Deux tabous pour le prix d’un

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Photo: TIZIANA FABI/AFP

Un prêtre « de haut rang » qui oeuvre pour la Sacrée Congrégation de la Foi depuis des années vient de faire son coming out la veille du Synode sur la famille. En se déclarant homosexuel ET en couple, il brise ainsi deux tabous pour l’Église…

D’une part, le tabou de l’homosexualité qui est devenue une patate chaude au Vatican. Le bruit court que certains « lobbys gays » formés de prêtres œuvrant au Vatican auraient contribué à la démission de Benoît XVI. Tous ces ecclésiastiques gays, cachés derrière leur soutane, ne risquaient rien tant que la loi du silence les protégeait dans leur statut. Mais voilà que l’un des leurs sort du placard. Enfin, diront certains! Merde, diront les autres! Ces derniers, en effet, savent bien que le prix à payer pour sortir de l’hypocrisie est la perte de leur fonction prestigieuse au Vatican, ce qui fut d’ailleurs la sanction immédiate de Mgr Charamsa.

D’autre part, c’est le tabou du célibat sacerdotal qui est aussi brisé. J’ai en mémoire « Les oiseaux se cachent pour mourir » dans les années 1980. Ce roman célèbre dévoilait la double vie d’un évêque déchiré entre son amour pour Dieu et l’Église et l’amour d’une femme. Si on y sentait l’odeur de scandale, c’est bien parce qu’il présentait quelque chose de vraisemblable. Mais voilà que la réalité dépasse la fiction: si ce n’était que du tabou de la chasteté, il est fort probable qu’après le tapage médiatique, la poussière serait retombée et que le prêtre retournerait rapidement à l’anonymat. Nous avons connu tant d’histoires de prêtres défroqués depuis les années 1960 que le scandale finit par être banal. Mais voilà que nous sommes placés devant une histoire que la Bible elle-même appelle une abomination et va jusqu’à sanctionner de mort! (cf. Lévitique 20, 13)

Doublement scandaleux

En effet, c’est lorsque l’on combine les deux tabous que la rupture du célibat sacerdotal prend une dimension nouvelle. Depuis Benoît XVI, une consigne très claire avait été envoyée aux conférences épiscopales et aux évêques du monde entier: les hommes présentant une tendance homosexuelle devront être systématiquement empêchés de poursuivre leur cheminement vers le sacerdoce. On comprend que ceux qui étaient déjà dans l’appareil ecclésiastique ont pu commencer à sentir la soupe chaude. Comment peuvent-ils, en effet, travailler à rédiger des consignes homophobes pour toute la catholicité et être eux-mêmes en lutte intérieure avec cette orientation? Plus encore s’ils ont succombé à leur nature et qu’ils ont manqué à la chasteté. Mais tout ça leur était pardonné dans le secret du confessionnal! Le problème survient lorsqu’un prêtre s’installe dans une relation homosexuelle durable et qu’il la rend publique. Cela est « grave et irresponsable », selon les mots du porte-parole du Vatican.

Quelles conséquences?

Que se passera-t-il dans les couloirs du Vatican ces jours-ci au cours du Synode? J’entrevois deux possibilités. Plusieurs évêques feront les gorges chaudes et se scandaliseront comme il se doit d’une telle sortie médiatique qui aura privé l’Église de montrer une fois de plus son désir sincère de se rapprocher des familles « normales » (un homme et une femme unis de manière indissoluble et ouverts à la procréation). Ensuite on fera comme si cela n’avait été qu’un mauvais moment à passer et on poursuivra comme avant sans tenir compte de cette tentative jugée comme une prise d’otage médiatique… Après tout, ce n’est qu’une âme égarée!

Il est possible également que ce monsignore gagne son pari, c’est-à-dire de faire en sorte que l’Église, le pape et tous les cardinaux ne puissent plus faire comme si la question demeurait marginale. Car il y a vraiment matière à scandale. Je me dis que quelque chose ne fonctionne pas :

  • quand je vois mon Église ne pas se dissocier des État africains qui pourchassent les homosexuels en vue de les condamner à mort ou à des peines de prison;
  • quand elle ne réagit pas aux lois homophobes soutenues par l’Église orthodoxe russe;
  • quand elle se refuse à considérer, au moins pour en débattre, la réflexion et les recherches contemporaines qui montrent que la réalité de l’orientation sexuelle est « une variante de l’amour humain » indépendante du choix des protagonistes;
  • quand elle s’obstine à lire de manière univoque des versets bibliques que tant d’exégètes qualifiés invitent à nuancer.

On comprend dès lors toutes les mères et tous les pères catholiques qui ont des enfants homosexuels de ne plus se sentir en phase avec leur Église qui résiste toujours à considérer l’homosexualité autrement que comme un désordre contre nature.

Le fameux et spontané « Qui suis-je pour juger? » du pape François le poursuit comme un boulet aux pieds. Ce monsignore polonais vivant avec son compagnon dans la Ville sainte aura compris qu’avec ce pape il pouvait enfin sortir au grand jour. Je suis loin d’être persuadé que François le verra d’un bon oeil: il y a ouverture et ouverture bon sang! Mais la brèche qu’il a ouverte dans cet avion au retour du Brésil semble désormais conduire l’Église vers son destin. Elle devra tôt ou tard trouver une parole plus ajustée sur la question de l’homosexualité, revoir la formulation de son catéchisme et de ses consignes pour éviter qu’elle soit accusée encore et encore de se situer du côté des agresseurs homophobes plutôt que de celui de ces hommes et ces femmes, ces adolescents en particulier, qui souffrent encore aujourd’hui de n’être pas comme la norme et d’en subir de graves traumatismes. Si l’Église n’est pas du côté des personnes qui souffrent en ce bas-monde, elle doit sérieusement se poser la question de la vérité de sa posture évangélique. Si l’Église n’est pas du côté de l’amour, qui le sera?

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

réponses "

  1. Je suis vraiment pas d’accord avec ce billet. Ce n’est pas à l’Église de se conformer à la sagesse d du monde. C’est au monde de se conformer à la Révélation divine, annoncée par l’Église. Vous dîtes que les théologiens croient qu’on devrait « nuancer » sur les versets de la Bible concernant l’homosexualité. Le problème c’est que la Tradition Sainte fait aussi partie de la Révélation Divine, et nous aide à comprendre la Bible. La Tradition Sainte a toujours compris les versets traditionnels comme étant contre le péché homosexuel. Donc ça fait partie de la révélation divine. Le même Christ, mort sur la croix, lui qui nous enseigne sur l’amour, l’a dit. Alors il faut se conformer à la Révélation du Christ.

      • Wow. Ce Christ qui enseigne l’amour « l’amour » *****AMOUR*****. Pourquoi est ce que l’amour qu’un homme porte à une femme ne peut pas équivaloir l’amour qu’un homme porte pour un homme ou une femme pour une femme?

        • L’ouverture. Oui, L’Ouverture à la Révélation divine. Parce qu’elle est source d’amour. Les sentiments d’un homme envers une femme ne sont pas pareil parce que Dieu a crée la sexualité pour qu’elle s’exprime dans la complémentarité. L’expression sexuelle qui n’est pas basée sur la complémentarité par nature égoïste. Ça mène au repli sur soi.

          • Dieu, le Père est accueil et miséricorde. Son accueil et même son pardon sont infinis par rapport à celle de L’Église. Il est temps et urgent que l’Église reconnaisse que l’homosexualité n’est pas choisi mais fait parmi intégrante de la personne humaine et de sa dignité. Combien de personnes qui malgré le fait qu’elles soient homme ou femme découvrent que des phénomènes hormonaux les incitent à se comporter comme une personne de l’autre sexe? Ce phénomène est clairement documentés au plan médical et scientifique. Qu’esr-ce que l’Égise attend pour reconnaître cet état de fait. Reconnaissons aux couples vivant une relation homosexuelle de se rapprocher de l’Église et de vivre une vie spirituelle et une vie sacramentelle ouverte. Cessons de juger, de critiquer et de condamner.

          • Comme vous en êtes sûrement convaincu, Dieu a créé toutes choses. Non seulement il les a créés mais il y a intégré une incroyable diversité. Pour moi, l’homosexualité fait partie de cette complexe diversité et elle est un défi de plus qui existe pour éprouver notre amour et pour nous forcer à nous dépasser tant spirituellement qu’intellectuellement.

            • Il est essentiel que face à la révélation d’un Dieu ai n’est qu’amour de reconnaître la pleine dignité des personnes vivant une relation homosexuelle qui s’inscrit dans une relation d’amour avec son créateur. Comme je le disais, l’homosexualité pour certaines personnes n’est pas choisie, elle fait partie de sa nature. Qu’elle est la position de l’Église à cette situation?

        • Wut a écrit : « Wow. Ce Christ qui enseigne l’amour « l’amour » *****AMOUR*****. Pourquoi est ce que l’amour qu’un homme porte à une femme ne peut pas équivaloir l’amour qu’un homme porte pour un homme ou une femme pour une femme? »

          Parce que Dieu considère une telle relation comme contraire à l’altérité et à la complémentarité homme-femme. Parce qu’elle est contre-nature, contraire à la Volonté de Dieu, aux lois naturelles qu’Il nous a laissées :

          « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » Lévitique 18, 22

          « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal,
          Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres,
          Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume ! » Isaïe 5, 20

    • Chère Suzanne, je ne dis pas que l’Église doive se conformer à la sagesse du monde… Je dis que la vérité n’est pas reçue par le monde. Est-ce à dire qu’il a forcément tort? Je ne crois pas. L’Église a changé sur certains points de doctrine au cours des siècles, si ce n’est que par rapport au statut de la femme, à l’esclavage. Elle a condamné Galilée et l’a réhabilité 500 ans plus tard! Elle peut bien être à la traîne sur une question de connaissances qui porte sur la réalité ontologique des personnes homosexuelles. Je ne parle pas de théologiens mais d’exégètes, c’est-à-dire des érudits qui, parce qu’ils lisent la Bible dans sa langue originale et qu’ils connaissent des éléments contextuels, des versions divergentes dans les traductions et bien d’autres aspects que cela donne parfois des lectures contradictoires! L’Église en propose toujours une seule, celle que nous lisons la plupart du temps dans la liturgie. C’est un choix interprétatif qu’elle a le droit de faire, mais il peut être discuté…

      Je vous donne l’exemple de Sodome et Gomorrhe. Si vous lisez bien votre Bible (Genèse 19), nulle part vous voyez que c’est spécifiquement en raison du péché homosexuel que Dieu détruit la ville. C’est pour avoir manqué au devoir de l’hospitalité. C’est l’interprétation que Jésus donne lui-même lorsqu’il envoie ses disciples deux par deux dans les villages et qu’il dit que ceux qui n’accueilleront pas ses envoyés seront traités plus gravement encore que Sodome… Faites vous-même une lecture plus fouillée et vous verrez que l’interprétation unilatérale donnée par notre tradition peut encore être discutée…

    • Bonjour, je souscris à vos justes paroles… Le monde veut n’en faire qu’à sa guise, or la Parole est éternelle Vérité dans l’Amour, et ne peut varier.

  2. Ping : Coming out d’un prêtre homosexuel au Vatican : la fin d’un tabou ? | Vu(e) de Rome

  3. Cher Jocelyn, votre blog m’interpelle : Celui qui aime sa mère ne lui parle pas sur ce ton, et ne l’accuse pas de bien des maux… A plus forte raison sa Sainte Mère l’Eglise dont le Christ est « la pierre d’angle ». Cela me fait penser au saint curé d’Ars, dans l’un de ses sermons :

    “ Notre Seigneur, expliquait-il à ses paroissiens, est sur la terre comme une mère qui porte son enfant dans ses bras. Cet enfant est méchant, il donne des coups de pieds à sa mère, il la mord, il la griffe, mais la mère n’en fait aucun cas ; elle sait que si elle le lâche l’enfant tombera et ne pourra pas marcher tout seul. Voilà comment est notre Seigneur. Il supporte tous nos mauvais traitements, il supporte toutes nos arrogances, il nous pardonne toutes nos bêtises, il a pitié de nous malgré-nous.”

    Jésus s’est dit Lui-même « doux et humble de Coeur ». Aussi, ne perdons jamais de vue l’humilité et la charité (c’est tout un) dans la manière d’aborder un problème d’actualité véhiculé, amplifié, et souvent déformé par les medias.

    On peut – et on doit – en parler, analyser les faits, mais avec plus d’objectivité, de prudence, et aussi de connaissance (de documentation). Votre blog me paraît manquer de cette objectivité et de cette documentation ; vous faites passer des points de vue personnels (de manière souvent insinuante), et plus grave, vous vous attaquez clairement à l’Eglise que vous dites pourtant être vôtre… C’est à la fois triste et incohérent.

    Vous me donnez aussi l’impression de mélanger plusieurs choses (un amalgame), et « mettre sur le dos » de l’Eglise ce qui concerne surtout et uniquement des hommes pécheurs ; les « brebis galeuses », comme on dit, on en trouve partout. Le « scandale » que vous évoquez, c’est celui des personnes qui n’aiment pas l’Eglise et qui ne manquent aucune occasion de la décrier et de l’attaquer – justement en lui « mettant tout sur le dos », en lui faisant porter tout le poids d’un problème qui touche en fait, la société entière.

    Comme dirait le Seigneur : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » Jn 8, 7

    Aussi, à quoi bon relayer le « scandale » tapageur, plutôt que de chercher à comprendre l’Evangile éclairé par l’enseignement de l’Eglise ? Pourquoi ne pas citer l’Evangile, dans ce blog, plutôt que l’Ancien Testament ? Pourquoi ne pas citer plusieurs Papes qui ont si bien analysé, à la lumière de l’Esprit, ce qui fonde la famille et la vie du couple ?…
    Si on a vraiment la foi catholique, si on aime réellement le Christ en Lui donnant notre vie, il faut alors argumenter (avec son cœur!) et défendre la Parole autant que le magister. Mais surtout, éviter le ton de la polémique et du non-amour. Construire plutôt que détruire… Alors, qui ne se situe pas « du côté de l’amour » : L’Eglise, ou des catholiques comme Jocelyn Girard ? On peut s’interroger.

    P.S. Il y aurait encore beaucoup à dire ; par exemple sur l’emploi péjoratif et inadapté du mot « tabou » : C’est ne rien comprendre du tout, en tant que chrétien catholique, à ce chemin de liberté qu’est la foi, amour confiant en Dieu, qui ne pose aucun interdit (tabou) mais recommande de vivre dans la vérité de la Parole, et qui laisse le choix entre le bonheur et le malheur… Le véritable Amour est exigeant.
    Une dernière chose, votre référence au roman « à l’eau de rose » « Les oiseaux se cachent pour mourir » n’est pas très heureuse ; c’est un écrit sentimentalo-douceâtre qui n’a rien à voir avec une étude sérieuse sur le célibat des prêtres…

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