Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Pitié pour les gens, pas pour leur ville

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incendie-de-fort-mcmurray-ca-lair-dune-zone-de-guerre_1Comme tout le monde, j’ai été choqué par les images des incendies qui ont détruit une partie de la ville de Fort McMurray en Alberta. Comme tant d’autres, j’ai répondu à la demande de la Croix-Rouge pour soutenir l’aide d’urgence. Comme la majorité des gens qui possèdent un minimum de compassion, je suis peiné pour tout ce que les habitants de cette ville et de cette région ont subi et continueront de subir dans les prochains mois. Je ne fais que m’imaginer dans ce bourbier avec ma famille pour saisir à quel point rien ne sera plus jamais pareil pour ces sinistrés. Gens de Fort McMurray, vous avez toute ma sympathie.

Oui, mais…

yukon-4275802-oJ’ai déjà visité Dawson City, au Yukon. Cette ville qui n’en est plus une avait déjà compté 40 000 habitants en 1898, au plus fort de la ruée vers l’or. Elle n’en compte plus qu’un petit millier, principalement en attente des touristes qui y passent durant l’été. Curieusement, plus de la moitié de la ville a été détruite par un incendie catastrophique, en 1899. Cette année-là, la ville a vu partir 32 000 habitants et il n’en restait que 5 000, deux ans plus tard. L’incendie avait ruiné la quête de l’or jaune. Après le départ des miniers, des marchands, des saloons et des prostituées, les graves dégâts environnementaux avaient modifié le paysage de manière définitive et laissé la ville elle-même dans un état lamentable. Fort McMurray, c’est la répétition, en des centaines de fois plus polluant, de Dawson City.

J’ai entendu que pour aider à rebâtir la ville, il faudrait rapidement dire oui au fameux pipeline Énergie Est. De cette manière, on enverrait un signal de solidarité à toutes ces familles qui se sont ruées dans cette région depuis 10, 20 ou 30 ans, afin de se sortir de leur endettement ou du manque de travail dans leur région d’origine. Faut-il vraiment reconstruire Fort McMurray et dire oui au pipeline?

Des choix pour sortir du pétrole

Je ne suis pas spécialiste, mais on dit que le cours du pétrole ne remontera pas à des prix planchers qui assureraient la rentabilité de son extraction des sables bitumineux. Il est fort probable que les choix économiques affecteront cette région d’ici peu. Par ailleurs, tous les gens qui ont visité cette région – je pense entre autres à Nancy Huston, albertaine – se disent horrifiés par la vision d’enfer que cette exploitation honteuse cause à l’environnement, voyant même des conséquences sur le comportement des habitants.

De tous les lieux que j’ai visités sur Terre – et j’ai été dans tous les continents -, c’est l’endroit du monde où je me suis sentie le plus mal à l’aise. C’est comme si je voyais l’avènement d’une humanité… inhumaine. Une humanité qui n’est là que par rapport à une sorte de survie physiologique. (Nancy Huston)

La ville fonctionnait déjà au ralenti en raison du marché anémique du pétrole. Reconstruire ces maisons à grands frais dans une région destinée à se vider de toute façon d’ici 30 ans, lorsqu’on y aurait épuisé toutes les ressources du sous-sol, est-ce une vraie vision d’avenir? Il me vient en tête la fermeture de Shefferville et la chanson de Michel Rivard…

4915438_6_3ad1_pres-de-88-000-personnes-ont-ete-evacuees_1787aee326a8f1cb16d6ea758e98d2eeJe pense alors aux enfants des ouvriers de Fort McMurray. Ceux-ci sont déjà condamnés à quitter cette ville pour étudier et travailler obligatoirement dans un autre domaine que leurs parents. Ces derniers, vieillis, comme à Shefferville, quitteront peu à peu leur ville avec leurs pickups usés parce que l’argent n’aura plus afflué depuis trop longtemps.

J’ai vu une famille de ma rue avec laquelle nous avions des liens par nos enfants respectifs être divisée longtemps par le travail du père en Alberta. La famille a choisi de partir le retrouver il y a quelques mois. J’avais déjà de nombreuses questions face à ce choix, dans un contexte où la chute des cours du pétrole paraissait déjà alarmante. J’ai eu de la compassion pour les enfants qui partaient de leur chez-soi avec le cœur lourd. Et maintenant qu’ils font peut-être partie des familles sinistrées, quel choix ces parents feront-ils pour l’avenir de leurs enfants?

Je sais bien à quel point les difficultés économiques d’une famille sont déterminantes pour son choix d’habitat. Mais pour rien au monde je choisirais, aujourd’hui, de retourner vivre à Fort McMurray, une ville dont on connaît déjà la date de péremption. Et pour rien au monde je voudrais que nos taxes et impôts y contribuent. Qu’ils servent plutôt à relocaliser et à développer d’autres secteurs d’emploi.

Je me dis que nous sommes si nombreux à croire qu’il faut sortir du carcan pétrolier que nous ne pouvons pas ne pas estimer que la tragédie actuelle constitue une réelle occasion de penser et faire autrement.

Reconstruire ou pas ces quartiers dévastés? Voilà la question. Pour moi, il est plus que temps que nos gouvernements, nos entreprises et les ménages se tournent vers les énergies vertes. Si la nature s’est chargée de donner un signal très fort, peut-être faut-il simplement saisir ensemble le moment favorable pour repartir sur de nouvelles bases en soutenant dès à présent l’exil des familles de Fort McMurray pour l’amour de leurs enfants et leur avenir autrement que joué d’avance.

 

Espérer le printemps pour tous*

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Le riche et le pauvre (Lazare, cf. Luc 16 ss.)

Il m’arrive de ressentir en même temps la gratitude et l’inquiétude, en particulier lorsqu’il est question de mes biens matériels : maison bien équipée avec plomberie, chauffe-eau, circuits électriques, chauffage, toiture, appareils ménagers, de divertissement, etc. Oui, je me sens dans l’action de grâce pour toutes ces choses.

Mais il m’est fréquent d’avoir des frissons à l’idée d’un éventuel sinistre : canalisation qui éclate ou infiltration d’eau au printemps, congélateur en panne ou encore sécheuse qui prend feu! Une telle avarie m’est arrivée cet hiver, comme pour me convaincre de nourrir ma peur!

La misère des riches

Même avec un revenu familial au plus bas de la classe moyenne, ma situation figure bien au-dessus de la majorité de la planète. Comme la plupart des Canadiens, je fais partie des riches, car les petits soucis qui viennent de ce que nous avons sont l’attribut des gens qui possèdent.

J’ai plusieurs amis qui vivent en Afrique. Nous échangeons via l’internet. Nos vies sont à l’opposé. La plupart d’entre eux ne possèdent à peu près rien. Leurs maisons, qui n’ont pas le huitième de la dimension de la mienne, sont assemblées avec des matériaux que je rejetterais pour mon cabanon! Et ils sont plus nombreux à y habiter. Pourtant, mes amis sont remplis d’action de grâce. Leur inquiétude est de trouver chaque jour le pain qui les nourrira.

Je les vois vivre à leur manière. Ils me voient vivre à la nôtre. Chaque fois, je me dis que cela doit être trop dur pour eux de constater notre vie confortable. Mais ils aiment découvrir notre mode de vie. Ce n’est pas réciproque, car je déteste l’image que leur vie me renvoie. 

La misère, point

Jérémie maisonRécemment, un ami africain a vu sa maison rasée à la suite d’un incendie. Le jeune homme venait tout juste d’emménager après s’être marié. Il formait le projet d’être heureux, comme n’importe quelle famille sur terre. Mais en l’espace d’une nuit le couple a tout perdu, après une succession d’événements plus graves les uns que les autres dont une fausse couche qui a failli emporter la jeune femme, un arbre gigantesque qui s’est abattu sur la plantation voisine, mon ami ayant échappé de justesse à la prison grâce à la médiation des sages. Par nos échanges, je suis à même de constater chaque jour qu’il y a des Lazare, pauvres, malades et victimes des inégalités que nous aggravons par notre mode de vie; et il a les riches « sans nom » comme nous qui, malgré des revenus plusieurs dizaines de fois supérieurs, ont tout engagé dans leurs propriétés, voitures et autres biens de consommation, et se sont endettés plus que ne le permettent leurs moyens. De cette façon, il ne reste plus rien à partager…

Si ma foi me fait me tourner sans cesse vers Dieu, le tout miséricordieux, c’est pour implorer son pardon d’être comme le riche donné en exemple par Jésus. Mon espérance est ébranlée par tant de misère. Le printemps est là, et comme j’aimerais que l’espérance qu’il transporte soit la même pour tous! Mais où trouver la foi pour faire bouger cette montagne d’indifférence?

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* Il s’agit de mon 37e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de mai 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

Pape et famille: trop tard pour le Québec?

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20160407t1336-2600-cns-pope-apostolic-exhortation_presEn lisant La joie de l’amour, je me suis réjoui qu’un pape démontre une compréhension plus juste de l’amour conjugal. En effet, la parole magistérielle de l’Église sur la famille, l’amour et la sexualité s’est souvent placée à une hauteur doctrinale qui ne rend pas suffisamment compte de la vie des couples qui cherchent à simplement vivre leur amour. Mais le souffle arrive-t-il trop tard?

Dans Amoris laetitia publié vendredi, le pape François a choisi d’exposer l’amour comme un chemin avec sa dynamique propre, soumis à la réalité, vécu au sein de la condition humaine qui est elle-même une lutte incessante pour le bonheur au cœur de la fragilité et de la blessure… Cette vision de l’amour conjugal représente un changement significatif dans la posture de l’Église. Celle-ci ne devrait plus se contenter de plaquer une image idéalisée du couple et du sacrement en s’attendant à ce que les époux y correspondent dès que les consentements sont échangés!

Un chemin, c’est une distance à parcourir, une destination à atteindre. Le point de départ, c’est lorsque le couple évoque pour la première fois le projet de s’engager mutuellement. La ligne d’arrivée, ce n’est rien de moins que l’idéal d’une communion parfaite.

Marié depuis 32 ans, je doute sincèrement que cet idéal ne soit encore atteint, et c’est tant mieux! Car la dynamique interne de l’amour empêche qu’il devienne inerte, statique ou achevé.

LIRE LA SUITE SUR PRÉSENCE-INFO.CA…

Ils rendent le monde plus humain*

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mainsDans la foulée des coupes massives dans les différents services gouvernementaux effectuées depuis l’élection de l’actuel gouvernement du Québec, nous avons pu regarder et lire des reportages qui montrent des impacts réels de ces politiques sur le filet social de notre société. Après les centres de désintoxication, dont les représentations ont permis un certain recul du gouvernement, les ressources en santé mentale et en déficience intellectuelle se sont mises à leur tour à crier « au secours » !

J’ai été particulièrement touché par un reportage vidéo d’un grand quotidien national. On y voit une femme, propriétaire d’une ressource intermédiaire ayant la garde de trois adultes avec des handicaps sévères et qui présente l’un d’eux pour montrer le type d’accompagnement qu’accomplissent des gens comme elle. Nul besoin de vous faire un dessin pour que vous compreniez que la très vaste majorité des citoyens de notre beau pays ne ferait pas la moitié de ce que cette femme et tant d’autres comme elle font « en notre nom ».

Une fonction vitale

Les personnes qui s’engagent dans des services aux personnes démunies, appauvries, à la santé mentale fragile ou vivant avec des handicaps intellectuels ou physiques sévères le font le plus souvent par grandeur d’âme. C’est du moins l’impulsion à la base de leur engagement, mais celle-ci se transforme peu à peu. Si pour certaines, la dimension professionnelle ou monétaire prend le dessus, la majorité, au contraire, prend peu à peu conscience que l’autre ne se réduit jamais à son besoin d’être aidé. En effet, il naît progressivement une mutualité dans la relation qui permet à la personne aidante de se laisser toucher au cœur de sa fragilité. Et lorsque deux vulnérabilités se rencontrent, il en résulte un sentiment d’être conduit au lieu le plus profond de notre être, celui où réside notre moi authentique.

C’est aussi là que se donne à rencontrer Jésus lui-même, car c’est bien de ceux-là dont il parle lorsque il mentionne « l’un de ces plus petits de mes frères » (Mt 25, 40).

christianLes ressources intermédiaires ont été créées pour permettre aux personnes les plus fragiles de notre société d’être mieux intégrées tout en étant protégées. C’est un juste milieu entre l’institution, souvent impersonnelle où les usagers deviennent les « bénéficiaires » pris en charge par du personnel professionnel, et la famille d’accueil qui permet une vie quotidienne plus « normalisée » à ses résidents.

Une société qui pousse les responsables des ressources intermédiaires à réduire considérablement la qualité de leurs services, voire les contraindre à fermer, se condamnerait elle-même à régresser dans l’échelle de son humanité.

Nous avons besoin de soutenir les personnes et les groupes qui cherchent à donner une vie meilleure à nos frères et nos sœurs les plus fragiles. Lorsque vient le temps de faire des coupures dans le budget de l’État, les chrétiens et les chrétiennes devraient se lever, convaincus que leur foi les pousse à revendiquer les meilleures voies d’humanisation plutôt que la froideur de l’austérité.

* Il s’agit de mon 36e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition d’avril 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

Que dira François aux élus québécois?

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Que dira François aux élus québécois?

Pape-François-Discours-à-lONUNous avons assisté depuis près d’un an à plusieurs représentations auprès du pape François à Rome en vue de le presser de venir faire une visite au Canada, au Québec en particulier et notamment dans le cadre des fêtes du 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Alors que notre « nation » est devenue laïque, presque laïciste, la place du religieux dans l’espace public a nettement tendance à être critiquée quand elle ne fait pas clairement l’objet d’appels à empêcher toute visibilité de signes ou d’activités associés.

Dans un tel contexte, que pourrait bien venir faire au Québec un pape, chef d’une organisation religieuse qu’une grande partie des Québécoises et Québécois ont rejetée ? En y réfléchissant bien, j’ai pensé lui proposer un discours inspiré de ses propres paroles prononcées en d’autres circonstances, et qu’il pourrait tenir à l’Assemblée nationale, au siège du président juste au pied du crucifix… Voici donc une humble proposition (les passages en italique sont tirés de vrais discours du pape).

Discours imaginé du pape François à l’Assemblée nationale du Québec, le 20 septembre 2017.

Monsieur le président, Monsieur le Premier ministre, mesdames les députées, messieurs les députés, vous tous et toutes ici rassemblées, je vous remercie pour votre accueil chaleureux et empressé. On m’avait dit qu’un homme d’Église n’aurait pas bonne presse dans votre pays, mais je constate que vous savez être très polis envers vos invités !

Je souhaite vous exprimer mes remerciements personnels pour votre service à la société et la précieuse contribution que vous offrez au développement d’une justice qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine, sans discriminations.[1]Le Canada et le Québec font figure de chefs de file en ces matières et votre pays est perçu dans le monde comme un modèle pour le traitement fait aux minorités. Je pourrais vous entretenir longuement pour flatter votre égo de la même manière, mais je sais bien que vous ne m’avez pas invité ici pour faire du badinage! J’aimerais donc vous adresser quelques mots provenant d’un frère lointain, en toute humilité.

siège anqÀ la suite de ma propre expérience en Argentine et lors de mes visites au Brésil, en Centrafrique, au Mexique, en Ouganda, aux Philippines, au Kenya, à l’ONU et même devant mes frères évêques au Vatican, j’ai exprimé l’avis qu’une bonne partie des problèmes de notre monde trouve sa source en peu de choses : la corruption, la nôtre en particulier.

Malgré toute la beauté de votre culture et le progrès réalisé au sein de la belle société distincte du Québec, mes frères évêques rassemblés ici n’ont pas manqué de me parler de la corruption qui règne apparemment chez vous aussi. Ainsi, au lendemain du dépôt du rapport de la Commission Charbonneau, ils se posaient cette question : Ne faut-il pas s’interroger aussi sur les « attitudes intérieures qui alimentent « ce cancer du corps social » qu’est la corruption » ?[2]

Je les ai trouvés bien courageux d’oser questionner leurs concitoyens de cette manière. Mais leur courage ne suffira pas à produire des changements si dès à présent nous ne nous interrogeons pas, chacun et chacune d’entre nous, sur la source de la corruption.

La concentration scandaleuse de la richesse globale est possible en raison de la connivence de responsables de la chose publique avec les puissants. La corruption est elle-même un processus de mort : quand la vie meurt, on trouve la corruption.

Le corrompu traverse la vie en utilisant les échappatoires de l’opportunisme, avec l’air de celui qui dit : «Ce n’est pas moi qui l’ai fait», arrivant à intérioriser son masque d’honnête homme. C’est un processus d’intériorisation.

Le corrompu ne connaît pas la fraternité ou l’amitié, mais la complicité et l’inimitié. Le corrompu ne perçoit pas sa corruption. Il se produit un peu ce qui se passe avec la mauvaise haleine : celui qui en souffre s’en rend difficilement compte ; ce sont les autres qui s’en rendent compte et qui doivent le lui dire. C’est pour cette raison que le corrompu pourra difficilement sortir de son état en ressentant le remords intérieur de sa conscience.

La corruption est un mal plus grand que le péché. Plus que pardonné, ce mal doit être soigné. La corruption est devenue naturelle, au point d’arriver à constituer un état personnel et social lié aux mœurs, une pratique habituelle dans les transactions commerciales et financières, dans les appels d’offre publics, dans chaque négociation à laquelle participent des agents de l’État. C’est la victoire des apparences sur la réalité et de l’impudence sur la discrétion honorable.

Toutefois, le Seigneur ne se lasse pas de frapper à la porte des corrompus. La corruption ne peut rien contre l’espérance.

Que peut faire le droit pénal contre la corruption ? […] (Malheureusement), la sanction pénale est sélective. Elle est comme un filet qui ne capture que les petits poissons, alors qu’elle laisse les gros en liberté dans la mer. Les formes de corruption qu’il faut poursuivre avec la plus grande sévérité sont celles qui causent de graves dommages sociaux, aussi bien en matière économique et sociale — comme par exemple les graves fraudes contre l’administration publique ou l’exercice déloyal de l’administration — que dans toute sorte d’obstacle s’opposant au fonctionnement de la justice avec l’intention de procurer l’impunité pour les propres méfaits ou pour ceux de tiers [3]

Aucun de nous ne peut dire : « Je ne serai jamais corrompu. » Non ! C’est une tentation, c’est un glissement vers les affaires faciles, vers la délinquance, vers la criminalité, vers l’exploitation des personnes. Combien de corruption existe-t-il dans ce monde ! Et c’est un vilain mot, si on y pense. Parce qu’une chose corrompue est une chose sale ! Si nous trouvons un animal mort qui se corrompt, qui est « corrompu », c’est laid et ça pue aussi. La corruption pue ! Une société corrompue pue ! Un chrétien qui laisse entrer la corruption en lui n’est pas chrétien, il pue !

Je vous souhaite d’aller de l’avant à la recherche de sources de travail, pour que tous possèdent la dignité de ramener du pain à la maison, et d’aller de l’avant dans la propreté de leur âme, dans la propreté de la ville, dans la propreté de la société afin que disparaisse cette puanteur de la corruption !

Je vous bénis tous, je bénis vos familles et votre quartier, je bénis les enfants qui sont ici autour de nous. Et vous, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.[4]

[1] Discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[2] http://www.eveques.qc.ca/documents/2015/20151126LerapportCharbonneauestdepose.pdf

[3] Extraits tirés du discours du 23 octobre 2014 à une délégation de l’association de droit pénal.

[4] http://www.letemps.ch/opinions/2015/03/24/pape-francois-disparaisse-cette-puanteur-corruption

Choisir l’humain, pas l’instinct!

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Photo: Le Progrès-Dimanche

J’ai été étonné de découvrir, dans l’édition du 6 mars du journal Le Progrès-Dimanche, un reportage sur le groupe qui se nomme La Meute. Ce regroupement se donne pour objectifs de « s’opposer à l’immigration massive d’islamistes radicaux et d’être « contre la charia et le projet de loi 59 ». Bien qu’il soit relativement commun d’attirer des adeptes d’une page ou d’un groupe sur un réseau social, le nombre de 25 000 abonnés, dont « environ 300 » originaires de ma région du Saguenay-Lac-St-Jean, a paru suffisamment important pour que l’hebdomadaire régional lui accorde la une et deux pages complètes, malgré l’anonymat de la source qui s’est justifié de vouloir protéger ses enfants.

Quelles motivations?

Il me semble pouvoir identifier deux éléments qui sont à même de nourrir « le loup » qui sommeille en nous et qui pourraient inciter certains d’entre nous à s’affilier à un tel groupe : la peur et le repli.

Les réseaux sociaux nous relaient quotidiennement des situations qui mettent au premier plan des coutumes de certaines régions du monde qui paraissent incompatibles avec notre mode de vie et qui suscitent parfois notre indignation. Les médias de masse s’intéressent hautement aux groupes religieux associés à des franges islamistes aux ambitions guerrières. Toutes ces informations alimentent la peur que de telles pratiques puissent un jour s’imposer à notre culture et que les violences de ces intégristes finissent par nous atteindre. La confusion entretenue permet difficilement de faire la part des choses dans notre esprit entre un musulman qui s’installe ici pour y vivre, travailler, élever sa famille et prier, dans le respect des lois, et l’infime minorité des islamistes qui ont pris le chemin de la force pour imposer une vision tout-à-fait contestable de leur religion par les musulmans eux-mêmes.

Le second élément est conséquent à la peur. De fait, celle-ci peut conduire à une forme de repli identitaire vers un « nous » qui nous semblerait tout-à-coup rassembleur parce qu’il véhiculerait des valeurs supérieures à celles des populations arabo-musulmanes. Un tel groupe nous rallierait, défendrait nos valeurs et nous apporterait un sentiment de sécurité, le tout en nous imposant, en retour, une fermeture à l’autre, cet autre lui-même étranger à ces mouvements violents et dont nous nous priverions pour continuer de croître.

Le mythe de l’invasion

En effet, que l’on approuve ou non les politiques d’immigration ou d’accueil des réfugiés de nos gouvernements, la peur d’une invasion que la Meute qualifie même de « massive » par un courant islamique radical ne trouve aucun fondement. Même les 25 000 réfugiés accueillis récemment dans l’ensemble du Canada représentent moins de 0,7% de la population. On ne peut aucunement parler d’une invasion, et encore moins « au sein de nos gouvernements fédéral et provincial » ! Au contraire, les études démontrent que, partout au Québec, l’intégration des familles arabo-musulmanes est généralement harmonieuse et qu’elles comptent parmi celles qui font le moins de vagues.

De plus, pour assurer notre propre survie démographique, maintenir notre niveau de vie y compris nos retraites, et même améliorer notre situation économique, il est clair que nous devons augmenter l’immigration plutôt que de la limiter.

Une hostilité à peine voilée

Des groupes comme La Meute, même s’ils se présentent comme respectueux des lois et de la démocratie, choisissent des symboles qui, au contraire, témoignent du besoin de se montrer forts en se regroupant autour de symboles hostiles. Pour nous faire une idée assez juste de l’effet que cela peut produire, imaginons un instant faire partie d’un petit groupe d’étrangers se retrouvant au milieu d’une meute de « locaux » inhospitaliers…

Il importe de bien comprendre le phénomène des migrations. Selon des sources compétentes, on estime que la moitié des déplacements forcés se termine en tragédies. Des centaines d’enfants sont morts dans les derniers mois en suivant leurs parents désespérés qui risquent tout dans l’ultime espoir de trouver une terre accueillante. On ne quitte pas tout ce qui fait partie de son histoire, son pays, sa culture, ses biens sans que l’on soit poussé par un élan vital de dernier recours.

Nous pourrions croire que nous sommes nés « du bon bord » et que nous sommes en droit de garantir nos privilèges, nos traditions, notre culture aux dépens de notre devoir d’hospitalité. Jusqu’à présent, l’hospitalité comptait parmi les plus belles valeurs de notre société! Ne devrions-nous pas la protéger aussi? Invitons-nous mutuellement à déployer notre empathie : si un jour nous étions à la place d’un réfugié ou d’un migrant, empêchés de vivre notre vie normale, incapable d’assurer la subsistance de notre famille, courbés sous la répression de plus en plus vive ou vivant sous la menace de bombardements quotidiens, ne serions-nous pas, nous aussi, remplis de gratitude envers un peuple qui ouvrirait ses frontières et nous offrirait son hospitalité?

Choisir l’humain, pas l’instinct

Il n’existe pas deux classes d’êtres humains : nous le sommes tous, ou pas du tout. Notre humanité se mesure à notre capacité d’ouverture à l’autre, au bonheur de partager nos joies et nos richesses. L’hospitalité est la dimension de l’être humain qui témoigne le mieux de la profondeur de son humanité. Sommes-nous capables de faire mieux que de nous regrouper en meutes hostiles pour assouvir un instinct de protection que rien, ici et maintenant, ne justifie?

« Ayez le courage de la résistance » (pape François)

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Voici mon 34e article de la série « En quête de foi » publié dans l’édition de février 2016 du magazine Le messager de Saint Antoine

À l’occasion de sa visite en Afrique, en novembre dernier, le pape François fut touché par la question d’un jeune Centrafricain. Celui-ci exprimait avec une certaine douleur les grandes difficultés rencontrées par les jeunes :

« Dans toutes les crises dans notre pays, nous avons toujours payé de lourds tributs. […] Nous nous laissons facilement emporter par le vent de la violence, de la vengeance, du pillage, de la destruction… Aujourd’hui, les défis auxquels nous sommes confrontés sont nombreux : la réconciliation, la formation adéquate, le chômage, la précarité. Beaucoup d’entre nous sont tentés de quitter notre pays pour aller chercher un avenir meilleur ailleurs ». Dans un tel contexte, conclut-il, comment pouvons-nous devenir des artisans de paix ? (Radio Vatican)  

François a répondu que la route qui leur était proposée, à l’image du bananier, est celle de la résistance, et non de la fuite. « Qui fuit n’a pas le courage de donner la vie ».

La foi fait de nous des résistants !

Si nous ne vivons pas chez nous les mêmes situations qu’en Afrique, nous nous laissons facilement emporter par d’autres vents : la surconsommation, le crédit facile, la corruption, les séparations, l’indifférence au sort des autres, la dépression, la peur des étrangers, le désespoir, l’absence d’un projet de société rassembleur, et j’en passe ! Comment, dans un tel contexte, les jeunes peuvent-ils devenir artisans d’un monde meilleur ?

Résister par l’espérance

La foi procure aux croyants une chose essentielle : la capacité d’espérer ! Le pape le dit souvent : un chrétien qui n’a plus d’espérance n’est pas un vrai chrétien… C’est grâce à l’espérance que nous pouvons devenir des résistants.

bananeLes jeunes bâtissent l’avenir. Pour ce faire, ils doivent croire en leur capacité de le réformer, de le rendre plus conforme à leurs valeurs. Mais ils auront à résister à ce que les générations précédentes leur ont laissé en héritage.

Par exemple, le temps où l’on pouvait se dire qu’il faut d’abord penser à soi avant tout est terminé. Pour qu’un monde pacifique, écologique et solidaire puisse surgir du présent, il faut se tourner vers les autres, surtout les plus fragiles et les inclure dans un projet fabuleux, mais possible : le règne de Dieu !

Les croyants connaissent déjà le plan conçu par l’architecte divin. Il ne reste qu’à le réaliser. En résistant à l’air du temps avec une foi assurée, les jeunes peuvent commencer à propager leur désir de bonheur partagé. Le Seigneur les attend là où d’autres n’ont pas réussi.

Comme pour les générations passées, un tel projet de paix est impossible à accomplir par nos propres moyens. Nous ne cessons de nous buter à nos manquements qui rendent toute action pour le bien caduque ou si peu féconde. Pour mettre en œuvre le plan du Créateur, il nous faut d’abord compter sur lui, en son Fils Jésus, par l’Esprit qui donne la vie, le mouvement et l’être…

Comment pouvons-nous être artisans de paix ? Tout d’abord en cherchant en nous la source de toute paix qui conduit vers l’unique amour du Père.