Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Essayer… une autre foi!

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Religons100 fois sur le métier remettez votre ouvrage! Cet appel à la persévérance pour parvenir à ses fins est peut-être bien d’actualité dans le domaine du religieux. En effet, alors que la tradition catholique canadienne-française a été renvoyée au domaine privé, nous voyons surgir de nouvelles prétentions d’une certaine « catho-laïcité » comme un retour de l’appartenance identitaire à « nos traditions ». Si les autres religions demeurent bien vivantes également, notamment par le fait de l’immigration récente, les courants fondamentalistes sont loin de rester dans l’ombre. Par leur versant intégriste, en effet, les religions reviennent dans la sphère publique en voulant y exercer un prosélytisme de combat. Lorsque les religions apparaissent ainsi dans un mode offensif, elles ne relient plus. Elles invitent plutôt au repli celles et ceux qui leur sont déjà attachés, et présentent des visages inquiétants à tous les autres qui deviennent soit des prospects à incorporer soit des ennemis à exclure voire à éliminer.

Le Québec semblait pourtant sorti de religion à la fin du siècle dernier! Et pour un grand nombre, il n’est pas question d’y retourner, d’où cette requête parfois extrême du retrait de toute expression religieuse de la vie publique. On présume ainsi qu’en ne les voyant pas, elles demeureront discrètes et sans effet. Mais c’est mal connaître la religion que de croire en de telles chimères! En cherchant à étouffer le religieux, on ne sert que son expansion. Alors, que nous faut-il, au XXIe siècle, pour faire cohabiter dans une saine laïcité non seulement les religions et l’athéisme, mais également la multitude de voies spirituelles qui se développent ici et ailleurs?

L’histoire de la foi

L’humanité est parvenue peu à peu à régner sur tout le vivant. Cette « histoire de la vie » s’est déroulée dans un lien inséparable avec « l’histoire de la foi ». En effet, les anthropologues ont bien montré que, dès son apparition, l’espèce humaine est religieuse. Depuis toujours, nous avons cherché à nous relier entre nous par des croyances et des rites qui impliquaient aussi le culte des esprits ou des divinités. C’est ici que se pose le concept de foi. Celle-ci n’est pas d’abord religieuse. Pour nous, catholiques, ce mot est souvent associé de façon limitative à « croire en des doctrines », alors que son sens premier et le plus fort est avant tout une histoire de confiance : confiance naturelle que l’enfant doit posséder pour se projeter dans la vie en se croyant protégé, nourri, élevé par des adultes bienveillants et pour appartenir à un groupe. Simone Weil le disait ainsi : « Il y a chez tous les êtres humains sans exception, depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, en dépit de tous les crimes commis, soufferts ou observés, un je ne sais quoi qui s’attend à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. »[1] Voilà ce qui constitue la foi « fondamentale », celle en qui se fondent toutes les croyances y compris religieuses.

Mais plusieurs voudraient ramener la variété des croyances à quelques éléments qui formeraient une sorte de dénominateur commun. Ils peuvent bien tenter de faire concorder toutes les croyances vers un noyau fondamental, mais, au final, ils auront gommé les nuances et les subtilités qui ont fait marcher les milliards d’humains au cours des siècles! Imaginons un tel énoncé visant à ramener toutes les croyances dans une formule basique : une divinité créatrice qui veut le bien de toutes ses créatures en leur demandant de choisir l’amour plutôt que la haine! Bel effort… Mais voilà bien peu à adorer pour quiconque a quelque peu approfondi les fondements de sa tradition… Bref, même si nous voulions concevoir un noyau commun auquel nous pourrions attacher la plupart des religions, l’entreprise s’avèrerait totalement irréalisable et de toute façon insatisfaisante.

Une foi rassembleuse?

Les romans et les films de science-fiction des années soixante-dix présentaient le futur avec d’immenses mégalopoles formées de citoyens de toutes les origines. Pensons à Blade Runner ou Soleil Vert. Même si, au Québec, nous sommes loin d’en être là, il n’en demeure pas moins que les migrations des continents surpeuplés vers les nations riches comme la nôtre sont devenues irréversibles. À moins d’élire un gouvernement fasciste et génocidaire, l’avenir est irrémédiablement multiethnique et multireligieux. Il n’en tient qu’à nous de le rendre interculturel et interreligieux! En effet, le multiple se contente d’exister côte à côte. L’inter cherche à faire des ponts avec la diversité. Dans l’interreligieux, la première des règles consiste à respecter la personne devant soi avec tout ce qu’elle porte de son histoire de vie, de sa culture et de ses croyances, en reconnaissant en elle le même désir universel de vivre en paix dans un monde bienveillant… Faire acte de reconnaissance, c’est donc avoir foi dans le désir de l’autre.

Nous trouvons au plus profond de nous cet être-de-désir. Tout notre être est tendu vers son bonheur qu’il cherche à bâtir pièce sur pièce, souvent en prenant plus que sa part, parfois en trouvant un fragile équilibre. Si nous commencions par travailler à reconnaître ce désir en nous  comme étant le même que celui qui s’exprime en l’autre, ne nous retrouverions-nous pas ensemble, deux humains avec des aspirations semblables et ayant besoin l’un de l’autre?

La règle d’or

Comment alors nous comporter face à l’autre à partir de cette « foi inclusive »? Heureusement, nous sommes au bout d’une chaîne d’êtres humains qui ont réfléchi avant nous! La sagesse universelle en a retenu la fameuse règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse ». Imaginons un simple instant un monde sans vol, sans viol, sans violence… (moment de silence)

L’essence même de la « Loi naturelle », issue d’une longue tradition philosophique, pourrait se traduire par « être providence pour soi et pour l’autre »[2], c’est-à-dire « prendre soin de soi et des autres ». Cette conception relationnelle prend en considération la vie du désir, nous ramenant à une version positive de la règle d’or, formulée par Jésus : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi : voilà ce que disent la Loi et les Prophètes » (Mt 7, 12). Ainsi, « le fondement absolu de l’éthique est la personne de l’autre, même pour tous ceux qui ne croient pas en Dieu ». La personne de l’autre est vraiment « l’absolu à respecter ».

Interrogé par le franciscain Leonardo Boff sur ce qu’il croyait être la meilleure religion, le Dalai Lama répondit ainsi :  « La meilleure religion, dit-il, c’est celle qui fait de toi une meilleure personne. »[3] Alors qu’attendons-nous pour vivre notre religion comme celle qui fait de nous des humains meilleurs ? Allez! Essayons, une autre fois…

[1] http://agora.qc.ca/dossiers/Ame

[2] http://www.familles-en-synode.com/wp-content/uploads/2015/02/L%E2%80%99ouverture-des-%C3%A9poux-%C3%A0-la-vie-Philippe-Bacq.pdf

[3] http://www.cpcm-benin.org/spip.php?article76

La « gagattitude » de Dieu

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Voici le vingt-huitième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de mai 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

Mon épouse et moi, parents de cinq enfants, avons souvent réagi assez négativement face à l’attitude de certains grands-parents à l’endroit de leurs petits-enfants, y compris de mes propres parents! C’est comme si ces pères et mères qui étaient fermes autrefois devenaient complètement « gagas » devant la progéniture de leurs fils ou leur fille! Ils se mettent à les regarder comme si c’étaient les plus beaux d’entre tous, les plus intelligents, les plus débrouillards, les plus parfaits… Bref, pour eux ces petits-enfants trônent au-dessus de tous.

Devenus nous-mêmes grands-parents, nous nous sommes mis, à notre propre insu, à regarder nos petits-enfants exactement de la même manière, nous exclamant devant chaque étape de leur développement, chaque dent qui pousse, chaque nouvelle découverte; nous attristant de chaque rhume, chaque petite blessure! Bref, nous avons contracté la « gagattitude » des grands-parents et nous ne voudrions pour rien au monde qu’elle nous soit retirée!

Enfants et petits-enfants

En regardant nos petits-enfants grandir, nous revoyons nos attitudes envers nos fils lorsqu’ils étaient à cet âge. Nous les surveillions, les éduquions, les corrigions afin d’en faire les meilleurs adultes qui soient. Et lorsque nous les voyons faire de même avec leurs petits, nous prenons conscience que beaucoup de choses se font à partir de l’enfant lui-même : il fait ses propres expériences, prend conscience de ses limites, cherche à les dépasser, veut établir des relations avec les autres, fait des erreurs, se reprend, réalise des petits exploits, etc. Bref, c’est comme si l’enfant avait déjà en lui tout son potentiel et qu’il est simplement appelé à le déployer. Les parents ne seraient alors que des « contenants » servant davantage à apporter l’amour inconditionnel et la sécurité qui permettent la croissance et l’épanouissement.

Les grands-parents le savent bien qu’au final l’éducation des parents ne fait pas tout! C’est l’enfant lui-même qui, en s’ouvrant à l’inconnu, à la nouveauté, à la vie sous tous ses angles, se développe et s’humanise. C’est ainsi qu’ils sont plus libres devant les bêtises et les écarts de leurs petits-enfants qu’ils ne l’ont jamais été devant leurs propres enfants.

Dieu, parent et grand-parent

OLYMPUS DIGITAL CAMERAOn a surtout valorisé la figure de Dieu comme père. Et le rôle du père est perçu traditionnellement comme celui qui donne le cadre, qui fixe le but, qui corrige le tir. On voit de plus en plus la théologie s’intéresser aussi aux qualités maternelles de Dieu, quand il nourrit, qu’il se montre tendre, qu’il console, qu’il donne sans compter ni attendre de retour.

Je verrais d’un bon oeil que nous complétions nos images de Dieu par celle du grand-parent. Je me plais à me rappeler cette parole de Jésus où il dit qu’il nous faut devenir comme des « petits » enfants pour entrer dans le royaume de Dieu. S’il nous veut comme des « petits-enfants », c’est peut-être qu’il sait que son Père est gaga de nous et qu’il peut aussi nous regarder en souriant de nos bêtises, en se réjouissant de nos efforts pour grandir, en ne se lassant jamais de nous prendre tels que nous sommes et en nous aimant plus que tout!

Les repousses de l’Évangile

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Voici le vingt-septième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition d’avril 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 


 

L’expression « seconde évangélisation » réfère à l’évangélisation d’un peuple qui a déjà manifesté de manière étendue une adhésion à la foi chrétienne et pratiqué ses rites (sacrements). Tel fut le cas du Canada-français. Nous naissions dans une famille catholique et nous étions baptisés et élevés dans un contexte social où le religieux était partout. Et nous recevions, à même notre éducation scolaire, ce qu’il fallait pour être équipés pour la mission.

Le monde a bien changé

Mais voici que les enfants naissent dans des conditions totalement différentes ! La plupart sont accueillis dans des familles qui n’ont plus de lien significatif avec l’Église, même si une certaine partie d’entre elles continue de requérir les sacrements. Il s’agit, selon bien des agents pastoraux, d’un reliquat de coutumes bien plus que des démarches de foi explicite.

Depuis l’exode des baby-boomers, l’Église a bien changé. La pratique hebdomadaire est devenue une affaire de « résistants » dont la détermination est anachronique pour le reste du monde. Les deux générations qui ont suivi – les X et les Y – ont eu de moins en moins de contacts avec l’Église. L’arrivée des Z (nés après 1995) permet de croire que ceux-ci auront été épargnés massivement de l’hostilité de leurs arrière-grands-parents, par « évaporation progressive » du transfert intergénérationnel.

Deuxième annonce

L’Évangile doit sans cesse être annoncé. Le pape François ne cesse de le rappeler. Or, dans un peuple qui l’a déjà reçu et vécu au point d’imprégner toute sa vie sociale, il faut entrer dans la seconde évangélisation. Spécialiste de la catéchèse, Enzo Biemmi, explique que cette « deuxième première annonce » est beaucoup plus compliquée que la première ! « Elle demande une action d’assainissement du terrain, une aide pour désapprendre avant d’apprendre, pour quitter les résistances qui viennent de fausses représentations de l’Eglise, des visions déformées de Dieu et de tout ce qui concerne la foi chrétienne ».[1]

Les jeunes sont curieux des approches spirituelles

Biemmi cite un proverbe africain : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». C’est l’impression que nous avons devant la désaffection accélérée de l’Église d’ici. S’il faut encore soutenir d’une main l’arbre qui tombe, « c’est-à-dire de continuer à entretenir la foi de ceux et celles qui l’ont reçue par héritage et qui la vivent par tradition, […] l’autre main doit s’occuper de la forêt qui pousse, de cette multitude de chercheurs et chercheuses de Dieu [hors] des circuits de l’Église. »

Mon espérance repose sur le caractère relativement « vierge » de la nouvelle génération, cette « nouvelle pousse » qui est en quête d’un sens à sa vie. Je vois des jeunes qui approchent la vingtaine et qui font preuve d’une belle curiosité pour le témoignage de croyants comme moi. Je suis convaincu plus que jamais que Jésus est le chemin à leur proposer, sans jamais l’imposer, mais en montrant combien ce chemin est source de croissance et de joie réelle pour ceux et celles qui l’empruntent. Il suffit de peu pour que les yeux s’illuminent et que les cœurs se réchauffent. Mais ce peu repose aussi sur nous, croyants « fidèles », car c’est à nous, guidés par l’Esprit, qu’il revient d’en témoigner dans leurs réseaux.

[1] « La seconde annonce, La grâce de recommencer. » Pédagogie catéchétique 29, Lumen vitae, 2014.

Si différents et si pareils à la fois

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À Montréal, en 2003, à l’occasion de l’examen médical obligatoire pour l’immigration de mes deux fils ramenés de l’étranger, le médecin accrédité, un homme au regard méprisant, a inscrit sur chacun des deux formulaires, au feutre noir gras et en lettres capitales immenses : « Sévèrement handicapé ». C’était comme si tous les renseignements contenus dans les formulaires n’avaient plus aucune valeur. Le message était clair : pour le fonctionnaire à qui était destiné le rapport, seul ce jugement devait compter. Désormais, mes fils étaient considérés comme des « fardeaux excessifs » pour la société canadienne.

Christian et François, mes joyeux "fardeaux"

Christian et François, mes joyeux « fardeaux »

Il aura fallu plus de quatre ans d’appels et de recherches d’appuis pour qu’enfin ils puissent devenir citoyens canadiens. Si j’en suis toujours aussi reconnaissant, je crois que mes fils n’auraient jamais dû avoir à vivre un tel mépris en raison de leur état. Tous les deux présentent une déficience intellectuelle relativement importante. Ils ont été abandonnés à la naissance dans des circonstances différentes. Ils ont eu la chance d’être confiés à des organismes d’adoption leur assurant dignité et respect. Ceux-ci ont cherché pour eux une famille aimante. Comme n’importe quel enfant, les nôtres ont reçu le meilleur mais ont connu aussi les fragilités de leurs parents adoptifs. Ils ont développé leur potentiel en se sentant en sécurité au sein d’une grande famille. Ils sont heureux, comme la plupart des gens, différents et pareils.

Chaque année, dans le cadre de la Semaine de la déficience intellectuelle, on se plaît à mettre en valeur les réalisations et les histoires heureuses qui concernent ces personnes dont le handicap occasionne généralement des regards inquiets et qui sont, encore aujourd’hui, parfois victimes de discrimination. Lorsqu’elles peuvent naître et évoluer dans un milieu favorable, nous voyons alors se produire des réussites émouvantes. Cette semaine, c’est l’occasion de nous en faire raconter : un groupe punk-rock de trisomiques finlandais en finale de l’Eurovision; des actrices et acteurs dans tel film ou telle série-télé; un autiste de haut niveau ayant permis à un groupe de recherche de faire telle découverte, une chanteuse à la voix d’or, etc. Mais pour le reste de l’année, ceux-ci retomberont dans leur anonymat et leur effacement de la vie sociale. On aura recours aux associations, aux services d’adaptation scolaire et aux centres de réadaptation pour continuer les efforts d’intégration. Comme pour les femmes, les autochtones, les personnes homosexuelles et autres groupes qui font l’objet de discrimination, avouons qu’une journée ou une semaine ne fait que réveiller un peu les consciences. On se dit alors : « Ah oui! C’est vrai, ils existent aussi. » Et puis on retourne à notre vie.

Plutôt que de les considérer comme des fardeaux ou des personnes au potentiel limité, je préfère voir leur force spécifique et ce en quoi ils nous ressemblent. Leur force, c’est de savoir vivre, mieux que nous, en assumant leur unicité, leur différence, car c’est cette image que nous leur renvoyons au quotidien. Notre ressemblance est plus subtile. Il s’agit de notre vulnérabilité. Tous les humains naissent dans une dépendance désarmante. Ils meurent le plus souvent dans une fragilité tout aussi dépouillée. Entre les deux, ils se démènent pour cacher ce caractère vulnérable. C’est dans cet intervalle que se joue le jeu des masques. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont moins performantes que nous pour cacher leur vulnérabilité. C’est pourtant là tout le sens de leur existence, car à leur tour elles sont le miroir de ce que nous sommes, au fond : des êtres dont le cœur est constamment blessé et qui ont besoin des autres pour le réparer… Le mien est en bonne voie de l’être, grâce à mes fils, et je m’efforce de ne pas trop l’emmurer de nouveau.

Trouvera-t-il la foi sur la terre?

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Voici le vingt-sixième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de mars 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Depuis le début de cette chronique, j’ai surtout cherché dans les éléments de la culture québécoise des reliquats de foi, d’où le titre « En quête de foi » ! J’ai cependant expérimenté au cours des deux dernières années un nouvel horizon, celui de la communion dans la prière.

DSC01027Ma petite-fille Aurélie est née avec quatre malformations cardiaques et une anomalie sur une artère pulmonaire qui provoque une accumulation de sang dans les poumons. Très tôt dans les jours qui ont suivi sa naissance, les médecins craignaient pour sa vie. Il leur fallait trouver un créneau pour l’opérer en priorité, mais la petite était souvent malade et le liquide dans les poumons rendait sa respiration difficile, d’où les reports successifs de la chirurgie. J’ai alors eu l’idée de solliciter candidement tous les « amis Facebook » qui le voulaient pour prier ou « soutenir » Aurélie de la manière qu’ils pouvaient.

En quelques minutes seulement, le nombre de « J’aime » s’élevait à plusieurs dizaines et le message avait été partagé plus de 100 fois ! Des gens se sont mis à commenter pour dire de quelle manière ils allaient soutenir Aurélie. Certains exprimaient une foi chrétienne explicite : « Je vais prier pour la petite » ; « Je vais à la messe et la déposerai sur l’autel » ; « Devant le Saint Sacrement ce soir je prierai pour elle » ; « Je demande à mes anges gardiens de la protéger ». D’autres montraient un peu plus de pudeur et demeuraient dans des catégories plus neutres : « Je lui envoie des ondes positives » ; « Mes pensées seront pour elle aujourd’hui » ; « Je la confie à l’univers ». Enfin, d’autres, explicitement athées, ont osé malgré tout un vœu d’espoir pour l’enfant.

En revenant sur ces faits, c’est autour de la question de Jésus que je voudrais réfléchir : « le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Luc 18, 8) Bien sûr, je n’ai pas fait passer un examen de catéchisme à mes amis Facebook. Ceux-ci n’ont pas non plus prononcé un « acte de foi » dans le sens traditionnel de la formule connue : « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que vous avez révélées… » Mais est-ce bien de cette foi-là que Jésus parlait ?

Lorsqu’il se fait harceler par une étrangère qui lui réclame les miettes qu’on donne aux chiens afin que sa fille soit guérie, ne s’étonne-t-il pas devant sa foi ? (cf. Marc 24-30) Lorsqu’il accorde au centurion, un païen et ennemi de la nation, ce qu’il demande pour son serviteur, ne trouve-t-il pas « la foi sur terre » ? (« Même en Israël, je n’ai pas trouvé une aussi grande foi ! » (cf. Matthieu 8, 1-15). Bref, Jésus semble moins préoccupé de trouver une foi bien savante ou sans faille, qu’une foi qui sait s’en remettre à Dieu lorsque ça compte. Et après ma demande de prière pour Aurélie (qui l’a bien aidée), j’ai réellement foi dans le jugement actuel et futur du Fils de l’Homme !

Je radicalise. Vous déradicalisez. Nous déradicalisons.

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Déradicalisation. C’est devenu le mot à la mode chez les politiciens, juste après « radicalisation », bien sûr. Car si les jeunes se radicalisent, l’unique solution consisterait donc à les déradicaliser. Nous le croyons tous: les jeunes sont des cibles vulnérables qui pourraient, s’ils entendent l’appel des sirènes fondamentalistes, commencer à se radicaliser. Aujourd’hui, dans toutes les têtes occidentales, « se radicaliser » est devenu synonyme de danger… Mais est-ce que la radicalité a toujours été vue comme une attitude suspecte? Tout dépend du point de vue.

Maxime, alias Abdu Abdallah

Le fameux Moïse des Hébreux, par exemple, était un homme vraisemblablement bien intégré à la haute société égyptienne. La situation de servitude du peuple de ses origines a cependant fini par ébranler ses fondations, au point où il s’est radicalisé… Jésus de Nazareth était un homme de son temps, avec ses aspirations et ses espoirs, qui, après son baptême reçu du prophète Jean, s’est radicalisé au point où toute sa vie ne pouvait plus servir à autre chose qu’à annoncer le règne de Dieu… À sa suite, des Marie, Pierre, Paul, Irénée, Augustin, Clément, Geneviève, Benoît, Bernard, Thomas, mais aussi Hildegarde, François, Jeanne d’Arc, Thérèse, Kateri, Vincent, (l’abbé) Pierre, André et tant d’autres ont trouvé dans leur foi chrétienne les motivations les conduisant à une radicalisation religieuse, c’est-à-dire à un engagement total pour Dieu… Toutes ces vies « consacrées » ne sont pas sans laisser des questions, pas moins aujourd’hui qu’en leur temps. Mais ces personnes ainsi que des centaines d’autres ont laissé des traces indélébiles dans l’histoire. Sans un processus de radicalisation de leur foi religieuse, il est plus que probable que leur mémoire ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

Peut-on affirmer de manière aussi simpliste qu’on le fait ces jours-ci que la radicalisation est le mal des religions? Et, donc, que le remède consiste à dégonfler le radicalisé, lui insuffler d’autres idées plus courantes du genre: « Allez l’ami, oublie toutes ces idées noires, viens boire un coup avec nous et regarder un match. On va parler des filles et demain ça ira mieux! » Peut-on aussi facilement remettre quelqu’un au neutre?

La radicalité de l’Évangile

Toute croyance religieuse est vécue en tension entre deux pôles, celui de l’intégration au monde d’une part, et celui qui consiste à se laisser attirer vers l’Absolu perçu dans la foi. Pour Jésus, il n’y a qu’une seule raison de vivre: c’est de répondre à l’amour de Dieu auquel il croit de toutes ses forces et de toute son âme. Il a répondu à cet amour en aimant à son tour jusqu’au bout de ce qu’il est possible d’aller: en donnant sa propre vie. En effet, si Dieu nous a tant aimés et que cet amour se fait si déterminant, si « guérissant » jusque dans notre intimité la plus profonde, il est de mise que nous tentions de lui rendre la pareille. C’est alors que se met en branle le processus de la « suite du Christ », qui n’est rien d’autre qu’une forme de radicalisation.

Jésus de Nazareth a proposé (jamais imposé) à ses disciples de se mettre derrière lui, d’apprendre de lui, de faire porter ses soucis par lui. Un petit groupe de « radicaux » nommé « les Douze » s’est constitué peu à peu à son appel. Ils ont rassemblé d’autres adeptes qui laissaient tout derrière eux par désir d’engagement radical. Les paroles de Jésus lui-même les encourageait. L’auteur de l’Apocalypse lui fait même dire: « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » (3,16) N’est-ce pas un appel à la radicalisation?

Lorsqu’un jeune chrétien désire suivre les pas du Christ, il peut le faire dans sa vie courante, mais certains vont choisir une voie plus radicale. Pour les uns, ce sera la voie du célibat consacré; pour d’autres, devenir prêtre; pour d’autres encore, la « vie religieuse » en communauté, monastique ou « dans le monde ». Il arrive même (!) que certains couples se marient pour le meilleur et pour le pire en s’appuyant sur la grâce de Dieu! Tous ces engagements ne sont-ils pas, selon vous, des exemples de choix radicaux? C’est avec des êtres de convictions que le monde finit par se transformer. C’est le cas aussi des religions! Sans un François d’Assise, où en serions-nous dans l’Église? Sans un Luther, comment serions-nous revenus aux sources des Écritures? La neutralité est l’affaire des institutions et des États, pas des personnes!

Se radicaliser pour le Vrai

Le problème des jeunes djihadistes n’est donc pas, à mon avis, le fait qu’ils se radicalisent. Toute personne qui progresse dans son engagement croyant devient plus radicale ou bien elle se laisse aller à la dérive. On n’est jamais au point mort. Une radicalisation soudaine est de l’ordre de la conversion. Il y a des critères de discernement dans toutes les religions pour accompagner les convertis et même pour ceux qui ne font que cheminer tranquillement dans leur foi. Le vrai problème, c’est l’absence ou le manque de communauté de soutien. Se radicaliser seul dans son sous-sol, en se nourrissant d’enseignements qui prônent des voies étrangères aux sources qui ont conduit les religions au meilleur d’elles-mêmes ne peut que mener le converti à sa propre perte.

Les religions organisées ont le devoir d’accompagner toute personne qui veut croître dans la foi. C’est une responsabilité qui comporte des risques, comme celui d’influencer l’adepte dans une direction ou une autre qui ne serait pas « la voie divine », mais plutôt des raisonnements faillibles ou du sentimentalisme décroché du réel. L’accompagnement spirituel est un art qui existe encore et qui devrait être activement recherché dès que bouge un peu en soi quelque chose qui ne relève pas (ou plus) des sciences humaines!

Personnellement, je me réjouis du fait que de plus en plus de jeunes et de moins jeunes cherchent un sens et regardent du côté des grandes religions. Cela signifie que le vide dans lequel nous plongent le consumérisme, la mondialisation économique et culturelle, le cynisme politique, etc. commence sérieusement à atteindre ces niveaux d’intériorité où les humains se mettent à s’interroger sur leurs valeurs fondamentales et sur la direction de leur vie. Les religions puisent dans leurs traditions des siècles d’expertise en accompagnement. A elles de se montrer plus accueillantes envers les personnes en recherche de sens et, surtout, d’appartenance… C’est ainsi que la radicalisation, plutôt que d’être perçue comme un danger public, pourra redevenir peu à peu l’expérience d’un grand nombre appelé à approfondir le sens de leur existence et à s’engager pour un monde meilleur.

Et à vous qui êtes resté jusqu’à la fin de ce billet, voici un petit cadeau: comment une de mes amies s’est « radicalisée »…

Suicide assisté: faut-il s’en réjouir?

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Dans un jugement unanime et historique, la Cours suprême du Canada a statué que l’interdiction contenue aux articles 14 et 241 du Code criminel du Canada porte atteinte à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité (cf. La Presse). Cette décision ouvre largement la porte aux provinces qui ont déjà (comme le Québec) ou qui voudront légiférer en matière de fin de vie, autant pour le suicide assisté (à la base de ce jugement) que pour l’euthanasie. Les balises données dans le jugement sont aussi moins restrictives que celles de la loi sur l’aide médicale à mourir du Québec, en supprimant la notion de fin de vie parmi les critères. Ainsi, il suffira d’être une personne adulte capable (« apte »); de consentir clairement à mettre fin à sa vie; et d’être affectée par des problèmes de santé graves et irrémédiables (incluant ceux d’ordre psychologique); et dont ces problèmes lui causent des souffrances persistantes et intolérables.

C'est pourtant la semaine de la prévention du suicide!

Paradoxalement, le jugement est rendu durant la semaine de la prévention du suicide!

Un jugement prévisible

Fait plutôt rare en matière d’éthique, le jugement est unanime. Il est fondé sur le fait que la société a changé (évolué) depuis la décision contraire qui fut rendue en 1993. Il est vrai que la dignité humaine est de plus en plus associée à sa liberté: de pensée, d’expression, de mouvement, d’agir. L’une des requêtes ultimes de ce courant libertaire vient donc d’être accordée au bon peuple qui peut désormais recourir à ce moyen pour cesser de vivre. Il est vrai aussi que le suicide comme tel n’est plus reconnu comme un acte criminel et que son étendue est devenue telle qu’il ne génère plus comme autrefois la honte du tabou transgressé parmi les survivants. Et la compassion a pris peu à peu une nouvelle dimension, celle de ne pas laisser quelqu’un souffrir (comme on abrège les souffrances d’un animal) d’autant plus que c’est lui qui le demande. Ne pas répondre à cette demande est même devenu un acte qu’on associe à la dureté de coeur. Au vu de tout cela, il n’est pas surprenant de constater que les statistiques se maintiennent sans cesse à plus de 80% d’appuis à l’euthanasie et au suicide assisté. Voilà donc où nous en sommes.

Je vois ce jugement comme une forme de concession devant la pression du nombre. En démocratie, c’est ce qui est normal, me direz-vous… Mais dans le domaine éthique, ce n’est pas toujours forcément la majorité qui devrait dominer. La Cour suprême aurait pu renvoyer les gouvernements fédéral et provinciaux à leurs devoirs pour qu’ils assouplissent la loi, éventuellement, ou se lancent dans un débat de société. Sa décision d’invalider les deux articles du code criminel qui empêchaient l’assistance au suicide et l’euthanasie permettra sans doute aux politiciens fédéraux (pour le code criminel) de ne pas avoir à se tremper dans cette eau-là. Au fond, le jugement devrait permettre à tous ceux qui répondent aux critères de pousser plus loin la maîtrise de leur vie en incluant le moment et les conditions de leur mort. Les gens qui sont favorables n’y voient pas vraiment de problème pour les opposants: ils n’auront qu’à ne pas s’en prévaloir et à laisser aux autres la liberté de leur choix. Quant à moi, je me dois d’être cohérent avec mes opinions déjà énoncées sur le sujet. Tout en croyant que ce n’est pas un bon choix, que ce n’est pas choisir le bien, je me résigne en acceptant qu’une société démocratique et laïque n’a pas à embrasser le point de vue doctrinal d’une religion (ou de plusieurs) ou d’une philosophie morale dans des cas aussi extrêmes que ceux qui touchent au caractère sacré de la vie (pour les catholiques: « de la conception à la mort naturelle »). Comme pour l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté deviennent donc des options pour tous.

Quelle dignité humaine?

Mon principal regret face à la décision, c’est qu’elle est la conséquence de l’idée que l’on se fait de plus en plus de la personne humaine. Les philosophes l’ont longtemps considéré comme un animal doté de raison (la raison le distinguant du règne animal). Plus tard, on l’a considéré comme un animal ayant accès à la liberté de s’arracher à l’animalité et à la contingence (Rousseau). Mais cette liberté nous conduit sans trop que nous nous en apercevions à un autre concept philosophique: l’utilitarisme.

L’utilitarisme contemporain se range parmi les morales de l’action obligatoire. Il est plus préoccupé «du juste à faire» que de ce qui est «bon d’être» ou «bon d’aimer». Les utilitaristes contemporains sont en faveur du suicide dans la mesure où celui-ci respecte l’autonomie de la raison, la liberté et la dignité de l’individu ainsi que les principes de bienveillance et de bienfaisance. Cette doctrine, héritière à la fois de l’épicurisme de l’Antiquité et du naturalisme des Lumières, favorise la recherche et la satisfaction des biens de la vie ordinaire. (Source)

Dès qu’un individu a le sentiment d’une perte non pas de ses moyens, mais de son utilité, il se retrouve le plus souvent isolé dans sa détresse. Mais sa situation n’est jamais que la sienne. En fait, son problème est le mien, le nôtre, le vôtre… Car si nous voulons être cohérents avec ce que nous sommes vraiment, il nous faudrait placer au centre de la véritable identité de l’être humain sa vulnérabilité ou sa fragilité dans l’existence, d’où le besoin les uns des autres et l’obligation morale de la solidarité, de l’accompagnement mutuel. Jean Vanier « est convaincu qu’en mettant en lumière le caractère universel et central de la fragilité que nous partageons tous sans exception, nous pouvons aller au-delà de nos différences et nous retrouver dans une même humanité : « Les faibles enseignent aux forts à accepter et intégrer la faiblesse et la brisure dans leur propre vie. »

Nous sommes nés dans une fragilité extrême,
nous mourons dans une fragilité extrême
et tout au long de notre vie,
nous demeurons vulnérables,
c’est-à-dire capables d’être blessés. (Jean Vanier)

Le message qu’envoie le suicide assisté (et l’euthanasie d’une autre manière et même l’avortement sélectif), c’est que la dignité humaine se limite à son état de performance. Si je suis performant, capable, utile, je peux continuer à faire partie de l’humanité… Si je deviens incapable, diminué, je perds peu à peu mon humanité et je suis encouragé (désormais par toute la société) à penser qu’il est préférable que je quitte ce monde, pour un bien supérieur… Les autres n’ont plus ainsi à freiner leur course pour me prendre en charge, ils peuvent continuer à foncer droit devant… Cet individualisme me tue, car nous ne voyons pas que nous nous condamnons progressivement à la mort de notre société, en commençant par l’élimination des « moins humains ». Je crains donc moins les dérives probables des brèches sur le droit de tuer ou d’assister la mort (qu’il y aura quand même) que la dérive civilisationnelle dans laquelle nous sommes engagés.

Un ami ce matin acclamait la décision de la Cour suprême comme une excellente nouvelle. Quant à moi, je ne suis pas prêt à m’en réjouir, même si, au cas par cas, des proches d’une personne désirant la mort pourront croire sincèrement avoir fait ce qu’ils croyaient être juste. Le véritable bien, dans ma conscience profonde, ce serait de demeurer auprès de cette personne, de lui rendre à chaque instant le reflet de sa dignité jamais diminuée et de l’aimer jusqu’à la fin sans jamais se donner le droit de l’abréger… Mais nous n’avons plus le temps pour ça, ce serait contre-performant… C’est un jour triste pour l’humanité.