine qui l’a remporté. Mais est-ce vraiment le cas? Entre les attentes déçues et le réalisme pastoral, quel chemin peut-il s’ouvrir pour les baptisés?

La doctrine immuable…

Certaines questions controversées devaient être abordées lors du synode, notamment autour de l’homosexualité et des divorcés-remariés, à la fois pour leur statut dans l’Église mais également pour ce qui est de leur accès à la communion.

Pour ce qui est de l’homosexualité, finalement très peu discutée, les pères synodaux en sont restés à une formule vague encourageant l’accompagnement des familles aux prises avec cette situation et à l’accueil toujours chaleureux à faire aux personnes homosexuelles. Rien cependant sur une forme de reconnaissance d’un « droit » à l’épanouissement affectif et encore moins sur la possibilité , « même de loin », de reconnaître les couples ou les familles avec des parents homosexuels. Il est clair que cette question est encore trop délicate et surtout trop diversement perçue pour susciter un quelconque déplacement doctrinal.

Les divorcés-remariés ont été au cœur de nombreux échanges. La recommandation de faciliter les procédures conduisant à la déclaration de nullité de mariages non valides aura certainement des conséquences positives, bien que, pour la plupart des couples dans cette situation que nous connaissons, cette démarche n’est plus très prisée. Il serait surprenant de voir une augmentation importante en cette matière.

Par contre, la reconnaissance d’une forme d’union reconnue par l’Église dans le cas de divorcés-réengagés est loin d’être sur le point d’aboutir positivement! Même si tous reconnaissent que le retour en arrière (revenir avec l’ex-conjoint-e) est exclus la plupart du temps et que la recomposition des familles modifie de manière permanente la situation des couples, le synode n’a fait aucun pas dans la direction de ces dernières. On en revient toujours avec la situation objective d’adultère incluant comme unique solution pour le couple de vivre en frère et sœur. On tape donc encore sur le clou du tabou de la sexualité.

La seule petite ouverture qui a été faite a consisté en la reconnaissance du « pouvoir » de l’évêque diocésain dans le discernement des situations particulières pouvant aller jusqu’à autoriser, après un « chemin de pénitence », la communion à certains divorcés-remariés. Il s’agit d’une minuscule brèche, mais bien réelle, qui va justement dans le sens de la synodalité et de la collégialité, et qui pourrait faire en sorte que certains évêques avancent dans cette direction alors que d’autres pourraient en rester au statu quo. Ce serait la première fois depuis longtemps que l’Église catholique, fortement centralisatrice, puisse accepter certaines adaptations selon les régions et les cultures.

La responsabilité des baptisés

Durant tout le temps de ce synode, nous avons très peu entendu parler des 18 couples présents dans l’enceinte. Ceux-ci ont eu droit à leur trois minutes de prise de parole, mais n’ont pas participé aux comités linguistiques qui devaient faire remonter les propositions en vue du rapport final. La participation des « fidèles » a donc été réelle, mais plutôt ténue.

Dans mon diocèse, nous avons été très peu nombreux à participer aux deux consultations préalables commandées par le pape François. Pour le synode extraordinaire de 2014, faute de temps pour organiser une telle consultation, les réponses de notre diocèse ont été apportées par un seul répondant. Pour la consultation de 2015, l’équipe diocésaine de pastorale a tant bien que mal invité les gens à répondre à un questionnaire simplifié. Les réponses obtenues se comptent avec les doigts d’une seule main! Se passerait-il, au sein de l’Église, parmi les baptisés engagés que nous sommes, une forme de désengagement, comme en politique?

L’archevêque de Gatineau, Mgr Durocher, affirmait, à la fin des trois semaines de travail, que « le synode est loin d’être fini». Il voulait dire par là qu’il y a matière à réflexion et à agir dans nos diocèses. L’homme d’Église a lui-même repris les 94 recommandations du synode en surlignant les articles qui pouvaient conduire à des actions dans les paroisses. Il a conclu de cet exercice : « Mon texte est maintenant rempli de violet! ». Il y a donc une responsabilité qui est renvoyée aux Églises locales. Qu’en ferons-nous, dans chaque diocèse? Y a-t-il des hommes et des femmes qui désirent approfondir les recommandations et entrer en dialogue avec leur évêque?

Si nous prenons l’invitation du pape François au sérieux, il ne faudrait pas arrêter maintenant ce qui vient d’être commencé, à savoir la possibilité d’une réelle prise de parole par le peuple, en communion avec ses évêques. Je serais le premier à désirer réfléchir avec d’autres aux questions soulevées, aux réponses apportées et surtout à toutes celles qui n’ont même pas été « tentées ».

La famille et les vérités universelles qui ne le sont plus

Le deuxième synode sur la famille s’est ouvert à Rome. Avec la rencontre mondiale des familles qui s’est déroulée tout récemment à Philadelphie et à laquelle le pape lui-même a mis tout le poids de sa présence pour marquer l’importance de l’événement, l’Église catholique semble soudainement se soucier des «problèmes» de la famille contemporaine avec l’intention de lui apporter des solutions.

À quoi peut-on s’attendre réellement? L’Église peut-elle véritablement aller à la rencontre des familles et se faire entendre sur les questions qui la divisent elle-même de l’intérieur?

Les familles sont ailleurs

Chez nous, la famille catholique est devenue largement autonome face au magistère. Si une minorité semble continuer de s’y référer pour sa conduite morale, la majorité lui accorde bien peu de d’importance pour lui dicter sa manière de se comporter, que ce soit au chapitre de la contraception, du divorce ou de l’union homosexuelle, trois des questions qui ont été abordées au synode de l’an dernier.

… LIRE LA SUITE SUR PRESENCE-INFO.CA