Suicide assisté: faut-il s’en réjouir?

Dans un jugement unanime et historique, la Cours suprême du Canada a statué que l’interdiction contenue aux articles 14 et 241 du Code criminel du Canada porte atteinte à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité (cf. La Presse). Cette décision ouvre largement la porte aux provinces qui ont déjà (comme le Québec) ou qui voudront légiférer en matière de fin de vie, autant pour le suicide assisté (à la base de ce jugement) que pour l’euthanasie. Les balises données dans le jugement sont aussi moins restrictives que celles de la loi sur l’aide médicale à mourir du Québec, en supprimant la notion de fin de vie parmi les critères. Ainsi, il suffira d’être une personne adulte capable (« apte »); de consentir clairement à mettre fin à sa vie; et d’être affectée par des problèmes de santé graves et irrémédiables (incluant ceux d’ordre psychologique); et dont ces problèmes lui causent des souffrances persistantes et intolérables.

C'est pourtant la semaine de la prévention du suicide!

Paradoxalement, le jugement est rendu durant la semaine de la prévention du suicide!

Un jugement prévisible

Fait plutôt rare en matière d’éthique, le jugement est unanime. Il est fondé sur le fait que la société a changé (évolué) depuis la décision contraire qui fut rendue en 1993. Il est vrai que la dignité humaine est de plus en plus associée à sa liberté: de pensée, d’expression, de mouvement, d’agir. L’une des requêtes ultimes de ce courant libertaire vient donc d’être accordée au bon peuple qui peut désormais recourir à ce moyen pour cesser de vivre. Il est vrai aussi que le suicide comme tel n’est plus reconnu comme un acte criminel et que son étendue est devenue telle qu’il ne génère plus comme autrefois la honte du tabou transgressé parmi les survivants. Et la compassion a pris peu à peu une nouvelle dimension, celle de ne pas laisser quelqu’un souffrir (comme on abrège les souffrances d’un animal) d’autant plus que c’est lui qui le demande. Ne pas répondre à cette demande est même devenu un acte qu’on associe à la dureté de coeur. Au vu de tout cela, il n’est pas surprenant de constater que les statistiques se maintiennent sans cesse à plus de 80% d’appuis à l’euthanasie et au suicide assisté. Voilà donc où nous en sommes.

Je vois ce jugement comme une forme de concession devant la pression du nombre. En démocratie, c’est ce qui est normal, me direz-vous… Mais dans le domaine éthique, ce n’est pas toujours forcément la majorité qui devrait dominer. La Cour suprême aurait pu renvoyer les gouvernements fédéral et provinciaux à leurs devoirs pour qu’ils assouplissent la loi, éventuellement, ou se lancent dans un débat de société. Sa décision d’invalider les deux articles du code criminel qui empêchaient l’assistance au suicide et l’euthanasie permettra sans doute aux politiciens fédéraux (pour le code criminel) de ne pas avoir à se tremper dans cette eau-là. Au fond, le jugement devrait permettre à tous ceux qui répondent aux critères de pousser plus loin la maîtrise de leur vie en incluant le moment et les conditions de leur mort. Les gens qui sont favorables n’y voient pas vraiment de problème pour les opposants: ils n’auront qu’à ne pas s’en prévaloir et à laisser aux autres la liberté de leur choix. Quant à moi, je me dois d’être cohérent avec mes opinions déjà énoncées sur le sujet. Tout en croyant que ce n’est pas un bon choix, que ce n’est pas choisir le bien, je me résigne en acceptant qu’une société démocratique et laïque n’a pas à embrasser le point de vue doctrinal d’une religion (ou de plusieurs) ou d’une philosophie morale dans des cas aussi extrêmes que ceux qui touchent au caractère sacré de la vie (pour les catholiques: « de la conception à la mort naturelle »). Comme pour l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté deviennent donc des options pour tous.

Quelle dignité humaine?

Mon principal regret face à la décision, c’est qu’elle est la conséquence de l’idée que l’on se fait de plus en plus de la personne humaine. Les philosophes l’ont longtemps considéré comme un animal doté de raison (la raison le distinguant du règne animal). Plus tard, on l’a considéré comme un animal ayant accès à la liberté de s’arracher à l’animalité et à la contingence (Rousseau). Mais cette liberté nous conduit sans trop que nous nous en apercevions à un autre concept philosophique: l’utilitarisme.

L’utilitarisme contemporain se range parmi les morales de l’action obligatoire. Il est plus préoccupé «du juste à faire» que de ce qui est «bon d’être» ou «bon d’aimer». Les utilitaristes contemporains sont en faveur du suicide dans la mesure où celui-ci respecte l’autonomie de la raison, la liberté et la dignité de l’individu ainsi que les principes de bienveillance et de bienfaisance. Cette doctrine, héritière à la fois de l’épicurisme de l’Antiquité et du naturalisme des Lumières, favorise la recherche et la satisfaction des biens de la vie ordinaire. (Source)

Dès qu’un individu a le sentiment d’une perte non pas de ses moyens, mais de son utilité, il se retrouve le plus souvent isolé dans sa détresse. Mais sa situation n’est jamais que la sienne. En fait, son problème est le mien, le nôtre, le vôtre… Car si nous voulons être cohérents avec ce que nous sommes vraiment, il nous faudrait placer au centre de la véritable identité de l’être humain sa vulnérabilité ou sa fragilité dans l’existence, d’où le besoin les uns des autres et l’obligation morale de la solidarité, de l’accompagnement mutuel. Jean Vanier « est convaincu qu’en mettant en lumière le caractère universel et central de la fragilité que nous partageons tous sans exception, nous pouvons aller au-delà de nos différences et nous retrouver dans une même humanité : « Les faibles enseignent aux forts à accepter et intégrer la faiblesse et la brisure dans leur propre vie. »

Nous sommes nés dans une fragilité extrême,
nous mourons dans une fragilité extrême
et tout au long de notre vie,
nous demeurons vulnérables,
c’est-à-dire capables d’être blessés. (Jean Vanier)

Le message qu’envoie le suicide assisté (et l’euthanasie d’une autre manière et même l’avortement sélectif), c’est que la dignité humaine se limite à son état de performance. Si je suis performant, capable, utile, je peux continuer à faire partie de l’humanité… Si je deviens incapable, diminué, je perds peu à peu mon humanité et je suis encouragé (désormais par toute la société) à penser qu’il est préférable que je quitte ce monde, pour un bien supérieur… Les autres n’ont plus ainsi à freiner leur course pour me prendre en charge, ils peuvent continuer à foncer droit devant… Cet individualisme me tue, car nous ne voyons pas que nous nous condamnons progressivement à la mort de notre société, en commençant par l’élimination des « moins humains ». Je crains donc moins les dérives probables des brèches sur le droit de tuer ou d’assister la mort (qu’il y aura quand même) que la dérive civilisationnelle dans laquelle nous sommes engagés.

Un ami ce matin acclamait la décision de la Cour suprême comme une excellente nouvelle. Quant à moi, je ne suis pas prêt à m’en réjouir, même si, au cas par cas, des proches d’une personne désirant la mort pourront croire sincèrement avoir fait ce qu’ils croyaient être juste. Le véritable bien, dans ma conscience profonde, ce serait de demeurer auprès de cette personne, de lui rendre à chaque instant le reflet de sa dignité jamais diminuée et de l’aimer jusqu’à la fin sans jamais se donner le droit de l’abréger… Mais nous n’avons plus le temps pour ça, ce serait contre-performant… C’est un jour triste pour l’humanité.

Religion, une affaire de vie, pas d’école

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada a tranché définitivement: le programme Éthique et Culture religieuse restera obligatoire pour tous les élèves du primaire et du secondaire car il ne brime pas la liberté de conscience et de religion. En soi, c’est une victoire importante pour le Gouvernement du Québec, mais faut-il nous en contenter? Il y a une grande variété de positions qui ont été exprimées.

Tentons d’abord de comprendre le point de vue des parents qui ont été déboutés et avec eux, les membres déçus d’une coalition qui auraient bien souhaité que leurs enfants ne soient pas mis en contact trop tôt avec les croyances des autres traditions religieuses. Je crois pouvoir assez bien comprendre ce point de vue. Une religion ne se considérera jamais égale à une autre, ce qui conduirait au relativisme. Demandez à un musulman, un juif, un bouddhiste ou un hindou de supprimer les « détails » de leur religion pour la réduire à un dénominateur commun. Vous aurez rapidement les prémices d’une nouvelle guerre mondiale! Une religion ne se confond jamais dans une autre, ni ne peut faire l’objet de compromis sur ses doctrines. Celles-ci reposent essentiellement sur des expériences historiques avec lesquelles nous n’avons plus aucun lien. Nous ne pouvons pas changer l’expérience d’un individu ou d’un groupe de fondateurs religieux vécue en leur époque, selon les connaissances et les contextes qui leur étaient propres. Les diverses traditions qu’ils ont fondées ont par la suite évolué avec des expansions remarquables, des successions de responsables, des ramifications, des schismes, etc.

Le catholicisme, par exemple, malgré certaines perceptions, a fait l’objet d’importantes adaptations grâce à de nombreux apports, notamment ceux des sciences en général et les sciences humaines en particulier. J’entendais l’autre jour à Maisonneuve en direct, une historienne affirmer, de mémoire: « Si nous nous trouvions ensemble à une même table, les fondateurs de Montréal et nous, il y a de forte chance que nous éprouvions un certain malaise devant leurs perceptions du monde et leur vision ultra-religieuse. » Pourtant, ils étaient bien catholiques, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance! Mais leur catholicisme était imprégné de la culture de l’époque et vice versa. Et le malaise qu’ils éprouveraient à côtoyer des catholiques de 2012 serait tout aussi grand!

Ce qui constitue une religion

La démarche d’une religion ne se réduit jamais à ses seules manifestations extérieures. Celles-ci ne sont, en fait, que la pointe de l’iceberg. Une religion est toujours affaire de sens. Elle opère dans un univers symbolique qui fait appel à des formes variées d’intelligence (émotionnelle, sensorielle, cognitive, spirituelle). Elle est reliée irrémédiablement à des évènements fondateurs qui ont « fait » sens et qui présentent un caractère déterminant, assez pour que des dizaines, puis des centaines et jusqu’à des millions de personnes se soient mis à y adhérer peu à peu ou de manière soudaine. La démarche religieuse est d’abord une inspiration intérieure intimement liée à la conscience de la personne.

Voilà pourquoi des enseignements qui ne font que montrer la dimension culturelle des divers cultes ne permet pas d’en comprendre le sens et la portée. Ils peuvent à la limite appeler au respect des pratiques comme expressions d’attitudes: ces gens agissent comme ça, à l’occasion de telle fête ou de telle activité, parce qu’ils célèbrent ainsi tel évènement de leur histoire, qu’il soit aujourd’hui considéré comme un mythe ou qu’il ait véritablement existé. Savoir cela devrait inviter au respect, pas aux railleries. Ainsi, pour un bouddhiste traditionnel, le Bouddha a bel et bien atteint « l’état d’éveil » sous un arbre et c’est en cela qu’il est devenu un maître et un guide pour des générations qui ont cherché à sortir du cycle infernal causé par l’idée de l’existence. Pour un juif, Moïse est redescendu de la montagne avec les tables gravées de la loi et a scellé une alliance définitive avec Yahvé qui engage toutes les générations successives. Pour un chrétien, Jésus n’a pas échoué sa vie lumineuse avec sa mise à mort sur une croix, car des témoins ont rapporté l’avoir vu vivant, confirmant ainsi qu’il était Fils de Dieu. Pour un musulman, le prophète Mahomet a reçu une révélation qui « corrigeait » les doctrines juives et chrétiennes et les portait à un nouveau sommet de foi et de justice. Aucun croyant de l’une ou l’autre de ces traditions ne saurait accepter sans sourciller les affirmations d’une autre tradition et y « prêter » foi… Il est impossible d’entrer dans la démarche croyante d’une tradition sans abandonner quelque chose, voire la totalité de sa propre foi. Il est impossible également à un athée de comprendre ce qui anime en profondeur un croyant. Mais le respect de l’expérience de l’autre est possible pour tous.

Il est clair que l’intégration à une tradition religieuse repose non pas sur des connaissances, mais sur la confiance qui se crée à l’intérieur d’un cercle qui approfondit ses origines avec un « crédit de foi ». Je pense par exemple à Chantal Jolis, qui s’est convertie à l’Islam il y a quelques années. Cette célèbre animatrice, une femme rationnelle, féministe, a été touchée par des femmes d’Afrique du Nord et par leurs convictions profondes. Elle ne connaissait pas vraiment les tenants et les aboutissants de la doctrine de l’Islam, mais elle a choisi d’y entrer progressivement pour se faire l’une d’entre elles, en choisissant de « sentir les vérités » plutôt que de les rationaliser. Voilà une démarche de conversion à proprement parler qui appelle au respect. Il est possible de développer une telle attitude si vous on vous enseigne honnêtement ce qu’est le ramadan ou le carême et à quoi sert la ménorah.

Pour le vivre ensemble

Certains, comme Richard Martineau, souhaiteraient le retrait complet de l’enseignement sur les religions de l’école. La religion, c’est l’affaire des parents s’ils veulent inculquer quelque chose de ce genre à leur enfant… Le chroniqueur va plus loin en suggérant même de retirer le volet éthique pour traiter de domaines plus pertinents, ce à quoi un autre blogueur, Patrick Lévesque, lui répond que, au contraire, il faut plutôt valoriser l’éthique, en pointant des sujets chauds actuellement qui visent des positions politiques tout à fait d’actualité. On n’a pas fini d’en débattre alors !

En ce qui me concerne, je me réjouis qu’un effort soit consacré à favoriser le vivre ensemble auquel nous sommes « condamnés » si nous ne voulons pas sombrer dans des divisions de plus en plus radicales et douloureuses. Un cours qui donne les connaissances de base sur les religions doit permettre d’en accepter les manifestations sans pousser à craindre pour ses propres croyances. Le fait de côtoyer d’autres univers symboliques de croyances ne peut pas nuire à mes croyances si elles reposent sur une adhésion personnelle en toute connaissance de cause. Or, ce n’est pas la caractéristique première des enfants de pouvoir faire de tels choix, d’où cette opposition des parents et cette cause jusqu’en Cour Suprême. Ces parents doivent prendre acte que notre société est devenue multiforme et donne une place importante aux minorités quelles qu’elles soient.

Les enfants qui grandissent dans la diversité ont plus de chance de développer les attitudes de respect des différences, c’est un fait! Alors plutôt que de regretter cette mixité de valeurs et de croyances, il me semble que c’est un monde meilleur que nous bâtissons en permettant ces échanges dès le plus jeune âge.

Pour ce qui est de la religion des enfants, ce ne sera jamais parce qu’ils auront été protégés de la rencontre des autres croyances qu’ils resteront attachés à celle de leurs parents. Ils trouveront un attrait seulement si leurs parents et d’autres qui partagent la même foi vivent eux-mêmes de manière authentique les valeurs fondamentales de leur tradition, au point d’en être façonnés et devenir de meilleurs êtres humains engagés dans les enjeux de l’humanité. Si la religion ne mène pas à cela, elle est simplement vaine et inutile.

Un enseignement religieux ne donnera rarement plus que ce que les maîtres en donnent à voir dans leur propre vie… Et pour cela, les catholiques québécois — et pas uniquement eux — ont bien des croûtes à manger.