Catholicisme: ajustons nos lunettes!

Voir le passé en cherchant à être équitable

Les Québécois ont accéléré leur sortie de religion au cours des dix dernières années. Ils sont de moins en moins prompts à affirmer leur appartenance traditionnelle à l’Église et même à la culture catholique (cf. sondage CROP). Il y a plusieurs voies possibles pour tenter de comprendre ce phénomène, en dehors de la sécularisation comme processus observé partout en Occident. Je voudrais en pointer une qui me paraît dominante, tout en lui opposant une vision plus positive. Selon que l’on regarde l’histoire du dehors de l’Église ou du dedans (pour ceux et celles qui restent), la différence peut paraître insurmontable.

La première lentille paraît surdimensionnée. C’est cette interprétation qui est devenue omniprésente dans les médias et dans les milieux intellectuels. Cette vision affirme que le phénomène d’effritement de l’Église est le produit d’une libération des entraves et du contrôle que celle-ci exerçait sur ses fidèles. La seconde, de moins en moins promue hors de ses murs, serait celle de la reconnaissance de la réelle contribution de l’Église à l’instauration d’infrastructures de services, notamment dans l’éducation, la santé, le soutien à la pauvreté et même les loisirs. Ces réalisations ont peu à peu été récupérées ou transférées à des instances laïques, d’où leur détachement graduel. Le problème, c’est qu’en privilégiant l’une ou l’autre de ces deux lectures, on obtient une vision asymétrique, peut-être même biaisée, de l’histoire « vraie ». Il y a donc lieu d’ajuster notre vision, comme lorsque nous allons chez l’optométriste pour en sortir avec des verres qui corrigent les faiblesses de chaque oeil et les font converger…

L’instauratrice

Je commence par le positif! Qu’on le veuille ou non, l’Église et la société québécoise (canadienne-française) ont une histoire indissociable. À partir de la conquête anglaise, le clergé a été la seule institution héritée de la Nouvelle-France qui avait un pouvoir d’opposer une force au conquérant en vue d’assurer aux colonies abandonnées par la France le droit de conserver leur langue et leur religion. Grâce à ce positionnement enviable, l’Église a pu ainsi développer des services qui ont donné au Québec des infrastructures solides et parfois distinctes de celles mis en place progressivement par l’État. Ainsi, les hôpitaux se sont-ils développés de manière importante parce que des religieuses s’y consacraient entièrement. De nombreuses écoles furent instaurées grâce à l’appui important des congrégations enseignantes, la plupart venues de France, pour appuyer leur développement. Bien entendu, la pratique régulière des fidèles n’aurait pu être mise en question à cette époque, compte tenu de ce que l’Église représentait. Cette situation a duré de manière assez stable jusqu’au Concile Vatican II.

Pour des raisons difficiles à cerner, le recrutement en vue de « vocations » sacerdotales et religieuses a été plus « fécond » au Canada français que partout ailleurs sur la planète au siècle dernier, avec un sommet au tournant des années ’50-60. Cette disponibilité de « main-d’oeuvre » religieuse était telle que l’Église a pu étendre sa présence dans pratiquement tous les secteurs d’activités de la société. À cette époque, on trouvait des aumôniers au sein de toutes les institutions publiques et organisations civiles, regroupements de travailleurs, comités de parents, associations féminines ou pour la jeunesse, camps d’été, etc. Bref, l’Église était fortement instauratrice et formatrice grâce à cet apport fabuleux de ressources qui se transformaient peu à peu en « accompagnatrices » incontournables. Quiconque a un peu vécu ces années sait par expérience que la présence de M. l’abbé Untel, curé ou vicaire, faisait partie intégrante de n’importe quelle activité organisée et que celui-ci y occupait une place prépondérante. Et la pratique dominicale, bien entendu, constituait le but vers lequel convergeaient avec succès toutes ces présences ecclésiales.

S’il y a eu, certes, des hommes au caractère dominateur ou carrément des « mauvais joueurs » parmi cette légion de représentants d’Église, la plupart des gens qui ont été accompagnés par ces derniers en ont gardé de bons souvenirs. Il suffit d’en évoquer quelques-uns avec eux pour constater que l’Église, par et à travers ces « missions » pastorales, rendait un service généreux à la population en ayant formé des prêtres, religieux et religieuses qui avaient à cœur d’honorer la sainteté de leur état.

Certains diront que je mets des lunettes roses… Je crois plutôt qu’il faut compléter ce portrait par l’autre, celui qu’on reconnaît à l’expression de la « Grande noirceur ».

La « corrompue »

Ce mot est dur à écrire autant qu’à prononcer à l’endroit de mon Église sans donner prise aux jugements sur mon absence d’humilité. Mais je ne sais pas trop quel autre nom donner à cette deuxième lentille. Au sens le plus profond, je crois que « corrompue » peut convenir, comme un jugement qu’on pose sur l’intégrité de l’Église face au message dont elle est dépositaire et à sa propre doctrine, comme lorsqu’une personne échappe à elle-même et se trouve en partie aliénée de son être profond…

Lorsque la complicité entre l’État et l’Église a atteint son sommet, notamment durant l’ère Duplessis, on peut difficilement contester qu’une bonne partie de l’épiscopat québécois avait davantage à cœur de protéger ce statut et le pouvoir qui lui était inhérent que de s’assurer en tout premier de « suivre le Christ » dans le chemin d’humilité, de pauvreté, de vérité et d’obéissance trinitaire qu’il a tracé pour l’institution qu’il a voulue. Le retour de l’archevêque Léger à Montréal, devenu « Prince de l’Église » en 1953, fut certes une étape marquante dans l’imaginaire des Québécois face au triomphalisme de l’Église.

Si l’épiscopat québécois a conduit, à la suite du Concile, réforme sur réforme, il ne semble pas avoir mesuré, en son temps, à quel point la rupture avec le mouvement d’émancipation des femmes et même avec la culture populaire lui a été fatale. Ajoutons à cela les situations scandaleuses à caractère sexuel qui étaient à leur plus fort, mais dont les révélations au grand jour nous seront parvenues que récemment, et vous avez la recette parfaite pour que l’Église, en tant que corps, soit jugée avec la même mesure qu’elle a jugé le monde (cf. Matthieu 7, 1-2).

Cette corruption a pu se matérialiser d’abord au niveau de la vitalité évangélique. Les modèles d’intégration des enfants baptisés par le catéchisme et les sacrements avec l’assistance des écoles évoquent le travail industriel à la chaîne. Mais la corruption a aussi et surtout entaché les mœurs (d’une petite minorité) au sein de l’institution. Tous ces travers ne peuvent plus demeurer ignorés ou minimisés par les membres de l’Église qui, comme moi, y sont restés attachés. Le manque d’habiletés ou de détermination, moins pour lire les signes des temps que pour parvenir à s’adapter rapidement aux changements profonds qui ont marqué le Québec, aura bientôt achevé le travail de déliaison entre la culture et la religion qui faisaient la paire comme en symbiose.

Un purgatoire à vivre

Le pape se confessant.

J’ai déjà évoqué l’idée que l’Église devrait peut-être elle-même s’efforcer de traverser les étapes qu’elle propose aux pénitents qui viennent encore se confesser. À l’aveu des fautes avec la ferme intention de ne pas recommencer, incontournable, et au pardon divin accordé gracieusement, s’ajoute la pénitence comme telle. Celle-ci n’est pas une condition de la réconciliation, mais un signe que le pénitent a compris quelque chose et qu’il veut bien faire un effort pour s’amender voire réparer les torts qu’il aurait causés. Le pape François a surpris récemment en montrant que, même au sommet de la hiérarchie, il y a place pour entrer dans ce processus de conversion en accomplissant les exigences qu’il requiert.

L’image de la tradition qui me vient alors à l’esprit est celle du purgatoire. J’ai l’intuition que pour les 40 prochaines années (deux générations), l’Église du Québec sera plongée dans une espèce de purgatoire, un temps de purification. Elle se trouve placée devant une alternative: soit qu’elle tente un réveil de l’expression publique de la foi, comme semble en rêver le cardinal Lacroix; soit (ou peut-être à la fois) elle reconnaît qu’elle doit se remettre sincèrement à « laver les pieds » du monde qu’elle a offensé.

Des communautés nouvellement établies semblent réussir auprès de (très) petits groupes de jeunes. Certains d’entre eux ont le feu sacré pour se lancer dans une nouvelle évangélisation très visible. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ne pas choisir moi-même cette voie. Car pour un seul de ces jeunes « récupérés » par l’Église, 99 autres n’y viendront sans doute jamais!

Laver les pieds, c’est se mettre à genoux et servir comme le Christ nous l’a montré. En tant que baptisé, c’est cette voie que je veux privilégier. Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. Mais aussi de se réjouir et s’engager avec la communauté humaine dans ses avancées, dans ses œuvres de libération et d’humanisation, mais aussi dans ses ratés, surtout lorsqu’elle se relève et fait preuve de résilience et de solidarité.

Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un d’une génération puînée se tournera vers l’Église devenue pauvre et dépouillée, sans doute salie mais bien vivante. Il pourra s’y sentir attiré comme on est aspiré par le bon, le bien, le divin. Et d’autres après lui verront en cette Église servante, une communauté qui transpire du divin parce qu’elle aime le monde comme Jésus lui-même l’a aimé, en lui sacrifiant sa vie par amour jusqu’au bout, sans attendre qu’il vienne remplir de nouveau ses lieux de culte. Et ce sera la fin de ce purgatoire, car nous aurons retrouvé la source de toute justification (sainteté) dans la conversion permanente, source qui se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur aimant du Père.

5 réflexions sur “Catholicisme: ajustons nos lunettes!

  1. Jeff dit :

    Merci pour ce travail de lecture du passé et de l’avenir de la foi. Je n’ai pas les outils d’analyse sociétaux pour prolonger ton travail. Je crois toutefois que l’institution et la communauté des croyants (je les distingue volontairement) vont continuer de faire leur part pour l’annonce d’une bonne nouvelle qui demeure, j’ose le croire, signifiante aujourd’hui. Il ne faut pas négliger la contribution des croyants, même isolés, à la pertinence du message chrétien aujourd’hui. La vie au coude à coude des croyants avec leurs voisins, prochains, collègues, vie sans prétention, sans suffisance, sans assurance d’un monopole de la vérité est aussi une façon de dire l’heureuse nouvelle aujourd’hui.

    • Tu as tout à fait raison, Jean-François. Je tirais des conclusions à partir du sondage et des pistes que nous avait données Martin Meunier à l’occasion d’une session de formation, l’an dernier. Je crois sincèrement que la foi est bien vivante chez bon nombre de personnes qui se dévouent pour donner vie à cette bonne nouvelle.

  2. « Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. » Concrètement, l’Église officielle d’ici semble plutôt préférer demeurer en marge et silencieuse. Elle aurait pu, par exemple, être la voix des pauvres complètement ignorés durant cette campagne électorale…

    • Je vous suis entièrement sur ce propos, mais « l’Église officielle » n’a plus vraiment de voix à faire entendre, si vous voulez mon avis… Les messages que l’Assemblée des Évêques tentent de faire passer sont peu relayés et ils finissent par ne plus s’exprimer.

  3. C’est une lecture assez juste je crois! Mais là n’est pas la qualité première de ton texte à mes yeux. Cela est touchant et réconfortant lorsque cette réflexion vient d’une personne de l’intérieur, qui travaille d’abord et avant tout avec les valeurs fondamentales qui sous-tendent le vrai message du Christ et qui partage sa lecture de l’actualité avec authenticité et lucidité. Bravo!

    Moi qui ais quitté le bateau depuis longtemps, je suis heureux de constater que l’Esprit d’Amour qu’a révélé Jésus était et sera toujours bel et bien vivant et Universel. Il se révèle dans toute l’humanité, tant à l’intérieur de la religion que dans le monde profane et laïc. Je ne sais trop que dire par rapport à l’avenir du catholicisme, mais chose certaine je n’ai aucun doute quant à la Lumière présente en chacun de nous, en chaque humain et même dans tout le créé. Par conséquent, quoi qu’il advienne nous ne serons jamais seuls car cet Esprit, cette Lumière, cette Amour comme source de la Vie, ne peut s’éteindre ou disparaître quels que soient les hauts et les bas des structures humaines.

    Bonne continuité cher ami! Solidairement!

    Mario

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