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Cet effacement qui nous tourmente

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Une femme portant le niqab ou le tchador sur la rue ou encore à l’hôpital (vue récemment) vise essentiellement ne pas laisser paraître ses formes au regard de l’homme. Nous éprouvons généralement un malaise, ici au Québec, à la vue du voile intégral, particulièrement lorsque nous ne fréquentons pas « ce genre de femmes » dans notre voisinage. La surprise est toujours de taille. En tant que personne individuelle, la femme dissimulée parvient à ne pas exister publiquement, alors qu’elles est remarquée plus que les autres qui déambulent vêtues « normalement ». Mais sous ce voile qui la met en retrait du monde, qui est vraiment cette femme? J’aimerais explorer deux pistes me permettant d’induire deux interprétations concurrentes sur le port du voile intégral.

Un effacement socio-politique

Bien des défenseurs d’une laïcité visant à évacuer tout symbole religieux des lieux publics, le font souvent en amalgamant religion et politique. Ils constatent que les chefs religieux ne parviennent pas à s’entendre sur la portée et surtout sur l’obligation ou non de porter des symboles de leur appartenance religieuse. Il va donc de soi que les vêtements et accessoires associés aux religions ne sont pas des symboles religieux en tant que tels, mais socio-culturels et politiques. Ainsi, une personne qui « s’entête » à porter le signe de son appartenance, que ce soit une kippa, un turban ou, pire, un voile, c’est soit qu’elle a des ambitions prosélytes, soit un agenda politique intégriste. C’est moins sur la première des interprétations que l’on s’acharne à propos du voile islamique que sur la seconde. Forcément, la femme voilée ne peut être qu’une intégriste. Et plus elle se dissimule, plus sa « dangerosité » augmente, car elle porte sur elle le signe de cette frange religieuse qui ne supporte pas que la politique et la culture s’épanouissent de manière autonome face à leur religion.

Selon cette vision fondamentaliste, la femme n’a pas d’existence pour elle-même. Sa culture et sa religion fonctionnent de manière inséparable et, selon les coutumes de son ethnie, sa raison d’exister est d’être l’épouse d’un homme et la mère de ses enfants. Rien en dehors de cette double vocation traditionnelle. Rien non plus de très différent de ce que nous avions nous-mêmes comme vision traditionnelle au moins jusqu’à la moitié du siècle dernier. Mais voilà, elle vit ici, cette femme sans corps et presque sans visage. Et ici, l’égalité entre les hommes et les femmes est un combat que nous croyons avoir réglé — au moins dans le monde des idées, car il reste encore bien du chemin à parcourir au niveau du réel. Qu’elle soit consentante ou non au statut qui est le sien, selon sa tradition culturelle, cela importe peu à nos yeux. Nous la voyons esclave de cette pensée et nous estimons qu’elle ne pourra s’émanciper qu’à coup de charte.

Si la charte des valeurs québécoises ne visait que cette femme dénuée de pouvoir et qui a besoin de l’assistance des autres pour s’en sortir, elle pourrait avoir sa justification, dans la mesure, bien entendu, où elle entraînerait une telle libération. Ceci dit, la charte poserait tout de même question quant au mode d’imposition du changement que nous voulons tenir alors que nous sommes en démocratie. En effet, si nous croyons que les femmes, en Occident, se sont émancipées par l’éducation et le travail, pourquoi en serait-il autrement pour celles-là?

Un effacement mystique

À mon avis, la majorité des femmes qui portent le voile le font pour des motifs beaucoup plus personnels. Les femmes que j’ai rencontrées, avec qui j’ai parlé et qui ont, pour certaines, accepté de témoigner face à un public pas particulièrement favorable, me paraissent toutes de cette mouvance plus spirituelle voire mystique. En christianisme, nous connaissons un courant semblable d’effacement que les théologiens appellent la kénose. Plus encore que l’effacement, c’est même de l’anéantissement de soi qu’il faudrait parler! C’est l’interprétation que Paul de Tarse, le premier grand théologien chrétien, donne à l’expérience mystique de Jésus de Nazareth (cf. Philippiens 2, 7). Après sa mort et les témoignages convergents à propos de sa résurrection, il fallut comprendre le sens de la non-violence presque « acharnée » de Jésus qui est allé jusqu’à pardonner à tous ses ennemis alors qu’il était cloué sur une croix. Il y a clairement une voie chrétienne de la kénose qui invite les disciples à cette forme d’humilité surnaturelle. Pour ceux et celles qui s’y adonnent, l’effacement est leur leitmotiv. S’anéantir en Dieu pour être reconnu par lui est une spiritualité difficile à comprendre dans un monde où l’on ne cesse d’élever l’individualité et la performance comme des valeurs suprêmes. À la différence des musulmans, cet effacement est probablement plus de l’ordre de l’intériorité que de l’extériorité. Jésus lui-même a jugé sévèrement ceux qui, de son temps, se montraient trop empressés à afficher leur perfection religieuse en public! Et les premières décisions qui ont conduit à la rupture avec la judaïté étaient du même ordre: la foi est d’abord relation intime avec Dieu, dans un coeur à coeur secret où les signes d’appartenance, qu’ils soient physiques (circoncision), alimentaires (interdiction du porc) ou vestimentaires ne sont pas primordiaux, même s’ils peuvent aussi contribuer à la vie spirituelle.

Les femmes voilées que je connais me paraissent chercher quelque chose dans cet horizon. Elles ont leur propre rapport au divin, à Allah, qui ne passe pas forcément par l’interprétation des hommes, même si elles savent aussi recourir à la sagesse de leur tradition religieuse, très majoritairement masculine. Ne pas montrer son corps, ses cheveux, sa nuque, son visage et parfois ses mains à n’importe quel homme, constitue pour elles une réponse à Dieu lui-même et non pas une quelconque obéissance au mâle dominant. Difficile à comprendre, même pour moi qui aime scruter les Écritures, celles de ma tradition, qui ne sont que rarement limpides en ce qui concerne l’attitude à avoir envers soi-même. Si ces femmes sont conduites à se faire modestes, à s’effacer même du regard des autres, surtout des hommes, c’est qu’elles ont la conviction que cela leur est demandé par Dieu, le seul à qui elles veulent se soumettre.

Il est possible que certaines d’entre elles en viennent un jour à relativiser cette posture et à reconnaître que cela valait peut-être pour une époque, celle où les femmes avaient besoin d’être protégées des hommes rustres et irrespectueux. Mais même dans notre société évoluée, je consens qu’elles peuvent parfois avoir raison de douter du respect de bien des hommes modernes! Pour un croyant comme moi, l’analogie entre la kénose et l’effacement de ces femmes demeure cependant insatisfaisante. À tout le moins, elle m’invite au respect.

Respecter l’effacement

Pour les traditions mystiques, s’effacer n’est pas le contraire de l’estime de soi. Ces femmes, celles que je connais, ont l’estime de soi à la bonne position, parmi les plus élevées que je connaisse. Elles savent ce qu’elles valent et ont la conviction que leur apparence physique ne doit être ni un atout de séduction, ni un objet de jugement de la part des autres. L’une d’entre elles a demandé à ne plus être « amie Facebook » au terme d’une période de collaboration parce qu’elle ne voulait pas avoir une relation « privée » avec un homme qui n’est pas de sa famille rapprochée (je parle de la messagerie privée de ce média social…). J’en ai été peiné, me voyant subir une perte de relation. Bien sûr, son effacement me trouble comme il peut déranger bien des gens autour de moi! Mais je respecte ce choix d’autant qu’il est encore possible de la joindre par courriel par exemple, un outil qui garde une certaine distance.

Si tout était limpide dans le jeu des relations, il est possible qu’il n’y aurait nul besoin d’effacement socio-politique. Il est probable que l’effacement mystique se ferait plus discrètement, sans que cela n’affecte les relations d’amitié. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde. Nous vivons dans une relative confusion où il faut parfois respecter des choix qui bouleversent. Par respect pour ces femmes effacées, avec l’espoir qu’elles pourront un jour s’épanouir en pleine lumière, je continue de refuser la solution retenue par le Gouvernement du Québec, tout en reconnaissant que le débat ne fait que commencer sur les moyens à déployer pour s’assurer que chacune d’entre elles en vienne à se sentir pleinement intégrée à notre société.

Pourquoi ne les entendons-nous pas?

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Faire équipe ensemble, c’est bâtir des ponts…

Reportons-nous en Afrique du Sud, en 1990. Depuis 1948, l’État répartit ses citoyens en quatre catégories d’humains: les blancs, les « colorés », les noirs et les asiatiques. Des droits leur sont reconnus de manière échelonnée selon que les citoyens appartiennent à l’une ou l’autre catégorie, en privilégiant complètement ceux de « race blanche », les seuls à bénéficier des garanties d’un régime démocratique. L’État prive ainsi constitutionnellement les personnes de « race noire », au bas de l’échelle, de plusieurs droits fondamentaux et leur impose des mesures affectant leur habitat, l’enseignement qu’ils reçoivent, leur liberté de mouvement à l’intérieur du pays, leur accès à l’emploi ainsi que tout ce qui a trait à la vie sociale. On dit de cette politique d’apartheid qu’elle fut le « résultat de l’anxiété historique des Afrikaners obsédés par leur peur d’être engloutis par la masse des peuples noirs environnants ». Les lois rigides qui en résultèrent étaient donc édictées par une minorité blanche obsédée par sa survie en tant que nation distincte. (Source: Wikipedia)

Lorsqu’il quitte la prison le 11 février 1990, Nelson Mandela ne reproche rien à ses bourreaux ni au gouvernement en place. Il propose la réconciliation nationale et une nouvelle manière de concevoir le pays, non plus basée sur la séparation des différences, mais les incluant toutes au sein d’une nation riche de toutes ses ethnies. Faisant front commun, le Canada, gouverné par Brian Mulroney, et le Québec applaudissent à cette libération et à ce nouveau projet de société. Notre fierté est grande, aujourd’hui, de voir à quel point nos élus ont contribué à faire reconnaître cet homme exceptionnel dans sa détermination à changer l’histoire…

Pendant plus de trois siècles, la ségrégation raciale avait cours légal en Afrique du Sud, comme partout ailleurs, y compris au Canada avec nos propres « indigènes ». Pendant toutes ces années, personne ne semblait vouloir prêter l’oreille à ces peuples soumis, rendus esclaves en leur propre pays. Aujourd’hui, au Canada, on ne pourrait plus penser l’histoire et l’avenir du pays sans trouver des moyens d’inclure les Premières nations en traitant avec elles comme avec des êtres humains « complets » ayant les mêmes droits fondamentaux que les « blancs ». Ces droits leur sont reconnus dans notre constitution et nos chartes, mais le chemin est encore long jusqu’à ce que leurs réelles opportunités commencent à être équitables en face des nôtres.

Ne vous arrêtez pas ici… Je vais finir par conclure!

Les mêmes droits pour tous et toutes?

La leçon de cette belle histoire qui prend un nouveau départ avec la mort de Mandela, c’est qu’au lieu de brimer des droits fondamentaux, il vaut mieux au contraire les accorder également à toutes et à tous. Il en va de la qualité de vie de tous les citoyens et, surtout, de l’assurance que la justice est vraiment équitable et qu’ainsi une société peut s’accomplir dans le cadre d’un vivre-ensemble harmonieux. Accorder des droits à tous, non pas les en brimer…

Le gouvernement du Parti Québécois a mis à l’étude son projet de charte qui s’ajouterait à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en vue de garantir les valeurs communes comme la neutralité de l’État et l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces deux valeurs – qui sont plutôt des principes – sont déjà amplement reconnus à travers les documents actuels et dans la jurisprudence tant québécoise que canadienne. Seuls les accommodements raisonnables demanderaient à être mieux balisés. Cela pourrait se faire dans le cadre d’une simple loi…

Qu’ils soient pour ou contre, à peu près tous s’entendent pour voir dans les mesures proposées par le ministre Drainville une atteinte à des droits reconnus comme fondamentaux, ceux de la liberté de conscience et la liberté de religion. Certains sont d’accord pour contraindre les personnes croyantes à retirer du champ de vision des autres ce qui les distingue ou qui montre leur appartenance à une famille religieuse, à tout le moins, pour le moment, dans le cadre d’un emploi dans l’appareil public. Ce serait donc le dernier geste de laïcisation de l’État qui manquerait pour que nous devenions des premiers de classe mondiaux en matière de laïcité… Mais ce faisant, ne serions-nous pas, à l’instar des États qui ont choisi de supprimer des droits, en train de suivre une pente glissante?

Et que pourrait-il se produire alors? Laissons aller notre imagination… Tout comme on a vu s’élever des Européens contre le traitement injuste que nous avons fait aux Premières nations, il est possible que bientôt le Québec apparaisse sur la scène internationale comme une terre où tous et toutes ne disposent pas de droits égaux. Les personnes qui, en conscience, croient sincèrement que leurs pratiques religieuses font partie de leur identité, autant ce qui en paraît à l’extérieur que ce qu’elles vivent intérieurement, devraient donc faire l’effort « social » de se délester de leur apparence « religieuse » au bénéfice d’une apparence de parfaite neutralité que leur patron, l’État, leur imposerait. Leur droit à la liberté de conscience et de religion s’en trouverait affecté, mais elles n’auraient plus le droit d’être entendues, la majorité ayant tranché.

Allons plus loin encore. Si nous persistons à aller dans cette direction, les personnes croyantes des diverses traditions religieuses se lèveront et manifesteront de plus en plus bruyamment, affectant la paix sociale et appelant, une fois de plus, à des lois plus sévères pour réprimer les manifestants. Nous en avons déjà vu des bribes au cours des derniers mois et cela ne fera que s’accentuer. Ces personnes et celles qui les soutiennent se battront devant les tribunaux de toute juridiction pour faire valoir que leurs droits sont bafoués. Elles gagneront la plupart de ces combats juridiques et le gouvernement (nous?) engloutira des sommes faramineuses à défendre sa charte. Sur la scène internationale, des groupes militants appuieront leurs demandes. Peut-être qu’un jour des sympathisants d’Amnistie Internationale, par exemple, signeront de partout des pétitions pour pointer le scandale des droits bafoués par une démocratie occidentale avec l’intention de faire plier notre gouvernement. Imaginons que des pays arabes s’en mêlent et se mettent à faire des représailles diplomatiques et même économiques. Imaginons même l’État d’Israël, l’allié indéfectible du Canada, s’opposer au nom de toutes les kippas abandonnées de force par les hommes qui travaillent dans le secteur public. Voyons encore l’Inde s’épouvanter du mauvais traitement causé à ses expatriés, hindous ou sikhs, qui ne pourront plus porter leurs signes vestimentaires particulier. Les États-Unis et le Royaume-Uni, champions des libertés individuelles, se mettraient soudainement à prêter l’oreille à ce tourbillon d’anathèmes contre le Québec et s’en étonneraient auprès de nos ambassadeurs, causant par le fait même des tensions nouvelles. Tout d’un coup, en ayant cru à une mesure de justice pour les femmes, nous nous verrions pris dans un véritable cauchemar juridique et diplomatique.

En exigeant de ses employés une tenue excluant tout signe religieux facilement visible, le principal employeur du Québec prétend régler les rares situations de tensions qui ont existé et qui ont toujours trouvé des solutions raisonnables. Il néglige ainsi le fait qu’il générera un plus grand nombre de problèmes dont la portée sera plus grave socialement. C’est ce qu’on appelle vouloir « tuer une mouche avec un bazooka »! La disproportion entre les moyens et la fin est si importante qu’au lendemain de la charte, loin d’avoir réglé leur cas aux religieux qui subsistent encore chez nous, nous les aurons simplement réveillés comme le géant qu’on aurait peut-être dû laisser dormir…

Écouter, s’écouter, échanger et se comprendre

Hier soir, avec le collectif Coexister au Saguenay-Lac-St-Jean, nous avons réuni quelques dizaines de personnes pour écouter cinq femmes parler du voile, dont trois musulmanes. Les questions en provenance des participants ont bien montré qu’il y a de grandes incompréhensions, des interprétations concurrentes, des tensions dans le regard que l’on se porte mutuellement. Mais c’est le dialogue qui a triomphé malgré tout. De voir tous ces gens rester après la partie publique pour déguster une bouchée et échanger avec les uns et les autres, c’était… beau!

Rien que pour ça, le débat actuel autour de la fameuse charte pourrait permettre que nous nous parlions enfin plutôt que de nous épier à distance. Mais il faudrait multiplier par cent les initiatives visant les rapprochements et à bâtir des ponts plutôt que de laisser s’égosiller les uns contre les autres jusqu’à nausée.

C’est d’ailleurs peut-être ce qui a manqué le plus tragiquement jusqu’à présent au Québec: l’esprit de dialogue. Une publicité de notre grande entreprise hydro-électrique nationale dans les années 1970 scandait: « On est six millions, faut se parler. » Avant d’atteindre les huit millions, grâce notamment à tous ces immigrants que nous avons encouragés à venir vivre chez nous, ce serait bien si nous parvenions à réaliser enfin ce dont nous rêvions à cette époque: nous parler et surtout nous entendre pour bâtir des ponts. C’est de cette manière que nous pourrons permettre les échanges entre deux rives, la mienne, la vôtre, la nôtre, la leur… Moi, je suis prêt à écouter et à construire, à croire en l’autre et en sa perception pour ainsi, comme Mandela, « créer des ponts, abattre des murs et révéler notre humanité commune » (texte du président du Comité international olympique (CIO) Thomas Bach, à l’occasion du décès de Mandela). Et vous?

Un autre texte qui pourrait vous intéresser si vous avez de l’empathie : La haine n’aura pas le dernier mot

La haine n’aura pas le dernier mot

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Ce soir j’ai honte. Depuis que les religions qu’il faudrait mettre à leur place constitue le sujet dont tout le monde parle au Québec, il ne se passe plus un jour sans qu’on entende ou qu’on nous présente des images de personnes liées à l’Islam se faire haranguer par des gens dits de souche. C’est comme si le projet de charte et la consultation menée par le Gouvernement avaient donné à une portion de la population la licence pour laisser s’exprimer la haine, le racisme et la forme du nationalisme le plus détestable qui soit, c’est-à-dire celui d’un peuple qui se ferme sur lui-même.

Des attitudes et des gestes d’intolérance

Comme la plupart d’entre vous, j’ai reçu des messages courriels mensongers à caractère haineux. J’ai vu sur mon mur Facebook des images comportant elles aussi des incitations à l’intolérance. Chaque fois que j’ai pu, j’ai tenté d’apporter de la nuance, parfois des correctifs. Mes amis ne sons pas des gens haineux, mais plusieurs font circuler de tels messages sans trop réfléchir. Lorsqu’ils sont mis devant une autre manière de regarder ce qui est en jeu, ils s’amendent souvent d’avoir contribué à diffuser l’intolérance.

Aujourd’hui, en préparant une activité visant justement le rapprochement entre les communautés musulmanes et catholiques de ma région, j’ai entendu des témoignages qui m’ont jeté à terre. Une enseignante d’une école primaire n’hésiterait pas à dire à des enfants issus de parents maghrébins qu’ils sont malpropres. Du coup, les élèves se mettent à les rejeter et à se payer leur tête. Pourtant, l’amie des parents concernés nous assure que ces enfants sont toujours bien mis et que l’hygiène ne fait pas défaut. Cette même amie nous dit ensuite qu’elle ne pourra plus vivre dans la région, considérant que ses enfants pourraient subir de l’intimidation raciste. Elle partira pour l’Ontario dès qu’elle le pourra. Au centre commercial de Chicoutimi, un homme, dans la trentaine, est passé tout près d’elle en lui disant: « sale race »! Une autre femme prend le relais et ajoute sa propre expérience toute récente: devant la Mosquée de Chicoutimi, un automobiliste a ralenti, ouvert sa fenêtre et imité le son du cochon pour ensuite filer à toute allure. Ces femmes sont toutes musulmanes. Elles portent le voile pour la plupart. Après le geste qu’on croyait être isolé contre la Mosquée, voilà que si l’on se met à les écouter, ces femmes racontent ce dont elles sont victimes. En tant qu’adultes, elles en ont l’habitude, mais lorsque leurs enfants sont des cibles potentielles, cela devient insupportable.

L’imam est établi dans notre région depuis 28 ans. Il est marié à une Saguenéenne et ont deux enfants. Il dit tout bonnement, « Je suis venu ici à Chicoutimi et je n’ai jamais eu aucune raison de partir. » Le président de l’Association islamique enchaîne:

Je suis ici depuis 35 ans. J’ai été marié pendant plus de 25 ans avec une femme d’ici. Nous avons eu deux enfants qui sont aujourd’hui des spécialistes dans leur profession. Nous n’avions jamais connu de problèmes comme ceux qui surgissent maintenant.

Aucun signe d’un Islam politique ici, mais malgré tout la peur et l’hostilité sont bien présentes. Mes collègues et moi, de « bons catholiques » d’ici, nous étions sous le choc et un seul mot nous envahissait : la honte.

Des torts irréparables

Je ne dis pas que le projet de charte du Gouvernement du Québec est responsable de tout cela. Mais il est clair qu’ici comme à Québec ou à Montréal, nous constatons une augmentation importante de ces gestes hostiles. En racontant toutes ces choses à une personne de ma famille qui n’a probablement jamais rencontré de musulmans de toute sa vie à Saguenay, celle-ci a eu cette réaction: « La charte, moi je suis pour. On se fait envahir, faut que ça cesse. » J’ai tenté quelques arguments, mais je n’avais pas le coeur à débattre, j’avais la nausée.

Il faut reconnaître collectivement que nous avons pris un mauvais détour. Au lendemain de la loi promulguant la Charte, croyons-nous vraiment que nous vivrons enfin en paix, après avoir remis tous ces étrangers à leur place? Rien n’est moins sûr.

Nous avons désiré ces immigrants parlant notre langue. Nous les avons séduits par des promesses que nous ne tenons pas, surtout au plan de l’emploi et de la reconnaissance de leurs qualifications. Nous leur avons dit que nous étions une société libre, l’une des plus accueillantes du monde. Et là, bang! Le message que nous leur envoyons est clair: « Nous vous accepterons pleinement seulement si vous cessez d’être différents, ou à tout le moins lorsque vous cesserez de montrer visiblement vos différences. »

Tout le chemin parcouru depuis 40 ans relativement à notre approche de l’intégration est actuellement mis au défi de sa vérité. Si les cultures qui s’intègrent à notre société d’accueil sont réellement considérées comme des richesses, pourquoi faudrait-il se priver de ce qui en constitue le coeur? La croyance religieuse est, pour celles et ceux qui en font le centre de leur vie, ce qui leur permet d’exprimer de la meilleure manière qui soit les valeurs fondamentales inscrites dans notre humanité. Les femmes et les hommes de foi ont construit des civilisations, élaboré des systèmes sociaux, des modèles de gouvernance qui ont marqué et qui demeurent bien ancrés dans nos coutumes, je dirais dans notre génétique socio-politique et culturelle! Rien n’a jamais été parfait, bien sûr, les personnes croyantes sont des humains « normaux » ! Mais leur demander de ne plus exprimer ce qui est soudé définitivement à leur identité revient à leur dire de taire ce qu’ils sont, tout simplement.

J’ai honte de ce que nous sommes en train de montrer de nous-mêmes. Nous, Québécois et Québécoises, sommes capables du meilleur et du pire. Je ne crois pas que ce qui ressort du contexte actuel soit le meilleur. Bien au contraire, ce n’est pas très « montrable ». J’ai toujours hésité à utiliser l’expression d’islamophobie. Je déteste l’impression de victimisation que génèrent tous ces mots finissant par « phobie ». Mais je dois me faire à l’idée, il n’y a pas d’autre mot pour décrire ce que nous sommes à même de constater.

Éduquer, encore et encore, à l’ouverture

Notre rencontre d’aujourd’hui visait justement à organiser un événement qui permettra à la population de chez nous d’entendre des témoignages comme ceux que j’ai cités, mais plus encore pour apprendre à mieux connaître les femmes musulmanes qui vivent ici et qui sont l’objet de paroles et de gestes disgracieux. Si j’ai eu le goût de tout abandonner, considérant le gâchis qui incombe en bonne partie à l’approche rigide de notre gouvernement, je me suis vite ravisé parce que je suis désormais lié à mes nouveaux amis musulmans. Il nous faut donc oeuvrer ensemble à construire une société où les gens cessent d’avoir peur de l’autre ou de subir l’hostilité des autres, en nous donnant de plus en plus d’occasions de nous rapprocher et d’apprendre à nous apprécier… Non, vraiment, nous ne devons pas laisser la haine nous dominer.

La charte comme nouvelle religion

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La Charte des valeurs québécoises   Cinq propositionsDepuis que j’ai vu les premières annonces faisant la promotion de la charte, un malaise s’est installé en moi. Avec le dépliant reçu à ma porte, celui-ci s’est ancré davantage. En voulant évacuer le religieux des relations avec l’État, l’État se met à utiliser un langage spécifiquement religieux, insinuant par le fait même établir une nouvelle religion d’État…

C’est sacré ?

Le caractère sacré d’une chose, d’une idée ou d’une personne qu’elle soit humaine ou divine, ne l’est qu’en rapport avec les croyances propres à une religion. Pour les chrétiens, Mahomet n’est pas un personnage sacré alors que pour les musulmans, Jésus et Marie le sont. Dans un cours d’Éthique et Culture religieuse, par exemple, on ne devrait jamais faire dire à un enseignement que tel temple ou tel dogme est sacré. Il ne peut le faire car il est neutre. Dire qu’un temple sikh est sacré sans ajouter « pour les sikhs » ne serait dont pas objectivement juste. De même, il n’y a que celles qui le portent qui peuvent soutenir qu’un voile présente un caractère sacré lié à leur religion. La religion présente donc toujours un caractère subjectif, ce qui ne veut pas dire irrationnel.

J’en viens aux affirmations du dépliant promu par le ministre Drainville. Par exemple, il affirme ceci : « Église, Synagogue, Mosquée tout cela est sacré. » C’est vrai pour les adhérents respectifs de chacune des religions, mais pas pour les autres. Un chrétien sait bien qu’une mosquée est sacrée, mais pour les musulmans seulement. S’il asperge ses murs de sang de cochon, c’est pour se montrer malveillant à l’endroit de ceux qui attachent une valeur sacrée à ce lieu. De même, la croix que je porte sur moi est sacrée pour moi et pour les chrétiens en général, mais elle ne l’est pas pour le Juif que je croise sur la rue et encore moins à l’athée. Pour accorder une « valeur » à ces lieux, ces choses et ces concepts lorsque l’on n’est pas de « cette religion-là », il faut donc y ajouter la valeur du respect de la conscience et de religion. « Tu crois à ces choses, c’est sacré pour toi, alors comme je te respecte, je vais les respecter moi aussi, dans la mesure du possible. »

Comme la publicité gouvernementale tente de nous convaincre, Québécois et Québécoises, que les lieux, objets et croyances des religions sont toutes sacrées égales, elle cherche ainsi à mettre sur le même pied de la croyance religieuse les valeurs défendues par la charte, à savoir la neutralité religieuse de l’État et l’égalité hommes-femmes. Dire cela revient à dire que ce sont l’équivalent de croyances religieuses. Dire cela, c’est donc établir une religion d’État.

On y croit !

Sur le premier couvert du dépliant il est inscrit : « Parce que nos valeurs, on y croit ». Ici également, on utilise un langage propre au religieux, celui de « croire ». Je pose alors la question : est-ce parce que nous y croyons que ces valeurs sont fondamentales ou bien est-ce tout simplement que la raison humaine les considère objectivement comme telles? Si ces valeurs sont inscrites dans le droit international, dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme et dans les chartes canadiennes et québécoises, a-t-on besoin d’y accoler une dose de croyance? Bien sûr que non, car ce n’est pas la foi en ces valeurs qui en détermine le caractère essentiel et juridique, mais bien la raison.

C’est aussi la raison qui impose aux États le respect de la liberté de conscience et de religion. Ces valeurs sont aussi fondamentales que le sont la neutralité de l’État et l’égalité hommes-femmes. Ces valeurs ne sont pas hiérarchisables, mais en équilibre. Cet équilibre est toujours à trouver, car les situations les font souvent se poser en opposition.

Nous devons trouver comment garder en équilibre ces valeurs fondamentales. Le projet de charte met l’accent sur trois des valeurs essentielles à la laïcité, la séparation de l’État et des religions, la neutralité de l’État et l’égalité entre tous et toutes (en se limitant toutefois à celle entre les hommes et les femmes). Le projet de charte omet la liberté de conscience et de religion. Si la charte qui en découlera maintient cette omission, notre société sera comme une chaise à trois pattes. La patte manquante se rappellera constamment à la chaise en tirant de son côté pour faire basculer le tout. La société sera en déséquilibre permanent. Est-ce bien cette religion d’État que nous voulons?

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Mes autres billets sur le projet de charte:

Un peu d’empathie pour dénouer l’impasse

Charte: l’utile, le nécessaire et l’inutile