Cet effacement qui nous tourmente

Une femme portant le niqab ou le tchador sur la rue ou encore à l’hôpital (vue récemment) vise essentiellement ne pas laisser paraître ses formes au regard de l’homme. Nous éprouvons généralement un malaise, ici au Québec, à la vue du voile intégral, particulièrement lorsque nous ne fréquentons pas « ce genre de femmes » dans notre voisinage. La surprise est toujours de taille. En tant que personne individuelle, la femme dissimulée parvient à ne pas exister publiquement, alors qu’elles est remarquée plus que les autres qui déambulent vêtues « normalement ». Mais sous ce voile qui la met en retrait du monde, qui est vraiment cette femme? J’aimerais explorer deux pistes me permettant d’induire deux interprétations concurrentes sur le port du voile intégral.

Un effacement socio-politique

Bien des défenseurs d’une laïcité visant à évacuer tout symbole religieux des lieux publics, le font souvent en amalgamant religion et politique. Ils constatent que les chefs religieux ne parviennent pas à s’entendre sur la portée et surtout sur l’obligation ou non de porter des symboles de leur appartenance religieuse. Il va donc de soi que les vêtements et accessoires associés aux religions ne sont pas des symboles religieux en tant que tels, mais socio-culturels et politiques. Ainsi, une personne qui « s’entête » à porter le signe de son appartenance, que ce soit une kippa, un turban ou, pire, un voile, c’est soit qu’elle a des ambitions prosélytes, soit un agenda politique intégriste. C’est moins sur la première des interprétations que l’on s’acharne à propos du voile islamique que sur la seconde. Forcément, la femme voilée ne peut être qu’une intégriste. Et plus elle se dissimule, plus sa « dangerosité » augmente, car elle porte sur elle le signe de cette frange religieuse qui ne supporte pas que la politique et la culture s’épanouissent de manière autonome face à leur religion.

Selon cette vision fondamentaliste, la femme n’a pas d’existence pour elle-même. Sa culture et sa religion fonctionnent de manière inséparable et, selon les coutumes de son ethnie, sa raison d’exister est d’être l’épouse d’un homme et la mère de ses enfants. Rien en dehors de cette double vocation traditionnelle. Rien non plus de très différent de ce que nous avions nous-mêmes comme vision traditionnelle au moins jusqu’à la moitié du siècle dernier. Mais voilà, elle vit ici, cette femme sans corps et presque sans visage. Et ici, l’égalité entre les hommes et les femmes est un combat que nous croyons avoir réglé — au moins dans le monde des idées, car il reste encore bien du chemin à parcourir au niveau du réel. Qu’elle soit consentante ou non au statut qui est le sien, selon sa tradition culturelle, cela importe peu à nos yeux. Nous la voyons esclave de cette pensée et nous estimons qu’elle ne pourra s’émanciper qu’à coup de charte.

Si la charte des valeurs québécoises ne visait que cette femme dénuée de pouvoir et qui a besoin de l’assistance des autres pour s’en sortir, elle pourrait avoir sa justification, dans la mesure, bien entendu, où elle entraînerait une telle libération. Ceci dit, la charte poserait tout de même question quant au mode d’imposition du changement que nous voulons tenir alors que nous sommes en démocratie. En effet, si nous croyons que les femmes, en Occident, se sont émancipées par l’éducation et le travail, pourquoi en serait-il autrement pour celles-là?

Un effacement mystique

À mon avis, la majorité des femmes qui portent le voile le font pour des motifs beaucoup plus personnels. Les femmes que j’ai rencontrées, avec qui j’ai parlé et qui ont, pour certaines, accepté de témoigner face à un public pas particulièrement favorable, me paraissent toutes de cette mouvance plus spirituelle voire mystique. En christianisme, nous connaissons un courant semblable d’effacement que les théologiens appellent la kénose. Plus encore que l’effacement, c’est même de l’anéantissement de soi qu’il faudrait parler! C’est l’interprétation que Paul de Tarse, le premier grand théologien chrétien, donne à l’expérience mystique de Jésus de Nazareth (cf. Philippiens 2, 7). Après sa mort et les témoignages convergents à propos de sa résurrection, il fallut comprendre le sens de la non-violence presque « acharnée » de Jésus qui est allé jusqu’à pardonner à tous ses ennemis alors qu’il était cloué sur une croix. Il y a clairement une voie chrétienne de la kénose qui invite les disciples à cette forme d’humilité surnaturelle. Pour ceux et celles qui s’y adonnent, l’effacement est leur leitmotiv. S’anéantir en Dieu pour être reconnu par lui est une spiritualité difficile à comprendre dans un monde où l’on ne cesse d’élever l’individualité et la performance comme des valeurs suprêmes. À la différence des musulmans, cet effacement est probablement plus de l’ordre de l’intériorité que de l’extériorité. Jésus lui-même a jugé sévèrement ceux qui, de son temps, se montraient trop empressés à afficher leur perfection religieuse en public! Et les premières décisions qui ont conduit à la rupture avec la judaïté étaient du même ordre: la foi est d’abord relation intime avec Dieu, dans un coeur à coeur secret où les signes d’appartenance, qu’ils soient physiques (circoncision), alimentaires (interdiction du porc) ou vestimentaires ne sont pas primordiaux, même s’ils peuvent aussi contribuer à la vie spirituelle.

Les femmes voilées que je connais me paraissent chercher quelque chose dans cet horizon. Elles ont leur propre rapport au divin, à Allah, qui ne passe pas forcément par l’interprétation des hommes, même si elles savent aussi recourir à la sagesse de leur tradition religieuse, très majoritairement masculine. Ne pas montrer son corps, ses cheveux, sa nuque, son visage et parfois ses mains à n’importe quel homme, constitue pour elles une réponse à Dieu lui-même et non pas une quelconque obéissance au mâle dominant. Difficile à comprendre, même pour moi qui aime scruter les Écritures, celles de ma tradition, qui ne sont que rarement limpides en ce qui concerne l’attitude à avoir envers soi-même. Si ces femmes sont conduites à se faire modestes, à s’effacer même du regard des autres, surtout des hommes, c’est qu’elles ont la conviction que cela leur est demandé par Dieu, le seul à qui elles veulent se soumettre.

Il est possible que certaines d’entre elles en viennent un jour à relativiser cette posture et à reconnaître que cela valait peut-être pour une époque, celle où les femmes avaient besoin d’être protégées des hommes rustres et irrespectueux. Mais même dans notre société évoluée, je consens qu’elles peuvent parfois avoir raison de douter du respect de bien des hommes modernes! Pour un croyant comme moi, l’analogie entre la kénose et l’effacement de ces femmes demeure cependant insatisfaisante. À tout le moins, elle m’invite au respect.

Respecter l’effacement

Pour les traditions mystiques, s’effacer n’est pas le contraire de l’estime de soi. Ces femmes, celles que je connais, ont l’estime de soi à la bonne position, parmi les plus élevées que je connaisse. Elles savent ce qu’elles valent et ont la conviction que leur apparence physique ne doit être ni un atout de séduction, ni un objet de jugement de la part des autres. L’une d’entre elles a demandé à ne plus être « amie Facebook » au terme d’une période de collaboration parce qu’elle ne voulait pas avoir une relation « privée » avec un homme qui n’est pas de sa famille rapprochée (je parle de la messagerie privée de ce média social…). J’en ai été peiné, me voyant subir une perte de relation. Bien sûr, son effacement me trouble comme il peut déranger bien des gens autour de moi! Mais je respecte ce choix d’autant qu’il est encore possible de la joindre par courriel par exemple, un outil qui garde une certaine distance.

Si tout était limpide dans le jeu des relations, il est possible qu’il n’y aurait nul besoin d’effacement socio-politique. Il est probable que l’effacement mystique se ferait plus discrètement, sans que cela n’affecte les relations d’amitié. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde. Nous vivons dans une relative confusion où il faut parfois respecter des choix qui bouleversent. Par respect pour ces femmes effacées, avec l’espoir qu’elles pourront un jour s’épanouir en pleine lumière, je continue de refuser la solution retenue par le Gouvernement du Québec, tout en reconnaissant que le débat ne fait que commencer sur les moyens à déployer pour s’assurer que chacune d’entre elles en vienne à se sentir pleinement intégrée à notre société.

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Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Les voiles de l'Islam

Je suis allé à la messe dans un monastère mixte ce dimanche. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes, dignes moniales, avec leur costume caractéristique et surtout leur voile blanc recouvrant bien leurs cheveux. Je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec les femmes voilées qu’on voit de plus en plus dans nos lieux publics. Les moniales ne sortent pas beaucoup, mais lorsqu’elles le font, elles ne quittent jamais leur costume ni leur voile. C’est ainsi. Elles ont fait voeu d’appartenance à une communauté religieuse et ce voeu implique notamment le port d’un costume spécifique. Ce n’est pas tant leur religion que l’appartenance au groupe religieux spécifique qui conduit au port de cette robe particulière et de ce voile.

De la modestie en toutes choses…

Les religions prônent généralement une certaine modestie vestimentaire. Celle-ci fait cependant partie d’un ensemble d’attitudes qui sont demandées au croyant. La modestie est cette attitude générale qui s’oppose à l’orgueil. Le croyant ou la croyante, dans sa relation à l’Être suprême, se reconnaît dans un statut de créature et en dépendance à son créateur, c’est-à-dire en besoin permanent d’être « relevée » par Dieu plutôt que de s’y élever soi-même. L’humilité est la vertu qui découle de cette attitude. Elle n’est que rarement parfaite, plutôt constamment recherchée.

Derrière la modestie vestimentaire qui est souhaitée, c’est l’importance du respect du corps dont il est question. Le corps est précieux, selon les religions. Il est le soi médiatisé dans le monde. Il est l’expression de la personnalité et de son intériorité. Une certaine pudeur est toujours appréciée, car elle est invitation à la rencontre, au-delà de la réserve naturelle de la personne. Certaines traditions, religieuses ou non, vont codifier la modestie vestimentaire en lui imposant des formes précises. C’est le cas des moniales dont je parlais: le vêtement fait partie de l’engagement. Dans le Québec du milieu du XXe siècle, les femmes portaient généralement un foulard (je me rappelle qu’on l’appelait le « fichu ») ou un chapeau dès qu’elles sortaient de la maison, en particulier si elles allaient à l’église où c’était même être un affront d’y entrer la tête non couverte. Pour les hommes, au contraire, il fallait se décoiffer en présence des femmes de même qu’à l’église. Nous avons perdu ces coutumes, mais il est important de s’en rappeler parfois, car elles avaient l’importance de règles admises dont la transgression pouvait offenser les autres.

Ce ne sont pas toutes les femmes arabes qui portent le voile, toutes les femmes musulmanes non plus. On trouve des femmes arabes voilées sans qu’elles ne soient pratiquantes de leur religion. Il y a aussi des femmes chrétiennes et arabes qui sont voilées ! Il se trouve donc que des femmes portent le voile. Dans certains cas, il se peut que ce soit une forme de soumission à l’autorité d’un groupe ou d’un mari. Mais dans la plupart des cas — interrogez ces femmes et vous verrez ! — le voile est un choix librement consenti pour refléter cette attitude générale de modestie. Il n’est pas certain que ce tissu particulier soit prescrit comme tel. À voir la différence des voiles (voir l’image ci-haut), on peut comprendre qu’il n’y a pas d’unanimité sur la manière, mais plutôt sur le fond.

Ces femmes, chez nous

Les femmes voilées souhaitent généralement qu’on respecte leur choix. Pour certaines femmes d’ici, qui ont lutté et obtenu à l’arraché qu’on les respecte dans leurs choix vestimentaires individuels, le voile prend une dimension symbolique renvoyant à une certaine oppression des femmes dont elles se sont émancipées. Le retour du voile peut paraître comme un retour au passé, à la soumission… Il est fort probable qu’une certaine proportion des femmes voilées aimeraient se libérer de ce symbole. Nous n’avons qu’à penser à l’affaire Shafia où les témoignages montrent avec éloquence à quel point ces quatre femmes assassinées l’ont été pour affront aux coutumes propres à cette famille de tradition afghane qui portaient notamment sur la modestie vestimentaire mais plus encore sur la soumission des femmes à une autorité ici concentrée dans les personnes du père et du fils aîné.

Malheureusement, cette forme d’abus tourné contre les femmes masque le vrai désir individuel de ces autres femmes qui choisissent paradoxalement d’afficher leur modestie en portant le voile. Comme société, nous avons à respecter le droit des individus de se vêtir comme ils l’entendent, tant qu’ils se vêtissent ! Le fait d’appartenir à une tradition religieuse est également un choix libre. Si, avec ce choix, un mode vestimentaire précis prend figure d’obligation, l’adhésion individuelle libre demeure un critère essentiel en tout temps. Il ne nous revient pas de juger du symbole et de ce qu’il représente, tant et aussi longtemps que cette femme, en face de moi ou qui passe près de moi, a toujours la possibilité de modifier son choix et de se « dévêtir » tant du symbole que de sa religion.

Il reste bien sûr, les questions plus pratiques. Le niqab et la burqa ne permettent pas de voir le visage. Le visage est le véhicule des émotions qui font partie de la communication. En ce qui me concerne, même si je suis toujours mal à l’aise devant une femme intégralement cachée, tant que je n’ai pas de relation directe avec elle, je n’ai pas à m’en soucier. À partir du moment où il faut communiquer, avec un médecin, un juge, un fonctionnaire ou simplement un ami, il me semble que la modestie devrait également commander une certaine confiance manifestée par le visage découvert…

Quant aux femmes qui occupent une fonction dans les écoles, les services publics, les entreprises, les commerces, etc. Cette règle du visage découvert me suffit pour accepter le vêtement et le voile. Une enseignante, par exemple, adhère à un ensemble de valeurs, souvent à une spiritualité, parfois à une religion qui contribuent à faire d’elle ce qu’elle est comme personne et qui se manifestent dans sa manière de se comporter. Qu’elle porte ou non un costume, qu’il ait ou non une connotation religieuse ne change rien de ce qu’elle est, mais ne fait que rendre une part de son identité plus visible. Pour moi, cela n’est que communication, non pas révolution !

J’ai pris l’exemple du voile pour illustrer mon propos, car il est le plus largement commenté. Je pense que ma position va dans le sens d’une laïcité de reconnaissance qui peut s’appliquer à toute manifestation visible du religieux dans la dimension vestimentaire. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)