Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Si différents et si pareils à la fois

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À Montréal, en 2003, à l’occasion de l’examen médical obligatoire pour l’immigration de mes deux fils ramenés de l’étranger, le médecin accrédité, un homme au regard méprisant, a inscrit sur chacun des deux formulaires, au feutre noir gras et en lettres capitales immenses : « Sévèrement handicapé ». C’était comme si tous les renseignements contenus dans les formulaires n’avaient plus aucune valeur. Le message était clair : pour le fonctionnaire à qui était destiné le rapport, seul ce jugement devait compter. Désormais, mes fils étaient considérés comme des « fardeaux excessifs » pour la société canadienne.

Christian et François, mes joyeux "fardeaux"

Christian et François, mes joyeux « fardeaux »

Il aura fallu plus de quatre ans d’appels et de recherches d’appuis pour qu’enfin ils puissent devenir citoyens canadiens. Si j’en suis toujours aussi reconnaissant, je crois que mes fils n’auraient jamais dû avoir à vivre un tel mépris en raison de leur état. Tous les deux présentent une déficience intellectuelle relativement importante. Ils ont été abandonnés à la naissance dans des circonstances différentes. Ils ont eu la chance d’être confiés à des organismes d’adoption leur assurant dignité et respect. Ceux-ci ont cherché pour eux une famille aimante. Comme n’importe quel enfant, les nôtres ont reçu le meilleur mais ont connu aussi les fragilités de leurs parents adoptifs. Ils ont développé leur potentiel en se sentant en sécurité au sein d’une grande famille. Ils sont heureux, comme la plupart des gens, différents et pareils.

Chaque année, dans le cadre de la Semaine de la déficience intellectuelle, on se plaît à mettre en valeur les réalisations et les histoires heureuses qui concernent ces personnes dont le handicap occasionne généralement des regards inquiets et qui sont, encore aujourd’hui, parfois victimes de discrimination. Lorsqu’elles peuvent naître et évoluer dans un milieu favorable, nous voyons alors se produire des réussites émouvantes. Cette semaine, c’est l’occasion de nous en faire raconter : un groupe punk-rock de trisomiques finlandais en finale de l’Eurovision; des actrices et acteurs dans tel film ou telle série-télé; un autiste de haut niveau ayant permis à un groupe de recherche de faire telle découverte, une chanteuse à la voix d’or, etc. Mais pour le reste de l’année, ceux-ci retomberont dans leur anonymat et leur effacement de la vie sociale. On aura recours aux associations, aux services d’adaptation scolaire et aux centres de réadaptation pour continuer les efforts d’intégration. Comme pour les femmes, les autochtones, les personnes homosexuelles et autres groupes qui font l’objet de discrimination, avouons qu’une journée ou une semaine ne fait que réveiller un peu les consciences. On se dit alors : « Ah oui! C’est vrai, ils existent aussi. » Et puis on retourne à notre vie.

Plutôt que de les considérer comme des fardeaux ou des personnes au potentiel limité, je préfère voir leur force spécifique et ce en quoi ils nous ressemblent. Leur force, c’est de savoir vivre, mieux que nous, en assumant leur unicité, leur différence, car c’est cette image que nous leur renvoyons au quotidien. Notre ressemblance est plus subtile. Il s’agit de notre vulnérabilité. Tous les humains naissent dans une dépendance désarmante. Ils meurent le plus souvent dans une fragilité tout aussi dépouillée. Entre les deux, ils se démènent pour cacher ce caractère vulnérable. C’est dans cet intervalle que se joue le jeu des masques. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont moins performantes que nous pour cacher leur vulnérabilité. C’est pourtant là tout le sens de leur existence, car à leur tour elles sont le miroir de ce que nous sommes, au fond : des êtres dont le cœur est constamment blessé et qui ont besoin des autres pour le réparer… Le mien est en bonne voie de l’être, grâce à mes fils, et je m’efforce de ne pas trop l’emmurer de nouveau.

Trouvera-t-il la foi sur la terre?

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Voici le vingt-sixième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de mars 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Depuis le début de cette chronique, j’ai surtout cherché dans les éléments de la culture québécoise des reliquats de foi, d’où le titre « En quête de foi » ! J’ai cependant expérimenté au cours des deux dernières années un nouvel horizon, celui de la communion dans la prière.

DSC01027Ma petite-fille Aurélie est née avec quatre malformations cardiaques et une anomalie sur une artère pulmonaire qui provoque une accumulation de sang dans les poumons. Très tôt dans les jours qui ont suivi sa naissance, les médecins craignaient pour sa vie. Il leur fallait trouver un créneau pour l’opérer en priorité, mais la petite était souvent malade et le liquide dans les poumons rendait sa respiration difficile, d’où les reports successifs de la chirurgie. J’ai alors eu l’idée de solliciter candidement tous les « amis Facebook » qui le voulaient pour prier ou « soutenir » Aurélie de la manière qu’ils pouvaient.

En quelques minutes seulement, le nombre de « J’aime » s’élevait à plusieurs dizaines et le message avait été partagé plus de 100 fois ! Des gens se sont mis à commenter pour dire de quelle manière ils allaient soutenir Aurélie. Certains exprimaient une foi chrétienne explicite : « Je vais prier pour la petite » ; « Je vais à la messe et la déposerai sur l’autel » ; « Devant le Saint Sacrement ce soir je prierai pour elle » ; « Je demande à mes anges gardiens de la protéger ». D’autres montraient un peu plus de pudeur et demeuraient dans des catégories plus neutres : « Je lui envoie des ondes positives » ; « Mes pensées seront pour elle aujourd’hui » ; « Je la confie à l’univers ». Enfin, d’autres, explicitement athées, ont osé malgré tout un vœu d’espoir pour l’enfant.

En revenant sur ces faits, c’est autour de la question de Jésus que je voudrais réfléchir : « le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Luc 18, 8) Bien sûr, je n’ai pas fait passer un examen de catéchisme à mes amis Facebook. Ceux-ci n’ont pas non plus prononcé un « acte de foi » dans le sens traditionnel de la formule connue : « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que vous avez révélées… » Mais est-ce bien de cette foi-là que Jésus parlait ?

Lorsqu’il se fait harceler par une étrangère qui lui réclame les miettes qu’on donne aux chiens afin que sa fille soit guérie, ne s’étonne-t-il pas devant sa foi ? (cf. Marc 24-30) Lorsqu’il accorde au centurion, un païen et ennemi de la nation, ce qu’il demande pour son serviteur, ne trouve-t-il pas « la foi sur terre » ? (« Même en Israël, je n’ai pas trouvé une aussi grande foi ! » (cf. Matthieu 8, 1-15). Bref, Jésus semble moins préoccupé de trouver une foi bien savante ou sans faille, qu’une foi qui sait s’en remettre à Dieu lorsque ça compte. Et après ma demande de prière pour Aurélie (qui l’a bien aidée), j’ai réellement foi dans le jugement actuel et futur du Fils de l’Homme !

Je radicalise. Vous déradicalisez. Nous déradicalisons.

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Déradicalisation. C’est devenu le mot à la mode chez les politiciens, juste après « radicalisation », bien sûr. Car si les jeunes se radicalisent, l’unique solution consisterait donc à les déradicaliser. Nous le croyons tous: les jeunes sont des cibles vulnérables qui pourraient, s’ils entendent l’appel des sirènes fondamentalistes, commencer à se radicaliser. Aujourd’hui, dans toutes les têtes occidentales, « se radicaliser » est devenu synonyme de danger… Mais est-ce que la radicalité a toujours été vue comme une attitude suspecte? Tout dépend du point de vue.

Maxime, alias Abdu Abdallah

Le fameux Moïse des Hébreux, par exemple, était un homme vraisemblablement bien intégré à la haute société égyptienne. La situation de servitude du peuple de ses origines a cependant fini par ébranler ses fondations, au point où il s’est radicalisé… Jésus de Nazareth était un homme de son temps, avec ses aspirations et ses espoirs, qui, après son baptême reçu du prophète Jean, s’est radicalisé au point où toute sa vie ne pouvait plus servir à autre chose qu’à annoncer le règne de Dieu… À sa suite, des Marie, Pierre, Paul, Irénée, Augustin, Clément, Geneviève, Benoît, Bernard, Thomas, mais aussi Hildegarde, François, Jeanne d’Arc, Thérèse, Kateri, Vincent, (l’abbé) Pierre, André et tant d’autres ont trouvé dans leur foi chrétienne les motivations les conduisant à une radicalisation religieuse, c’est-à-dire à un engagement total pour Dieu… Toutes ces vies « consacrées » ne sont pas sans laisser des questions, pas moins aujourd’hui qu’en leur temps. Mais ces personnes ainsi que des centaines d’autres ont laissé des traces indélébiles dans l’histoire. Sans un processus de radicalisation de leur foi religieuse, il est plus que probable que leur mémoire ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

Peut-on affirmer de manière aussi simpliste qu’on le fait ces jours-ci que la radicalisation est le mal des religions? Et, donc, que le remède consiste à dégonfler le radicalisé, lui insuffler d’autres idées plus courantes du genre: « Allez l’ami, oublie toutes ces idées noires, viens boire un coup avec nous et regarder un match. On va parler des filles et demain ça ira mieux! » Peut-on aussi facilement remettre quelqu’un au neutre?

La radicalité de l’Évangile

Toute croyance religieuse est vécue en tension entre deux pôles, celui de l’intégration au monde d’une part, et celui qui consiste à se laisser attirer vers l’Absolu perçu dans la foi. Pour Jésus, il n’y a qu’une seule raison de vivre: c’est de répondre à l’amour de Dieu auquel il croit de toutes ses forces et de toute son âme. Il a répondu à cet amour en aimant à son tour jusqu’au bout de ce qu’il est possible d’aller: en donnant sa propre vie. En effet, si Dieu nous a tant aimés et que cet amour se fait si déterminant, si « guérissant » jusque dans notre intimité la plus profonde, il est de mise que nous tentions de lui rendre la pareille. C’est alors que se met en branle le processus de la « suite du Christ », qui n’est rien d’autre qu’une forme de radicalisation.

Jésus de Nazareth a proposé (jamais imposé) à ses disciples de se mettre derrière lui, d’apprendre de lui, de faire porter ses soucis par lui. Un petit groupe de « radicaux » nommé « les Douze » s’est constitué peu à peu à son appel. Ils ont rassemblé d’autres adeptes qui laissaient tout derrière eux par désir d’engagement radical. Les paroles de Jésus lui-même les encourageait. L’auteur de l’Apocalypse lui fait même dire: « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » (3,16) N’est-ce pas un appel à la radicalisation?

Lorsqu’un jeune chrétien désire suivre les pas du Christ, il peut le faire dans sa vie courante, mais certains vont choisir une voie plus radicale. Pour les uns, ce sera la voie du célibat consacré; pour d’autres, devenir prêtre; pour d’autres encore, la « vie religieuse » en communauté, monastique ou « dans le monde ». Il arrive même (!) que certains couples se marient pour le meilleur et pour le pire en s’appuyant sur la grâce de Dieu! Tous ces engagements ne sont-ils pas, selon vous, des exemples de choix radicaux? C’est avec des êtres de convictions que le monde finit par se transformer. C’est le cas aussi des religions! Sans un François d’Assise, où en serions-nous dans l’Église? Sans un Luther, comment serions-nous revenus aux sources des Écritures? La neutralité est l’affaire des institutions et des États, pas des personnes!

Se radicaliser pour le Vrai

Le problème des jeunes djihadistes n’est donc pas, à mon avis, le fait qu’ils se radicalisent. Toute personne qui progresse dans son engagement croyant devient plus radicale ou bien elle se laisse aller à la dérive. On n’est jamais au point mort. Une radicalisation soudaine est de l’ordre de la conversion. Il y a des critères de discernement dans toutes les religions pour accompagner les convertis et même pour ceux qui ne font que cheminer tranquillement dans leur foi. Le vrai problème, c’est l’absence ou le manque de communauté de soutien. Se radicaliser seul dans son sous-sol, en se nourrissant d’enseignements qui prônent des voies étrangères aux sources qui ont conduit les religions au meilleur d’elles-mêmes ne peut que mener le converti à sa propre perte.

Les religions organisées ont le devoir d’accompagner toute personne qui veut croître dans la foi. C’est une responsabilité qui comporte des risques, comme celui d’influencer l’adepte dans une direction ou une autre qui ne serait pas « la voie divine », mais plutôt des raisonnements faillibles ou du sentimentalisme décroché du réel. L’accompagnement spirituel est un art qui existe encore et qui devrait être activement recherché dès que bouge un peu en soi quelque chose qui ne relève pas (ou plus) des sciences humaines!

Personnellement, je me réjouis du fait que de plus en plus de jeunes et de moins jeunes cherchent un sens et regardent du côté des grandes religions. Cela signifie que le vide dans lequel nous plongent le consumérisme, la mondialisation économique et culturelle, le cynisme politique, etc. commence sérieusement à atteindre ces niveaux d’intériorité où les humains se mettent à s’interroger sur leurs valeurs fondamentales et sur la direction de leur vie. Les religions puisent dans leurs traditions des siècles d’expertise en accompagnement. A elles de se montrer plus accueillantes envers les personnes en recherche de sens et, surtout, d’appartenance… C’est ainsi que la radicalisation, plutôt que d’être perçue comme un danger public, pourra redevenir peu à peu l’expérience d’un grand nombre appelé à approfondir le sens de leur existence et à s’engager pour un monde meilleur.

Et à vous qui êtes resté jusqu’à la fin de ce billet, voici un petit cadeau: comment une de mes amies s’est « radicalisée »…

Suicide assisté: faut-il s’en réjouir?

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Dans un jugement unanime et historique, la Cours suprême du Canada a statué que l’interdiction contenue aux articles 14 et 241 du Code criminel du Canada porte atteinte à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité (cf. La Presse). Cette décision ouvre largement la porte aux provinces qui ont déjà (comme le Québec) ou qui voudront légiférer en matière de fin de vie, autant pour le suicide assisté (à la base de ce jugement) que pour l’euthanasie. Les balises données dans le jugement sont aussi moins restrictives que celles de la loi sur l’aide médicale à mourir du Québec, en supprimant la notion de fin de vie parmi les critères. Ainsi, il suffira d’être une personne adulte capable (« apte »); de consentir clairement à mettre fin à sa vie; et d’être affectée par des problèmes de santé graves et irrémédiables (incluant ceux d’ordre psychologique); et dont ces problèmes lui causent des souffrances persistantes et intolérables.

C'est pourtant la semaine de la prévention du suicide!

Paradoxalement, le jugement est rendu durant la semaine de la prévention du suicide!

Un jugement prévisible

Fait plutôt rare en matière d’éthique, le jugement est unanime. Il est fondé sur le fait que la société a changé (évolué) depuis la décision contraire qui fut rendue en 1993. Il est vrai que la dignité humaine est de plus en plus associée à sa liberté: de pensée, d’expression, de mouvement, d’agir. L’une des requêtes ultimes de ce courant libertaire vient donc d’être accordée au bon peuple qui peut désormais recourir à ce moyen pour cesser de vivre. Il est vrai aussi que le suicide comme tel n’est plus reconnu comme un acte criminel et que son étendue est devenue telle qu’il ne génère plus comme autrefois la honte du tabou transgressé parmi les survivants. Et la compassion a pris peu à peu une nouvelle dimension, celle de ne pas laisser quelqu’un souffrir (comme on abrège les souffrances d’un animal) d’autant plus que c’est lui qui le demande. Ne pas répondre à cette demande est même devenu un acte qu’on associe à la dureté de coeur. Au vu de tout cela, il n’est pas surprenant de constater que les statistiques se maintiennent sans cesse à plus de 80% d’appuis à l’euthanasie et au suicide assisté. Voilà donc où nous en sommes.

Je vois ce jugement comme une forme de concession devant la pression du nombre. En démocratie, c’est ce qui est normal, me direz-vous… Mais dans le domaine éthique, ce n’est pas toujours forcément la majorité qui devrait dominer. La Cour suprême aurait pu renvoyer les gouvernements fédéral et provinciaux à leurs devoirs pour qu’ils assouplissent la loi, éventuellement, ou se lancent dans un débat de société. Sa décision d’invalider les deux articles du code criminel qui empêchaient l’assistance au suicide et l’euthanasie permettra sans doute aux politiciens fédéraux (pour le code criminel) de ne pas avoir à se tremper dans cette eau-là. Au fond, le jugement devrait permettre à tous ceux qui répondent aux critères de pousser plus loin la maîtrise de leur vie en incluant le moment et les conditions de leur mort. Les gens qui sont favorables n’y voient pas vraiment de problème pour les opposants: ils n’auront qu’à ne pas s’en prévaloir et à laisser aux autres la liberté de leur choix. Quant à moi, je me dois d’être cohérent avec mes opinions déjà énoncées sur le sujet. Tout en croyant que ce n’est pas un bon choix, que ce n’est pas choisir le bien, je me résigne en acceptant qu’une société démocratique et laïque n’a pas à embrasser le point de vue doctrinal d’une religion (ou de plusieurs) ou d’une philosophie morale dans des cas aussi extrêmes que ceux qui touchent au caractère sacré de la vie (pour les catholiques: « de la conception à la mort naturelle »). Comme pour l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté deviennent donc des options pour tous.

Quelle dignité humaine?

Mon principal regret face à la décision, c’est qu’elle est la conséquence de l’idée que l’on se fait de plus en plus de la personne humaine. Les philosophes l’ont longtemps considéré comme un animal doté de raison (la raison le distinguant du règne animal). Plus tard, on l’a considéré comme un animal ayant accès à la liberté de s’arracher à l’animalité et à la contingence (Rousseau). Mais cette liberté nous conduit sans trop que nous nous en apercevions à un autre concept philosophique: l’utilitarisme.

L’utilitarisme contemporain se range parmi les morales de l’action obligatoire. Il est plus préoccupé «du juste à faire» que de ce qui est «bon d’être» ou «bon d’aimer». Les utilitaristes contemporains sont en faveur du suicide dans la mesure où celui-ci respecte l’autonomie de la raison, la liberté et la dignité de l’individu ainsi que les principes de bienveillance et de bienfaisance. Cette doctrine, héritière à la fois de l’épicurisme de l’Antiquité et du naturalisme des Lumières, favorise la recherche et la satisfaction des biens de la vie ordinaire. (Source)

Dès qu’un individu a le sentiment d’une perte non pas de ses moyens, mais de son utilité, il se retrouve le plus souvent isolé dans sa détresse. Mais sa situation n’est jamais que la sienne. En fait, son problème est le mien, le nôtre, le vôtre… Car si nous voulons être cohérents avec ce que nous sommes vraiment, il nous faudrait placer au centre de la véritable identité de l’être humain sa vulnérabilité ou sa fragilité dans l’existence, d’où le besoin les uns des autres et l’obligation morale de la solidarité, de l’accompagnement mutuel. Jean Vanier « est convaincu qu’en mettant en lumière le caractère universel et central de la fragilité que nous partageons tous sans exception, nous pouvons aller au-delà de nos différences et nous retrouver dans une même humanité : « Les faibles enseignent aux forts à accepter et intégrer la faiblesse et la brisure dans leur propre vie. »

Nous sommes nés dans une fragilité extrême,
nous mourons dans une fragilité extrême
et tout au long de notre vie,
nous demeurons vulnérables,
c’est-à-dire capables d’être blessés. (Jean Vanier)

Le message qu’envoie le suicide assisté (et l’euthanasie d’une autre manière et même l’avortement sélectif), c’est que la dignité humaine se limite à son état de performance. Si je suis performant, capable, utile, je peux continuer à faire partie de l’humanité… Si je deviens incapable, diminué, je perds peu à peu mon humanité et je suis encouragé (désormais par toute la société) à penser qu’il est préférable que je quitte ce monde, pour un bien supérieur… Les autres n’ont plus ainsi à freiner leur course pour me prendre en charge, ils peuvent continuer à foncer droit devant… Cet individualisme me tue, car nous ne voyons pas que nous nous condamnons progressivement à la mort de notre société, en commençant par l’élimination des « moins humains ». Je crains donc moins les dérives probables des brèches sur le droit de tuer ou d’assister la mort (qu’il y aura quand même) que la dérive civilisationnelle dans laquelle nous sommes engagés.

Un ami ce matin acclamait la décision de la Cour suprême comme une excellente nouvelle. Quant à moi, je ne suis pas prêt à m’en réjouir, même si, au cas par cas, des proches d’une personne désirant la mort pourront croire sincèrement avoir fait ce qu’ils croyaient être juste. Le véritable bien, dans ma conscience profonde, ce serait de demeurer auprès de cette personne, de lui rendre à chaque instant le reflet de sa dignité jamais diminuée et de l’aimer jusqu’à la fin sans jamais se donner le droit de l’abréger… Mais nous n’avons plus le temps pour ça, ce serait contre-performant… C’est un jour triste pour l’humanité.

Vois comme c’est beau!

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Voici le vingt-cinquième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de janvier-février 2015 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

vois comme c'est beauLa communication que fait L’Église de ses positions théologiques et morales peut paraître rébarbative et culpabilisante, comme si elle ne parvenait pas à poser un regard positif sur l’être humain. Pourtant, l’Église est porteuse d’une tradition biblique et spirituelle qui reconnaît le caractère prodigieux de la personne humaine.

Dès la Genèse, après chaque jour de la Création, Dieu regarde son œuvre et la déclare « bonne ». Et ce n’est qu’après avoir créé l’homme et la femme que son niveau de satisfaction est le plus élevé. Il se dit à lui-même :  « cela est très bon » (Genèse 1, 31). Dans le Psaume 8, l’auteur s’émerveille devant l’immensité de l’univers et s’interroge sur le bon sens de Dieu : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,  le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » (vv. 5-6). Et l’élan du psalmiste reprend, comme en extase : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 139, 13).

Alors que son peuple s’écartait de l’Alliance, Jésus a su y déceler la bonté et la reconnaître. Ainsi dit-il d’un savant qui fait preuve d’intelligence face au plus grand des commandements : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12, 34) ; il reconnaît la capacité de se relever de la femme adultère qu’il sauve d’une mort certaine (cf. Jean 8) ; il fait l’éloge de la leçon de foi qu’il reçoit d’une étrangère (Marc 7, 24-30) ; plus surprenant encore, il prétend n’avoir jamais vu une foi si grande en Israël que celle confessée par un païen qui, plus est, est officier de l’envahisseur romain (Matthieu 8, 5-30) !

Mettre en valeur le bien perçu

Que ce soit face à des pécheurs, des étrangers ou des membres d’une force d’occupation, un œil sage doit savoir, au-devant de tous, mettre en valeur le bien qu’il perçoit. Mais il peut sembler qu’en Église nous soyons moins empressés de nous engager de cette manière. En pointant davantage le péché, la perte des valeurs, la culture de mort, le relativisme qui domine, aurions-nous oublié d’en discerner aussi le bon grain, la charité en acte, les valeurs évangéliques qui s’en dégagent ?

Après un synode où l’on a vu des tensions vives entre partisans d’une approche morale qui tient compte de la croissance et ceux d’une formulation tranchante de la Vérité, nous sommes invités par le pape François à reconnaître les semences du Verbe dans l’humanité même si celle-ci n’agit jamais parfaitement en conformité avec la loi divine.

Et si nous commencions la nouvelle année en reconnaissant ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est juste dans le monde qui nous entoure ? Peut-être alors celui-ci entendrait mieux les invitations de l’Église à la croissance. « Vois comme c’est beau, dit la chanson : les enfants vivent comme les oiseaux ».

Comment répondre au terrorisme?

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Réponse à M. Jean-Paul Simard

Cher Jean-Paul, j’ai une grande admiration pour l’homme que vous êtes et je me considère plutôt dans une relation respectueuse et amicale avec vous. C’est dans cet esprit que je me permets une réplique à votre propos publié dans le journal Le Quotidien du 9 janvier 2015 et sur votre mur Facebook.

Vous utilisez l’expression « islamisation par le terrorisme ». Si vous écoutez bien – comme je vous l’ai déjà suggéré en vous fournissant même des références – la forte majorité des voix musulmanes qui se sont exprimées à chacune des occasions où les terroristes islamistes ont frappé (dont voici un exemple local), vous ne pouvez pas avancer cette thèse. Il ne s’agit pas d’une islamisation, mais bien d’une « terrorisation » au nom d’une idéologie de puissance et de peur que les terroristes associent à une certaine acception de l’islam. Il serait donc plus juste de ne pas tomber si facilement dans l’amalgame. Ce n’est pas parce qu’un endoctriné crie « Allah Akbar » (« Dieu est le plus grand ») en assassinant des vies au hasard ou en ciblant ses victimes, qu’il peut sans discernement être associé à l’islam en tant que religion. Et rappelons-nous toujours que ce sont surtout des musulmans qui sont tués par centaines de milliers en Afrique (cf. Boko Haram) et au Moyen-Orient au nom de cette « terrorisation » beaucoup plus proche du nazisme que de la religion. Personnellement, je ne crains pas l’islamisation ni le djihad tel qu’il est compris par l’ensemble des musulmans, à savoir « faire de soi une meilleure personne ». Je crains plutôt la haine sous toutes ses formes qui peut s’exprimer par n’importe quel humain sous couvert de n’importe quelle justification idéologique ou religieuse. C’est la haine qu’il faut combattre et non la religion « des autres », même de ceux et celles que nous accueillons.

Trop accueillants?

Revenons sur ce thème de l’accueil. Vous parlez de « l’idéologie » de la « terre d’accueil ». Vous savez pourtant que cette exigence traverse la Bible et les valeurs chrétiennes auxquelles vous vous associez tout comme moi par ailleurs. Dès la Genèse, avec Abraham, par exemple, l’accueil de l’étranger et l’hospitalité sont élevés au rang de vertus. Abraham montre même qu’il faut voir dans l’étranger la présence de Dieu lui-même. Si vous en faites une idéologie, vous niez par le fait même que ces valeurs sont profondément ancrées dans l’histoire judéo-chrétienne et celle de notre civilisation… Le problème réel avec l’accueil n’est pas d’avoir accueilli des étrangers à une époque ou l’autre. Pour la France, par exemple, on compte encore trop de mauvaises expériences d’intégration. Ce ne sont pas les citoyens de première vague qui prennent les armes contre leur société d’accueil, ce sont ceux de deuxième et de troisième génération! N’y voyez-vous pas un signe que l’accueil a été jusque-là défaillant? Que la déception et la colère ont fini par affecter les enfants et les petits-enfants? Il faut chercher les causes et ne pas s’arrêter aux symptômes. Je vous connais trop brillant pour ne pas chercher à approfondir. Et parmi les causes, il faudra bien un jour que nous fassions notre examen de conscience. La colonisation européenne et l’impérialisme américain auquel le Canada participe allègrement sont, pour l’essentiel, responsables de l’état actuel du monde et de la frustration grandissante des populations dominées par nos ambitions économiques et notre idée d’un « ordre mondial » à notre image. Ce sont nos politiques qui ont écrasé ces populations en conditionnant chez eux un désir de révolte. L’extrémisme actuel trouve sa source dans les inégalités économiques et l’arrogance géopolitique de l’Occident.

Et qui, au Québec et à Ottawa, s’est fait la main meurtrière d’un « islam radical »? Des Algériens ou des Yéménites? Pas du tout… Ce sont des citoyens d’ici, nés ici, devenus perméables à des thèses erronées sur Dieu telles qu’elles s’expriment largement par des aliénés d’une religion sanguinaire qui est autre que l’islam. Il y a là aussi réflexion à mener sur le vide spirituel qui peut conduire des jeunes adultes à des attitudes violentes et meurtrières envers leurs pairs au nom d’une certaine idée de la religion embrassée, quelle qu’elle soit.

L’expansionnisme religieux

Vous prétendez savoir qu’un nombre indéfini de « modérés » rêveraient de voir se réaliser ici l’expansionnisme de l’islam. Scrutez donc au fond de vous-même. N’avez-vous jamais fait ce rêve d’une terre entière devenue chrétienne? Ne l’avez-vous pas chanté dans vos assemblées dominicales? N’avez-vous pas soutenu nos missionnaires à l’étranger? Le prosélytisme est inhérent à la religion. La leur comme la nôtre. Nous nous réjouissons à chaque fois qu’une personne se convertit à la nôtre. Il en est de même pour eux. Et il en est de même également pour un athée qui convainc un croyant de l’absurdité de sa foi! Ce n’est donc pas un argument pour justifier un regard réprobateur adressé aux musulmans. Il y a des attitudes antireligieuses partout dans le monde: d’une religion envers une autre; de laïcs militants envers toutes les religions. Et les chrétiens ne sont pas à l’abri de persécutions. Jésus lui-même en a averti ses disciples! Même en cessant d’être chrétiens, nous ne serions pas à l’abri de « l’humanophobie », car le monde est ainsi fait que la différence de l’autre est potentiellement une agression contre la nôtre, et vice-versa.

Vous craignez le « métissage général ». Mais ne voyez-vous pas que notre pays est déjà une mosaïque culturelle? Sur un plan canadien, en commençant par les premières nations que nous avons spoliées et exploitées, nous retrouvons les européens anglo-saxons et français, ceux de l’est ou du pourtour méditerranéen, et les asiatiques qui arrivent par milliers, etc. Vous ne pouvez pas ne pas les considérer comme des citoyens à part entière. Ils sont Canadiens ou Québécois selon la perspective que nous retenons. Notre société s’est enrichie de ces diverses cultures accueillies puis intégrées le plus souvent en nous changeant nous-mêmes, en nous « améliorant »!

Pour une civilisation de l’amour

Venons-en maintenant à votre solution. Vous n’envisagez que l’amour inconditionnel. C’est le terrain où nous nous rejoignons. Mais l’amour inconditionnel n’attend rien de l’autre. Il n’exige pas la réciprocité, au contraire (cf. le Bon samaritain). Jésus ne demande pas de nous en tenir à l’amour de nos proches. Il demande d’aimer nos ennemis, de les aimer assez pour qu’ils puissent agir librement, au risque de notre propre perte! Si nous voulons vivre en tant que disciples du Christ, il nous faut embrasser le risque de la croix. Croire, espérer, aimer, comme vous dites, peut avoir des conséquences pour notre vie. La solution est effectivement l’amour inconditionnel. Nous faire les « prochains » des musulmans d’ici et leur tendre la main pour une fraternité inclusive est l’unique avenir possible ici comme ailleurs. Ainsi, plutôt que de nous perdre en tant que peuple, nous nous sauverons peut-être en réalisant quelque chose de la civilisation de l’amour…

 

Sortir de nos cavernes!

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Voici le vingt-quatrième article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de décembre 2014 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Un ami me partageait récemment à quel point il se sentait étranger alors qu’il séjournait dans une communauté monastique. Il disait à peu près ceci : « Ici, il y a trop de lumière. Pour un gars qui a passé sa vie dans une caverne où règnent la noirceur et le péché, arriver dans cette lumière est trop éblouissant. Il n’y a qu’une issue, c’est de retourner vers les ténèbres. » J’étais si renversé d’un tel discours ! Je me suis dit que mon ami souffrait terriblement d’un mal trop répandu : la désespérance.

La célèbre allégorie de Platon

Je me suis rappelé de l’allégorie de la caverne du philosophe Platon. Ce dernier proposait à ses disciples d’imaginer des humains vivant depuis toujours dans une caverne. Ils étaient adossés à une structure et maintenus attachés de manière à ce que leurs yeux ne puissent voir que devant eux. Un feu brûlait derrière eux et renvoyait leur propre ombre sur le mur. Des personnages passaient derrière eux avec des objets devant la lumière en faisant en sorte que les humains de la caverne n’en voient que les ombres. Ces êtres enfermés devinrent forcément des spécialistes des ombres! Mais ils ne connaissaient la réalité qu’à travers ses ombres. Et puis l’un deux fut relâché et conduit de force à quitter la caverne. À mesure qu’il était entraîné vers l’extérieur, ses yeux lui faisaient de plus en plus mal. Il voulait retourner dans la caverne, seule réalité qu’il connaissait, mais peu à peu, il commença à s’habituer à la lumière. Il en vint à découvrir toutes les choses de la création sous leur vraie forme, pas comme les ombres qu’il avait toujours connues. Et il s’émerveilla de tout ce qu’il contemplait. Il eut donc envie de retourner vers ses amis pour les convaincre de le rejoindre. Mais ceux-ci, qui n’avaient jamais vu autre chose que des ombres, se moquèrent de lui et en vinrent même à le tuer.

Les personnes dans notre monde qui rayonnent d’espérance sont un peu comme cet être qui a vu. Elles traversent leur vie à transmettre leur feu intérieur, leur passion pour la beauté, pour les êtres vivants, pour la vie elle-même. Mais le plus souvent, elles rencontrent des gens qui se laissent étouffer par le monde des ombres, le seul qu’ils n’aient jamais cru réel, alors qu’il ne constitue qu’une infime part de l’univers.

À Noël, nous relirons cette lecture qui s’apparente à la caverne de Platon : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » (Isaïe 9,1) Les habitants du pays de l’ombre, c’est nous. Nous sommes invités à sortir de nos cavernes, car là, dehors, il y a la lumière, il y a la beauté, il y a la vie promise à toute personne qui espère. Je prie pour que mon ami parvienne à demeurer hors de sa caverne et qu’il en arrive à contempler pleinement la lumière. Je prie aussi pour tous ceux qui n’y arrivent pas. Que la lumière du Christ naissant les remplisse de l’espérance qui nous rend libres.