Église et avortement, une fissure dans l’intransigeance

20150601cnsbr9764_pres

Manifestation pro-vie à Ottawa, le 14 mai 2015 (CNS photo/Chris Wattie, Reuters)

 

Le pape François a annoncé dans sa lettre apostolique concluant l’Année de la miséricorde qu’il prolongeait indéfiniment l’autorisation pour tous les prêtres d’accorder l’absolution aux femmes confessant avoir eu recours à l’avortement. La chose était possible pour les évêques et certains confesseurs désignés, mais il n’en fallait pas plus pour que des catholiques y voient une fissure dans l’édifice légal et moral de l’Église.

Le message de François est particulièrement clair: «Je voudrais redire de toutes mes forces que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père.»

L’Église ne change rien à son enseignement moral sur le péché d’avortement.

Cependant…

LIRE LA SUITE SUR PRÉSENCE-INFO.CA

TRUMP, un aveuglement des chrétiens

20160923t1111-0443-cns-trump-catholics-advisory_presQue s’est-il donc passé pour que plus de 80% des chrétiens blancs évangéliques, 60% des protestants et 52% des catholiques aient favorisé Donald Trump au moment de voter, le 8 novembre?

Malgré le bras de fer entre le pape François et le candidat républicain au sujet du mur de 1600 km promis par ce dernier à la frontière avec le Mexique, de même que l’expulsion de 11 millions d’immigrants illégaux, malgré les déclarations de la Conférence des évêques américains qui appelaient, bien sûr, à protéger la vie depuis sa conception jusqu’à sa fin naturelle, mais aussi à soutenir les personnes en situation vulnérable sans oublier les migrants et les réfugiés, les catholiques ont tout de même choisi majoritairement l’homme dont les qualificatifs qui le relient à l’immoralité se sont accumulés durant toute la campagne.

Bien sûr, le nouveau président sera dans ligne de mire de tous les observateurs internationaux.

… LIRE LA SUITE SUR PRESENCE-INFO.CA

De la mort comme un soin: un passage difficile

50000000

Et si ce n’était pas si simple?

À l’approche de la mise en oeuvre de la Loi 52 sur l’aide médicale à mourir, nous constatons que la controverse demeure vive. En effet, si le libellé de la loi est, dans une proportion très élevée, le reflet du consensus social sur la fin de vie, l’acte singulier de causer volontairement la mort du patient ne fait toujours pas l’unanimité, surtout au sein du corps médical et infirmier. C’est une chose que d’accorder un droit. C’est autre chose que de le mettre en oeuvre d’autant plus s’il requiert l’assistance d’un tiers.

En effet, l’euthanasie sera un droit dès décembre 2015, mais il faut trouver des médecins qui voudront poser le geste de supprimer la vie. Avec le refus des 29 centres de soins palliatifs d’intégrer dans leur offre de soins celui de « donner la mort », il est naturel que le débat revienne dans l’actualité.

Droits et devoirs

La Loi 52 est établie sur les fondements mêmes de notre société canadienne et québécoise: la liberté individuelle. Cette conquête de la liberté du sujet s’est faite peu à peu. Ainsi, pouvoir attenter à sa vie n’est plus un crime, car on considère désormais que sa vie appartient à chacun et que chacun a le droit d’en faire ce qu’il veut. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait punir de prison un citoyen lorsqu’il avait raté son suicide! Or, le droit d’user de son corps librement est devenu un droit. Celui de ne pas poursuivre sa vie également, en certaines conditions. La Loi 52 ne fait que pousser à la limite ultime cette valeur fondamentale de la liberté individuelle. Nous en sommes là. C’est une situation de fait et de droit. Bref, si une personne veut en finir et qu’elle répond aux critères définis par la Loi (une personne majeure atteinte de maladie incurable terminale avec souffrances intolérables), alors elle peut demander l’aide médicale à mourir.

Pour injecter le produit qui provoquera la mort de cette personne, il faut que l’acte soit posé par un médecin. Et pour cela, il faut des médecins qui accepteront de le faire. Or, ce que les médecins et le personnel des centres de soins palliatifs ont exprimé récemment, c’est qu’ils ne veulent pas associer leur pratique à celle de l’aide médicale à mourir. Ils veulent continuer de donner des soins de fin de vie, mais, pour ces derniers, l’acte de donner la mort ne peut pas en faire partie.

Et la conscience?

Quoi qu’il en soit, dans la société, il y aura toujours des gens favorables et d’autres défavorables… Comme pour l’avortement! Moi-même, chrétien dont la foi conduit à croire en un Dieu qui a pour chacune de ses créatures un lien d’amour infini, je crois que la vie nous est donnée comme le cadeau le plus précieux qui soit. Je crois que chaque souffle qui nous est donné est une occasion de nous rapprocher de lui, dans le bonheur comme dans la souffrance et que c’est là, bien plus que dans notre liberté, que réside notre dignité.

Bien sûr, je ne suis pas souffrant. Je ne suis pas malade au point où je pourrais croire que de cesser de vivre représenterait un bien supérieur à la vie que je mène. Je ne suis pas dans la situation de ces personnes qui demanderont l’aide médicale à mourir. Aussi il ne m’appartient pas de juger de leur choix, pas plus qu’il ne m’appartient de juger une femme décidant de ne pas poursuivre sa grossesse. Ceci n’a rien d’évident à affirmer pour un croyant, bien au contraire. Car la foi chrétienne donne un sens à toute ma vie. Ce serait bien plus simple si chaque individu sur terre partageait mes convictions les plus intimes! Mais ce n’est pas le cas. Au nom du pluralisme, nous devons donc vivre avec un dispositif juridique qui parfois transgresse les interdits inhérents à la religion. À moins de vivre seul avec quelques croyants comme moi sur une île, nous devons nous résigner sans jamais perdre de vue un seul instant que chaque personne conserve sa dignité jusqu’à son dernier souffle, naturel ou provoqué.

Et si on avait l’euthanasie comme on a l’avortement?

Photo: La Presse

Pendant que tous et toutes s’époumonent sur le projet de charte des valeurs québécoises, un autre enjeu de société, tout aussi fondamental, est en train de se jouer dans l’arrière-cour de notre Assemblée nationale. Le projet de loi 52 est bien plus avancé dans son processus législatif que celui de la charte. Il risque même de passer comme lettre à la poste puisque si peu de citoyennes et de citoyens semblent lui accorder de l’attention. Il me paraît donc nécessaire d’y revenir quelque peu, d’autant plus que je prépare une série de conférences sur le sujet…

Les véritables enjeux

Notre société a changé, pour le pire ou pour le mieux, c’est selon! Notre degré d’acceptation de situations autrefois inconcevables s’est beaucoup « élevé ». Il y a 40 ans, par exemple, l’avortement était encore illégal et une majorité de la population s’y objectait avec force. Les combats menés par des défenseures du droit des femmes à disposer librement de leur corps ont fini par faire admettre que le libre choix de laisser vivre un fœtus ou non appartenait, au final, à la mère. Et à part les groupes chrétiens pro-vie, peu de gens prendraient la rue aujourd’hui pour manifester contre cet état de fait. Surtout, c’est entré dans les tabous: on n’en parle plus, c’est privé. On pourrait mentionner d’autres questions devenues banales tellement qu’elles sont passées dans les mœurs: le divorce, les familles recomposées, parfois en plusieurs couches. Si parfois on entend, dans le dos des conjoints, quelques regrets pour les enfants, on reste surtout coi devant eux. Après tout c’est leur choix. On le respecte. Et plus récemment, on a vu l’ouverture aux mariages de même sexe. C’est devenu comme ça, maintenant et on ne fait plus de vagues. Alors l’euthanasie, bof! Ça finira par passer, comme tout le reste.

Parmi les raisons qui me poussent à le croire, il y a d’abord l’allongement de l’espérance de vie et ses conséquences sur la qualité de vie. On se réjouit qu’il y ait de plus en plus de centenaires et c’est bien ainsi. Mais pour quelques-uns qui continuent à jouir d’une qualité de vie exceptionnelle, un grand nombre se voit diminuer peu à peu, vivre des pertes les unes après les autres, voir de moins en moins de proches les visiter… Il y a dans l’air une forme de résignation passive face au vieillissement qui se traduit souvent par le placement de nos aînés dans ces centres de soin longue durée. « Eux », ils vont bien s’occuper des papys et des mamies, c’est leur boulot après tout. Pendant ce temps, nous avons une vie à vivre dont il faut profiter pleinement, car un jour nous deviendrons comme eux et nous savons ce qui nous attend…

Je vois également une autre raison dans la banalisation du suicide accentuée par sa fréquence particulièrement élevée au Québec. Nos statistiques sont impressionnantes. Nous arrivons juste après le Japon qui est une société déclarée « mourante » en raison de la démographie négative. Non seulement les Japonais ne font plus d’enfants, mais ils s’enlèvent la vie plus que partout ailleurs! Bref, après le Japon, c’est nous, les Québécois qui fréquentons le plus souvent les situations de suicide. Qui, dans sa propre famille, n’a pas connu ce malaise de se retrouver au salon funéraire ou aux funérailles dans une telle occasion? En catimini, les langues se délient pour regretter le geste, la détresse, la désespérance. Mais à la famille on ne dit rien. Il n’y a rien à dire devant la vie qui s’est ainsi arrêtée.

Je trouve encore une autre source de l’acceptation résignée de l’euthanasie dans une sorte d’état d’esprit qui se répand par rapport au « droit » de chacun sur sa propre vie. L’incroyable développement, depuis plus d’un demi siècle, de la liberté individuelle a pour conséquence que nous sommes de moins en moins portés à interpeller nos proches sur les choix qu’ils font et qui peuvent — nous le savons par expérience — les conduire à plus de malheur. Cette liberté a été gagnée à l’encontre des institutions qui martelaient les règles sociales et qui ne s’empêchaient pas de réguler aussi la vie privée. L’Église catholique, par exemple, a, malheureusement, utilisé bien maladroitement son emprise sur les fidèles, au point où désormais elle ne jouit plus sur eux d’aucune crédibilité ni d’aucun droit de parole publique sur les questions éthiques dans notre société.

J’en viens aux aspects plus proches de l’euthanasie comme telle. Il y a ces « rumeurs » que déjà les choses se font, en secret. Des médecins procéderaient discrètement, avec l’assentiment des malades et/ou de leurs proches, au surdosage de morphine qui entraînerait la mort rapide. Même si ceci est formellement démenti, la rumeur est persistante. Cela rend encore plus difficile de voir une personne proche souffrir quand on sait que la fin est imminente et qu’on est impuissant, quand « on sait » que des moyens existent pour y mettre un terme…

Il y a aussi, bien sûr, le fait que les soins palliatifs ne sont accessibles actuellement qu’à une faible proportion de personnes en fin de vie, seulement 15%, selon les chiffres avancés. Curieusement, c’est moins de ce côté que les demandes d’euthanasie proviendraient que du côté des chambres d’hôpitaux classiques. Mais comme les soins palliatifs sont hors de prix, qu’ils exigent un grand nombre de professionnels pour des actes médicaux à long terme et moins productifs, il paraît plus « rationnel » de commencer par proposer l’alternative entre laisser la mort arriver ou la devancer. De là à faire comprendre aux « vieux » dont les jours sont comptés qu’ils seraient plus raisonnables s’ils acceptaient d’en finir plus vite, pour cesser d’être un poids pour la société, mais plus encore pour leurs enfants, il n’y a qu’un pas.

Enfin ne négligeons pas les apparences de dérives qui sont documentées sur des situations en Belgique et aux Pays-Bas où la généralisation de l’euthanasie permet même à une certaine opinion publique de souhaiter l’étendre aux malades mentaux, aux détenus, aux mineurs handicapés…

Ignorance ou indifférence?

Selon un sondage publié par Radio-Canada en 2010, 83% des Québécois étaient favorables à l’euthanasie et 16% seulement contre. Ça en fait des pour! Tellement plus simple que la charte qui divise le Québec! Mais dans un sondage plus récent, il est démontré que 61% seulement des mêmes Québécois connaissent la définition exacte de l’euthanasie. Et lorsque le langage utilisé est celui, plus « soft », du projet de loi, c’est-à-dire lorsqu’on appelle l’euthanasie de « l’aide médicale à mourir », seulement 33% des gens l’associent clairement à l’euthanasie, alors que 27% croient qu’il s’agit de soulager la douleur par des soins palliatifs, 22% croient qu’il s’agit de cesser l’acharnement thérapeutique et 16% pensent qu’il s’agit de donner au patient les conseils et la substance mortelle à s’injecter par lui-même… Ignorance? Certainement. Indifférence? Celle-ci est sans doute la raison de cela. Pourtant, quand on cherche, même si peu, on voit bien que les choses sont dites clairement. Même le secrétaire du Collège des médecins du Québec, le Dr Yves Robert, favorable à la loi, déclare ceci:

« Appelons un chat un chat. L’aide médicale à mourir, c’est de l’euthanasie. » (L’Actualité médicale, 29 janvier 2013, cité par Lysiane Gagnon dans La Presse de qui j’ai aussi tiré les statistiques du récent sondage Ipsos).

Quand le Gouvernement, supposé protéger ses citoyens, plus spécifiquement les plus faibles, veut que l’euthanasie, devenue l’aide médicale à mourir, fasse partie des options de soins de fin de vie, il est clair que la définition même du mot soigner en est modifiée. Nulle part, ni le mot soigner ni prendre soin n’inclut le fait de tuer. Les groupes opposés à l’euthanasie en ont même fait leur slogan: « Tuer n’est pas un soin ». En effet, pouvons-nous croire, sincèrement, que « tuer » ou « aider à se tuer » peut être associé à « soigner »? Lorsque votre médecin vous accueillera à l’occasion d’une maladie grave, incurable et qui vous fait souffrir de manière intolérable (qui en est juge?), et vous dira : « Ne vous en faites pas, si c’est trop dur, on a les moyens d’y mettre fin », ne croyez-vous pas que le rapport de confiance en des soins de qualité en « souffrira »?

Malgré tout, anticipons…

Étant donné l’appui confirmé des sondages et le peu de résistance de la population, il est fort à parier que ce projet de loi sera adopté incessamment, probablement avant les prochaines élections. Bref, préparons-nous donc à vivre, comme en Belgique et aux Pays-Bas, avec l’euthanasie et toutes ses conséquences, notamment de nombreux cas de détresse psychologique au sein des équipes médicales qui doivent porter la responsabilité de la fin de vie de certains de leurs patients. J’aimerais alors ouvrir un espace de dialogue et de questionnement avec vous, « les gens ».

Il y a d’abord la question du droit criminel. C’est de compétence fédérale. Le Gouvernement du Québec prévoit utiliser le même stratagème que pour l’avortement, en « interdisant » au procureur du Québec de poursuivre les médecins qui auront euthanasié leurs patients dans le cadre de la future loi. Il va de soi que cette loi sera contestée devant les Tribunaux et que la Cour Suprême du Canada aura à trancher à un moment ou l’autre. Supposons que le Gouvernement du Québec sera battu, cette fois-ci, et que le droit criminel demeure pleinement en force. Que se passera-t-il dans la conscience de ces médecins que nous aurons encouragé à donner la mort et qui se retrouveraient du jour au lendemain des meurtriers au sens de la loi? Notre société est-elle si différente du reste du Canada que nous pourrions avancer sur cette voie sans nous assurer que les autres provinces iront dans la même direction? Est-ce une autre stratégie politique pour opposer de nouveau le Québec, « progressiste et distinct », du Canada, « conservateur et rétrograde », qui nous empêche de nous épanouir?

Restons sur le plan de la conscience. Nous le voyons actuellement, un grand nombre de médecins, même s’ils semblent minoritaires, s’opposent à devenir des agents de la mort. Auront-ils tous et toutes un droit de retrait des situations qui poussent vers l’euthanasie? Protégerons-nous leur doit d’objection de conscience? Mais seront-ils écoutés lorsqu’ils le feront aussi au nom de leurs patients, en vertu de la relation de confiance qu’ils avaient avec eux avant qu’un conseil n’opte pour l’euthanasie, quand ces mêmes patients seront privés de leur capacité à décider par eux-mêmes? Le fait qu’ils sont contre l’euthanasie aura-t-il une influence dans la crédibilité qu’on leur accordera en de telles situations?

Enfin, j’en viens à une dernière question, qui me transporte sur l’autre versant du dialogue, celui des promoteurs. Tout comme nous avons appris, plus ou moins amèrement pour certains dont je suis, à vivre avec le fait que nous supprimons systématiquement, année après année, plus de 25 000 fœtus qui n’avaient pas demandé à vivre et encore moins à mourir, au nom du droit fondamental, soutenu par nos chartes et toutes les organisations internationales, des femmes à disposer librement de leur corps, bref, saurions-nous vivre avec la liberté exercée légalement par les demandeurs d’euthanasie? Je suis sensible à cette aspiration universelle des humains à la liberté. Même pour des chrétiens, il devrait aller de soi que l’être humain n’est vraiment humain que lorsqu’il est totalement libre de ses choix, libre ET responsable. Est-ce que cela pourrait aller jusqu’à protéger cette liberté dans le choix de mourir au moment où il le décide?

Alors, tout comme je suis contre l’avortement, en général, et que je dois, en conscience, accepter que l’État soutienne les femmes qui y ont recours librement par choix, peut-être aurai-je à assumer que des proches en viennent à faire librement le choix du moment et du comment de leur fin de vie, tout en les laissant assumer cette responsabilité devant Dieu…

Du monstre au héros… à l’humain respectable

En 1988, après la victoire en Cour suprême.

Henry Morgentaler est décédé aujourd’hui à 90 ans. Lorsqu’il a commencé son combat pour le droit absolu des femmes à disposer de leur corps librement, dans les familles traditionnelles comme la mienne, il était jugé comme un véritable monstre. Comment pouvait-on imaginer tuer des bébés dans le ventre de leur mère? Mes parents étaient révoltés lorsque ce médecin affichait ses convictions, soutenues par les groupes féministes purs et durs à coups de manifestations qui montraient une autre image de la femme que celle habituellement valorisée!

Enfant, j’étais révolté tout comme mes parents. Lors du jugement de la Cour Suprême en 1988, je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait célébrer l’exécution annoncée de tous ces foetus, moi qui fut élevé dans une famille de huit enfants voulus, désirés, aimés.

Une certaine ouverture

Ma vie d’adulte allait me conduire à rencontrer ces femmes qui pensaient autrement que dans mon milieu familial. D’abord des professionnelles dont la vie de travail paraissait fondamentale, tout autant qu’à moi. Celles qui étaient ouvertes à l’enfant le souhaitaient au moment favorable. Elles affichaient l’importance de la planification des naissances. La contraception faisait « naturellement » partie de leur vie. Avec ma conjointe, nous avions fait le choix de nous en passer. Nous voulions des enfants, point. J’étais donc en contradiction apparente avec mes collègues sur ces questions tout en respectant leur choix.

Le premier choc de l’avortement nous frappa alors que l’anxiété commençait à nous envahir face au fait de ne pas parvenir à procréer. Nous apprîmes qu’une jeune cousine était partie à l’extérieur de sa région pour subir une interruption de grossesse, à l’encontre de l’avis de ses parents, des catholiques pratiquants et très engagés. Je me rappelle avoir pleuré avec ma femme au moment où nous parlions avec sa tante et la priions de convaincre sa fille de laisser naître l’enfant en nous engageant à l’adopter ou à en prendre charge jusqu’à ce que sa maman le puisse et le veuille. Rien à faire. C’était un vrai drame pour notre couple infertile. Cependant, nous avons été touchés par le témoignage de ses parents qui, après toutes les tentatives de persuasion auprès de leur fille, s’étaient résignés à la laisser faire sans pour autant jamais la renier. L’amour était plus fort que le crime commis.

Au plus profond de moi, je le confesse, toutes les raisons évoquées ne me paraissent jamais vraiment inéluctables, car elles ont toutes une solution réelle et envisageable: l’adoption. N’avons-nous pas, ma femme et moi, adopté cinq enfants qui sont nos véritables amours? Pour cela, il a bien fallu qu’ils naissent! Et c’est cette générosité de la femme qui accepte d’accoucher et de confier son enfant à l’adoption que nous avons souvent célébrée, ma femme et moi, parce qu’elle nous offrait ainsi la chance d’être parents. Et c’est pour cela aussi que nous nous sommes engagés dans une association qui fait la promotion de l’adoption des enfants les moins « désirables« . Mais je vois que cette solution est rarement prise en compte par les femmes qui choisissent l’interruption de grossesse… Je dois donc accepter ce choix par respect de la liberté et de la conscience.

Avec le temps et la minimisation de ma culture machiste au sein de groupes de travail équitables, j’ai commencé à mieux saisir le dilemme qui envahit une femme aux prises avec une grossesse non désirée. Je crois comprendre de mieux en mieux (du mieux que je peux serait plus juste) le trouble qui envahit une femme lorsqu’une altérité s’installe et se met à jouer avec ses hormones. Mon observation des changements hormonaux est assez aiguisée avec les années de mariage (oups, ça c’est le macho qui remonte en moi)! Bref, j’en suis venu, avec le temps et peut-être une certaine compassion, à au moins ne plus m’objecter à ce qu’une femme, une fois qu’elle a toutes les données en main, puisse faire le choix – malheureux quoi qu’on en dise – de supprimer cette vie en devenir.

La première raison qui me porte à cela, c’est que je suis un homme et que jamais je n’aurai à faire ce choix. Je ne pourrai jamais le comprendre totalement. M’y opposer, en tant qu’homme, ne semble pas recevable, même si en tant que père potentiel (n’oubliez pas que j’adopte des enfants), je revendique le droit de me sentir concerné. La seconde raison est plus philosophique. Mener une guerre à coups de pancartes, de manifestations et de slogans ne peut que nous diviser davantage comme peuple et susciter la haine viscérale de l’autre camp. C’est d’ailleurs un peu la leçon que je tire de la dernière année des Français autour du mariage gay. L’opposition s’est tellement cristallisée qu’il faudra des années et peut-être des générations avant que les blessures ne guérissent et que le respect revienne peu à peu. L’amertume des « perdants » dans cette cause est palpable. La vindicte de l’autre camp l’est tout autant. Ce n’est pas ce je que souhaite pour mon pays.

Un respect pour l’homme

Bref, le Dr Morgentaler ne peut pas être identifié à un monstre car c’est une cause humaine qu’il a défendue alors que très peu d’hommes ne l’auraient fait comme il l’a fait. Il a été vu comme un héros par un grand nombre de femmes. Pour moi, il ne le sera donc qu’à moitié même si, aujourd’hui, c’est cette figure qui semble célébrée alors qu’on annonce son décès. Sur les médias sociaux, je vois à quel point il a su gagner le respect d’une grande partie des femmes et de toutes les féministes. Cependant, pour moi, maintenant, c’est l’humain que j’aimerais reconnaître. Je voudrais lui demander pardon de l’avoir jugé comme un monstre, même si je déteste, sans pouvoir rien y faire, l’idée d’imaginer qu’on aspire ou qu’on découpe un foetus, un être-humain-en-devenir conçu dans une rencontre sexuelle qui n’a pas suffisamment pris en compte la possibilité qu’il fasse partie de l’équation… Le Dr Morgentaler restera pour moi un homme qui s’est battu pour ses principes, ses convictions, au service d’un grand pan de l’humanité, la moitié en fait, afin qu’elle puisse avoir le droit de dire non et d’être traitée avec respect dans un contexte médical de qualité. Voilà, quand même, un être humain qui a de la valeur…

Vous le sentez, chacun des mots qui précèdent est difficile à écrire. Et c’est bien là que réside mon malheur: pour chaque femme qui fait le choix d’interrompre sa grossesse, une vie humaine est supprimée. Malgré toute mon ouverture, je ne peux taire cette douleur qui revit en moi, chaque fois que je viens à savoir qu’un avortement a eu lieu… Heureusement que je n’ai pas cette conscience pour les 100 000 qui ont lieu chaque année au Canada et près de 30 000 au Québec seulement. C’est un fait et c’est sans doute irréversible.

Alors peut-on, à tout le moins, réclamer tous ensemble qu’une véritable éducation à la sexualité et à l’amour soit mise en place et qu’elle valorise la prévention plutôt que la solution fatale? J’aimerais bien qu’un nouveau (plutôt une nouvelle!) Dr Morgentaler se lève pour défendre cette cause-là, aussi.

Le dilemme féministe

Fille ou Garçon

Un garçon, c’est bien; une fille, c’est non !

Depuis quelques années, les avortements sexo-sélectifs sont de plus en plus révélés au grand jour dans notre pays. Ce qui était au départ l’affaire de quelques individus serait en train de prendre des proportions inquiétantes. Pour la majorité des parents, connaître le sexe de son enfant à la première et surtout à la deuxième échographie est une source de fébrilité et d’amusement. Dans nos familles, on y va souvent de pronostics quand ce n’est pas carrément un jeu de paris ouverts! Mais il ne nous est jamais arrivé de mettre en question la poursuite de la grossesse si le sexe ne correspond pas au souhait des parents. Pour le premier, cela va de soi qu’on prend « ce qui vient ». Pour le deuxième, on peut espérer que ce soit l’autre sexe. Au troisième, les attentes peuvent être plus fortes si les deux premiers sont du même sexe… Mais si c’est encore une fille, alors que le couple veut bien un enfant, personne n’imaginerait un avortement en vue d’une autre grossesse qui, celle-là, donnerait, peut-être enfin, le sexe attendu. Non, jamais !

L’importance du mâle

La chasse aux fillettes est désormais bien documentée dans quelques pays. Elle semble arrivée chez nous, au Canada et même de plus en plus au Québec. Si cette situation survenait auparavant dans quelques cas isolés, le médecin ne devait pas s’interposer dans la décision de la mère de ne pas poursuivre sa grossesse. Il est plutôt convenu que c’est le choix de la femme qui prédomine et que ses raisons lui appartiennent à elle seule. Mais quand le phénomène s’accroît au point où il devient courant, on peut comprendre que les personnes qui font parties des équipes d’obstétrique se mettent à murmurer au point d’alerter les autres que nous sommes.

On attribue généralement cette situation aux familles immigrantes asiatiques, surtout chinoises et indiennes. En Chine, la politique de l’enfant unique, pour réduire la surpopulation, a provoqué cette surenchère pour que le seul enfant qui naisse soit un fils et non une fille. Avoir un fils, c’est mieux qu’une fille, peu importe les conséquences. Inutile d’énumérer les raisons qui peuvent pousser les couples à confier leur fille à l’adoption, le plus souvent en cachette, afin de pouvoir se donner une autre chance de mettre au monde un garçon. En réalité, ici-même au Canada français, le temps n’est pas si loin où nos familles préféraient encore les garçons aux filles. Quand Monsieur Dupont annonçait la naissance de son premier, cigare « bleu » en mains, c’était une joie souvent plus grande parmi les proches que s’il avait annoncé une fille… Le premier-né, s’il était garçon, était un signe providentiel. Il allait pouvoir suivre les pas de son père, que ce soit à la ferme ou dans une profession honorable et transmettre le nom de famille. Le deuxième fils serait éventuellement prêtre. Quant aux filles, leur sort était vite réglé: ou bien elles seraient ménagères ou bien religieuses. Bref, nous n’avons qu’à nous rappeler ces temps pas si anciens pour comprendre que d’autres cultures restent encore bien accrochées à la suprématie du mâle en matière de procréation.

Mais qui décide?

Comme il s’agit de phénomènes culturels qui influencent nettement l’identité individuelle des couples, il va de soi que, dans une société qui ne procure aucun droit à l’embryon ni au foetus, la tentation de recourir à l’interruption de grossesse sexo-sélective est bien réelle. En Chine, si le premier enfant est une fille, tant pis, ce sera cet enfant et ce sera le seul. Mais au Canada, seule la décision de la mère est prise en compte dans le choix d’interrompre la gestation. Il suffit de demander pour que cela se réalise. Admettons que c’est une situation inouïe pour un couple qui croit qu’il est éminemment plus souhaitable d’avoir un garçon qu’une fille pour commencer sa famille: « Ah bon? On peut supprimer et retenter le coup? Alors oui, allons-y, supprimons celle-ci et attendons de voir le prochain. »

En réalité, la femme est rarement seule à décider. C’est avec la pression de toute la famille, du conjoint et de leur culture communes que la décision de cesser la grossesse est prise. Et on assiste donc, après les handicapés, à la suppression massive de foetus féminins.

Le dilemme pro-choix

Les femmes du Canada ont bataillé chèrement pour obtenir le droit de disposer librement de leur corps, signifiant par le fait même le choix de garder ou non l’enfant qu’elles portent, peu importe la manière dont il a été conçu. Disposer librement, c’est pouvoir décider sans pression de quiconque. La pression d’autrui est un concept bien difficile à jauger. Par exemple, lorsque toute une société met en garde les couples sur la lourdeur que représente un enfant au pronostic de trisomie 21, par exemple, et que les témoignages des parents confirment souvent cette impression alors qu’ils revendiquent, au nom de la justice et de la solidarité nationale, de l’aide pour alléger leur charge, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’une forme de pression collective sur la femme qui doit choisir de garder ou non l’enfant dont le pronostic va dans ce sens.

En ce qui regarde le sexe de l’enfant, je fais l’hypothèse que le mouvement féministe est totalement piégé. Si les féministes continuent de lutter pour que d’aucune façon le droit à l’avortement ne soit jamais discuté ou débattu dans les parlements, elles finissent par ne plus pouvoir se montrer solidaires de toutes ces filles qui ne naîtront jamais sur la seule base qu’elles seraient plus tard des femmes comme elles. Il s’agit nettement de discrimination à l’égard des femmes, à commencer par le début de leur conception. Je trouve cela insensé. Quelle est la valeur de l’enfant à naître? Vaudrait-il plus s’il est de sexe masculin plutôt que féminin? N’y voyez-vous pas une question de société? Et lorsque nous voulons débattre de telles questions, ne revient-il pas à nos députés, en l’occurrence les femmes élues aux parlements, d’aller jusqu’au bout de leurs convictions sur l’égalité hommes-femmes en dénonçant cette vague croissante de suppression des foetus de sexe féminin?

Je suis prêt à aller au combat avec les féministes sur cette question, car je suis avec elles sur les implications de l’égalité dans toutes les dimensions de notre société.

Choisir ses combats, vraiment?

Bran et le mestre Luwin (Le Trône de fer)

Il faut choisir ses combats si on ne veut pas les perdre tous! Cet adage est devenu présent dans la vie courante et plus encore dans le domaine de l’éducation des enfants. Les intervenants aux compétences variées nous incitent à nous concentrer sur quelques aspects du comportement de notre enfant, car on ne peut pas tout réformer en même temps. Je concède qu’il faut savoir parfois nous concentrer sur quelques particularités pour avancer, mais il me semble que le risque de négliger d’autres éléments fondamentaux est très présent si nous en restons constamment à trier les combats que nous pouvons gagner plutôt que de nous lancer dans une vraie démarche de croissance, disons, plus intégrale.

Combat pour la Vie

Les catholiques semblent avoir pris depuis quelques décennies cette stratégie du choix sélectif des combats. Pensons à l’avortement. Certains militants pro-vie sont tellement concentrés sur ce combat qu’ils en finissent par ne plus rien voir des interpellations évangéliques pourtant si criantes pour plus de justice, pour l’égalité des sexes, pour l’inclusion et l’intégration, pour le respect des différences, pour la dignité au travail, pour l’accompagnement en fin de vie, pour l’éducation accessible à tous, pour l’édification d’une société où la Vie est servie avant tout par l’amour. Je me rappelle avoir interpellé directement le directeur-fondateur du magazine américain pro-vie LifeNews.com le soir où Troy Davis a été mis à mort suite à une condamnation controversée. Je lui demandais de prendre position et d’inviter ses lecteurs à se rallier au mouvement mondial qui avait cours afin de tenter d’empêcher l’exécution. Il m’avait répondu quelque chose comme: « Lorsque les opposants à la peine de mort s’opposeront à la mise à mort des foetus, je me battrai à leurs côtés. » Voilà où nous mène la sélection de nos combats lorsque cela implique le désengagement face à d’autres situations tout aussi tragiques. L’évêque de Nanterre, Gérard Daucourt, a publié ce jour une lettre adressée à ses diocésains. J’apprécie particulièrement la conclusion qui ouvre plus largement « le combat » à mener:

Notre combat de chrétiens pour la vie et pour l’homme est un. Il concerne aussi bien l’embryon que le malade en fin de vie, la famille que les chômeurs, les immigrés en difficulté que les personnes handicapées, etc. L’Eglise se sait concernée par toutes ces situations. Chaque membre de l’Eglise doit faire partout, en tous ces domaines, tout ce qu’il peut ! (source)

Cet appel d’un responsable de l’Église a de quoi nous faire réfléchir. Il est lancé dans un contexte où les catholiques français sont engagés dans un combat vigoureux contre le mariage gay et contre l’adoption par des couples homosexuels qui aurait pour conséquence, entre autres, de taire la vérité biologique que chaque être humain a un père et une mère. Tout en encourageant les catholiques à s’engager respectueusement dans un débat honnête sur ce sujet, l’évêque les appelle sagement à ne pas négliger les autres fronts. Je me sens concerné par ces choix de société qui ont déjà été mis en oeuvre ici au Canada et au Québec. Le mariage gay est désormais reconnu. L’adoption par des couples homosexuels est légitime. Il y a aussi bien d’autres « pratiques » qui ont été instaurées légalement alors qu’elles contrevenaient à l’éthique chrétienne. Qu’on pense simplement à l’accès libre à la contraception et à l’avortement. Il y en a d’autres qui risquent d’être sous peu autorisées, comme l’euthanasie et le suicide assisté. Bref, les temps sont durs pour les chrétiens qui résistent à ces nouvelles normes sociales fondées essentiellement sur une vision large des droits fondamentaux individuels, souvent à l’encontre d’une certaine idée du bien commun.

À force de perdre…

L’Église catholique a « perdu » de nombreux combats ainsi menés depuis les débuts de la sécularisation. Au-delà du fameux pouvoir d’influencer qu’elle exerçait autrefois, c’est surtout la réceptivité face à sa vision morale et son enseignement social qui fait défaut. Visiblement, les États de ce monde se laissent emporter par la vague relativiste qui donne la primauté de son destin à l’individu. Les « vainqueurs » parlent de progrès social et s’attribuent le terme de progressistes. Bien entendu, les « perdants » ne peuvent voir dans ces changements un progrès réel. Généralement, à force de perdre, les perdants finissent soit par se rallier au vainqueur, histoire de souffler un peu avant de fomenter de nouvelles alliances ou bien en se trouvant, finalement, pas si mal dans le camp adverse; soit par occuper le champ de la résistance. Il en est ainsi dans toutes les guerres. Il est donc possible, ici au Québec, qu’une bonne partie des croyants appartenant à l’Église catholique ait fini par se résigner à l’état de fait et à ne plus résister. Il est possible, qu’en ne résistant plus, ceux-ci en viennent à ne plus trouver mal ces nouvelles pratiques et même à en dégager des aspects positifs. Parfois, je me sens un peu comme ces fidèles attiédis. Parfois aussi, je me laisse attirer par la fougue des résistants! Comme dans toute « guerre », il n’est pas toujours possible ni souhaitable de rester neutre. Mais il se peut également que je me trompe de guerre…

Je me permets ici une analogie en vue de chercher une troisième voie. J’ai suivi les deux premières saisons de la série « Le Trône de fer ». On y voit sept petits royaumes combattre les uns contre les autres afin de conquérir le fameux trône, symbole de suprématie sur tout le continent imaginaire de Westeros. On y trouve une ville-forteresse pour chaque royaume. Celle-ci abrite une « noble maison » d’où est issu le roi local. Et ces villes sont sous la responsabilité d’un « mestre », l’équivalent plus ou moins d’un maire moderne, désigné on ne sait pas comment mais dont l’âge vénérable le rend presque éternel! Ces villes tombent tour à tour sous la domination d’un ennemi, mais le mestre est généralement maintenu en place par le conquérant, car il le reconnaît comme un sage respecté ayant autorité sur les habitants. Le mestre sert moins le roi que la ville à laquelle il est lié par serment, peu importe qui fixe les règles. Alors voilà: être « mestre » ne pourrait-il pas devenir une sorte de rôle qu’occuperaient l’Église et les chrétiens dans la société actuelle?

L’idée me plaît assez: que les chrétiens adoptent plus ou moins les attitudes des mestres pour leur ville, leur province, leur pays. Cela signifie d’abord et avant tout qu’ils servent honorablement leurs concitoyens et concitoyennes. Bien sûr, les mestres doivent se soumettre au pouvoir en place en faisant respecter ses lois. Certains mestres de la série « Le Trône de fer » manifestent cependant une grande liberté dans leur relation au roi, sans se montrer arrogants, parce qu’ils ont justement le respect des habitants. Ainsi donc, les mestres peuvent influencer positivement les décisions royales.

Dans mon pays, les lois concernant des situations éthiques ne sont pas absolument contraignantes. Je m’explique: personne n’est obligé d’avorter ou de se marier, même si c’est autorisé. Le mestre peut se présenter comme un conseiller, un guide, un confident pour toutes personnes aux prises avec des décisions importantes pour la conduite de leur vie et confrontées à des dilemmes lourds de conséquences. Un bon mestre devrait pouvoir accueillir, soutenir et accompagner ces femmes et ces hommes peu importe leurs choix moraux. Un mestre devrait savoir alerter le pouvoir en place lorsque des habitants de sa « ville » vivent des situations d’injustice, d’iniquité ou d’abus. En fouillant davantage ce rôle de mestre, peut-être pourrions-nous trouver notre vraie place de chrétiens dans la société…

Dans cette analogie du mestre, je vois évidemment quelque chose qui nous rapproche de Jésus et de son Évangile. Le Maître est venu pour tous, a accueilli les uns et les autres sans distinction de religion, de statut, de moyens. Il a proposé à tous un horizon de sens qui attira de grandes foules, surtout au début, et qui en laissa bien d’autres perplexes. Dans le monde qui est le nôtre, nous savons que le langage de la foi n’est pas toujours reçu avec la joie qu’il a procurée aux croyants comme moi lorsque nous avons choisi de marcher à la suite de Jésus. Mais rien n’empêche de continuer d’en vivre et de présenter une sagesse digne d’un mestre et, plus encore, digne du Maître lui-même. Pour moi, cela signifie une démarche personnelle de désarmement total. Et qui dit désarmement, dit donc qu’il n’est plus un combattant, du moins pas comme on pense. Comme notre poète et chansonnier Fred Pellerin l’écrit : « J’apprends à me tenir debout… Et puis une défaite qui vaut toutes les victoires… » En réalité, le vrai combat est bien plus grand que la victoire. Le combat des chrétiens vise la fin de toute haine pour que seul l’amour subsiste. La fin de la haine paraît plus souvent dans la défaite que dans la victoire. La fin de la haine, c’est Aimer. C’est le combat qu’a mené sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, certainement une grande « mestre » pour notre temps, et qui me permet de conclure…

Or, aimer c’est se donner;
aimer c’est se livrer ;
aimer c’est se sacrifier;
aimer c’est s’enchaîner à ce que l’on aime;
aimer c’est brûler;
aimer c’est se consumer ;
aimer c’est ne rien refuser ;
aimer c’est tout abandonner à l’amour…