Le mieux est l’ennemi du bien

La famille idéale

La famille idéale ? (Photo: http://www.cote-momes.com)

Par intérêt personnel, j’observe chaque jour de mon Québec séculier la situation française où le débat fait rage autour du projet de loi sur le mariage gay et l’ouverture à l’adoption par deux papas ou deux mamans. De mon pays, où cette situation existe depuis plus de 10 ans, je tente de voir le changement anthropologique majeur que nous aurions dû vivre et je n’y parviens pas. Ou si peu. Et là, devant la radicalisation des tensions en France, je me demande sincèrement si ce combat en vaut le coup. Je suis choqué surtout par la démagogie des discours et les invectives réciproques. On a déjà vu un peuple français plus réfléchi, plus inspirant aussi dans sa capacité d’analyser les situations et les risques, et dans sa facilité à débattre de grands enjeux s’en se mettre à frapper son adversaire aussi bassement qu’à travers tout ce qu’on peut lire de la part des deux camps… Peut-être me suis-je fait une image idéalisée de ce pays. Pour l’heure, je serais incapable de m’associer ni à l’un ni à l’autre des camps en présence.

Dans le rêve, il y a le mieux…

En réfléchissant à tout ceci, je me suis mis à imaginer un monde idéal dans lequel tous les enfants conçus naîtraient. Dans un tel monde, pour qu’ils arrivent à trouver le bonheur, il vaudrait mieux que tout soit parfait…

  • Il vaut mieux que les parents ayant conçu un rejeton l’ait fait dans un contexte d’amour authentique, engagé et durable.
  • Il vaut mieux qu’un enfant ne soit jamais importuné durant toute sa grossesse, ni par les comportements à risque pour son développement (fumée, alcool, substances, etc.); ni par l’angoisse de sa mère qui pourrait être allée jusqu’à penser le supprimer; ni encore par le désir de cette dernière qu’il soit autre chose que ce qu’il est déjà, à savoir une fille, un garçon, dont l’orientation soit tournée vers le même ou l’autre sexe, avec ou sans anomalie génétique, éventuellement autiste ou déficient intellectuel, bref, qu’il ne serait pas parfait…
  • Il vaut mieux que les circonstances de sa naissance soient optimales: un père aux côtés de sa maman, l’ayant soutenue durant les mois qui ont précédé afin qu’elle soit au meilleure de sa condition physique et psychologique; un accouchement sans problème; les premiers souffles de vie au sein d’une famille dont l’accueil et l’amour sont déjà à leur sommet.
  • Il vaut mieux que le papa et la maman de cet enfant demeurent unis tout au long de sa croissance et même après, et qu’ils l’éduquent juste comme il faut sans jamais trop le corriger, afin de lui assurer une parfaite stabilité affective et qu’il se développe au meilleur de son potentiel.
  • Il vaut mieux que sa famille soit équilibrée, avec juste assez de frères et soeurs pour lui permettre de développer des habiletés sociales, un sens du partage et de l’entraide, et que jamais un accident ou la maladie ne vienne briser cet authentique paradis terrestre.
  • Il vaut mieux que le papa gagne beaucoup de sous et que la maman ait tout le temps nécessaire et plus encore pour s’occuper de lui, le cajoler, répondre à ses besoins, le sécuriser, lui apporter tout ce que la vie moderne a inventé afin qu’il soit heureux et que sa croissance soit harmonieuse.
  • Il vaut mieux qu’il n’ait que des succès scolaires afin qu’il développe la meilleure estime de soi et qu’en grandissant il lui soit toujours possible de réaliser le meilleur de lui-même.
  • Il vaut mieux qu’il soit clairement hétérosexuel et que cette orientation soit reconnue très tôt dans son enfance afin qu’il se développe selon les attributs de son genre et qu’il sache se positionner en face des autres, en tant qu’homme ou en tant que femme, inspirant ainsi le respect de tous.
  • Il vaut mieux qu’il décroche un emploi qui correspond parfaitement à ses rêves et à la formation qu’il s’est donnée et que ses patrons sachent le valoriser, le promouvoir et l’assurer d’une sécurité qui le rendra serein et performant.
  • Il vaut mieux que la maladie ne vienne jamais affecter le cours de sa vie, ni les ruptures, ni les deuils, car ces expériences de souffrance pourraient brimer son potentiel et le rendre inquiet.
  • Il vaut mieux que sa vie soit sans failles: un amour qui arrivera de la manière la plus romantique, des enfants qui naîtront dans un contexte tout aussi parfait que le sien, une fierté de les voir grandir et se développer, la joie de finir ses jours entouré des siens, en laissant, avec son dernier souffle, un profond sentiment d’une vie bien remplie et heureuse…

On pourrait ajouter bien d’autres éléments d’une vie parfaite. Mais la vie n’est jamais comme ça, jamais complètement en tout cas.

Dans la vie, il y a ce qui est…

  • Il arrive que bien des enfants soient conçus d’un désir confus, d’un amour flou, parfois même dans la violence; que l’enfant ne soit pas attendu pour lui-même, qu’il soit accidentel ou même utilitaire dans une tentative de recoller les morceaux d’un couple en dérive. 
  • Il arrive que la vie intra-utérine soit marquée par de nombreux incidents: le choc d’apprendre que cette vie s’installe dans le corps d’une femme à un moment inopportun; le souci financier car la situation est précaire; le stress et l’anxiété poussant la mère à continuer ce qu’elle faisait déjà, parfois avec plus d’insistance (boire, fumer, consommer des substances, travailler dans un cadre défavorable, etc.); l’angoisse de cette mère devant les possibilités que l’enfant ne corresponde pas à ce qu’elle voudrait; devant l’éventualité d’un accouchement difficile; devant la perspective de choisir entre l’enfant et le conjoint; de se retrouver seule et sans soutien… Bref, il arrive que « la vie avant la vie » ait déjà marqué fortement l’enfant avant qu’il ne voit le jour.
  • Il arrive que le couple n’est pas à son meilleur au moment de son arrivée, qu’il se soit déjà défait et que la maman soit abandonnée ou bien réengagée avec un autre conjoint; que les frères et soeurs, ou demi-frères et demi-soeurs, ne soient pas disposés à partager l’espace et le coeur de leurs parents déjà bien occupés; qu’un grand frère ou une grande soeur soit atteinte d’une maladie ou d’un handicap qui occupe toute l’attention des parents; que cet enfant arrive lui-même avec une différence et qu’il suscite des réactions diverses, allant du choix de l’abandonner à la charge d’autres (adoption) à celui de l’assumer, parfois avec des efforts qui grugent la capacité de manifester son amour.
  • Il arrive que les conditions financières soient désastreuses en raison d’un emploi perdu, d’une situation d’appauvrissement chronique, une rupture précédente coûteuse; et que l’enfant n’a parfois même pas le nécessaire pour assurer son développement de base.
  • Il arrive que l’enfant soit confus dans son rapport aux autres alors que des attentes face à son orientation sexuelle lui imposent d’être autrement que ce qu’il « sent »; et qu’il devienne ainsi l’objet de rejet, d’intimidation, de haine; qu’il soit alors si marqué par tout ceci que son estime de soi descende à zéro, que son avenir devienne inexistant, que sa vie soit un enfer.
  • Il arrive que la santé se dégrade ou qu’un accident survienne, parfois même dans l’enfance, et que tous les rêves s’effondrent.
  • Il arrive que, suite à une série de situations comme celles qui précèdent, un jeune arrive à la  maturité avec de grandes carences affectives ou développementales, qu’il ne sache pas se comporter comme un adulte libre et responsable; qu’il fasse des choix malsains et parfois malicieux; qu’il se retrouve dans un groupe aux comportements non recommandables; qu’il devienne un véritable cauchemar pour ses parents.

Il arrive ce qui arrive et le mieux n’est pas toujours au rendez-vous! Par exemple, le début de la vie n’a pas été au mieux pour mes cinq enfants adoptés, nés dans un monde inadéquat pour les accueillir tels qu’ils étaient. Elle n’a même pas été parfaite pour moi qui suis né dans une famille traditionnelle, car il eut mieux valu, selon mon analyse, biaisée, que tant de choses aient été différentes… Un professeur de philosophie au collège nous avait cité ce fameux proverbe afin de nous sensibiliser aux dangers du perfectionnisme: « Le mieux est l’ennemi du bien ». En ne voulant que d’un monde idéal, on risque de n’être plus en mesure de voir le bien dans l’imparfait. Car il est réellement présent, le bien, dans le monde actuel, tel qu’il est. On trouvera toujours des témoins qui viendront affirmer qu’ils ont vécu plus ou moins l’enfer à cause de leurs parents ou de la société et qui soutiendront la thèse du mieux plutôt que de faire le meilleur avec ce qui arrive:

  • « Si je suis comme ça, c’est à cause de mon père alcoolique… » 
  • « Si je suis comme ça, c’est à cause de ma mère dominatrice… »
  • [Ajoutez ici vos propres] « Si je suis comme ça, c’est à cause de… »
  • Et, pour arriver à mon sujet: « si je suis comme ça, c’est parce que j’ai eu deux papas (ou deux mamans) qui m’ont privé d’une mère (ou d’un père)… »

Nous avons probablement tous rêvé un jour d’avoir d’autres parents que ceux que la vie nous a donnés. Nous portons des marques psychologiques et affectives de leurs faiblesses et de leurs erreurs, parfois de leur incapacité à aimer pleinement. Et nous voudrions recommencer notre vie d’enfant dans un contexte idéal, en imaginant qu’ainsi nous serions différents de ce que nous sommes devenus et qu’alors nous nous aimerions davantage tels que nous serions! La vie idéale n’existe pas. Nous naissons sans l’avoir demandé. Après coup, peut-être que certains d’entre nous auraient préféré que leur mère choisisse l’interruption de grossesse, mais ce n’est pas arrivé puisque nous sommes là. Nous devons vivre dans un monde de finitude, d’imperfection, de fragilités. Chaque jour, nous vivons sous l’influence des autres qui sont tous et toutes, eux aussi, des êtres vulnérables. Pouvons-nous, alors, choisir le bien que nous avons plutôt que de passer notre vie à regretter le mieux qui n’est pas arrivé? Deux papas ou deux mamans n’est peut-être pas le mieux. Mais un papa et une maman non plus ou pas toujours, sinon sur papier. J’ai à décider que mes parents, ceux que la vie m’a donnés, sont ce qui est bien pour moi. J’ai à les regarder tels qu’ils sont, à les honorer pour la vie qu’ils m’ont donnée, à les aimer et à vivre ma vie du mieux que je peux. J’ai surtout à devenir l’être humain que le meilleur de moi-même m’appelle à être, peu importe ce qui m’a fait ou défait. Et pour cela, j’ai besoin des autres quels qu’ils soient, tels qu’ils sont. Ne pouvons-nous pas tenter de faire un monde meilleur, à partir de ce qu’il est et du bien que nous pouvons en tirer, plutôt que regretter sans cesse le mieux qu’il n’aura jamais été?

Choisir ses combats, vraiment?

Bran et le mestre Luwin (Le Trône de fer)

Il faut choisir ses combats si on ne veut pas les perdre tous! Cet adage est devenu présent dans la vie courante et plus encore dans le domaine de l’éducation des enfants. Les intervenants aux compétences variées nous incitent à nous concentrer sur quelques aspects du comportement de notre enfant, car on ne peut pas tout réformer en même temps. Je concède qu’il faut savoir parfois nous concentrer sur quelques particularités pour avancer, mais il me semble que le risque de négliger d’autres éléments fondamentaux est très présent si nous en restons constamment à trier les combats que nous pouvons gagner plutôt que de nous lancer dans une vraie démarche de croissance, disons, plus intégrale.

Combat pour la Vie

Les catholiques semblent avoir pris depuis quelques décennies cette stratégie du choix sélectif des combats. Pensons à l’avortement. Certains militants pro-vie sont tellement concentrés sur ce combat qu’ils en finissent par ne plus rien voir des interpellations évangéliques pourtant si criantes pour plus de justice, pour l’égalité des sexes, pour l’inclusion et l’intégration, pour le respect des différences, pour la dignité au travail, pour l’accompagnement en fin de vie, pour l’éducation accessible à tous, pour l’édification d’une société où la Vie est servie avant tout par l’amour. Je me rappelle avoir interpellé directement le directeur-fondateur du magazine américain pro-vie LifeNews.com le soir où Troy Davis a été mis à mort suite à une condamnation controversée. Je lui demandais de prendre position et d’inviter ses lecteurs à se rallier au mouvement mondial qui avait cours afin de tenter d’empêcher l’exécution. Il m’avait répondu quelque chose comme: « Lorsque les opposants à la peine de mort s’opposeront à la mise à mort des foetus, je me battrai à leurs côtés. » Voilà où nous mène la sélection de nos combats lorsque cela implique le désengagement face à d’autres situations tout aussi tragiques. L’évêque de Nanterre, Gérard Daucourt, a publié ce jour une lettre adressée à ses diocésains. J’apprécie particulièrement la conclusion qui ouvre plus largement « le combat » à mener:

Notre combat de chrétiens pour la vie et pour l’homme est un. Il concerne aussi bien l’embryon que le malade en fin de vie, la famille que les chômeurs, les immigrés en difficulté que les personnes handicapées, etc. L’Eglise se sait concernée par toutes ces situations. Chaque membre de l’Eglise doit faire partout, en tous ces domaines, tout ce qu’il peut ! (source)

Cet appel d’un responsable de l’Église a de quoi nous faire réfléchir. Il est lancé dans un contexte où les catholiques français sont engagés dans un combat vigoureux contre le mariage gay et contre l’adoption par des couples homosexuels qui aurait pour conséquence, entre autres, de taire la vérité biologique que chaque être humain a un père et une mère. Tout en encourageant les catholiques à s’engager respectueusement dans un débat honnête sur ce sujet, l’évêque les appelle sagement à ne pas négliger les autres fronts. Je me sens concerné par ces choix de société qui ont déjà été mis en oeuvre ici au Canada et au Québec. Le mariage gay est désormais reconnu. L’adoption par des couples homosexuels est légitime. Il y a aussi bien d’autres « pratiques » qui ont été instaurées légalement alors qu’elles contrevenaient à l’éthique chrétienne. Qu’on pense simplement à l’accès libre à la contraception et à l’avortement. Il y en a d’autres qui risquent d’être sous peu autorisées, comme l’euthanasie et le suicide assisté. Bref, les temps sont durs pour les chrétiens qui résistent à ces nouvelles normes sociales fondées essentiellement sur une vision large des droits fondamentaux individuels, souvent à l’encontre d’une certaine idée du bien commun.

À force de perdre…

L’Église catholique a « perdu » de nombreux combats ainsi menés depuis les débuts de la sécularisation. Au-delà du fameux pouvoir d’influencer qu’elle exerçait autrefois, c’est surtout la réceptivité face à sa vision morale et son enseignement social qui fait défaut. Visiblement, les États de ce monde se laissent emporter par la vague relativiste qui donne la primauté de son destin à l’individu. Les « vainqueurs » parlent de progrès social et s’attribuent le terme de progressistes. Bien entendu, les « perdants » ne peuvent voir dans ces changements un progrès réel. Généralement, à force de perdre, les perdants finissent soit par se rallier au vainqueur, histoire de souffler un peu avant de fomenter de nouvelles alliances ou bien en se trouvant, finalement, pas si mal dans le camp adverse; soit par occuper le champ de la résistance. Il en est ainsi dans toutes les guerres. Il est donc possible, ici au Québec, qu’une bonne partie des croyants appartenant à l’Église catholique ait fini par se résigner à l’état de fait et à ne plus résister. Il est possible, qu’en ne résistant plus, ceux-ci en viennent à ne plus trouver mal ces nouvelles pratiques et même à en dégager des aspects positifs. Parfois, je me sens un peu comme ces fidèles attiédis. Parfois aussi, je me laisse attirer par la fougue des résistants! Comme dans toute « guerre », il n’est pas toujours possible ni souhaitable de rester neutre. Mais il se peut également que je me trompe de guerre…

Je me permets ici une analogie en vue de chercher une troisième voie. J’ai suivi les deux premières saisons de la série « Le Trône de fer ». On y voit sept petits royaumes combattre les uns contre les autres afin de conquérir le fameux trône, symbole de suprématie sur tout le continent imaginaire de Westeros. On y trouve une ville-forteresse pour chaque royaume. Celle-ci abrite une « noble maison » d’où est issu le roi local. Et ces villes sont sous la responsabilité d’un « mestre », l’équivalent plus ou moins d’un maire moderne, désigné on ne sait pas comment mais dont l’âge vénérable le rend presque éternel! Ces villes tombent tour à tour sous la domination d’un ennemi, mais le mestre est généralement maintenu en place par le conquérant, car il le reconnaît comme un sage respecté ayant autorité sur les habitants. Le mestre sert moins le roi que la ville à laquelle il est lié par serment, peu importe qui fixe les règles. Alors voilà: être « mestre » ne pourrait-il pas devenir une sorte de rôle qu’occuperaient l’Église et les chrétiens dans la société actuelle?

L’idée me plaît assez: que les chrétiens adoptent plus ou moins les attitudes des mestres pour leur ville, leur province, leur pays. Cela signifie d’abord et avant tout qu’ils servent honorablement leurs concitoyens et concitoyennes. Bien sûr, les mestres doivent se soumettre au pouvoir en place en faisant respecter ses lois. Certains mestres de la série « Le Trône de fer » manifestent cependant une grande liberté dans leur relation au roi, sans se montrer arrogants, parce qu’ils ont justement le respect des habitants. Ainsi donc, les mestres peuvent influencer positivement les décisions royales.

Dans mon pays, les lois concernant des situations éthiques ne sont pas absolument contraignantes. Je m’explique: personne n’est obligé d’avorter ou de se marier, même si c’est autorisé. Le mestre peut se présenter comme un conseiller, un guide, un confident pour toutes personnes aux prises avec des décisions importantes pour la conduite de leur vie et confrontées à des dilemmes lourds de conséquences. Un bon mestre devrait pouvoir accueillir, soutenir et accompagner ces femmes et ces hommes peu importe leurs choix moraux. Un mestre devrait savoir alerter le pouvoir en place lorsque des habitants de sa « ville » vivent des situations d’injustice, d’iniquité ou d’abus. En fouillant davantage ce rôle de mestre, peut-être pourrions-nous trouver notre vraie place de chrétiens dans la société…

Dans cette analogie du mestre, je vois évidemment quelque chose qui nous rapproche de Jésus et de son Évangile. Le Maître est venu pour tous, a accueilli les uns et les autres sans distinction de religion, de statut, de moyens. Il a proposé à tous un horizon de sens qui attira de grandes foules, surtout au début, et qui en laissa bien d’autres perplexes. Dans le monde qui est le nôtre, nous savons que le langage de la foi n’est pas toujours reçu avec la joie qu’il a procurée aux croyants comme moi lorsque nous avons choisi de marcher à la suite de Jésus. Mais rien n’empêche de continuer d’en vivre et de présenter une sagesse digne d’un mestre et, plus encore, digne du Maître lui-même. Pour moi, cela signifie une démarche personnelle de désarmement total. Et qui dit désarmement, dit donc qu’il n’est plus un combattant, du moins pas comme on pense. Comme notre poète et chansonnier Fred Pellerin l’écrit : « J’apprends à me tenir debout… Et puis une défaite qui vaut toutes les victoires… » En réalité, le vrai combat est bien plus grand que la victoire. Le combat des chrétiens vise la fin de toute haine pour que seul l’amour subsiste. La fin de la haine paraît plus souvent dans la défaite que dans la victoire. La fin de la haine, c’est Aimer. C’est le combat qu’a mené sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, certainement une grande « mestre » pour notre temps, et qui me permet de conclure…

Or, aimer c’est se donner;
aimer c’est se livrer ;
aimer c’est se sacrifier;
aimer c’est s’enchaîner à ce que l’on aime;
aimer c’est brûler;
aimer c’est se consumer ;
aimer c’est ne rien refuser ;
aimer c’est tout abandonner à l’amour…

20 ans de paternité… mon thanksgiving !

Ma collègue de travail et amie m’interpelle. Elle dit qu’elle aimerait « plus de moi » dans mes billets, peut-être moins de démonstration ou d’enseignement. Elle me propose de parler de mon rôle de père comme je le fais naturellement. Elle sait bien me brancher sur ce qui me fait parler, car me voici déjà au clavier. C’est vrai que j’en parle tous les jours de mes enfants et ce, depuis bientôt 20 ans.

Ça me fait tout drôle, car à peu près à la même période, fin novembre 1990, nous nous étions ouverts, mon épouse et moi, à l’idée d’une adoption. Nous faisions partie des couples infertiles sans explication. Aujourd’hui ils sont devenus si nombreux que les cliniques de fertilité ne peuvent pas fournir! Je vais oser écrire ceci: je pense que c’est heureux que les procédés de fécondation étaient encore complexes et peu performants à la fin des années 1980. C’est en vertu de ces contraintes que nous avons considéré l’adoption. Est-ce que nous aurions fait un choix différent aujourd’hui ? J’ai le regret de dire que c’est possible, compte tenu du désir d’engendrer son propre enfant. Il est d’ailleurs probable que bien des enfants abandonnés, en attente de familles, n’en trouveront plus au Québec car celles-ci ont désormais des moyens, grâce à la science, d’en « fabriquer » des tout nouveaux tout beaux, beaucoup mieux qu’eux, pas « usagés ». (Ouf ! c’est peut-être « trop de moi » ça, non ?). Attention, je ne veux pas juger ceux qui le font. Je veux seulement exprimer mon parti pris pour les enfants vivants qui se retrouvent peut-être coincés dans les centres jeunesse ou les familles d’accueil et qui n’ont pas d’autres perspectives pour leur vie.

Nous avons accueilli des jumeaux de 2 ans et 8 mois en janvier 1991. Temps de préparation et de grossesse: huit jours entre la rencontre de la maman bio et l’arrivée des enfants. Ce fut un choc. Terrible. Je me souviens des premières nuits. Un léger craquement me faisait sursauter, en panique, à l’idée que quelque chose pouvait arriver aux enfants. Je prenais conscience, après le romantisme lié à leur venue, de l’immense responsabilité que cela comportait. Notre vie avait chaviré. Notre univers était devenu centré sur deux petits bonshommes. J’étais devenu papa…

La plupart des parents ont tendance à raconter les difficultés qu’ils rencontrent dans leur rôle. Il n’est pas rare de vivre des moments où l’on raconte tour à tour les bêtises de nos enfants. Moments de rires aux éclats, de décompression. En général, mes histoires suscitent de l’intérêt. Je gagne presque à tout coup au chapitre des pires conneries. J’en profite pour remercier mes deux gars pour le pouvoir d’attraction qu’ils m’ont donné grâce à leurs écarts de conduite ! Il est vrai que ces jumeaux de près de trois ans avaient déjà un bon vécu lorsqu’ils sont arrivés dans notre famille. Ils étaient deux, complices, opposants. Non, non ! Je ne raconterai rien ici. Tant pis si vous n’êtes pas du nombre de mes amis !

Mais je veux surtout affirmer qu’au-delà de toutes les difficultés, toutes les contraintes et tous les jugements des autres parents, des profs, des directeurs d’école et même des maires (!), cette double adoption fut sincèrement et clairement une histoire d’amour.

C’est tellement vrai que nous avons continué avec un autre, et un autre, et encore un autre. Nous aurions poursuivi au-delà de l’âge « raisonnable », mais des travailleurs sociaux bien intentionnés ont fini par nous opposer un « c’est assez! ». J’avoue que leur décision, toute frustrante qu’elle fut, nous fait considérer notre vie actuelle avec un brin de recul. Nous avons encore deux petits de 5 et 8 ans avec nous alors que nous sommes déjà grands-parents trois fois. Nous sommes souvent fatigués le soir. C’est beaucoup d’énergie à dépenser. Nous devons être là pour eux encore longtemps !

Pour la plupart des parents, avec un peu de recul, les difficultés vécues avec nos enfants ne sont jamais des motifs de regretter le choix de les avoir eus. Les parents témoignent le plus souvent du bien qu’ils leur ont fait en les forçant à se déplacer d’eux-mêmes, à se tourner vers des êtres fragiles, à se donner toujours plus. Au bout du compte, les parents n’ont pas le sentiment d’avoir été « vidés », mais, au contraire, « nourris », « remplis » d’amour. Je disais souvent, au cœur des situations que je croyais sans issue, « quand ils auront 25 ans et que nous aurons des réunions de famille avec leurs conjointes et leurs enfants, nous rirons ensemble de tous leurs mauvais coups ». Et c’est exactement ce qui arrive, et bien avant la date annoncée ! Comme quoi…

Mes enfants sont des cadeaux pour l’humanité. Ils sont les cadeaux pour ma propre humanisation. Ils ont été à la source de ma prise de conscience de mes fragilités les plus secrètes, surtout par les échecs et mon impuissance. C’est une thérapie de la réalité qui m’a évité de persister trop longtemps dans mes désirs de toute-puissance et de tout réussir. Je pense qu’ils ont fait de moi un être meilleur et je rends grâce pour leur présence dans ma vie.

François, 8 ans

François, 8 ans

Je vous invite à suivre ce lien pour découvrir une petite association qui fait la promotion de l’adoption au Québec, L’Association Emmanuel, et en France, Emmanuel SOS Adoption. Deux de nos enfants ont été adoptés via ces associations, un troisième par une association apparentée. Il y a encore beaucoup d’enfants en attente qu’une famille les trouve, n’est-ce pas leur droit ? Ne serait-ce pas un cadeau à leur faire et à se faire ? Voilà l’attente que je fais mienne, en cette période de l’Avent qui débute, en ce jour de la Thanksgiving.