Archives de mot-clé : Amour

Malgré l’Église, avec les couples gais

Standard
asset-version-98334aa924-gay_wedding_danish

Un mariage célébré dans une église anglicane.

J’ai eu la tentation, comme premier réflexe, d’intituler ce billet « Je suis homosexuel », à la manière de tous ces « Je suis » qui ont été repris de manière successive à propos de Charlie Hebdo et de tous les lieux attaqués par des fous furieux. Je me suis dit que ce serait mal interprété…

Il faut dire que sur ce sujet de l’homosexualité, j’ai été amené au cours des 30 dernières années à changer graduellement et profondément mon attitude. En effet, lors des premiers cours d’éthique (chrétienne, faut-il le préciser) que j’ai suivis en 1982, le sujet était abordé à la façon dont l’Église catholique a toujours dénoncé ce « désordre intrinsèque » de la nature. Mais je sentais déjà que quelque chose n’allait pas dans ce regard posé sur ces personnes. J’en connaissais déjà quelques-unes qui avaient toutes quitté ma région pour se réfugier dans l’anonymat de la grande ville. Je n’avais pas conscience de ce qu’elles vivaient en lien avec leur identité profonde.

C’est mon jeune frère, le premier, qui m’a éveillé à cette réalité. À ses 18 ans, il a fait son coming out alors que nous étions tous réunis chez nos parents. Je ressens encore la tension que cela nous avait fait vivre. Nous étions tous rivés sur le visage de notre père, car nous redoutions sa réaction. Et elle fut comme nous le craignions! J’étais mal à l’idée que cela arrive dans notre famille, avec des parents très religieux. Comme tous les hommes de mon âge, j’avais moi-même usé de tous ces mots visant à ridiculiser un garçon dès qu’il présentait quelque manifestation de féminité. Mais ce soir-là, j’étais plus choqué par le rejet de mon père (non pas de son fils, en tant que tel, mais de toute possibilité pour lui de vivre ouvertement son homosexualité, y compris l’interdiction d’inviter qui que ce soit qui serait comme lui). Ce fut le début de ma recherche pour comprendre.

Une rencontre au cœur de la souffrance

Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu accès à de vrais témoignages de la blessure infligée aux personnes homosexuelles (pour ce qui me concerne c’étaient des hommes), alors que je m’étais inscrit à une série de rencontres au sein d’une église baptiste où je me suis laissé entraîner dans un chemin insoupçonné. Pendant six mois, une fois par semaine, après les temps de prière et les catéchèses (qui, paradoxalement, dénonçaient les unions homosexuelles comme contraires au plan de Dieu), nous nous retrouvions en petits groupes. Le mien était constitué de sept hommes murs dont trois homosexuels. Chaque mardi soir, pendant une heure, nous étions comme dans une bulle protégée. Nous avions le droit de tout dire, de partager tout ce que nous avions à exprimer et nous étions tenus à la confidentialité.

Les personnes homosexuelles de mon groupe ont fait plus pour moi que toutes les lectures que j’ai pu faire sur le sujet. On aura beau chercher le gène de l’homosexualité dans l’ADN humain (et éventuellement le trouver), la science ne permettra jamais l’accès à la profondeur de l’humanité blessée d’une personne homosexuelle. Si je n’arrive toujours pas à déterminer le « début » de l’homosexualité d’un être humain (avant ou pendant la conception, après la naissance), je sais une chose avec certitude : il ne s’agit pas d’un choix. C’est quelque chose qui fait partie (ou qui vient à faire partie) de la structure psychique profonde de la personne. Il ne s’agit pas seulement d’une tendance, mais d’une composante de l’identité réelle de la personne. Et cela ne se déconstruit pas, ou peut-être que dans des cas très exceptionnels si j’en crois certains témoignages que j’ai entendus au cours de ces six mois.

Bref, j’ai beaucoup plus de respect pour la personne qui, pour arriver à s’assumer elle-même, comme premier pas vers un chemin d’épanouissement personnel, doit pouvoir afficher son identité de genre au risque de subir du rejet, de l’intimidation, parfois de la violence physique ou même l’emprisonnement ou la condamnation à mort dans certains pays. Il faut être complètement aveuglé par ses propres préjugés pour croire que ces personnes ont choisi d’être ce qu’elles sont…

Le retard de l’Église catholique

J’en viens donc à ma réflexion en Église. Je suis agent de pastorale, professeur et blogueur. Un jour, en commentaires à l’un de mes billets, un individu m’a longuement interpellé sur l’attitude violente de l’Église catholique à l’égard des personnes homosexuelles. J’avais beau argumenter sur la différence entre la morale que l’Église défendait et les attitudes pastorales des prêtres et du personnel qui se développaient de plus en plus en direction de l’accueil inconditionnel, mon interlocuteur me renvoyait toujours à la blessure causée par la définition de l’homosexualité qui laisse à penser que ces hommes et ces femmes ne pourraient jamais être considérées comme de « vraies » personnes et que le jugement posé sur elles pouvait encore aujourd’hui alimenter la peur et la haine en raison de ce qu’elles sont et pas seulement de leurs « actes intrinsèquement désordonnés ».

Autrefois, on mettait au rang des « passions » la tendance homosexuelle, comme l’alcoolisme, la pyromanie ou la perversion meurtrière. Et, bien entendu, la société devait s’assurer d’empêcher la mise en œuvre de telles passions (pensons à l’époque de la Prohibition). Mais qui peut prétendre encore que l’homosexualité ne serait qu’un penchant mauvais à combattre à tout prix?

Une Église rigide ou l’Évangile libérateur

Je me suis rendu à l’évidence que l’Évangile de Jésus-Christ ne peut pas légitimer une telle violence contre des frères et des sœurs en humanité. La réalité est que ces personnes sont comme elles sont. La foi nous conduit à reconnaître que Dieu nous aime tels que nous sommes, car il nous aime comme une mère ou un père aime ses enfants. Si mon propre père a pu faire le cheminement lui permettant d’accueillir son fils homosexuel et son conjoint dans sa propre maison et même de développer une relation privilégiée avec lui, combien Dieu lui-même ne pouvait-il pas les aimer de manière infinie? S’il les aime d’un tel amour, comme il m’aime et comme il aime tous ses enfants, ne veut-il pas pour eux le même chemin de bonheur et de vie? Ma réflexion m’amène à la conviction que ce chemin passe irrémédiablement par l’expérience de l’amour humain. Aimer son prochain, bien sûr. Mais l’amour conjugal, que l’Église se représente comme le signe sensible de l’amour de Dieu pour les humains, ne devrait-il pas être accessible à tous, sans exception?

Mon frère est en couple depuis de nombreuses années. Comme tous les couples, celui-là a ses petits défauts, ses petites habitudes, ses petites fermetures. Comme tous les couples, les conjoints de même sexe ont leur manière unique de s’aimer et d’aimer les membres de leurs familles. S’ils peuvent vivre sereinement leur amour, ils ont la même capacité de rayonner et d’exercer une réelle fécondité dans la société, là où ils sont suffisamment reconnus pour n’avoir plus besoin de recourir à la pitié ou à la compassion pour vivre leur vie tranquillement.

Mais ce n’est toujours pas le cas dans l’Église. Pourtant, celle-ci se trouve confrontée à sa propre évolution sur le mariage depuis les 50 dernières années. Autrefois considéré uniquement comme un contrat social pour la protection de la femme et la procréation, la définition du mariage a fini par intégrer l’amour mutuel comme la base d’une union fidèle et féconde. L’Église reconnaît aujourd’hui que c’est l’amour qui est le fondement. Si tel est le cas, alors l’amour peut et doit pouvoir s’épanouir également dans un couple homosexuel.

Un combat à mener

J’en viens finalement là où j’aurais peut-être dû commencer. Dans mon diocèse, une équipe pastorale s’est proposé d’inviter les couples qui s’aiment à une fête de l’amour. Se voulant consistante dans sa démarche en lien avec sa manière de concevoir l’amour, cette équipe en était venue à la conviction qu’elle ne pouvait pas refuser l’entrée à des couples qui seraient jugés « objectivement non-conformes » à la morale chrétienne. C’est tout simple : si ces couples ressentent que leur amour est vrai, engagé, durable, fécond, ils ont le même droit que tous les autres à la reconnaissance de l’Église.

La fête de l’amour réalisée par l’Unité pastorale Valin, en avril 2016, fut une initiative qui s’est voulue inclusive de tous les amours conjugaux. À la différence d’une fête de la fidélité, elle ne prenait pas en compte la dimension sacramentelle du mariage, mais seulement l’amour du couple. L’équipe de préparation de cette fête ne voulait pas trier, car cela aurait été un jugement. Elle ne voulait pas exclure, car cela aurait été en contradiction avec sa démarche de reconnaissance. Il s’est ainsi trouvé quelques couples gays dans l’assistance. Mais comme pour tous les autres, il ne leur était pas demandé de s’identifier. Il leur suffisait d’être là, d’accueillir la bonne nouvelle, de ressentir la joie devant la beauté des amours humains et de recevoir la bénédiction du prêtre. Si cette fête a pu scandaliser quelques catholiques scrupuleux, elle aura eu le mérite de mettre la valeur de l’amour au premier rang. N’est-ce pas ce que l’apôtre Paul lui-même recommande dans sa célèbre Hymne à l’amour (Cf. 1Co 13)?

Il est probable que cette fête ait pu semer de la confusion dans certains esprits, mais la sortie regrettable de l’évêque, mon évêque, visant à réprimander publiquement cette équipe jusqu’à contribuer tout récemment à la démission de son prêtre-modérateur, me paraît comme un geste bien plus grave, car il ne pourra que saper les efforts sincères des baptisés qui, comme moi, cherchent encore à demeurer en communion avec une institution déconnectée de la vie des gens. Par l’un de ses évêques, l’Église se sera, une fois de trop, montrée impitoyable en vertu d’une morale figée, empreinte de pharisaïsme, plutôt que miséricordieuse à l’excès, comme l’y invite le pape François*. Elle aura surtout fait la sourde oreille à toute la recherche contemporaine et aux témoignages consensuels qui permettent d’envisager l’homosexualité autrement que comme une perversion ou un désordre de la nature qu’il faudrait guérir ou à tout le moins brimer dans son expression.

Les couples homosexuels constituent un véritable écueil pour l’Église. Même le dernier synode sur la famille n’a pu leur adresser un seul mot, compte tenu des divisions que le sujet suscitait. Les couples de même sexe sont des pierres d’achoppement qui mettent l’Église au défi de sa propre cohérence et de sa véritable mission : exclure ou accueillir; juger ou accompagner; demeurer pure ou descendre dans la boue humaine, au risque de se salir et peut-être même de mourir… par amour. Voilà pourquoi je me range aux côtés des personnes homosexuelles et que je soutiens leur désir de vie conjugale engagée dans la durée et reconnue : pour que mon Église soit ne leur soit plus cause de souffrances, mais qu’elle devienne de plus en plus passionnée par leur libération et par leur inclusion.


* Ce paragraphe de mon article m’a valu un blâme de mon évêque, avec l’appui de ses plus proches collaborateurs. Je le mentionne à l’intention des personnes qui pourraient s’offusquer à l’idée que Mgr Rivest ait pu laisser passer un tel commentaire sans prendre la défense de l’Église, ce qui n’est pas le cas, bien au contraire.

Deux tabous pour le prix d’un

Standard

Photo: TIZIANA FABI/AFP

Un prêtre « de haut rang » qui oeuvre pour la Sacrée Congrégation de la Foi depuis des années vient de faire son coming out la veille du Synode sur la famille. En se déclarant homosexuel ET en couple, il brise ainsi deux tabous pour l’Église…

D’une part, le tabou de l’homosexualité qui est devenue une patate chaude au Vatican. Le bruit court que certains « lobbys gays » formés de prêtres œuvrant au Vatican auraient contribué à la démission de Benoît XVI. Tous ces ecclésiastiques gays, cachés derrière leur soutane, ne risquaient rien tant que la loi du silence les protégeait dans leur statut. Mais voilà que l’un des leurs sort du placard. Enfin, diront certains! Merde, diront les autres! Ces derniers, en effet, savent bien que le prix à payer pour sortir de l’hypocrisie est la perte de leur fonction prestigieuse au Vatican, ce qui fut d’ailleurs la sanction immédiate de Mgr Charamsa.

D’autre part, c’est le tabou du célibat sacerdotal qui est aussi brisé. J’ai en mémoire « Les oiseaux se cachent pour mourir » dans les années 1980. Ce roman célèbre dévoilait la double vie d’un évêque déchiré entre son amour pour Dieu et l’Église et l’amour d’une femme. Si on y sentait l’odeur de scandale, c’est bien parce qu’il présentait quelque chose de vraisemblable. Mais voilà que la réalité dépasse la fiction: si ce n’était que du tabou de la chasteté, il est fort probable qu’après le tapage médiatique, la poussière serait retombée et que le prêtre retournerait rapidement à l’anonymat. Nous avons connu tant d’histoires de prêtres défroqués depuis les années 1960 que le scandale finit par être banal. Mais voilà que nous sommes placés devant une histoire que la Bible elle-même appelle une abomination et va jusqu’à sanctionner de mort! (cf. Lévitique 20, 13)

Doublement scandaleux

En effet, c’est lorsque l’on combine les deux tabous que la rupture du célibat sacerdotal prend une dimension nouvelle. Depuis Benoît XVI, une consigne très claire avait été envoyée aux conférences épiscopales et aux évêques du monde entier: les hommes présentant une tendance homosexuelle devront être systématiquement empêchés de poursuivre leur cheminement vers le sacerdoce. On comprend que ceux qui étaient déjà dans l’appareil ecclésiastique ont pu commencer à sentir la soupe chaude. Comment peuvent-ils, en effet, travailler à rédiger des consignes homophobes pour toute la catholicité et être eux-mêmes en lutte intérieure avec cette orientation? Plus encore s’ils ont succombé à leur nature et qu’ils ont manqué à la chasteté. Mais tout ça leur était pardonné dans le secret du confessionnal! Le problème survient lorsqu’un prêtre s’installe dans une relation homosexuelle durable et qu’il la rend publique. Cela est « grave et irresponsable », selon les mots du porte-parole du Vatican.

Quelles conséquences?

Que se passera-t-il dans les couloirs du Vatican ces jours-ci au cours du Synode? J’entrevois deux possibilités. Plusieurs évêques feront les gorges chaudes et se scandaliseront comme il se doit d’une telle sortie médiatique qui aura privé l’Église de montrer une fois de plus son désir sincère de se rapprocher des familles « normales » (un homme et une femme unis de manière indissoluble et ouverts à la procréation). Ensuite on fera comme si cela n’avait été qu’un mauvais moment à passer et on poursuivra comme avant sans tenir compte de cette tentative jugée comme une prise d’otage médiatique… Après tout, ce n’est qu’une âme égarée!

Il est possible également que ce monsignore gagne son pari, c’est-à-dire de faire en sorte que l’Église, le pape et tous les cardinaux ne puissent plus faire comme si la question demeurait marginale. Car il y a vraiment matière à scandale. Je me dis que quelque chose ne fonctionne pas :

  • quand je vois mon Église ne pas se dissocier des État africains qui pourchassent les homosexuels en vue de les condamner à mort ou à des peines de prison;
  • quand elle ne réagit pas aux lois homophobes soutenues par l’Église orthodoxe russe;
  • quand elle se refuse à considérer, au moins pour en débattre, la réflexion et les recherches contemporaines qui montrent que la réalité de l’orientation sexuelle est « une variante de l’amour humain » indépendante du choix des protagonistes;
  • quand elle s’obstine à lire de manière univoque des versets bibliques que tant d’exégètes qualifiés invitent à nuancer.

On comprend dès lors toutes les mères et tous les pères catholiques qui ont des enfants homosexuels de ne plus se sentir en phase avec leur Église qui résiste toujours à considérer l’homosexualité autrement que comme un désordre contre nature.

Le fameux et spontané « Qui suis-je pour juger? » du pape François le poursuit comme un boulet aux pieds. Ce monsignore polonais vivant avec son compagnon dans la Ville sainte aura compris qu’avec ce pape il pouvait enfin sortir au grand jour. Je suis loin d’être persuadé que François le verra d’un bon oeil: il y a ouverture et ouverture bon sang! Mais la brèche qu’il a ouverte dans cet avion au retour du Brésil semble désormais conduire l’Église vers son destin. Elle devra tôt ou tard trouver une parole plus ajustée sur la question de l’homosexualité, revoir la formulation de son catéchisme et de ses consignes pour éviter qu’elle soit accusée encore et encore de se situer du côté des agresseurs homophobes plutôt que de celui de ces hommes et ces femmes, ces adolescents en particulier, qui souffrent encore aujourd’hui de n’être pas comme la norme et d’en subir de graves traumatismes. Si l’Église n’est pas du côté des personnes qui souffrent en ce bas-monde, elle doit sérieusement se poser la question de la vérité de sa posture évangélique. Si l’Église n’est pas du côté de l’amour, qui le sera?

Pendant que je me tais…

Standard

Depuis l’affaire Ghomeshi et jusqu’à peu, il ne s’est pas passé une heure, sur mes différents fils de réseaux sociaux ou dans d’autres médias, sans qu’une femme surgisse de mes abonnées ou amies ou connaissances et se mette à exprimer ou raconter qu’elle « en est », elle aussi. Je vois passer ces témoignages d’intimidations, d’abus, d’agressions, de viols que je lis ou écoute avec la gorge nouée, les yeux parfois mouillés. Incapable de commenter ou de dire quoi que ce soit, je me contente d’un +1, d’un pouce en l’air ou d’une étoile! Parfois je retweete ou je partage, mais je ne sais même pas si c’est ce qu’il faut faire. Oui, comment faut-il nous comporter, nous hommes, devant ce phénomène collectif à l’ampleur insoupçonnée? Certains s’y sont essayés en se trompant plus souvent qu’autrement.

J’ai appris non sans difficultés, avec Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus, qu’une femme qui exprime sa détresse, sa souffrance, ses états d’âme même, a simplement besoin qu’on l’écoute. Combien de fois je me suis fait dire: « Je ne veux pas que tu me trouves une solution, je veux juste que tu entendes ce que j’ai à dire! » Et ensuite de me reprendre et de me taire.

C’est ce qu’il faut faire, nous les hommes: nous taire. Mais pendant que nous nous taisons d’un silence respectueux, d’un non-dit rempli de tendresse, d’une pause de mots vides, mais d’attitudes justes, nous pouvons nous mettre ensemble et parler entre nous. C’est ce que je crois devoir faire, à ce moment-ci.

Pendant que je me tais du côté des femmes, je parlerai donc aux hommes, à mes semblables.

Nos histoires à nous

Très tôt à l’adolescence, j’ai été attiré par les « filles ». C’est normal, c’est important, c’est même rassurant pour certains. Très tôt également, le désir sexuel m’a pris au ventre. Je voulais connaître l’amour que je confondais certainement un peu (ou totalement) avec le sexe. Je me rappelle, à 14 ans, avec une fille de 15 (quelle conquête!), durant un de ces moments où la seule chose à faire ensemble est de s’embrasser sans arrêt, des heures durant! Parce qu’on ne sait pas quoi dire, parce qu’on n’a rien à dire, qu’il faut bien combler le temps et qu’on a les hormones dans le plafond! Un peu éreinté en raison de la posture que j’avais endurée trop longtemps, j’ai eu un geste de relever le bras droit vers l’épaule de ma copine. Je ne voulais rien faire d’autre, mais elle a vu autre chose, elle a cru que j’allais poser ma main sur son sein (je crois). Elle a eu un réflexe. Elle m’a saisi le poignet et l’a repoussé vivement en disant: « Non! Tu me toucheras pas! » N’ayant pas compris sa réaction, j’ai bien tenté d’expliquer que ce n’était pas mon intention (hum… sauf si… non, non, vraiment) mais rien n’a pu la convaincre. Notre petite soirée était terminée. Terminée aussi pour son amie et le mien qui étaient dans l’autre coin noir du sous-sol! Notre histoire d’amour ne s’est pas poursuivie…

Pendant longtemps j’ai été traumatisé par ce « non ». J’ai cherché à la revoir, à lui expliquer de nouveau, mais quelque chose avait été brisé. Pas de retour en arrière. Les années qui ont suivi m’ont amené à réfléchir sur la notion de consentement. J’en étais si marqué que je devais paraître complètement idiot lorsque venait le temps de demander à une fille et plus tard à une jeune femme si elle voulait « commencer une relation privilégiée » avec moi! Je me rappelle des expressions sur les visages de l’une comme l’autre à la suite d’une demande aussi inattendue alors qu’un simple « veux-tu sortir avec moi » aurait suffi… Que de malaises vécus juste à chercher le mode d’emploi! Et tant de relations qui n’ont, finalement, jamais commencées…

Ce n’est qu’à 20 ans que j’ai pu enfin trouver une jeune femme qui s’est montrée touchée par ma grande fragilité à demander… Et ce fut une belle histoire d’amour qui débuta. J’étais un jeune homme respectueux et bien décidé à la patience, mais le désir de ma compagne avait tôt fait de me décider à passer à l’acte! Visiblement, elle avait déjà une certaine expérience. Mais quelque chose n’allait pas. À chaque fois, à un certain moment, je sentais un malaise, quelque chose qui ne s’exprime pas mais qui est dans l’air. J’ai cru deviner qu’il n’y avait pas que des souvenirs heureux et que certains gestes de ma part pouvaient faire que son corps se remémorait et se crispait. Aujourd’hui, je crois bien qu’elle ferait partie de ces femmes qui disent tout haut ce qui était coincé quelque part au fond de leur être.

Ma seule autre expérience amoureuse est celle que je vis toujours avec la femme que j’ai épousée à 22 ans. Avec elle, tout semblait parfait (au lit, je veux dire). Tout, sauf lorsqu’elle dormait! Vous savez bien, vous les hommes, comme il est bon d’arriver dans un lit déjà chauffé et de se coller tout doucement contre l’être aimé! Pour moi, c’était à mes risques et périls! À chaque fois que mon bras se posait sur ses hanches, même dans la plus grande douceur, je recevais un coup ou bien mon poignet en sortait marqué. Pour elle, c’était donc durant son sommeil que ça s’était passé… Et depuis qu’elle dormait toutes les nuits avec un homme, son corps s’était mis à réagir aussi lorsqu’elle était éveillée. Combien de fois me fallut-il renoncer à mes envies non pas parce que ce n’était pas le bon moment, ni la bonne façon, mais simplement parce que le corps se fermait à toute sensation? Et ce fut donc un long apprentissage du respect, des limites réelles dans le non-dit, avec aussi des transgressions de ma part ou des détours pour y arriver quand même, parce que j’étais un homme et qu’un homme en veut toujours…

L’amour plutôt que le pouvoir

Il est probable que toutes les histoires qui nous sont racontées ces temps-ci où l’on comprend que des gars comme nous, peut-être nous-mêmes, se font révéler en pleine face comment ils n’ont pas été à la hauteur de ce qu’un homme doit faire dans le cadre d’une relation homme-femme au XXIe siècle, s’avère la meilleure thérapie collective qui nous soit offerte afin de trouver un nouveau sens à notre masculinité.

Il est temps de prendre conscience que nous ne sommes plus à l’époque lointaine où la femme était comptée parmi nos possessions; que nous ne sommes plus à l’époque des courtisans qui voyaient dans le refus d’une dame une invitation à la conquête; et que tous les moyens à notre disposition aujourd’hui – notre force physique, l’attrait que nous exerçons, nos positions de pouvoir, nos avances insistantes, nos drogues (!) et même l’amour que l’autre nous porte – ne doivent jamais nous permettre de transgresser la puissance d’un « non », qu’il soit dit par la bouche, par une attitude de refus ou ultimement par un corps qui se braque.

J’ai appris à cesser d’être macho, après des essais et erreurs, mais surtout beaucoup d’amour. J’y ai gagné l’amour incessant d’une femme qui me comble depuis plus de 30 ans. Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus grand que d’être aimé jour après jour par la même femme, celle qui nous connaît sous tous nos mauvais plis et toutes nos grandeurs. Être aimé jusqu’au bout, là est le bonheur de l’homme, quand il a appris lui-même à aimer et à respecter sa propre femme. Voilà ce que j’avais à dire à mes frères masculins.

Ce que Dieu a uni…

Standard

annulment« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » (Marc 10, 9) Avec le récent Synode sur la famille, cette question du divorce et du remariage a surgi de nouveau dans les échanges. Peu de gens de mon entourage arrivent à comprendre cet « endurcissement » face aux couples qui ont vécu un premier échec et qui se retrouvent jugés par l’Église en raison d’un nouvel engagement conjugal.

J’ai moi-même eu « l’honneur » dans ma vie d’être appelé à témoigner au cours de deux mariages dans ma famille. Les deux couples m’avaient demandé de préparer leur mariage avec eux et d’y apporter ma contribution lors de l’homélie. Je dois confesser aujourd’hui que j’ai échoué lamentablement. Non pas que ce que j’ai pu dire à l’époque n’avait aucun sens, bien au contraire! En tant que jeune théologien, j’ai énoncé clairement et avec fierté le rôle et la mission du couple dans le monde: « Être le reflet fidèle de l’amour de Dieu pour l’humanité, du Christ pour l’Église en se nourrissant quotidiennement à même cet amour divin ». Non, mon échec n’est pas théologique, il est plutôt anthropologique!

La très vaste majorité des couples qui s’adressent à l’Église, ici au Québec, pour se marier « religieusement », ont une très vague idée du sens théologique de leur engagement. Ils y viennent pour sceller leur amour et lui conférer une sorte de caractère sacré, ce qui montre bien leur « bonne foi ». Mais même s’ils se montrent patients en écoutant l’énoncé de mission qu’on leur confie, ils sont le plus souvent à des lieues de pouvoir en saisir toute la portée et de prendre un engagement aussi définitif.

Je crois sincèrement que je n’ai pas été digne de la confiance des deux couples qui ont voulu m’associer à leur démarche. J’étais pour eux une personne de confiance face à un univers devenu étranger (l’Église) et des codes de langage qu’ils ne comprenaient pas. En principe, j’aurais dû partir de leur projet, de leur amour, de leur volonté de s’établir comme couple plutôt que de leur imposer une sorte de mission qui ne collait en rien à leur situation. J’aurais dû leur proposer quelque chose d’intermédiaire, une fête de l’amour, une reconnaissance publique d’un projet en marche, mais pas un mariage. Les deux couples ont divorcé. Les quatre personnes se sont réengagées autrement et je n’ai pas été « demandé » pour être au coeur de leur nouvel engagement. Et ça se comprend!

Une mission qu’on embrasse progressivement

un-forum-discussion-lors-rassemblement-national-jeunes-religieux-religieuses-france_1_730_484Faisons un parallèle avec les personnes « consacrées », celles qui font un engagement au sein d’une communauté religieuse catholique. Celles-ci ont à vivre un certain nombre d’étapes avec des temps de discernement et parfois même d’épreuves. Une femme ou un homme se présente à une communauté, elle manifeste un intérêt. La plupart du temps, on lui montrera un certain détachement de manière à éprouver son désir. Elle reviendra et insistera. On lui proposera un temps relativement court pour « voir ». Parfois, on institue même une telle étape en appelant ces personnes des « regardantes » et on leur offre un accompagnement en vue de toujours s’assurer de leur liberté. Au bout de cette période qui peut durer un à deux ans, la personne peut demander à entrer dans la communauté. Si le discernement le confirme, on l’accueillera comme « novice ». Cette nouvelle étape lui permet de vivre entièrement dans la communauté, mais c’est un temps d’apprentissage, d’études, de travail. Le noviciat peut durer trois ans, parfois plus longtemps! La personne est toujours libre de quitter sans rompre un quelconque engagement. Ce n’est qu’après cette période qu’une première forme d’engagement plus formel entre en scène, la « profession temporaire ». La personne s’engage à approfondir sa vocation en étant pleinement membre de la communauté, mais ses « voeux » seront à réviser au terme de l’échéance qui peut durer de deux à trois ans, parfois plus! Enfin, parvenu au terme de ce temps qui vérifie constamment la liberté de l’individu et le discernement de sa vocation, celui-ci peut alors prononcer ses « voeux perpétuels » considérés comme irrévocables. Au total, un tel cheminement peut prendre de 5 à 10 ans avant de se conclure par un « mariage avec l’Époux ». La personne consacrée y reçoit la mission d’être fidèle et de témoigner de l’amour sans partage de Jésus pour elle-même et pour chaque être humain!

Revenons au mariage entre un homme et une femme. Ceux-ci ont passé quelque temps à se fréquenter, de moins en moins d’ailleurs. Ils ont assez souvent déjà vécu quelques mois ensemble, parfois plus. Et ils se présentent à l’Église. On leur donnera un weekend de préparation et on bénira leur alliance par le sacrement. Désormais, ils seront engagés de façon perpétuelle aux yeux de Dieu et personne sur terre n’aura plus le droit de « les séparer » (pas même eux)!

Ne voyez-vous pas, comme moi, une incohérence totale entre ces deux manières de s’engager devant Dieu et devant l’Église? Dans le premier cas, en outre, il s’agit d’une personne seule! Elle n’a qu’elle-même à scruter et à se voir cheminer vers son objectif alors que dans le mariage, il y a deux individus avec tout ce qu’ils sont: histoire personnelle, joies, peines, hésitations, peurs, désirs, etc.

Le sexe, le vrai problème?

La différence entre les deux situations, c’est la sexualisation de l’engagement religieux. Dans le premier cas, c’est la chasteté qui est en jeu. Dans le second, les relations sexuelles feront partie de l’équation tôt ou tard. Et comme il est rarement possible de les reporter de quelques années (!), vaut mieux alors unir les amoureux le plus tôt possible pour leur éviter le péché du « sexe hors mariage » (et bien sûr encadrer aussi l’arrivée d’enfants).

Je suis sans doute bien prétentieux de croire que la gradualité de l’engagement vocationnel devrait s’appliquer de la même manière à un couple chrétien qu’il est de mise pour une personne seule. Mais mon expérience personnelle me démontre que le mariage « religieux » devant Dieu et devant l’Église ne devrait survenir qu’après bien des années de fidélité que le couple aurait vécues et qui l’auraient éprouvé. Une majorité de couples ne survit pas au temps. Ceux qui survivent et qui reconnaissent la présence de Dieu et son amour indéfectible pour eux pourraient être accompagnés et invités à sceller cet amour dans l’alliance du mariage. C’est alors et alors seulement que nous pourrions parler d’un mariage « que Dieu a uni »…

Il est probable qu’ainsi nos tribunaux ecclésiastiques seraient beaucoup moins occupés qu’ils ne le sont actuellement et que les mariages célébrés à l’Église porteraient davantage la marque de la vocation sacramentelle dont nous avons tant besoin pour signifier au monde toute la beauté de l’amour qui s’engage, qui dure et qui se transforme au rythme du temps, à l’image et à la ressemblance de Dieu…

Les premiers signes d’un nouveau monde

Standard

Je suis finalement allé voir le film Noé réalisé par Darren Aronofsky. J’avais lu quelques critiques et déjà donné mon opinion sur la portée éventuelle d’un tel film basé sur des écritures anciennes et j’avais questionné les buts poursuivis. Et il est vrai que le film extrapole largement et invente passablement si on compare le scénario au récit biblique (cf. Genèse 6 à 8). Malgré tout, j’ai été touché par la tension dramatique et le poids de la décision qui réside entre les mains de Noé à la fin du déluge. Tout se joue entre la mort programmée et la vie comme nouveau possible.

Mort aux humains

Devant le spectacle qui se déroule de générations en générations, où se mélangent le mal et la bonté, avec plus d’effets sensibles du côté du mal, il va de soi que « n’importe quel créateur » serait déçu et en colère contre ses créatures. Les scènes de torture, d’assassinat, de guerre, de génocide, de négligence criminelle, ou encore de viol, de harcèlement, de discrimination, de corruption que les médias nous montrent chaque jour ne font que nous convaincre du fait que la justice est tout sauf une réalité dans notre monde. Et de voir ces mêmes créatures – nous-mêmes -, soi-disant les plus élevées de la création, celles à qui toute la terre aurait été confiée comme à des gardiens, les voir détruire sans relâche tout ce qu’elle contient ne peut qu’ajouter à la colère du créateur. Sur un plan humain, en effet, quel génie créatif pourrait accepter que d’autres détruisent son oeuvre en toute impunité? La sanction du Créateur est donc inévitable: « Il dit alors à Noé : « J’ai décidé d’en finir avec tous les humains. Par leur faute le monde est en effet rempli de violence ; je vais les supprimer de la terre. » (Genèse 6, 13)

Qui parmi nous n’a pas déjà songé un instant que la seule issue à tout ce mal ne pourrait qu’être la fin de tout? Dans le film, Noé se voit comme le justicier qui agit au nom du Créateur. Il comprend que la solution à ce carnage réside dans le « nettoyage » que les eaux accompliront lorsque son arche sera prête. Mais il croit aussi qu’il ne vaut pas mieux que tous les vivants qui seront exterminés, car il a compris qu’en lui-même et en ses fils, les penchants mauvais sont aussi bien présents. Oui, le mal existe et quiconque croit qu’il en est exempté se ment à lui-même.

L’alternative à la colère

Après le déluge, tout fait place à la vie nouvelle. Dans le film, ce sont les femmes qui permettent le retournement inattendu. Elles invitent à un autre regard sur Dieu. Celui-ci ne peut pas être un juge implacable qui ne ressent rien pour ses créatures. S’il peut lui-même être tenté par l’envie de tout supprimer, il ne peut pas ne pas se laisser émouvoir par une nouvelle vie. Alors que Noé a la conviction d’avoir trahi le Créateur en n’accomplissant pas jusqu’au bout ce qu’il croyait devoir faire, c’est sa fille adoptive qui lui donne la clé: Dieu s’en est remis à lui pour qu’il détermine ce qu’il convient de faire, entre aller jusqu’au bout de la justice en supprimant le genre humain ou faire confiance de nouveau en la bonté originelle de l’humain qui, au fond de son être, est d’abord capable aussi du meilleur.

En choisissant la voie de la bonté, Noé a fait le pari que son Créateur est prêt à une nouvelle alliance avec les humains. La Bible traduit ainsi cette idée:

« Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au coeur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, semailles et moissons, chaleur et froidure, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21-22)

Les spécialistes affirment que la Genèse est une oeuvre composite, issue de deux traditions. Une partie aurait été écrite autour de l’an 1000 et l’autre vers 500 avant notre ère. Il va donc de soi qu’il ne s’agit pas du récit des origines de l’être humain, mais bien davantage d’une réflexion profondément spirituelle. De tout temps, les humains ont été confrontés aux mêmes situations que celles dont nous sommes témoins de nos jours. Le mal et la bonté cohabitent comme l’ivraie et le bon grain de l’Évangile. Mais la violence semble aujourd’hui atteindre des sommets et il est difficile d’imaginer pire encore. Et la terre souffre de notre gestion égoïste et insouciante pour les générations qui viendront après nous. Durera-t-elle encore bien longtemps?

On a souvent entendu l’adage: « Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va. » Les récits de la Genèse sont une source toujours actuelle pour comprendre d’où nous venons. Et ce qu’ils nous enseignent est simple: nous sommes tous et toutes issus d’un battement de cœur infiniment bon, rempli d’un amour qui ne peut pas finir.

Le cœur de Dieu nous a voulus pour que nous rendions sa création glorieuse, mais le résultat est désastreux. Faudra-t-il un « nouveau » déluge? Faut-il de nouveau espérer que des catastrophes naturelles finissent par engloutir des humains par milliers pour que nous nous réveillions de notre torpeur et commencions à nous tourner vers le bien plutôt que le mal? Comme dans le film d’Aronofsky, un simple regard de l’homme au coeur endurci sur le visage d’un enfant peut tout changer. Je souhaite donc que chacun et chacune d’entre nous aient l’occasion, dans la suite de cet article, de pouvoir poser son regard sur un visage d’enfant. Que cette « vision » de l’insouciance, de l’innocence originelle et du bonheur simple nous inspire et nous conduise au seul choix qui convienne pour que le monde ait un avenir: l’amour. Et je conclus avec saint Paul, un autre grand témoin: « L’amour ne passera jamais. »

L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. (1re lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)

Qu’est-ce qui les pousse à aller si haut?

Standard

Cet article est une version modifiée dont l’original a été publié dans la série « En quête de foi » du magazine Le messager de Saint-Antoine, parution d’avril 2014. Cette série cherche à mettre en relief la dimension de foi qui est présente dans la culture actuelle. 

7784767118_ccc

Photo: rtl.fr

La flamme olympique s’est éteinte depuis peu. Les athlètes de tous les pays ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Les gagnants et les gagnantes ont mérité leurs médailles après ces années d’entraînement où détermination, persévérance, échecs et résilience ont fait partie de leur quotidien. Mais qu’est-ce donc qui pousse ainsi ces athlètes à courir, sauter, glisser, skier, patiner, compter des buts?

Une force de vie

Il existe en chaque être vivant une énergie propre au développement de ses potentiels. L’un de mes professeurs l’appelait l’énergie « organismique ». Cette vitalité qui nous meut est propre à notre nature humaine. Si elle est disponible de manière égale pour tous, nous ne sommes toutefois pas égaux en ressources pour la faire jaillir et la focaliser vers des buts élevés.

Certains êtres humains vont accomplir des exploits dans des domaines singuliers, mais il est plutôt rare de voir une personne performer dans tous les domaines possibles de nos vies. Nous ne pouvons pas être les meilleurs en tout, mais seulement en quelque chose de très précis.

Une confiance à toute épreuve

Les meilleurs d’entre nous ont toutefois un point en commun : la confiance en soi. C’est la confiance qui est à la base de la foi. Avoir foi en « sa cause », son but, son chemin de vie, c’est ce qui pousse à se réaliser pleinement.

2000x2000harvey270211al009

Photo: ski-nordique.net

Je pense au skieur de fond Alex Harvey, parmi tant d’autres. Dans la foulée de son père, pionnier dans son sport au Canada, le jeune Alex s’est fixé son but : atteindre le sommet. À force de travail, d’échecs, de petits succès, de défaites, et encore et toujours des entraînements intensifs, il est arrivé à se hisser parmi les meilleurs. Sa vie est en réalité une véritable ascèse d’une héroïcité telle à faire pâlir les saints! Je pense aussi aux patineuses de vitesse dont plusieurs sont issues de ma région. Marianne St-Gelais, par exemple, qui a tout donné pour parvenir au sommet, n’a pourtant pas obtenu la récompense dorée qu’elle visait aux derniers jeux. Avec ou sans médaille, la force de ces athlètes est inspirante. Elle réside dans leur confiance.

Une confiance fragile

Une telle confiance est intacte chez l’enfant qui naît. Celle-ci peut être amenée à se déployer favorablement dans son existence si les conditions sont réunies. Les parents sont responsables de l’accueillir tel qu’il est et de le considérer comme un « projet » inachevé que Dieu leur confie. Avoir foi en soi est une attitude essentielle dans notre monde actuel. Les situations qui peuvent nous casser sont fréquentes et l’hostilité ambiante peut freiner notre énergie vitale. La vie est comme un film d’action : parsemée d’embûches, d’énigmes, d’impasses et de quête.

La seule façon de parcourir le chemin qui est le nôtre, c’est encore de pouvoir compter sur les autres. Sommes-nous capables de cette solidarité envers les humains que nous côtoyons? La médaille olympique n’est pas à la portée de la majorité des gens qui nous entourent. Mais le but que nous devons tous et toutes poursuivre est de monter sur le podium de notre propre vie.

Les chrétiens et les chrétiennes visent un podium différent de celui des sportifs. Ses trois marches sont l’amour, le don de soi, la compassion. Même lorsque nous sommes en situation de vulnérabilité, il nous est toujours possible, grâce à Jésus, de « rivaliser d’amour ». Soyons les uns pour les autres des catalyseurs de cette espérance qui donne envie d’être les champions du bon Dieu!

 

L’amour, malade à en tuer

Standard

Image diffusée sur la page Facebook du présumé tueur de Trois-Rivières – février 2014

Est-ce moi ou, ces temps-ci, on n’en finit plus avec les « drames familiaux »? Deux morts par ci, trois autres par là. On s’en étonne encore, on se demande comment cela peut arriver, on s’indigne, on compatit… Et on oublie, jusqu’à la fois suivante. Mais justement, cette autre fois me paraît venir plus vite qu’avant.

La peine, la colère, l’envie de faire mal, c’est bien naturel lorsqu’une histoire d’amour se termine mal (y en a-t-il, hormis celles qui durent, qui se terminent vraiment bien?). Dans l’envie de faire mal, celle de tuer est souvent incluse, au fond de la douleur, comme un désir d’effacer l’autre définitivement. Mais tout comme le jeune garçon en pleine phase d’Œdipe ne tue pas son père pour de vrai, tuer son ex-conjointe ou son ex-petite-amie en emportant éventuellement d’autres innocents ne devrait pas faire partie des options réelles!

Effacer l’autre…

Lorsque la rupture est survenue pour l’un de mes proches, sa colère n’a cessé d’augmenter, de jour en jour. Il aurait pu chanter ce cri du cœur du groupe Zébulon: « Mais ça m’fait mal en d’dans » entendu récemment à La Voix. Autant le besoin de rester proche de son enfant avait été sa raison d’être et de durer aux derniers jours de la relation, autant la rage avait effacé ce désir. Il était devenu incapable d’envisager un lien aussi proche de l’autre alors qu’il avait si mal. Deux semaines on passé, puis trois, puis plus d’un mois. Rien ne s’apaisait, au contraire. À quel moment aurait lieu la cassure, cet instant où dans la tête le déni de l’interdit survient pour laisser place à une conscience « claire » de la seule chose qu’il « faut » faire: supprimer le mal en supprimant l’autre qui en est la cause? L’idée que cela puisse arriver m’a effleuré l’esprit. Mais un jour, quelqu’un lui a parlé. Fort. Il semble que cela a porté puisque la personne s’est remise à penser à l’enfant délaissé et à permettre à son cœur blessé d’entreprendre les approches qui allaient réconcilier, d’abord avec l’idée, ensuite avec le geste. Et là, peu à peu, la rage contre l’ex s’est changée en colère et la colère en peine… C’est dans la peine que le travail du deuil peut se faire, enfin, allant parfois jusqu’à permettre des prises de conscience, parfois aussi un lien transformé.

La peine redonne au cœur son humanité. Le cœur est un organe vulnérable. Et en tant qu’organe vital, il a développé très tôt ses moyens de défense. Lorsqu’on lui fait mal, il se dresse d’un bloc, durci comme la pierre de lave. Le cœur de pierre n’est jamais un bon conseiller. Il lui faut retrouver ce qui en fait un organe de chair, vivant, souple, fragile. Cela n’arrive que si l’être qui a mal demeure dans son humanité. Avoir mal ne tue pas mais peut rendre malade. Devenir malade à en mourir peut tuer.

Réintégrer l’humanité

Lorsque le mal se transforme en maladie et que la psychose permet d’imaginer la solution libératrice, il importe plus que tout de ramener l’être souffrant à l’intérieur d’un cercle d’humanité. Ce n’est pas facile de se faire proche d’une personne enragée. Mais c’est une question de vie… pour éviter que cela en soit une de morts. Un ami doit pouvoir encaisser les coups de gueule, la déprime, l’envie de tuer en laissant dire, tout en ramenant parfois à la réalité: « Non, ça tu ne peux pas… Tu sais bien que ce n’est pas possible, que ça n’arrangera rien. » Lorsque la colère est vidée, l’espace se crée pour que la cicatrisation commence.

Mais nous manquons péniblement de ces amis qui savent écouter sans se compromettre, sans encourager le passage à l’acte tout en demeurant loyaux. On a tous tôt fait de déguerpir devant la souffrance psychique causée par l’amour, c’est trop épuisant. Le vide se fait alors peu à peu autour de l’être abandonné, paumé, choqué. Puisqu’il est déjà mort (already dead), il ne reste plus qu’à faire correspondre ce qui est, « en d’dans », avec ce qui est à faire, là. Une fois lancé, rien ne l’arrêtera plus. Et voilà que le mal est fait, entraînant dans sa foulée d’autres vies et causant plus de douleurs encore, et la colère, et la rage…

Je n’y vois qu’un immense cri de douleur qui n’a pu être contenu. Pour éviter que des gestes tragiques soient posés par des êtres blessés, il n’y a en effet qu’un remède, celui de l’amitié envers et contre tout. Mais où la trouver? Comment pouvoir compter sur quelqu’un qui nous accompagnera sur ce chemin de la souffrance? Bien souvent, les amis humains se désistent car ils ne supportent pas la douleur de l’autre. Cela ne s’invente pas, un tel ami fidèle. Alors, serait-ce une cause perdue? Pour nous, possible.

Pour moi, il reste l’Autre qui est tout autre: Dieu qui, en Jésus, a assumé sa vie humaine jusqu’au bout du mal le plus insensé. Le prier est un moyen réel pour se laisser toucher et parfois être guidé vers celui ou celle qui souffre. Prier pour avoir la force d’être avec. Prier pour que quelqu’un d’autre lui soit envoyé. Ou alors pour trouver la force de « secouer » le paumé pour qu’il regarde vers la lumière. Il ne peut la voir, enfermé qu’il est dans ses ténèbres, mais s’il arrive à l’imaginer, il saura l’espérer. L’espérance est déjà une lumière qui vient aussi d’en d’dans!

Nous sommes dans un monde où la lumière ne luit pas suffisamment pour attirer les mal-aimés, les immatures, les narcissiques. Pour qu’elle brille aux yeux des humains, il faut qu’elle s’alimente à la source. Pour moi, la source, c’est le Christ. Et le Christ est aussi la fin, la Lumière, celui qui accueille à bras ouverts les innocents tués, tout comme il peut aussi redonner son humanité perdue à celui qui aura posé le geste fatal. C’est à la fois un scandale, pour l’esprit humain, et la beauté sublime du pardon divin. Voilà. C’est dit.