Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

À Orlando, la lettre tue pour vrai

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Vigile à San Francisco le 13 juin en solidarité avec les victimes de la tuerie d'Orlando.

Vigile à San Francisco le 13 juin en solidarité avec les victimes de la tuerie d’Orlando. (CNS photo/John G. Mabanglo, EPA)

Les trois religions monothéistes ont en commun de faire reposer leurs positions dogmatiques et morales sur des écrits considérés comme «saints». Si l’on se pose en croyant ou croyante face aux Écritures de sa propre religion avec la conviction qu’elles doivent être prises «à la lettre» et ne peuvent aucunement être interprétées en fonction de l’évolution des connaissances et de l’esprit humain, il devient alors impossible de réfléchir et de discerner sur des choix éthiques propres à notre époque. Il n’y aurait plus qu’à suivre les prescriptions qui y sont édictées, même si le contexte de leur élaboration ne tient pas compte de la réalité actuelle.

Prenons le cas d’Omar Mateen, le tueur d’Orlando.

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À toi, le faux croyant qui tue l’humanité

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fusillade-historique-a-orlando-les-stars-rendent-hommage-aux-victimes_portrait_w674Toi, oui toi, peu importe où tu es à présent que les balles t’ont enlevé la vie, je dois te parler et tu dois m’entendre, car ce que j’ai à te dire aurait pu changer le sens de ta vie si tu avais ouvert ton esprit au temps opportun. Tu viens de sacrifier ta vie en croyant faussement que tu plairais ainsi à Dieu. Tu as cru un instant que cette action te vaudrait la reconnaissance éternelle d’un dieu sanguinaire. Or je te le déclare, celui par qui tu as tué ces vies innocentes n’a rien à voir avec le vrai Dieu que confessent tes sœurs et tes frères croyants, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans*.

Car le Dieu de tes frères, il est le même et unique pour tous : il est l’Amour qui crée le monde; Il est la Vie qui s’insuffle dans les êtres vivants; il est la Vérité qui a inscrit une Loi éternelle au plus intime de chaque âme; il est la Justice qui n’accorde qu’à lui-même le droit de juger; il est la Paix qui sème dans le cœur humain un désir incessant de l’accomplir; il est l’Espérance qui donne à chacun, à chacune, la force de bâtir un monde où toutes ces vertus puissent s’épanouir. Et il est, par-dessus tout, celui qui donne la Foi à qui la demande, pour que le chantier de l’humanisation se réalise selon le plan du Grand Architecte plutôt que par les efforts limités et égocentriques des humains.

Est-ce ce Dieu qui t’a poussé à tuer? Le crois-tu encore, maintenant que tu te retrouves devant lui? Ne vois-tu pas qu’en te pardonnant ton geste insensé, il te prouve que ce que tu as fait ne peut être que l’œuvre de l’Adversaire, celui qui sème le mal, la division, la haine, la violence et la mort? Ne découvres-tu pas que c’est plutôt ce faux dieu que tu as suivi, celui qui résiste au vrai Dieu, l’Unique?

Dieu ne peut justifier la mort d’un homme de la main d’un autre homme. Dieu ne se laisse jamais porter en étendard d’une nation contre une autre, d’une couleur de peau contre une autre, d’une religion contre une autre, d’une manière de concevoir la sexualité contre une autre.

Trop tard, te dis-tu? Non, parce que ce Dieu est le vrai miséricordieux, celui qui sait encore voir dans le fou, le meurtrier, le désaxé, le radicalisé, une ombre d’humanité que seule sa Lumière peut encore purifier.

Maintenant, tu vois et tu es rempli de remords. Tu voudrais réparer, mais pour toi c’est impossible. Il ne te reste que la miséricorde infinie de ce Dieu véritable. Et il n’y a aucun doute qu’il te l’accordera sur un simple repentir.

Ce Dieu, le seul qui soit vrai, est pour moi un scandale. Aujourd’hui, j’ai envie de le détester parce qu’il te pardonne. Je lui hurle ma colère parce qu’il t’a laissé poser ton geste insensé. Je lui crie à quel point nous ne valons rien, nous ne sommes rien, nous n’avons rien qui soit issu de notre humanité pour le convaincre de nous venir en aide et encore moins pour nous garder. Car aujourd’hui, à travers toi et tous les autres guerriers du mal, nous n’avons pu que lui prouver une fois de plus que nous ne méritons rien de sa confiance, ni de son amour, ni de sa patience. Aujourd’hui, j’accueillerais un nouveau déluge comme une bénédiction, car rien de moi ne veut survivre à ton acte meurtrier puisque je suis ton frère.


* Le Coran compte quelque 6300 versets au total, dont 300 contiennent des mots tels que « combattre » ou « tuer ». Cinq versets, en tout, sont une injonction à tuer. La question est de savoir comment lire le texte. Dans certains passages du livre du Deutéronome, Dieu invite à tuer. Pour la majorité des juifs et des chrétiens, il est clair que ces injonctions se réfèrent à une situation historique et ne sont pas valables au pied de la lettre. Il en est de même pour la majorité des musulmans vis-à-vis du Coran. […] (Source: « Dans le Coran, sur 6300 versets, cinq contiennent un appel à tuer ».

Vers une dictature de la majorité?

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Deux reportages visionnés dimanche denier (29 mai) à Ici-Radio-Canada. L’un traite d’un référendum dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville, à Montréal, pour décider si un centre communautaire musulman peut devenir une mosquée. L’autre présente des chrétiens chinois persécutés pour leur foi et qui continuent, en sous-terrain, de se rassembler pour prier. Dans les deux cas, le désir de vivre leur foi ouvertement nourrit les membres de ces deux communautés. Là-bas, c’est la dictature communiste qui interdit aux chrétiens non reliés aux églises officielles de se rassembler. Ici, alors que la démocratie nous pousserait à croire qu’elle ferait de nous des êtres plus ouverts, plus inclusifs, se pourrait-il qu’elle devienne le moteur d’une persécution semblable?

Il faut savoir que la démocratie avait déjà parlé lorsque les élus de l’Arrondissement avaient autorisé que le centre communautaire puisse exercer des activités de culte. Les élus s’étaient appuyés sur les études du comité d’urbanisme. Bref, tout allait rondement et rien n’aurait dû se produire. Les musulmans qui fréquentent déjà ce centre et qui y prient régulièrement, sans poser de problème à leur voisinage, auraient simplement poursuivi leur activité de culte, mais avec une reconnaissance formelle et en toute légalité…

Mais des citoyens du quartier ne le voyaient pas ainsi. Un homme dans le reportage de Ici-Radio-Canada n’hésite pas à parler de danger. Une citoyenne engagée dans la campagne du non s’inquiète du sort réservé aux femmes dans l’Islam et milite, en tant que femme, pour ne pas laisser passer ça…

Laisser passer quoi?

Les croyantes et les croyants de toutes les religions ont besoin de lieux pour se rassembler, prier en commun et approfondir les enseignements de leur tradition religieuse. Les non-croyants ne semblent pas toujours comprendre ce besoin intrinsèque à la dynamique religieuse. Renvoyer tous les croyants à la sphère privée – entendre ici: « dans leur cuisine » – reviendrait à les priver d’un droit fondamental qui est inscrit dans les chartes internationale et nationales. Celle du Québec leur accorde ce droit, à l’article 3 :

« Toute personne est titulaire des libertés fondamentales telles la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association. »

Empêchés d’exercer leur droit fondamental par leur propre gouvernement, les chrétiens chinois ne se laissent pas pour autant freiner dans leur besoin. Afin de pouvoir user de leur liberté, ils deviennent des illégaux. Certains subissent l’emprisonnement durant de nombreuses années pour avoir osé tenir des rassemblements privés. Et plutôt que de parvenir à réduire le nombre de croyants attachés au catholicisme, les mesures gouvernementales semblent influencer leur croissance importante partout dans ce pays (on parle de 65 à 100 millions)!

Bon voisinage et intégration

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Photo: Ici-Radio-Canada

À Chicoutimi où je vis, un homme eut l’idée bizarre d’attirer l’attention sur l’existence d’une mosquée (parfaitement en règle) en l’aspergeant d’un liquide rouge figurant du sang de porc. La mosquée existait pourtant déjà depuis des années et elle continue de réunir une bonne partie des musulmans vivant au Saguenay. Y a-t-il eu révolte de leur part à la suite de cet incident? Au contraire, ceux-ci ont minimisé le geste de l’individu de même que d’autres actions du même acabit, notamment des tracts haineux ou des affiches racistes. Nous sommes loin de l’islamisme revendicateur et bien plus encore d’une quelconque forme de terrorisme.

Il est tout à fait possible de vivre harmonieusement entre personnes de bonne volonté, que celles-ci soient attachées à une religion ou non, qu’elles la pratiquent ou non, en privé ou collectivement…

Si notre démocratie veut tendre à devenir une dictature de la majorité sur ses minorités religieuses, elle risque davantage d’attiser ce qu’elle craint au lieu de le contrôler. Car la personne engagée au plus intime de sa conviction dans sa foi religieuse la défendra contre toute attaque extérieure. C’est l’histoire de l’humanité qui nous le dit : nous comptons en millions les martyrs persécutés pour leur foi, dans toutes les grandes religions du monde.

Plutôt que la peur et l’hostilité, ne serait-il pas opportun, à Montréal comme dans les régions du Québec, d’encourager à mieux connaître les gens qui s’installent près de nous? Pourquoi ne pas prendre exemple sur ce conseiller municipal qui dit être allé rencontrer les gens du centre communautaire, avoir dialogué avec eux et en avoir été rassuré? N’est-il pas temps de  considérer les Québécois de l’immigration comme des citoyens à part entière, avec des droits semblables à ceux de tous les autres?

Le premier pas consisterait à leur garantir l’exercice de leurs droits fondamentaux, autrement notre démocratie n’aurait rien à envier à la dictature.


Ajout: La majorité a bloqué le projet de mosquée lors du référendum du 5 juin 2016.

Pourquoi je ne démissionne pas…

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Je suis catholique. Je suis diplômé en théologie. J’enseigne la théologie. Je suis agent « laïque » de pastorale au service de l’Église diocésaine de Chicoutimi. J’y suis revenu après plusieurs années comme travailleur dans le monde ordinaire et ensuite dans les milieux communautaires. J’étais heureux de me retrouver de nouveau à servir l’Église dans un rôle qui comporte bien des avantages et aussi quelques soucis.

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Démission de Benoît XVI – Le Monde, 11 février 2013

J’affirme sans hésitation que je suis parfois scandalisé par mon Église, autant par des comportements déviants de certains de ses représentants que par ceux de certains autres qui sont en autorité et qui font partie de ce qu’on appelle « le magistère »… Pas tant par sa manière d’interpréter le message de Jésus-Christ — après tout il est constitué des « successeurs des apôtres » et il faut bien qu’un groupe de leaders soit autorisé à donner son éclairage et à fixer la norme — que par son intransigeance face aux situations qui seraient en marge ou à l’écart de la norme.

Il m’arrive très fréquemment de me sentir outré par les remises à l’ordre qui découlent de positions autoritaires des évêques, le mien comme tant d’autres, tout autant que celles qui viennent de Rome, là où vivent ceux qui doivent certainement avoir atteint « le sommet de la perfection du croire ». Tant que j’étais « simple laïc », vivant ma foi dans un milieu ordinaire, je me contentais de voir passer toutes ces déclarations avec un certain détachement. Dans la réalité, ça ne changeait rien à mon rapport à Jésus-Christ ni même à l’Église que je fréquentais et qui me permettait de rencontrer de nombreux prêtres et autres membres actifs tous plus accueillants et ouverts à la différence les uns que les autres.

Mais en tant que « personne mandatée » par un évêque, ma situation est désormais bien différente. Je dois parfois assumer des positions qui sont loin d’être miennes. J’ai toujours l’option intérieure de ne le faire qu’en surface, de ne pas adhérer complètement et ainsi de demeurer en communion, en apparence… Mais en réalité, je me sens alors comme un hypocrite, comme ceux qui sont dénoncés par tant de mes coreligionnaires qui ont pris leurs distances avec l’institution. Rester ou partir, c’est une alternative qui me trotte souvent dans la tête. Aujourd’hui, je vous donne mes raisons de ne pas partir…

Je ne démissionne pas parce que…

  • J’aime l’Église. Elle a marché durant deux millénaires sur les pas du Fils de l’Homme en tentant, tant bien que mal, de vivre l’Évangile. Elle est imparfaite, formée de femmes et d’hommes qui se savent pécheurs, d’une majorité de gens humbles qui cherchent sincèrement à plaire à Dieu, à faire sa volonté en la cherchant dans la vie présente, en s’exerçant à l’amour fraternel sans jamais s’approcher de l’idéal, mais en demeurant « en marche ».
  • L’Église n’appartient pas aux évêques ni au pape. Au contraire, ce sont eux, tout comme l’ensemble des baptisés dont ils ont charge de sollicitude, qui appartiennent à l’Église. Elle est le « nous » de tous les baptisés qui se sont reconnus fils et filles de Dieu et appelés à suivre Jésus.
  • Si des prises de position du magistère briment ma conscience individuelle (que je tente du mieux que je peux d’éclairer, d’éduquer, de confronter à la vérité, en particulier celle énoncée par la Tradition ecclésiale), elles ne peuvent donc pas entraîner mon adhésion forcée. Je suis créé libre et ma liberté de pensée est un droit fondamental que même Dieu respecte, y compris lorsque j’exerce ma dissidence.
  • Je peux travailler en Église, en communion avec l’évêque, sans pour autant devoir assumer toutes ses positions ni ses attitudes. Par contre, il est l’évêque et pas moi et pour cela je lui dois respect et loyauté dans la mission pastorale, une loyauté réelle mais seulement consentie, jamais inconditionnelle.
  • Mon travail auprès de mes collègues et de toutes les équipes pastorales de la région me donne à croire que je suis privilégié de connaître et parfois d’accompagner ces personnes engagées sincèrement et avec enthousiasme au service de l’Évangile dans une volonté commune de rendre possible une rencontre qui change tout avec le Christ vivant… Les quitter reviendrait à les abandonner.
  • Partir causerait un (petit) coup d’éclat sans lendemain. Rester me permet d’apporter ma contribution et d’exprimer respectueusement ma dissidence.
  • Et aussi, oui, il faut bien le dire, en ayant pour longtemps encore des personnes à charge, j’ai besoin du revenu attaché à cet emploi…

Je ne vais donc pas démissionner. Mais je vais déclarer mon soutien le plus entier à mes collègues qui tentent, avec discernement et audace, parfois maladroitement tout comme moi, de favoriser la rencontre de l’Église avec le monde tel qu’il est, sans volonté de le changer, le convertir ou le guérir de quelque mal que ce soit, mais plutôt pour y célébrer la vie, l’amour, la joie et la fierté d’appartenir à cette humanité créée diversement, appelée à accomplir le bien, à éviter le mal et à se tenir debout…

Lorsque l’Église va à la rencontre du monde sans le juger, elle réalise sa mission qui est de marcher avec tous les humains dans leurs chemins divers et particuliers, les accompagnant vers leur propre destinée. Il se pourrait bien, un jour ou l’autre, que cette Église soit invitée à faire part de ce que sa Tradition enseigne comme étant la Vérité, mais au temps opportun, lorsque la confiance sera rétablie, au moins partiellement, et toujours dans un esprit de dialogue. C’est à cette tâche que je veux m’attacher, parce qu’elle est une vraie bonne nouvelle à partager.

Trouver l’éternité en cette vie*

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saint-elisabethL’ami d’une amie vient de se suicider. Comme tant d’autres avant lui il avait tout, selon nos barèmes : famille, amis, travail, salaire, maison, chalet, loisirs et tout ce que la vie moderne peut apporter de confort. Mais il s’est suicidé en laissant tous ses proches dans la peine et l’incompréhension.

Le Québec est parmi les meneurs mondiaux au chapitre des suicides : chaque jour, trois personnes s’enlèvent la vie.

Autrefois, alors que le niveau de vie des gens d’ici était plus modeste, voire précaire, le suicide était une rareté, un peu comme maintenant en certaines régions d’Afrique ou à Haïti. Bien sûr, avec la peur de l’enfer fortement cultivée, décider de mettre fin à sa vie comportait un certain risque, celui de ne pas pouvoir être accueilli au ciel ! Mais le ciel semble avoir perdu passablement de points parmi les motivations de rester en vie…

N’y a-t-il pas quelque chose dans l’air qui conduit à une croyance tranquille en l’au-delà ? Les gens meurent, on se dépêche de tout boucler et on se réconforte à l’idée qu’ils sont mieux qu’avant. Le travail du deuil est réduit grâce à un retour rapide à ses habitudes quotidiennes, à son confort grisant, distrayant.

Peut-être avons-nous trop bien intégré l’une des expressions de Jésus : « Le royaume de Dieu est au milieu de vous » (cf. Luc 17, 21). Notre désir d’éternité ne serait-il pas confondu avec la sensation de bien-être qu’il nous arrive parfois? Le confort de nos maisons, de nos voitures, de nos résidences secondaires, de nos lieux de travail, etc. aurait-il pour effet de nous enivrer ? Comme le clochard, saoul à longueur de jour, ne risquons-nous pas de nous engourdir face à la dureté de la vie ? Arrivons-nous à espérer encore en quelque chose de plus désirable que nous désignons la vie éternelle ?

ylciy6bzks_86c8bee3_a6f7_bb45_7a8c_2403ef8e1e53Jésus a voulu montrer que l’éternité de Dieu s’est rendue présente en lui, dans la contingence de notre vie humaine. Depuis qu’il est ressuscité, lorsque nous goûtons à ces instants d’éternité, c’est comme si le Christ lui-même venait de passer, telle une brise légère (cf. 1 Rois 19). Ce genre de « présence » ne se crée pas, ni ne s’invente. Or, en la confondant avec le confort, la santé ou le bien-être, nous en venons à croire que nous sommes parvenus à assembler dans notre vie tous les morceaux qui suffisent à nous rendre heureux.

Mais nous le ne sommes pas autant que nous le devrions, pas assez pour ne pas souffrir. Cette souffrance intérieure, le plus souvent cachée, nous gangrène l’esprit et nous fait aspirer à la fin de cette vie. La personne veut cesser de souffrir. Elle se suicide par manque de choix, quand elle a atteint la limite de ce qui lui est supportable.

En supprimant tout désir d’éternité de notre vie, nous faisons de la « vie éternelle » un mythe apaisant. Nous aimons y voir nos proches défunts sans oser nous interroger sur la vérité d’une telle croyance. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, l’éternité est un don du Dieu de la vie, un don que l’on peut cueillir dès à présent.

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* Il s’agit de mon 38e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de juin 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique. 

Pitié pour les gens, pas pour leur ville

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incendie-de-fort-mcmurray-ca-lair-dune-zone-de-guerre_1Comme tout le monde, j’ai été choqué par les images des incendies qui ont détruit une partie de la ville de Fort McMurray en Alberta. Comme tant d’autres, j’ai répondu à la demande de la Croix-Rouge pour soutenir l’aide d’urgence. Comme la majorité des gens qui possèdent un minimum de compassion, je suis peiné pour tout ce que les habitants de cette ville et de cette région ont subi et continueront de subir dans les prochains mois. Je ne fais que m’imaginer dans ce bourbier avec ma famille pour saisir à quel point rien ne sera plus jamais pareil pour ces sinistrés. Gens de Fort McMurray, vous avez toute ma sympathie.

Oui, mais…

yukon-4275802-oJ’ai déjà visité Dawson City, au Yukon. Cette ville qui n’en est plus une avait déjà compté 40 000 habitants en 1898, au plus fort de la ruée vers l’or. Elle n’en compte plus qu’un petit millier, principalement en attente des touristes qui y passent durant l’été. Curieusement, plus de la moitié de la ville a été détruite par un incendie catastrophique, en 1899. Cette année-là, la ville a vu partir 32 000 habitants et il n’en restait que 5 000, deux ans plus tard. L’incendie avait ruiné la quête de l’or jaune. Après le départ des miniers, des marchands, des saloons et des prostituées, les graves dégâts environnementaux avaient modifié le paysage de manière définitive et laissé la ville elle-même dans un état lamentable. Fort McMurray, c’est la répétition, en des centaines de fois plus polluant, de Dawson City.

J’ai entendu que pour aider à rebâtir la ville, il faudrait rapidement dire oui au fameux pipeline Énergie Est. De cette manière, on enverrait un signal de solidarité à toutes ces familles qui se sont ruées dans cette région depuis 10, 20 ou 30 ans, afin de se sortir de leur endettement ou du manque de travail dans leur région d’origine. Faut-il vraiment reconstruire Fort McMurray et dire oui au pipeline?

Des choix pour sortir du pétrole

Je ne suis pas spécialiste, mais on dit que le cours du pétrole ne remontera pas à des prix planchers qui assureraient la rentabilité de son extraction des sables bitumineux. Il est fort probable que les choix économiques affecteront cette région d’ici peu. Par ailleurs, tous les gens qui ont visité cette région – je pense entre autres à Nancy Huston, albertaine – se disent horrifiés par la vision d’enfer que cette exploitation honteuse cause à l’environnement, voyant même des conséquences sur le comportement des habitants.

De tous les lieux que j’ai visités sur Terre – et j’ai été dans tous les continents -, c’est l’endroit du monde où je me suis sentie le plus mal à l’aise. C’est comme si je voyais l’avènement d’une humanité… inhumaine. Une humanité qui n’est là que par rapport à une sorte de survie physiologique. (Nancy Huston)

La ville fonctionnait déjà au ralenti en raison du marché anémique du pétrole. Reconstruire ces maisons à grands frais dans une région destinée à se vider de toute façon d’ici 30 ans, lorsqu’on y aurait épuisé toutes les ressources du sous-sol, est-ce une vraie vision d’avenir? Il me vient en tête la fermeture de Shefferville et la chanson de Michel Rivard…

4915438_6_3ad1_pres-de-88-000-personnes-ont-ete-evacuees_1787aee326a8f1cb16d6ea758e98d2eeJe pense alors aux enfants des ouvriers de Fort McMurray. Ceux-ci sont déjà condamnés à quitter cette ville pour étudier et travailler obligatoirement dans un autre domaine que leurs parents. Ces derniers, vieillis, comme à Shefferville, quitteront peu à peu leur ville avec leurs pickups usés parce que l’argent n’aura plus afflué depuis trop longtemps.

J’ai vu une famille de ma rue avec laquelle nous avions des liens par nos enfants respectifs être divisée longtemps par le travail du père en Alberta. La famille a choisi de partir le retrouver il y a quelques mois. J’avais déjà de nombreuses questions face à ce choix, dans un contexte où la chute des cours du pétrole paraissait déjà alarmante. J’ai eu de la compassion pour les enfants qui partaient de leur chez-soi avec le cœur lourd. Et maintenant qu’ils font peut-être partie des familles sinistrées, quel choix ces parents feront-ils pour l’avenir de leurs enfants?

Je sais bien à quel point les difficultés économiques d’une famille sont déterminantes pour son choix d’habitat. Mais pour rien au monde je choisirais, aujourd’hui, de retourner vivre à Fort McMurray, une ville dont on connaît déjà la date de péremption. Et pour rien au monde je voudrais que nos taxes et impôts y contribuent. Qu’ils servent plutôt à relocaliser et à développer d’autres secteurs d’emploi.

Je me dis que nous sommes si nombreux à croire qu’il faut sortir du carcan pétrolier que nous ne pouvons pas ne pas estimer que la tragédie actuelle constitue une réelle occasion de penser et faire autrement.

Reconstruire ou pas ces quartiers dévastés? Voilà la question. Pour moi, il est plus que temps que nos gouvernements, nos entreprises et les ménages se tournent vers les énergies vertes. Si la nature s’est chargée de donner un signal très fort, peut-être faut-il simplement saisir ensemble le moment favorable pour repartir sur de nouvelles bases en soutenant dès à présent l’exil des familles de Fort McMurray pour l’amour de leurs enfants et leur avenir autrement que joué d’avance.

 

Espérer le printemps pour tous*

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Le riche et le pauvre (Lazare, cf. Luc 16 ss.)

Il m’arrive de ressentir en même temps la gratitude et l’inquiétude, en particulier lorsqu’il est question de mes biens matériels : maison bien équipée avec plomberie, chauffe-eau, circuits électriques, chauffage, toiture, appareils ménagers, de divertissement, etc. Oui, je me sens dans l’action de grâce pour toutes ces choses.

Mais il m’est fréquent d’avoir des frissons à l’idée d’un éventuel sinistre : canalisation qui éclate ou infiltration d’eau au printemps, congélateur en panne ou encore sécheuse qui prend feu! Une telle avarie m’est arrivée cet hiver, comme pour me convaincre de nourrir ma peur!

La misère des riches

Même avec un revenu familial au plus bas de la classe moyenne, ma situation figure bien au-dessus de la majorité de la planète. Comme la plupart des Canadiens, je fais partie des riches, car les petits soucis qui viennent de ce que nous avons sont l’attribut des gens qui possèdent.

J’ai plusieurs amis qui vivent en Afrique. Nous échangeons via l’internet. Nos vies sont à l’opposé. La plupart d’entre eux ne possèdent à peu près rien. Leurs maisons, qui n’ont pas le huitième de la dimension de la mienne, sont assemblées avec des matériaux que je rejetterais pour mon cabanon! Et ils sont plus nombreux à y habiter. Pourtant, mes amis sont remplis d’action de grâce. Leur inquiétude est de trouver chaque jour le pain qui les nourrira.

Je les vois vivre à leur manière. Ils me voient vivre à la nôtre. Chaque fois, je me dis que cela doit être trop dur pour eux de constater notre vie confortable. Mais ils aiment découvrir notre mode de vie. Ce n’est pas réciproque, car je déteste l’image que leur vie me renvoie. 

La misère, point

Jérémie maisonRécemment, un ami africain a vu sa maison rasée à la suite d’un incendie. Le jeune homme venait tout juste d’emménager après s’être marié. Il formait le projet d’être heureux, comme n’importe quelle famille sur terre. Mais en l’espace d’une nuit le couple a tout perdu, après une succession d’événements plus graves les uns que les autres dont une fausse couche qui a failli emporter la jeune femme, un arbre gigantesque qui s’est abattu sur la plantation voisine, mon ami ayant échappé de justesse à la prison grâce à la médiation des sages. Par nos échanges, je suis à même de constater chaque jour qu’il y a des Lazare, pauvres, malades et victimes des inégalités que nous aggravons par notre mode de vie; et il a les riches « sans nom » comme nous qui, malgré des revenus plusieurs dizaines de fois supérieurs, ont tout engagé dans leurs propriétés, voitures et autres biens de consommation, et se sont endettés plus que ne le permettent leurs moyens. De cette façon, il ne reste plus rien à partager…

Si ma foi me fait me tourner sans cesse vers Dieu, le tout miséricordieux, c’est pour implorer son pardon d’être comme le riche donné en exemple par Jésus. Mon espérance est ébranlée par tant de misère. Le printemps est là, et comme j’aimerais que l’espérance qu’il transporte soit la même pour tous! Mais où trouver la foi pour faire bouger cette montagne d’indifférence?

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* Il s’agit de mon 37e article de la série “En quête de foi”, publié dans l’édition de mai 2016 du Messager de Saint-AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle. Les destinataires de cette série sont des gens bien enracinés dans l’Église catholique.